II
On a déjà vu, dans plusieurs occasions, (juel était l’ilotisme de la femme en Bretagne, et on le verra plus d’une fois encore. L’homme est le maître exclusif chez lui; sa compagne ne fait rien, ne dispose de rien qu’en sous-ordre. Elle ignore presque toujours combien il existe d’argent dans le ménage, et elle doit un compte exact de ce qu’on veut bien lui permettre de vendre ou d’acheter. Non seulement elle sert son mari à table sans s’y asseoir, et lui parle avec respect comme à un être supérieur, mais elle n’est même, à vrai dire, que la première servante de sesfils et des principaux valets de la ferme. Une foule d’habitudes établissent, en outre, combien est différente la valeur intrinsèque que l’opinion générale donne ici à l’un et à l’autre sexe. Lorsqu’on charge une voiture de foin ou de paille , c’est une femme qu’on y fait monter pour la fouler et la tasser , parce qu’il pourrait arriver un malheur qui serait trop regrettable si un homme en était victime, tandis que ce serait peu de chose, si ce n’était qu’une femme. Yoici qui est encore mieux : qu’un paysan ait sa moitié malade, il ne fera d’oifrandes à son patron qu’avec une extrême parcimonie pour qu’il la rende à la santé; il donnera quatre fois plus, s’il s’agit de sa vache ou de son cochon. Conséquemment à ces idées, les Bretons doivent trouver mille fois honteux pour un mari, qu’il se laisse battre par sa femme. Aussi, dans certains cantons, celui qui avait donné un aussi épouvantable scandale, était-il ignominieusement promené au milieu des huées publiques, attaché dans une charrette comme à un pilori ambulant! Nous devons ajouter toutefois, que s’il n’est pas permis à l’homme de se laisser
batliü, ii n’esl pas non plus d’usage qu’il administre luimême une pareille correction conjugale, du moins, quand il est à jeun et sait ce qu’il fait. Mais on croira sans peine, qiie dans un pays dont rintempérance est proverbiale, bien des maris, ayant le vin plus ou moins mauvais, bien des femmes doivent être régulièrement battues tous les jours de foires et de pardons, trop heureuses lorsqu’il ne survient pas dans l’intervalle quelque extra inattendu! Ce ne sont là néanmoins que des désagréments accidentels; ce n’est pas le résultat d’un système, et il faut encore savoir gré de leur modération sur ce chapitre à des hommes qui professent hautement le despotisme conjugal; car enfin, il est peu de points du globe où l’homme ne batte ou n’ait battu la femme; la doctrine de ce châtiment marital a été prêchée comme de droit écrit, presque même comme de droit divin. Certains docteurs n’ont-ils pas , en effet, prétendu qu’ils l’avaient découverte dans un verset du Pentateuque , et n’en ont-ils pas ainsi fait, un acte de dévotion ?
Nous citerons encore , à propos de la condition des femmes en Bretagne, un de ces traits qui suffisent à peindre un pays ; dans les lieux où se sont le mieux conservées les traditions antiques, aucun mari ne porte le deuil de sa femme î
On voit que nous sommes loin ici des idées d’égalité et de promiscuité de Pécule saint-simonienne, et bien plus loin encore de cette école soi-disant humanitaire , pour qui l’égalité n’csl déjà plus orthodoxe, qui prétend établir la supériorité et même l’antériorité de la femme, et prêche, sous le masque philosophique, un mahométisme rc-
fourné, poussant l’impudence jusqu’à demander des sérails d’hommes! L’état passif de la femme en Bretagne est évidemment, comme la plus grande partie de ses coutumes, un héritage presque intact des anciens temps. Chez les peuples primitifs, chez les peuples même les plus policés de Tantiquité, la femme était esclave ou à peu près. Enfermée loin des regards , dans le cercle des travaux domestiques, elle ne pouvait franchir les barrières du gynecée, ni trouver une place dans les sociétés d’alors , à moins de fouler aux pieds les lois de la pudeur, et d^être Aspasie en Grèce ou Lesbie à Rome. Un mari avait le droit de vie et de mort sur sa femme, et toutes les conséquences d’un teldroit formaient les divers articles du code conjugal quia précédé l’époque mémorable de l’émancipation complète du genre humain. C’est le christianisme qui eut la gloire de proclamer cette émancipation, et qui brisa les fers de la femme comme de tous les esclaves. Lorsqu’il pénétra chez les Celtes, il dut modifier son existence, mais bien peu et bien moins qu’ailleurs. Ces fils des Druides n’acceptèrent l’Évangile qu’à condition qu’il recevrait l’empreinte du druidisme , en sorte que la femme resta chez eux à peu près ce qu’elle y était. Aussi n’y a-t-il pas d’anomalie, dans nos campagnes, entre la condition de la femme et nos codes qui sont basés, quant à elle, sur des idées sociales antérieures au christianisme; tandis que, sous certains rapports, cette anomalie est frappante dans la civilisation française , où la femme n’est, pour ainsi dire, jamais majeure, et passe toute sa vie en tutelle, et où cependant elle occupe, grâce à nos mœurs, le rang que lui ont refusé nos lois, exerçant ainsi parmi nous une influence qui n’est pas moins puissante qu’illégale!
