X.E EZNER 1>£S HOMMES
T,Ki:< AXN tZEC’n.
THF, MEN S niXXKR,
L’heure du dîner a suspendu cette ardente lutte du tra- Yail; réunis parla faim, les rivaux de tout-à-l’heure ne song-eiît en ce moment qu’à se gorger, autour du bassin commun, d’une lourde bouillie de sarrasin, dont le grand mérite est de peser assez sur l’estomac pour qu’on ne le sente vide de nouveau qu’au bout d’un certain nombre d’heures. Les plus lestes se sont emparés des escabelles de la ferme ; les autres mangent accroupis sur leurs talons, et quelques-uns, qui ont laissé accaparer toutes les places, sont debout et expient leur lenteur ou leur maladresse en ne dînant qu»î par la grâce de Dieu et des accapareurs. Chacun de ces vastes bassins de cuivre, que nos bretonnes mettent tant d’amour-propre à étaler polis et brillants dans leur vaisselier, peutcontenir le repas d’une vingtaine de convives; onymet, avec l’eau et le ferment nécessaire, de cinquante à soixante livres de farine. Lorsque cette énorme masse de bouillie commence à épaissir, les forces d’une femme ne suffisant plus à la tourner, elle brûlerait bientôt, à la honte de la maîtresse du logis, sans la galanterie et la vigueur de quelques-uns de ses hôtes, qui n’attendent pas qu’elle les y invite pour venir à son aide et s’armer à sa place du ba%4ody du bâton a bouillie. C’est en triomphe et au son du biniou que les bassins sont portés du foyer sur les divers points de réunion; la ménagère va ensuite de l’un à l’autre, accom- ]»agnée de servantes chargées de beurre, et en jette au moins deux livres au milieu de chacun des bassins. C’e.stune sorte
de sauce, d’assaisonnement commun à tous les mets bretons, mais qui, pour la bouillie, n’est pas le seul : on voit en effet, comme on l’a déjà vu, que tous les convives sont munis d’une écuelle de lait, et que chaque bouchée de bouillie se trempe d’abord dans le beurre et puis dans ce lait. Un Breton comme il faut, doit le faire avec une propreté dont il lui est permis de se dispenser dans beaucoup d’autres cas , et'malheur à celui qui a la gaucherie de tacher la bouillie d’une seule goutte de lait tombée de sa cuiller! Il est soudain en butte aux quolibets et aux sarcasmes de toute l’assemblée. Le convive qui se penche vers le bassin où il plonge sa cuiller, vient de commettre ce crime impardonnable, et sa maladresse l’a rendu le point de mire d’un feu roulant de mots durs on piquants. L’un, farceur de profession, le raille en ami; mais cet autre, avec une aigreur qui perce dans tous ses traits ; le voisin d’en bas, lui demande en lui approchant sa cuiller deslèvres, s’il faut lui apprendre à manger comme au petit Péric, et le voisin d’en haut cherche en lui pesant sur la tête, à lui faire faire encore quelque sottise. Toutefois , la plupart n’en continuent pas moins leur repas avec une impassibilité toute bretonne, et les deux premiers à droite y mettent tant d’avidité qu’ils font les risibles grimaces de deux gourmands qui se brûlent, victimes de leur gourmandise. Gorentin , trop occupé de Marie , est arrivé le dernier , et mange debout près de la cheminée ainsi que le troisième valet, dont l’air timide et niais contraste avec l’air résolu de son jeune maître; S’il le pouvait, il disparaîtrait dans les plis des bragoubras de Gorentin. Plus loin , trois con-
vives, qui ont contribué à vider un second bassin, s’entretiennent en allumant leur pipe, ou les bras croisés et le corps droit et immobile comme les saints de pierre qui décorent le porche de leur église. Mais assis vers l’extrémité opposée devant une barrique en guise de table, voici deux vieillards dont la conversation mérite qu’on l’écoute.
L’un d’euxraconte à l’autre que, suivant un usage très répandu dans nos campagnes, il allait confier à ses enfants le soin de diriger désormais sa ferme , et leur abandonner, moyennant l’entretien et la nourriture, ce que soixante ans de travail et de privations lui avaient permis d’amasser. C’est là ce que dans l’Armorique on appelle une démission. — Gardez-vous bien, lui réplique vivement celui-ci, gardez-vous de vous mettre à la merci de vos enfants, si vous ne voulez mourir de chagrin et de misère ! — Allons donc, je connais leuj’ cœur et je n’ai pas à craindre de jamaisman- (juer de rien chez eux. — J’étais sûr aussi de ma fille, du moins je croyais l’être! eh! bien, vous allez juger si j’ai le droit de parler comme je le fais. Je venais de la marier, et désirant ainsi que vous, à la fin d’une vie pénible et laborieuse , goûter avant ma mort quelques années de repos, je résolus de me démettre totalement de mes biens. Mon digne notaire me fit à ce sujet les plus vives représentations; mais ce lut en vain. Je ne l’écoutai pas, je me dépouillai de tout ce que je possédais, et je me mis entièrement sous la dépendance de ma fille et de mon gendre! Hélas ! je ne tardai jias à m’en repentir! Peu à peu le respect filial, les égards dont jusque-là j’avais été entouré, firent place au mépris, aux mauvais traitements !
Je me vis réduit à envier le sort du dernier valet de la ferme; je ne fus plus qu’un mendiant importun , à qui l’on faisait l’aumône à regret, et que l’on trouvait bien lent à mourir ! Un jour que, ne sachant où chercher des consolations, je m’étais dirig'é au hasard vers la ville, j’entrai chez l’honnête notaire dont j’avais si follement dédaig;né les conseils, et le priai en pleurant de me faire la charité de quelques vêtements et d’un peu de tabac. — Si vous le voulez, me dit-il, vous pouvez avoir mieux que cela ; vous pouvez rentrer en possession de tout ce dont vous vous êtes dépouillé. Ma vieille expérience m’avait dit que vous regretteriez un jour votre aveugle générosité, et j’ai eu soin d’entacher de nullité votre acte de démission. — Il pouvait être cassé!... il le fut. Je redevins le maître des lieux trop long-temps témoins de mes larmes et de l’oubli des premiers devoirs de la nature ! Depuis lors ma fille s’est repentie; trop faible, peut-être, j’ai pardonné et j’ai consenti à un nouvel acte de démission en sa faveur, mais sous la réserve d’une rente bien assurée et sans me mettre cette fois à sa merci.
L’histoire de ce tad-koz est celle de beaucoup d’autres, vrais rois Léar de nos chaumières, et montre jusqu’où l’intérêt peut pousser des hommes qui, cependant, sont restés plus fidèles que partout ailleurs au culte de vieillesse. Un usage qui a pour résultat inévitable, comme celui des démissions absolues, d’altérer à ce point leurs vertus domestiques, est un usage funeste et qu’on ne saurait trop sr hâter de déraciner.