I.E DEJEUNER
DUrXr. «REAKFAST.
Les principes et les analogies que, suivant une expression cHimique, nous avons comme dégagés du mutuellisme breton, nous ont un peu fait perdre de vue les préparatifs de la grande marrerie qui, lors de la dernière foire, a été annoncée avec tant d’éclat. Ces préparatifs avaient communiqué àla ferme une vie, un mouvement inaccoutumé ; on eût dit un de ces caravansérails solitaires et rarement visités, où le lendemain devait séjourner une caravane, et en voyant, du chemin qui serpente aux flancs de la montagne voisine, les flots de fumée que vomissaient toutes les cheminées à la fois, le passant oublieux se fût rappelé involontairement que ce jour-là était la veille d’un grand jour. Cependant la ferme n’était encore qu’une colonie de femmes, ce qui du reste ne la rendait que plus animée et plus bruyante. Suivant l’antique usage, les ménagères de ceux qui devaient participer aux travaux et au repas du lendemain, étaient venues grossir de leurs tributs la masse des provisions de bouche qu’exige l’appétit homérique des Bretons d’un Dervez bras; c’est là, en effet, un véritable gouflVe à combler. Elles avaient en outre offert leurs bons offices, et les plus expérimentées, les fortes têtes et les cordons bleus du canton, s’étaient bientôt emparées de la direction culinaire de la fête, et régnaient chacune à l’un des loyers de la ferme, aidées ei servies par ces capacités du second ordre qui se sentent nées pour obéir, comme les autres })our commander. Le talent le plus occupé en pa-
reiile circonstance est celui des faiseuses de crêpes, ce mets d’une consommation si générale, qu’on trouve ordinairement en pyramides sur les tables bretonnes, et qui se fabrique dans les grandes occasions par centaines et même par milliers. Il y a des crêpes de diverses sortes : elles se font avec de la farine de froment, d’avoine et surtout de sarrasin délayée dans de l’eau ou du lait et qu’on étend avec le rozel, petit rateau en bois plein, sur une plaque de fer, où la crêpe après avoir été cuite d’un côté, l’est de l’autre sur une seconde plaque qui l’attend près de la première. Ces deux plaques sont préalablement frottées de beurre ou de sain-doux et de jaunes d’œufs, qui les décrassent et empêchent la crêpe de s’y attacher. Il est une variété de la crêpe qu’on appelle galette, et qui n’en diflere que par plus d’épaisseur; ce sont les mêmes ingrédients, c’est la même pâte; seulement cette pâte a été moins fouettée, et ne pourrait s’enlever aussi déliée et aussi légère de la poêle qu’elle recouvre d’une couche double ou triple. La crêpe, cette antique pâtisserie de nos campagnes, a été adoptée par nos villes; il est vrai qu’elle n’y a guère conservé que son nom, et que le sucre, la cannelle, la vanille, enfin tout le luxe de la cuisine civilisée y ont bien altéré sa simplicité celtique. Morlaix et Quimper, entre autres, font des crêpes-dentelles, figurant une main, qui jouissent d’une grande renommée et qui la méritent par leur goût délicat et fin.
Deux foyers de la ferme ont été consacrés à la fabrique des crêpes du dervez bras. Au premier préside une de ces commères dont, eu pareil cas surtout, l’habileté reconnue
el le Terbe haut font un très important personnage. Elle tient l’espèce débatte d’Arlequin qu’on emploie à retourner les crêpes, et fixe sur celle qui s’achève un de ces regards puissants et sûrs, où se peint toute la confiance du génie en lui-même; on peut garantir que cette crêpe sera cuite à point. Près de l’autre femme, à l’air humble et peu capable qui lui sert d’aide, sommeille le tad-koz, cette momie domestique , que les ans ont ramenée à la faiblesse de l’enfance, et qui, reléguée comme elle au milieu des femmes, ne demande qu’à exister sans s’en apercevoir et semble moins vivre qu’assister à la vie. Le second foyer est sous la direction d’une commère non moins active que la première et beaucoup plus aigre et plus criarde ; aussi accueille-t-elle, les poings sur la hanche et le reproche à la bouche, Marie et quelques autres jeunes filles, qui ont été très longues à faire une route fort courte, el apportent leur tribut un peu tard. Ce n’est pas étonnant; Corentin s’est trouvé, sans doute par hasard, sur leur chemin; on a causé, et pour des amants qui causent, les heures n’ont pas le même nombre de minutes que pour une vieille femme qui fait des crêpes.