ouvERTuni: x>e i.a fête.
lUGOR AR GOEfc. OPENINO OF THE RlJOlClIfOS.
Dans la polémique engagée de nos jours sur les prétentions nouvelles des femmes, la question se traite le plus souvent en dehors du mariage, et comme si ce premier lien des sociétéshumaines, rompu à jamais, n’existait déjàplus. C’est sur la femme, proprement dite, et ses faculté s physiques et intellectuelles que discutent à perte de vue ceux qui lui prêchent la révolte, et ceux qui lui en montrent le ridicule, les uns invoquant la physiologie, les autres îa psycologie , ceux-ci s’appuyant sur sa force morale et la puissance du sentiment, et ceux-là sur la faiblesse de son organisation, son inconstance et sa fragilité. Nos moralistes has-bretons, qui ne comprendraient pas qu’on puisse vouloir battre en brèche le mariage, et par conséquent la famille , cette alvéole élémentaire tle la ruche sociale , le prennent naturellement pour point de départ, et en ont fait découler toutes les règles de conduite qu’ils ont tracées à la femme. Celle dont la destinée est irrévocablement liée à une autre, doit se condamner suivant eux, et se condamne, en eflét , à une réserve, à une sévérité qui bientôt perce à travers toute sa manière d’être , et suffirait chez no-us à faire reconnaître qu’elle est épouse et mère. Dès qu’elle reçoit ces titres sacrés, une vie intime, pleine de devoirs et de pensées austères succède, pour elle, à une vie insouciante et libre. C’est donc la jeune fille qui est l’enfant gâté de la civilisation armoricaine; à elle la joie, la liberté, la coquetterie, non pas dans un sens absolu, si vous voulez.
mais au moins d’une manière relative î Tandis que la femme mariée baisse les yeux, et s’enveloppe chastement chez elle de sa tristesse, la jeune fille se livre à ses impressions, rit hardiment avec vous, couii les pardons et les aires neuves, et quelquefois même, coquette nomade, se plaît à semer indifféremment l’amour dans toutes les paroisses voisines. C’est précisément le contre-pied de la société française, où l’on élève comme un rempart de modestie et de pudeur autour des jeunes filles, qui ne semblent devenir libres que lorsqu’elles enchaînent leur liberté , et il y a là, d’un autre côté, une curieuse analogie avec les mœurs de l’Angleterre, où cette époque de la vie d’une femme, qui est comme la préface du mariage, est, ainsi que dans nos campagnes, beaucoup plus gaie que le mariage lui-même. Est-ce un vestige de l’ancienne fraternité (jui régna entre la grande et la petite Bretagne ? Nous croirions plutôt que cette coïncidence vient de ce que les deux peuples sont profondément religieux, et n’envisagent par conséquent ni l’im ni l’autre, avec la coupable légèreté qu'on reproche à leurs voisins, un engagement solennel contracté tout à la fois devant les hommes et à la face du ciel. Quant à la liberté dont ils laissent jouir les jeunes filles, il y aurait à ce sujet bien des choses à dire; nous dirons seulement, que pour parer aux inconvénients qu’elle peut entraîner, il nous manque une ressource précieuse, c’est un Gretna-grecn bas-breton. Du reste , cette liberté ne parait pas avoir altéré la pureté des mœurs de nos jeunes paysannes. Elles voient bientôt que si elles dépassaient certaines bornes, elles se perdraient de réputation, et
