‹ Breiz-Izel, ou vie des Bretons de l'ArmoriqueChapitre 17 sur 24 · DmER D£S FEMMES · texte numérisé non relu

DmER D£S FEMMES

l,feIN AR GRAOEZ. XHK WOMKN'S DINKHR.

Les hommes ont fini de dîner, et dans quelques instants la pièce de terre qu’ils défrichent ressemblera à une immense ruche de travailleurs de laquelle tout oisif est banni, comme les frelons d’une ruche d’abeilles. Les femmes ont pris place après leurs sei^meurs et maîtres, autour du bassin de bouillie. Il ne reste que quelques-uns de ceux-ci, qui complètent leur repas en fumant une pipe ou s’amusent, tout en conservant leur gravité dédaigneuse, à écouter les femmes babiller et faire assaut de cancans, passe-temps non moins aimé d’elles que ne l’est d’eux-mêmes l’infecte fumée qui s’échappe de leurs lèvres en légers et fantasti- (]ues nuages. L’un d’entr’eux, suivant une habitude assez générale en été, fait la sieste ; il dort la tête appuyée sur une des barriques de cidre qu’on a déjà vidées. Corentin , qui vient de reprendre sa marre jette, avant de retourner au travail , un coup-d’ceil d’intelligence à Marie ; celle-ci, empressée de le lui rendre, ne s’aperçoit pas qu’elle verse une partie de son lait sur sa voisine, qui lui demande ave(. humeur si elle est bien éveillée? Son sommeil n’est autre chose que la douce préoccupation d’une jeune fille qui aime.

La bouillie, les galettes et les crêpes de sarrasin entrent pour une large part dans la nourriture de nos campagnes. Outre ces mets partout en usage, il en est de particuliers au Léon qui, sous une autre forme, ne consistent également qu en sarrasin. Ce sontd’abord les Pow/o/zi, soj'te de boulettes qui constituent la paitie solide d’une lourrle soupe au

îait,et puis le far^ grossier qu’on renferme clans un

sac, et que l’on cuit en même temps que la chair du porc et du bœuf dans la vaste marmite où, deux fois la semaine, se puise abondamment une soupe économique. La manière dont se nourrissent les Bretons, et particulièrement le grand nombre de mets composés de sarrasin dont ils surchargent leur estomac, a souvent fait demander si une pareille alimentation n’influait pas sur leur moral, et si ce peuple qui rend un son qui lui est propre et qui n’est l’écho d’aucun autre, ne devait pas en partie ce caractère exceptionnel à son régime alimentaire? On ne saurait te nier : ce régime agit d’une manière plus ou moins forte, mais agit bien certainement sur le moral comme sur le physique de l’homme, et il est tels aliments qui poussent, par exemple, à la volupté, de même qu’il y en a d’autres tout-à-fait favorables à l’austérité des cloîtres. Cependant il ne faudrait pas vouloir expliquer le problème de l’individualité bretonne par une influence qui, loin d’être exclusive, n’est, croyonsnous, qu’accessoire. Les faits le disent hautement, une nourriture analogue n’a pas toujours été la source d’une analogie morale entre deux peuples; et l’on en a vu, au contraire, qui présentaient une sorte de ressemblance fraternelle, bien que se nourrissant d’une manière très différente. Le /bra été le mets du peuple-roi comme des Bretons; IMine nous dit en outre : Puise non pane viœisse longo tempore Romanos manifesium est, ce qui valut aux Romains la qualification que leur donnèrent les Grecs, de mangeurs de bouillie. Aussi l’art de faire le pain, lorsqu’il leur fut révélé, ne leur parut-ilpas moins merveilleux qu’aux Celtes,

dont la pieuse reconnaissance lut telle, que pendant plu-^ sieurs siècles les druides conservèrent Tusage de porter un pain dans la cérémonie duCuy de Chêne. Ce sont les Phocéens de Marseille qui leur avaient communiqué le secret de le faire, comme les Ombriens, Celtes émigrés, avaient apporté l’usage de la bouillie et du far au-delà des Alpes, ainsi qu’on peut en fournir la preuve étymologique. Eh ! bien, y a-t-il beaucoup de rapprochements à établir entre les Bretons et les Romains?