Le lendemain le soleil levant a vu accourir de toutes parts vers la ferme une armée de travailleurs, gais, dispos et brûlant de se signaler dans cette fête agricole, à laquelle doivent présider tour à tour le travail et le plaisir, ou plutôt à laquelle le plaisir seul présidera; car un travail semblable ne peut-il s’appeler de ce nom? Tous ont mis bas leurs jupens, et les voilà dans le costume (jui convient et plaît à leur ardeur laborieuse.
La vaste pièce où les a réunis le déjeûner fait face, dans les grandes fermes, à la pièce principale tout ensemble salon, cuisine et chambre à coucher, qu’encombrent les huches, les armoires et les lits clos, encombrement qui n’y laisse qu’un étroit passage. Cette pièce-ci au contraire reste ordinairement presque yide. Les convives y sont assis à une longue table, économiquement formée de deux planches mises côte à côte, et qui lui donnent si peu de largeur que les chapeaux à grands bords se rapprochent et se touchent comme les derniers étages des pignons d’une rue féodale. Cette table est garnie d’énormes morceaux de lard et de bœuf qu’eussent enviés Achille et Agamemnon, et d’innombrables pots de cidre qui se vident dans des écuelles en guise de verres. On ne boit du reste que modérément; il serait honteux de s’enivrer de si bonne heure, et il n’est maintenant question que de se donner des forces et de s’exciter au travail. Que n’en est-il toujours ainsi? et pourquoi faut-il qu’en fait de boissons nos Bretons tiennent plus à l’abus qu’à l’usage ? Le maître du logis remplit une écuelle avec un air de satisfaction et de libéralité qui du reste est d’obligation; car, nous l’avons dit, l’étiquette des dervez bras commande une sorte de prodigalité, et, un pareil jour, la parcimonie serait trouvée de fort mauvais goût. Près de lui, la doyenne des cuisinières, cette bonne vieille dont le nez et le menton semblent destinés à se rejoindre avant peu, vient s’assurer si l’on est content, si tout va bien ; et parmi les parents ou omis intimes qui servent à table, on remarque Marie qui veille à ce que Corentin ne manque de rien, et vient, non sans être observée, lui remplacer son pichet vide.
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AI, I.ABÜUR. UUR(’K.
Après ce premier et paisible repas , à peine troublé par les exclamations arracbées à la faim et à la soif des convives, tous se sont dirigés vers l’aride plaine que doit momentanément fertiliser le tournoi agricole qui se prépare. C’est un de ces grands et stériles lambeaux de terre, la honte de notre pays, que recouvrent à perte de vue la mousse, la bruyère et çà et là quelques buissons de landes rabougries. Les travailleurs, armés de la marre, doivent peler la surface de cette terre inculte, et des mottes qu’ils en détachent se forment de petits monticules auxquels on met le feu, et dont la cendre est ensuite répandue comme engrais sur les lieux mêmes. La vaste pièce qui doit ici subir cette opération del’égobuage a été partagée en portions égales, bornées carrément par de petites gaules fichées en terre, et marquant l’espace que chacun doit écrouter. A quelquesunes flotte un bout de faveur rouge, et au haut de la perche qui domine ce pacifique champ de bataille, brille le magnifique ruban vert chamarré d’argent qui sera le prix du vainqueur, de celui qui aura le premier terminé sa tâche. Corentin espère bien le mériter , et il se voit déjà l’offrant àM arie qui , au prochain pardon, en serrera sa jolie taille. Cependant le triomphe sur lequel il compte paraît jusqu’à P'résent réservé à un autre. .Jaouen, son éternel riva!, Jaouen a de beaucoup les devants sur lui , et les curieux qui circulent autour des champions , pour juger de quel coté penche la victoire, excitent de la voix et du geste