la crainte du ménris public les retient et les sauve. Une autre cause diminue le danger f|u’elles courent, c’est que, de la part àes paotred, la séduction est plus apparente que l'éelle. Ils n’attaquent leur vertu qu’avec une sorte de discrétion, et ne poussent la licence que jusqu’au point précis où l’usage veut qu’ils s’arrêtent; s’ils allaient plus loin, l’opinion ne serait pas moins sévère à leur égard que pour elles, et victimes de leurs mœurs dissolues, ils auraient beau mettre \ç:sBaz~talan en campagne, ils ne trouveraient plus à s’établir. Un péril bien plus grand pour la sagesse de nos jeunes bretonnes, c’est d’habiter prés des villes, foyers de corruption, d’où se répandent sur les campagnes environnantes, ces adroits et impitoyables débauches qui, semblables a la limace immonde, après avoir flétri sur leurs pas les fleurs les plus brillantes du parterre, ne dédaignent pas de souiller jusqu’à l’humble fleur des champs. Leur principal moyen de séduction fait naître de singulières réflexions; ce n’est point de l’argent qu’ils offrent a nos jeunes filles, trop fières pour l’accepter ; c’est un ornement, un bijou de toilette, et lequel? Une croix d or ! une croix! ce signe de rédemption devant lequel peut-être elles se prosternaient avec ferveur quelques heures auparavant, et devant lequel, profanant un passé d’honneur et de vertu, elles viennent abjurer leur orgueil
de femmes et leurs devoirs de chrétiennes! Cela prouve (pi elles appartiennent bien à ce sexe qui est presqu’aussi attaché a la parure qu’à l’existence ! Cela prouve qu’il est des relormes et des ameliorations beaucoup plus urgentes que celles qu’on réclame en sa faveur, et qu’au
lieu d’exalter follement jusqu’à ses facultés politiques et militaires, ou de plaider la prééminence de laPythonisse sur le guerrier et de la quenouille sur le glaive, il vaudrait beaucoup mieux s’en tenir à ce qu’a dit une femme célèbre « Que la suprématie de l’homme est assurée , tant « que le coup de poing de la femme ne vaudra pas le « sien » et travailler en conséquence à faire des jeunes filles , non des hommes d’état ou de guerre, mais des ménagères intelligentes et de véritables mères de famille ! c’est là une mission large et sainte, et qui satisferait leur ambition, si elles en comprenaient toute l’étendue! Ajoutez à une éducation plus solide quelques modifications dans nos codes et dans nos moeurs, et vous aurez, quant à la femme, l’état normal qu’on cherche avec tant d’ardeur et qu’on ne paraît pas près de trouver, parce que ce qu’il y a de plus simple est toujours ce dont on ne s’avise pas.
L’éducation chez les bretonnes fut de tous temps plus nulle encore , s’il est possible , que chez les Bretons. On trouvait inutile de s’en occuper, et bien des gens sont convaincus, aujourd’hui même, qu’on peut, sans inconvénient, les vouer à l’ignorance; c’est là une étrange erl'eur. Le meilleur moyen de conquérir à l’homme plus de bien-être matériel et moral , c’est de commencer par améliorer la femme. Qu’on n’abandonne donc plus à elles mêmes nos jeunes paysannes, et qu’un système, poursuivi avec persévérance et discernement, en fasse, non de futures rivales de leurs maris , mais des compagnes capables de porter avec eux la moitié du fardeau de la vie et d’élever des enfants destinés à être un jour des citoyens !
LA PREMIÈRE gavotte.
ANN DRO KENTA. BEGINNING OK TIIK liANCE.
