LA VENTE AUX ENCHÈRES APRÈS EA MESSE
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Ce n’est pas certainement en Bretagne qu’est né le proverbe : « Il vaut mieux s’adresser à Dieu qu’à ses saints.» S il est au monde un pays où leur intervention soit jugée nécessaire, indispensable, et fasse invoquer leur nom avec ferveur, c’est à coup sûr le nôtre. Telle est l’idée qu’on s’y est faite de leur crédit dans le ciel, qu’on les croit capables d’y balancer la volonté divine; et vous entendez un bon Armoricain vous dire avec une foi naïve : « Tel saint (saint Corneille, par exemple, ) est si puissant, que, s’il 1 avait bien voulu, il eût été le bon Dieu lui-ménie ! » Tant de confiance dans l’intercession des saints ne pouvait manquer d’en multiplier considérablement le nombre, et c’est ce qui a eu lieu surtout dans les premiers âges de
l’Eglise, où chaque évêque jouissait du droit d’en faire, et n avait pas encore abandonné à Rome le monopole de la canonisation. Du reste, cette multitude de saints fait honneur à nos pères, car c’est la reconnaissance qui a ainsi peuplé le paradis breton. D’autres pays ont témoigné leur gratitude à leurs bienfaiteurs en leur élevant des statues , la Bretagne en leur donnant place dans la Légende. Les principaux apôtres du christianisme y furent d’un côté, des druides convertis qui, éblouissant le vulgaire des trésors de leur science, jusque-là mystérieuse, tournèrent contre leur ancien culte les armes destinées à le défendre; de l’autre, des moines d’outre-mer qu’enflammait cet ardent prosélytisme qui fait des miracles, et lesquels, nous
raconte Albert le Grande traversaient d’ordinaire l’Océan à pied sec, sur un nuage, dans une auge de pierre, ou pendant un rêve qui se trouvait réalisé à leur réveil. Ces pieux missionnaires, dont la plupart était des moines irois, ce qui a .fait appeler avec raison 1 Irlande la marraine de l’Armorique, y apportaient avec la charité évangélique ce reste de lumières et de civilisation dont les cloîtres, depuis l’invasion des barbares, avaient presque été l’unique foyer. Agriculteurs et industriels, médecins de l’âme et du corps, ils défrichaient un pays inculte, y naturalisaient quelques commodités de la vie, consolaient les affligés, guérissaient des maux réputés incurables, et devaient naturelleiTient passer aux yeux de nos sauvages ancêtres pour des sorciers ou des saints. Peu à peu certaines maladies prirent le nom de ces hommes précieux, qui savaient si bien y porter remède, et faisaient servir leurs connaissances médicales et autres à la gloire du culte qu’ils enseignaient. C’est ainsi qu’on appela l’hydrophobie drouksant-Wcltas J à la lettre, le mal de saint Gildas; la goutte drouli-scmt-Urlou , le mal de saint Urlou; les écrouelles, droiik-sant-Cadou, le mal de saint Cadou, etc., etc. Lorsqu’ils ne furent plus de ce monde, et qu’on ne put les invoquer sur la terre, on les invoqua dans le ciel, et l’on continua de déposer aux pieds de leur image l’humble offrande que la reconnaissance leur apportait autrefois à eux-mêmes. Un pareil usage ne pouvait qu’être encouragé. Dans ces temps-là surtout, le temple vivait du culte et le prêtre de l’autel. Aussi les cncouragemens ont-ils été >si cfïicaces, qu’il n’est pas une maladie d’animaux dômes-
’rt»juc5, j>as une infiriuilé liuiuainc, pas une position dansla vie, ({ui ne soit la spécialité de quelque saint, et une oxcelicnte ])ranclic de revenus pour l’église ou la chapelle qui lui est consacrée. Nous avons vu que c’est saint Antoine qui défraie celle du Faou ; ailleurs c’est saint Joua ou saint Eloi, ces illustres vétérinaires qu’on y trouve représentés avec les attributs d’un évêque et d’un maréclial ferrant ; là, saint Ilerbot, sous la protection duquel les bœufs prospèrent et les génisses deviennent fécondes; ici, saint Ives, le plus célèbre des rares représentants du barreau dans le ciel et le calendrier; cet avocat des pauvres^ dont on disait dans son temps : Advocatus sed nonlatroy res mirabilis populo', plus loin, saint Hervé, la terreur des loups et la sauvegarde des troupeaux; saint Isidore, la providence des jardins, qu’il préserve des taupes; saint Rouan ou saint Guénolé , qui font cesser la stérilité des femmes, et sainte Honorée qui leur donne du lait; enfin, saint Conogan , saint ïrégaré, saint Gouesnou et cent autres, grâce à qui les aveugles voient, les sourds entendent, les culsde-jatte jettent leurs béquilles et se mettent à courir. La plupart de nos saints reçoivent indistinctement des offrandes de toute sorte; à quelques-uns, cependant, il en faut de spéciales. Ainsi lorsqu’on vient plonger un membre malade dans la fontaine merveilleuse de Briec, on y porte neuf poupées d’étoupe, quCtées dans neuf maisons où il y a une Marie. Saint Gildas, qui guérit de la rage, doit recevoir un poulet l)lanc. Un pauvre diable se désolait un jour de ne pouvoir lui en offrir de la couleur qu’il préfère :
« Eli bien ! lui dit l’abbé compatissant préposé à la recette,
au lieu d’un blanc donne-s-en deux noirs, cela rcyicndra au même. » Quels que soient du reste les dons en nature, ble, beurre, toile, crin, poulets, veaux, etc., ils sont ordinairement mis aux enchères le dimanche suivant. C’est au sortir de la messe et au pied de la croix que se tient cette espèce de bazar sacré avec le Christ pour enseigne, et que la piété achète ce que la piété a donné.
Vous voyez une de ces Bourses qu’on peut appeler bretonnes, car il n en existe peut-être de semblables qu’en Bretagne. Un marguillier étale à tous les regards le superbe lapin qu’il met aux enchères, et tient de l’autre main un morceau de beurre qu’il va ensuite y mettre. Le bedeau sert de crieur, et, adossé à une curieuse croix de granit, fait retentir les échos du cimetière des résultats de cette pieuse adjudication. Les divers groupes qui y assistent ne se disperseront que lorsqu’il n’y aura plus rien à vendre; ils ne voudraient pas faire au patron qui veille sur la paroisse l’injure de laisser sans chalands ce qu’il peut y avoii dans ses revenus a mettre en vente. Une partie des spectateurs paraissent inattentifs et ne le sont cependant pas ; Corentin, par exemple, qui ne manque jamais après la messe d accoster Marie et de prolonger autant que possible son entrevue hebdomadaire, dès qu’il s’apercevra que tel ou tel objet ne trouve pas d’acquéreur, se détournant brusquement, coupoi'a par une enchère sa conversa-^ tion amoureuse; ou bien son père, qui est allé s’agenouiller sur une tombe, s’arrêtera tout-à-coup au milieu d’un pater ou d’un ave, pour crier : Pemp reail.., ear skoed! (cinq réaux^ un écu !) puis il reprendra sa prière interrompue.