celui qui leur semble devoir la remporter. Mais enivré par ces funestes encouragements, le maladroit Jaouen se hâte, dirait-on, d’user ses forces, tandis que Corentin, plus avisé, ménage les siennes, et sait .se résigner à une défaite provisoire qui lui vaudra une victoire définitive. C’est ce qu’il fait entendre au groupe ami qui lui témoigne ses craintes, pendant que, sa marre entre les jambes, il reprend haleine, crache dans ses mains et se les frotte, manière toute bretonne de se donner de l’ardeur et qui, le croirait-on, n’est pas moins efficace que singulière. A. la tête de ce groupe est M. le Curé, le bréviaire sous le bras, la tabatière et le mouchoir de Chollet à la main, qui a voulu honorer de sa présence cette fête du travail. Il sait en effet, mieux que personne, que les passions glissent légères sur les natures que le travail a endurcies; il sait qu’on y puise des idées d’ordre, de vertu, de religion, en un mot, que Dieu et le travail se touchent, et que celui-là qui travaille, prie! A sa gauche sont deux jeunes espiègles chez qui il a reconnu des dispositions pour le latin, et dont il a fait deux enfants de chœur en attendant qu’il en fasse deux prêtres. A sa droite, vous voyez une des puissances du bourg dans cette vieille, moitié citadine, moitié paysanne, qui adresse à Corentin un sourire bienveillant et protecteur : c’est la veuve d’un militaire que l’empereur consola, il y a vingt-cinq ans, de son veuvage, en lui donnant le droit de mettre pour armoiries au-dessus de sa porte : Batiui mad, c’est-à-dire qu’elle est la débitante de tabac de la commune, sorte de fonctionnaire qui n’y est pas moins un type et une nécessité que le curé et le maire; car
le tabac, dans nos campagnes, c’est le luxe et la consolation du pauvre ! Son petit-fds la sépare de Soizic, cette servante si éveillée, que vous vous rappelez sans doute ; elle est restée vieille fille, et s'intéresse comme une autre mère à tout ce qui regarde son jeune maître, mais pas plus cependant que la jeune fille timidement cachée derrière M. le Curé, au milieu de ses compagnes, et qu’il est inutile de vous nommer. Vous remarquerez que toutes ces femmes, fidèles à leurs habitudes laborieuses , se sont munies de leurs quenouilles et se promènent ou causent en filant. C’est là le caractère distinctif des bretonnes; elles ne restent jamais inoccupées, et lors même qu’elles viennent à la ville, la tête surchargée de pots de lait ou d’autres denrées de la ferme, la plupart tricotent en outre tout le long du chemin, utilisant ainsi doublement leur voyage et leur temps.
C’est à l’égobuage, triste ressource, qu’on demande surtout des engrais dans une foule de communes centrales dont la moitié, dont les trois quarts sont en friche. Quand ces sauvages solitudes ne produisent même plus l’herbe maigre que broutaient des troupeaux plus maigres encore; quand elles se couvrent partout de bruyère et de mousse, la marre vient parfois les en dépouiller, et leur cendre rend quelques moments de vie et de jeunesse à cette terre qui sommeille presque toujours comme dans les siècles les plus barbares. On y sème alors du seigle ou du sarrazin, et à leur produit plus que médiocre succède une récolte de landes d’abord assez vigoureuses, mais qui bientôt cessent de l’être et montrent combien la terre ainsi engraissée est })rompte à redevenir impuissante et stérile. Tl est des can-
tons où le propriétaire des terrains égobués reçoit le quart de la première récolte; ce droit, qu’on pourrait regarder comme féodal, a survécu aux autres du même genre, et les fermiers l’acquittent sans qu’on ait à les mettre en demeure. C’est du reste une sorte d’indemnité pour le préjudice qu’ils causent à la terre en la forçant de produire cet insuffisant engrais aux dépens des principes qui la vivifient.
On le voit, de tels défricliements ne sont point un progrès; ils n’effacent réellement pas de notre carte les terrains improductifs qui y abondent ; aussi la Bretagne est-elle encore, comme il y a 50 ans, un pays (et c’est peut-être le seul en France) où l’on peut faire une grande fortune par l’agriculture. Mais elle est méconnue etdédaignée; on envoie des colons au loin défricher le désert, et le désert est ici! Cependant, pour réussir dans la plupart de ces colonies lointaines, il faut recourir à une espèce de bétail humain qui sc vengera un jour de son avilissement, tandis que chez nous l’homme s’améliore en même temps que la terre. Mais tout conspire contre ce coin du monde; chacun aujourd’hui semble croire qu’il faut s’occuper de l’Industrie avant l’Agriculture, ce qui est pourtant planter l’arbre par les branches. L’Agriculture est la base de la prospérité des nations, et l’Industrie n’en est que le corollaire. Que le législateur excite donc enfin aux améliorations agricoles, et cjue par un système bien combiné de franchises et de primes il fasse affluer dans nos campagnes les spéculateurs et les capitaux; car sans avances, encore une fois, comment nourrir des bestiaux et se procurer ces puissants engrais dont toute terre qui produit est avide?