La vaste lande, dont le délVicheinent demandait tant de bras, a perdu, comme par enchantement, son aspect inculte et sauvage. Le travail est achevé j voici le mi'ment du salaire, c’est-à-dire voici le tour de la danse, de la lutte, detous les plaisirs proprement dits! L’Amphytrion, ce culti\ateui dont la physionomie est un si heureux mélange de calme , de lorce et d’une bonhomie qui n exclut pas la finesse, y a invité, suivant l’usage, M. le I^laire, vieux notaire vraiment taillé pour une étude de campagne. Presqu’aussi paysan que bourgeois, il a des ha> bitudes et des idées, qui ne sont guères de son siècle et n’en valent que mieux dans sa position. Il dîne à midi, se lève et se couche avec le soleil, et ne tient pas moins à la culotte courte, a la canne a pomme d’or et à sa queue mince et longue qu’au papier timbré et aux contrats de vente ou d’hypothèques. C’est une puissance dans le pays! A ux élections , son nom, quand il le veut bien, sort toujours triomphant de l’urne ; et s’il n’était déjà maire de sa commune, il y serait certainement, comme la plupart, de ses confrères dans nos campagnes, l’héritier présomptif du trône municipal. L’Amphytrion qui est aussi une autorité, (marguillier), lui lait d’un air digue les honneurs de la fete, et les voila tous deux en tête du cortège, avec le porteur des prix et les joueurs de biniou et de hautbois^ ou plutôt la marche est ouverte par le Michel Morin de la mairie, ce joyeux boute-en-train, qui, pour sceptre ou
marotte, porte un fouet tlonl ou verra bieutôl l’usage, et qui s’en va riant et gambadant, d’un pied d’autant plus léger qu’il a attaché, comme cela se voit souvent, ses sabots sur ses épaules. Dans la vie ordinaire et sérieuse, c’est un de ces hommes qui ne sont jamais embarrassés de rien, parce qu’ils savent un peu de tout; c’est le concierge, le messager , le garde-champêtre , l^omnis homo de la commune; les jours de fête, c’est un de ces bouffons dont l’intarissable bavardage, dont la gaîté bruyante étourdit, anime, entraîne; un fou, enfin, qu’on pourrait appeler, non pas le fou du roi , mais le fou du peuple, et tel qu’il en faut pour réveiller l’apathie bretonne. Ce factotum communal est souvent en rivaliie avec le mendiant et le tailleur, dont la principale industrie est aussi de plaire. Mais plus redouté et mieux accueilli, il est plus qu’eux encore l’homme nécessaire des dervez bras, des noces et des aires neuves, où, sans parler de sa gaîté communicative, il est cité comme capable de danser au besoin jusqu’à extinction de chaleur naturelle, et c’est là un grand mérite parfois auprès des Bretons et toujours auprès des Bretonnes.
A cette brillante avant-garde succèdent les travailleurs qui se sont le plus distingués. C’est Corentin qui, en dépit des efforts de Jaouen, l’a emporté dans ce tournoi agricole, et à son chapeau flotte le beau ruban vert chamarré d’argent! Mais il n’y est que provisoirement ; ce gage de sa victoire deviendra bientôt un gage plus doux encore. Le jeune triomphateur occupe dans le cortège une place qu’il a noblement méritée : il marche immédiatement après M. le Maire. On aperçoit à peine quelques femmes
ilaiis le loiiilaiii ; il est inutile de dire qu’elles ne prendront la file qu’après le dernier de leurs seigneurs et maîtres.
ais tout le monde est arrivé au joyeux rendez-vous , vaste salle de bal dont la nature seule a fait les frais, qui a (jiielqucs fossés pour gradins, pour décoration un paysage aux accidents pittoresques et pour magnifique lustre le soleil d’un beau jour d’été. Le Musard bas-breton qui sert de grand-prêtre à ce temple économique delà danse, s’est assis avec ses collègues sous un vieux châtaignier. Aux })remiers sons de l’orchestre champêtre, l’Amphytrion de la fête, qui sait vivre et en fera jusqu’au bout les lionneurs en se conformant avec une fidélité rigoureuse aux antiques usages, à défaut de madame la mairesse a prié sa sœur, la débitante de tabac, de vouloir bien ouvrir le bai avec lui, ce qu’elle a gracieusement accepté; et de son