Quant aux inductions qu’on voudrait tirer de la grande consommation de sarrasin qui a lieu dans un ménage campagnard, on sait que ce blé est originaire de la zone tempérée de l’Asie, et qu’il ne nous en fut apporté qu’à l’époque des croisades, suivant les uns, et suivant les autres, encore plus tard, vers la fin du 15« siècle; or, depuis un temps immémorial, le caractère breton ne paraît pas avoir subi d alteration qu on puisse signaler. D’ailleurs , le sarrasin ne s’est pas naturalisé chez nous seulement; il entre aussi pour beaucoup dans la nourriture des provinces voisines, ainsi que d’autres aliments bretons ; déplus, leur climat est à peu près le même que le nôtre, et le climat modifie l’homme bien autrement que le régime alimentaire; car une atmosphère chaude, un soleil vif, rendent sensible, actif, impressionnable, en un mot, centuplent la vie, tandis qu’une terre froide, un soleil rare et sans force ralentissent la circulation du sang, les mouvemens du corps et les élans de la pensée. Eh! bien encore, quoique placés dans des conditions, sinon tout-à-fait, du moins en parties identiques, de climat et de nourriture, voyez quelle différence existe

fiilre les Normands et les Bretons ! Il y a donc outre ces deux influences secondaires, et sans parler de celle du logement et de la propreté, il y a une influence qui domine toutes les autres, et qui fait que le Breton est resté un être à part, ne ressemblant qu’à lui- même : c’est l’isolement dans lequel il a toujours vécu et vit encore. La position péninsulaire de la Bretagne, cette langue des premiers âges qu’elle a seule conservée intacte , ont empêché qu’elle ne perdît moralement sa nationalité , lors même qu’elle la perdait politiquement. Il n’y a pas eu ici comme ailleurs des croisements de races; le type primordial n’a pas été modifié, et de là le Breton tel qu’il existe, fidèle à sa vieille nature et pouvant passer sur la terre pour le représentant oublié des siècles passés.

En résumé, les aliments de nos fermiers un peu aisés (car nous ne parlons pas des malheureux réduits à ne manger que tout juste assez pour ne pas mourir de faim) sont grossiers, mais substantiels et propres à réparer les forces d’hommes robustes et soumis aux plus rudes travaux. Espérons, toutefois , que plus de bien-être sous ce rapport comme sous beaucoup d’autres, résultera, sans trop se faire attendre, des efforts que l’on tente chaque jour en leur faveur; espérons surtout, que leur pain ne tardera pas à s’améliorer et que la chair du bœuf, si riche en sucs nutritifs, paraîtra plus souvent sur leur table près de celle du porc qui l’a presque exclusivement envahie excepté dans nos meilleures communes et chez nos premiers cultiva-

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Les hommes ont déjeûné et dîné les premiers et seuls, et cette exclusion des femmes de la table où viennent s’asseoir leurs seigneurs et maîtres, se continue, ainsi qu’on le voit, pendant le goûter ; elles ne feront ce repas, comme les autres, qu’après le leur avoir servi sans y prendre part, elles sont seulement admises à l’honneur d’y assister, comme jadis le peuple à certains banquets royaux. Mais quelque peu maniables que soient les suzerains de nos ménages campagnards en matière de dignité domestique, on remarquera qu’ils ne laissent pas ici que de s’humaniser beaucoup. Leur front s’est éclairci, leur humeur taciturne a fait place au rire et aux propos folâtres. C’est qu’ils sont sous l’influence d’un dei'vez jour où la gaîté,

où la galanterie est de rigueur et se traduit en joyeuses apostrophes à brûle pourpoint et en plaisanteries vieilles comme les Celtes. Pendant que d’un coté ils démolissent àl’enviles meules de crêpes, et que de l’autre, ils font une guerre non moins vive aux nurc'hed réunies autour d'eux comme pour leur menus plaisirs, Corentin, seul, est sombre, préoccupé, et son chien fidèle veut en vain, par ses caresses, l’arracher aux réflexions qui l’attristent. Cette tristesse a une noble source : il se révolte instinctivement contre un ostracisme qui atteint celle qu’il aime; il souflre de ne la voir assister à ce repas que comme indigne d’y être, et pour y servir de jouet. Une sorte de révélation amoureuse

lui indique la place bien différente qu’elle y devrait occuper,

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