MARRIAGE BROKER
Toutes les passions sont en jeu pendant les viscissitiules d’une lutte bretonne. Les haines de familles ou de communes, l’amour, l’amitié, les liens dusang, y excitent de toutes parts des explosions de joie ou décoléré. Corentin, notre pauxre Corentin , entraîné par l’exaltation fiévreuse qu’on y respire, par cette exaltation qui fait faire les grandes actions, mais aussi les grandes folies, en avait été
cruellement victime. Le avait aussi mal fini pour lui qu’il avait bien commencé, et la gloire d’un premier triomphe s’était effacée sous la honte de la défaite éclatante qui l’avait suivi ; voici comment. Tous les prix avaient été remportés excepté un seul, le mouton orné de rubans qui est d’ordinaire le dernier gage qu’on se dispute. Les champions paraissaient épuisés et aucun ne se présentait ; l’impatience commençait à agiter cette foule avide d’une dernière émotion , lorsqu’enfm parulim Athlète. C’était le doyen des lutteurs du pays, c’était le souvenir vivant des luttes les plus célèbres de tout un quart de siècle, jeune, il n avait jamais porte de ceintures ni de chapeaux qui ne fussent le prix de quelque Icimni kaër î vieux, il suppléait par la ruse à la vigueur qui l’abandonnait, et souvent encore il rapportait en triomphe un mouton enrubanné à l’étable. En voyant quel champion entrait en lice, Corentin tressaillit 5 il venait de reconnaître l’oncle de Jaouen, espèce de héros qui lui était d’autant plus orlicux que Jaouen cherchait sans cesse à ex-
plüiter sa gloire, et, satellite obscur, parvenait à faire refléter sur lui-même (juelques uns des rayons de cet astre de famille. Aussi le vieux lutteur marchait-il toujours au milieu d’une foule de partisans que son remuant neveu ameutait sur ses pas, et qu’on y eût pris pour les Leudes de quelque chef gaulois. Corentin , depuis le commencement de la lutte avait eu peine à se contenir, et l’on a pu remarquer que placé derrière M. le maire et M*”® la mairesse, il avait fallu user de force pour l’empêcher de se précipiter dans l’arène. La voix même de Marie, qui d’ordinaire vibrait jusqu’au fond de son âme, avait perdu en ce moment toute sa puissance, et ne résonnait plus à ses oreilles que comme un vain bruit; Marie était cependant bien pressante! Elle ne lui disait pas, ainsi que les ménagères bretonnes, que le profit des luttes est un profit de dupes ; qu’on y déchire de bonnes chemises , des bragou neufs, pour un mouchoir ou une ceinture qui ne les valent pas, et que la gloire d’y vaincre , si c’en est une , y fait cracher le sang et force par suite le vainqueur à rester quelquefois au lit et sans ouvrage pendant toute une semaine! Mais elle rappelait avec vivacité à Corentin que si les lutteurs sont admirés, ils jouissent d’assez peu déconsidération, et qu’il ne convenait pas au fils d’un des premiers cultivateurs de la paroisse de se commettre avec des champions pareils. Sourd àces remontrances, maislong-temps arrêté par la vigoureuse étreinte d’un bras robuste, Corentin n’avait encore été que spectateur de ces joûtes où il brûlait de se signaler, lorsque l’oncle de Jaouen parut dans l’enceinte. A son asp(*cl , cl suri oui aux regards de triomphe dont
1 iiisolciiL Jaoucn nar^niait l’assemblée, rien ne peut ph^ le retenir. 11 s’élance vers le vieux lutteur, et le touchant fièrement à l’épaule, se prépare à lui disputer le prix qu’il allait obtenir sans combattre. Bientôt les deux rivaux en sont aux mains. Ali ! si du moins, se disait Marie, j’étais allée cueillir pour lui au clair de lune, à genoux et avec les dents, ear melchenen peder ^ un trèfle à quatre feuilles! ce serait un talisman qui lui assurerait la victoire! Cependant Gorentin que crispaient la jalousie et la colère, se livrait tout entier à l’impétueuse ardeur qu’il avait long-temps comprimée; ce fut sa perte. Son vieil adversaire, calme et maître de lui-même, opposait, comme un autre Entelle, ù ce jeune et fougueux Darès , une imperturbable et savante inertie; il guettait le moment où quelque imprudence de sa part donnerait beau jeu à l'adresse sur la violence, et ce moment ne se fil pas attendre. Il sentit, après une brusque secousse, que Colentin poitait tout le poids de son corps sur une seule jambe. Plus prompt que l’éclair, il lui déplante aussitôt l’autre du tranchant de son pied droit, le soulève et puis, le jetant aplat sur le dos, le cloue pour ainsi dire au sol. Lamm-kaer ! s'écrie-t-on de toutes parts, et Jaouen à la tête des siens se rue dans la lice où, sans nul souci, lui surtout, del’infortuné Gorentin qu’ils foulent aux pieds, ils enlè-
vent le vainqueur sur leurs épaules, et le présentent avec orgueil aux applaudissements de la foule. Cette ovation qu’on appelle hoppade est une preuve, a-t-on dit, que les Bretons descendent d’une colonie grecque, vu qu’on honorait ainsi les vainqueurs des jeux olymjiiques. Mais les
Francs étaient-ils donc une colonie grecque , parce qu’ils élevaient sur le pavois le chef qui les avait conduits à la victoire? Une pareille ovation doit se retrouver chez tous les peuples près de la nature, et ce fut sans doute ainsi qu’on décerna, pour la première fois, les honneurs du triomphe. Quoiqu’il en soit, pendant que l’oncle de Jaouen enlevé, étouffé, presque asphyxié par l’enthousiasme expansif des siens , s’énivrait de sa gloire, Gorcntin s’était avec peine dégagé de cette foule de jambes qui lui passaient lourdement sur le corps, et se dérobant aux rires insultants de ses ennemis, et, ce qui était pire encore, aux reproches mérités de tous ceux qui s’intéressaient à lui, il s’était enfui à travers les champs, et avait escaladé vingt fossés pour arriver sans témoins à la ferme. Depuis ce combat fatal, toujours seul et triste, il ne pouvait secouer les cruelles pensées qui l’assiégeaient sans cesse. Vainqueur, SC disait-il, j’aurais du moins obtenu ma grâce devant Marie, mais vaincu, je ne suis pas plus excusable à ses yeux qu’aux yeux de son père, qu’aux yeux de personne. Un jour qu’en proie à ses réflexions, il était seul dans l’étable, le mendiant qui ne cherchait que l’occasion de s’oftriràlui pour l’aperçut et l’accostant, se mit
à lui débiter son thème accoutumé : « assez, assez, l’instant est bien choisi vraiment pour me parler mariage ! prends, ajouta Corentin en lui donnant quelque monnaie, introduis-toi près de Marie, et tâche d’apprendre ce qu’elle dit et pense. Voilà pour le moment tout ce que j’attends de ton ministère. »
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