côté, M. le Maire a fait une invitation semblable à la femme du marguillier. Aussitôt ces quatre personnages imposants se sont mis en danse. M. le Maire, qui tôche de retrouver quelques élans de jeunesse, se contente, en attendant , de marquer la mesure, et sa danseuse , dont un tel partenaire chatouille si agréablement la vanité, a soin de régler tous ses mouvements sur les siens. Quant à la marchande de tabac et au marguillier, ils y vont l)on jeu bon argent. Celui-ci danse avec un sérieux et des efforts qu’il apporterait à peine à l’occupation la plus importante, et elle, déploie toutes les grâces que lui départit la nature il y a plus de 50 ans; la date ne l’arrête pas, et elle ne paraît nullement disposée à renoncer au privilège qu’ont nos campagnardes de danser encore à un âge où l’on ne
rlanse plus à la ville. Les deux couples placés sur une môme ligne ne se tiennent ni ne se touchent; ils avancent de côté h peu près comme des soldats qui font oblique ù droite ou î\ gauche. C’est ainsi que commence la gavotte, figure qui ouvre les bals bretons, et dont chaque fois qu’on se remet en danse, l’air est toujours le premier qui se fasse entendre. La chaîne n’est formée que lorsqu’il s’est réuni un assez grand nombre de danseurs pour qu’on puisse tourner sans s’étourdir, et ces préliminaires prennent quelquefois beaucoup de temps; les couples arrivent un à un, lentement, et comme s’il s’agissait d’un travail auquel ifs voudraient se dérober, et non d’un plaisir qu’ils aiment passionnément ; en cela comme en tout, le principal est de mettre les Bretons en train; lorsqu’ils y sont, rien ne les arrête. Corentin vient de réclamer la promesse que lui a faite Marie de danser avec lui la première gavotte, et il l’a réclamée en homme qui a le droit d’y compter. La manière dont il est accueilli, cet air de timide satisfaction avec lequel elle s’apprête à le suivre, justifie l’assurance de Corentin, qui n’est gêné que d’une chose, de celle de ses deux mains qui est inoccupée. M ais il s’en débarrasse en la passant dans sa ceinture , cette grande ressource des Bretons pour se donner une contenance. Soizic voit avec bonheur l’aplomb et les succès de son jepne maître près du beau sexe, et tout entière à ce qu’il dit, elle est sourde aux gentillesses que débite près d’elle le secrétaire delà mairie, espèce de rustre déguisé en citadin, dont l’habit trop large et la culotte trop étroite témoignent qu’il a acheté ses droits de cité dans une boutique, assez niai assortie, d’objets confectionnés.
tA LUTTE,
\R OOunRNW. WRESTI,tNG.
A la lutte maintenant! à ces jeux homériques qui cher, nous, peut-être, datent de plus loin encore que chez les Grecs, ces frères cadets des Celtes, mais qui y ont manqué de poètes et d’historiens pour y constater leur antique origine ! Ce qu’on sait, c’est que de temps immémorial les Bretons furent des lutteurs renommés, et lorsqu’aux réjouissances duChamp-du-Drap-d’Or, sousFrançois r", la France dut céder la palme de la lutte à l’Angleterre, on regretta vivement de n’avoir pas eu i\ lui opposer des fils de l’Armorique qui , dit l’histoire contemporaine, ne connaissaient pas de rivaux dans la gymnastique. Nos ducs l’encourageaient, et les comptes de leurs trésoriers mentionnent sans cesse des sommes données à des lutteurs; nos cultivateurs, de leur côté, n’ont jamais négligé ce moyen national d’entretenir et d’augmenter leur force corporelle. Peu leur importa toujours de s’éclairer : à quoi bon vos lumières, disaient-ils , ce sont des muscles et des reins qu’il nous faut! voilà notre capital! Mais hélas! ce souvenir des jeux olympiques dont il ne restait de vestiges qu’en Bretagne, va également y disparaître; les luttes y deviennent chaque jour plus rares. Hâtons-nous donc d’y assister pendant qu’on en voit encore.
Un roulement de tambour s’est fait entendre ; notre factotum communal, s’élançant au milieu de l’arène, a crié tout-à-coup lie t lie! (place! place! ) et s’esi vnis à brandir son fouet avec force pour écarter la foule, coui'ant. jurant.
— TiC) —
frappant, meurlrissantunc joue àcelui-ci, aiTachaiil])resqu>c un œil à celui-là, sans que personne ait rien à dire, car c’est un droit reconnu aux constables des luttes bretonnes. Le nôtre a choisi comme aide un joyeux tailleur, qui se sert d’une arme également consacrée par l’usage et non moins elTicace que la sienne pour forcer les spectateurs à former régulièrement le cercle : c’est une poêle à frire qu’il frotte, aux éclats de rire de l’assemblée, contre tout curieux qui rompt l’alignement et yeut empiéter sur l’arène, ayant soin , pour noircir son monde avec plus d’impartialité, de rabattre son chapeau sur ses yeux; c’est une grotesque variété du bandeau grec de Thémis. Vous voyez ici les lutteurs dans quatre situations principales. Lorsque l’enceinte a été libre et que la curiosité publique, suffisamment irritée par l’ombre de combats que se sont livrés ces enfants, placés maintenant, comme à un amphithéâtre sur les arbres voisins , les véritables lutteurs, les héros de la fête ont commencé à paraître. Plus pudiques que les Grecs qui luttaient entièrement nus, ils sont vêtus de leur émgoa et d’une chemise qui doit les serrer assez pour que leur adversaire y trouve le moins de prise possible. Leur longue et gênante chevelure s’attache en faisceau sur le derrière de la tête arec une grossière tresse de paille; l’un des athlètes, déjà sans jiipen et les pieds nus, reçoit à genoux ce complément de sa toilette. Il est entouré des juges du camp, lutteurs émérites, que l’âge a mis hors de combat, mais qui, reconnus e'omme les dépositaires des bonnes traditions , donnent à leurs successeurs des conseils respectueusement écoutés , et décident sans appel dans quel cas la lutte est loyale et la
Yictoiie non équivoque. Ces préparatifs temiii»és, un champion s’approclie de l’arbre qui, suivant l’annonce delà fête, porte des prix, comme un pommier des pommes. Cet arbre s’abaisse devant lui , et il choisit un g;age ; puis, avec cette audace du regard, du geste et de la voix qui distingue l’aristocratie musculaire , il fait lentement le tour de l’enceinte, appelant, défiant un rival! S’il ne s’en trouve pas dont le bras se sente assez vigoureux et les genoux assez fermes pour accepter le défi, après le troisième tour, le gage est acquis à ce lutteur redoutable qui, sans combat, remporte ainsi la victoire. S’il s’en trouve un, au contraire, ce second champion sort des rangs et, touchant le premier à l’épaule, l’arrête dans sa marche présomptueuse, ou bien, agitant de loin son chapeau, lui apprend, dans les termes d’usage, que le prix lui sera disputé! Aujourd’hui que les lutteurs sont plus rares, ils s’associent quelquefois pour se partager les gages sans se les disputer; alors le vainqueur n’a pas même couru la chance de combattre et n’a été que le fondé de pouvoir d’une association frauduleusement commerciale : ce sont là des lutteurs et des Bretons dégénérés.
Une cérémonie touchante précède le combat : les deux adversaires s’avançant l’un vers l’autre d’un air religieux, font le signe de Croix, se frappent dans la main et se jurent qu’ils resteront amis après comme avant le combat ; qu’ils sont chrétiens et ii’ont eu recours à aucune herbe enchantée (^louzou) ni à ces pactes avec le diable, grâce auxquels la force d’un cheval ou d’un taureau l’abandonne tout- à-coup pour passer dans le corps d’un lutteur, au prix
de s^a damnatioiV élenielle ! Certains alors qu’ils combattront à conditions égales, ils prennent une attitude académique, se saisissent lentement et s’enlacent en se passant réciproquement la main droite sur l’épaule gauche et la main gauche sur le flanc droit; puis, les jambes écartées, et tels que deux béliers, le front collé l’un contre l’autre, taiitôt ils se poussent avec une force qnî se neutralise et les rend immobiles, tantôt ils s’allongent ou se rapetissent, Se plient en avant ou en arrière , tournoient ou bondissent lout-à-coup comme un seul homme.
Mais par degrés iis s’animent, s’étreignent plus vigoureusement et font craquer leur chemise en lambeaux; à la ruse, à l’adresse ont succédé la violence et la colère, et le plus faible, étourdi, haletant, épuisé, n’a plus qu’une ressource pour éviter une défaite certaine, celle de tomber sur le côté. Né ket lamrn! crient soudain les gars de son village ! Lamin eo, hurlent de leur côté les partisans de son adversaire! Eo! eo! nann! nann ! Et le tumulte devient effroyable! Les spectateurs se précipitent, tous les rangs se confondent, le cercle n’existe plus! mais le fouet et la poêle à frire viennent rétablir l’ordre; on se heurte, on se culbute, on se remet en place, et les juges du camp déclarent qu’en effet il y a eu costinn, c’est-à-dire que le vaincu n’étant pas tombé à plat sur le dos, le saut n’a pas été franc comme l’exige la charte des lutteurs; l’épreuve doit donc recommencer. jLamm, costinn, tels sont les* deux termes principaux de la gymnastique bretonne, qui a son vocabulaire à pa:t, et dont les coups les plus savants sont les ioll-scarge, kliket~-zoon, peeg-gourn ; ce dernier mot désigne le célèbre croc-en-jambe de l’Armoriqtie.
L^EWTREMETTEUR.
A R BAZ-VAT.AN.