‹ Breiz-Izel, ou vie des Bretons de l'ArmoriqueChapitre 20 sur 24 · A CHOIX OU SAliUT · texte numérisé non relu

A CHOIX OU SAliUT

KIIOAS AR SARUT.

FIRST VlLW CROSS.

On était dans cette riante saison, où il y a autant de le tes patronales que de dimanches et même davantage, en sorte que la dévotion et le plaisir n’ont que l’embarras du choix. Corentin qui attendait avec impatience le pardon de sa paroisse pour s’y trouver avec Marie et savoir s’il devait renoncer à elle, avait quitté la ferme avant l’aube du jour, et, solitaire au milieu de la foule des pèlerins, le voilé (jui vient d arriver a la croix du salut. C’est ainsi qu’on appelle la croix érigée sur les lieux d’où commence à s apercevoir la fléché de l’eglise patronale. Les pèlerins y llechissent le genou et saluent d’une prière le premier aspect de la pyramide sacrée. Cette espèce d’avant-poste du pardon, indique l’origine analogue du nom que portent souvent les collines qui environnent et dérobent aux regards nos églises. Dès que le laboureur de la vallée gravissant ces collines peut voir son clocher, il s’agenouille et

prie; de là leur nom de menez ar salai.

Les croix destinées à servir de première station aux fidèles des pardons ne sont pas les seules qu’on rencontre sur nos chemins. Il n’est pas au monde de terre catholique qui ait été semée d’un plus grand nombre de signes extérieurs de sa foi que la Bretagne; chaque carrefour v a sa croix. Un seul évêque du Léon, Rolland de Neuville, en fit ériger plus de 5000 dans son diocèse. Il avait senti la nécessité d emprisonner pour ainsi dire au milieu des

signes du christianisme un jjeuplc

chez (|ui les iinpres-

î'ioiJS sont prorondes J mais chez qui elle se gravent lentement. 11 n’a pas fallu en effet moins de douze siècles pour l’arracher entièrement à son antique idolâtrie. Sa conversion, commencée par saint Pol ou peu auparavant, dans le vi*" siècle, ne fut réellement achevée que par Michel le Nobletz dans le xvii®. Les premiers apôtres chrétiens, voyant combien était rebelle la matière qu’ils avaient à façonner à l’Évangile, prirent le parti, comme nous l’avons déjà dit en passant, de faire à l’ancien culte toutes les concessions que comportait le nouveau, et pour obtenir le fond de transiger sans cesse sur la forme. Les Celtes, vaincus de cette manière dans leur résistance opiniâtre, furent transformés en chrétiens sans s’en apercevoir. Ils continuèrent à adorer les menhirs^ les fontaines, le feu, la vervaine , cette plante sacrée des druides ; mais le symbole fut habilement changé, et le même culte ne signifia plus la même chose. La vervaine baptisée devint louzouen ar groas, la plante de la croix, et garda sous ce nouveau nom les vertus miraculeuses qu’on lui attribue encore. Les fontaines furent placées sous la garde et l’invocation d’un saint ou d’une madone , et les feux qui s’allumaient dans les fêtes consacrées au soleil se trouvèrent être un beau jour une commémoration du martyre de saint Jean , en l’honneur duquel furent confisquées des cérémonies qui , par parenthèse , n’ayant plus leur signification païenne , n’en eurent plus aucune. Ce sont surtout les pierres druidiques , ces pierres si nombreuses et l’objet d’un culte

si fervent, que les nouveaux missionnaires s’attachèrent à dépouiller de leur caractère prolane, }>our les mêla-

niorphosor en furent taillés à

syml'oles chrétiens, line l'inile de menhirs lenr e,\tr<!mité et se couronnèrent d’une ou

(le i.Iusienr,s croix. Celui de Pontusval, l'un de.s plus remarr|uables de ces gros.siers obélisques, porte une première croix a son sommet et une seconde gravée en creux é sa base; d’autres, comme celui de Dol, ont lenr cime sanctifiée par tout un calvaire.

Mais il arriva souyent que la nature des pierres druidiques, leur grand nombre ou toute autre cause, s’opposèrent

à ce qu’on J arl)orât avec succès les emblèmes de la religion

nouvelle. Alors les apôtres chrétiens changèrent de l)atteries. Ils cessèrent d’imiter ce roi celte , qui avait employé toute son armée et les bœufs de 1000 chariots pour transporter sur le tombeau de sa mère une pierre énorme que le peuple révérait et le forcer ainsi à révérer le tombeau lui-môme; ils mirent tous leurs soins, au contraire, à rendre peu à peu un objet de terreur ce qui ne devait plus en être un d adoration ; ils empreignirent enfin d’un ca-

chet infernal les idoles qu’ils ne baptisèrent pas. C’est ainsi qu ils accoutumèrent a v^oir dans les débris d’un immense dolmen, non loin du Mcidiir de Pontusval, des jeunes filles maudites et pétrifiées pour avoir continué leurs danses

pendant que le Saint-Sacrement passait. A Pontaven, c’est toute une noce païenne changée en pierres, ou bien encore un avare inhospitalier puni de sa dureté impie par le meme châtiment. ALanrioaré, sept blocs énormes, qui recouvraient peut-être sept tombes celtiques, sont devenus sept pains, ainsi transformés pour châtier un boulanger qui avait inhumainement repoussé saint Hervé. Près de

Saint-Herbot, le dolmen, autel et tombeau d’un druide qui, autant qu’on peut percer le voile des traditions populaires, paraît avoir long-temps été un obstacle î\ l’établissement du christianisme dans ces montagnes , passe pour recouvrir la dépouille d’un géant, que vainquit dans une lutte acharnée le saint patron du lieu , et dont l’horrible cadavre ne put entrer dans cette vaste tombe que coupé en soixante-dix-sept morceaux. Enfin Carnac , la page la plus curieuse du livre de granit que nous ont laissé les celtes, n’est autre chose , suivant la légende populaire, qu’une armée de payens pétrifiés par saint Cornéli. Nous pourrions citer cent autres exemples de ce genre, et partout on y retrouverait le double système que suivirent chez nous , selon les circonstances, les premieis propagateurs de la foi chrétienne. Celles de nos innombrables pierres druidiques qu’ils ne sanctifièrent pas, ils en effrayèrent les populations, et pendant que l’on continuait à s’agenouiller devant les premières, on finit par éviter, surtout la nuit, toutes celles qui provenaient de quelque métamorphose terrible; celles que, leur disait-on, le diable dans un accès de dépit avait lancées contre leui église naissante , ou dont tel saint pour se venger de quelques impies célèbres avait hérissé leurs champs et leurs collines , ou celles enfin que les courriquets , ces nains démons avec lesquels le lecteur a déjà fait connaissance, avaient choisies pour leurs palais nocturnes. Ainsi s’expliquent naturellement quelques unes des anomalies que présente notre pays celto-chrétien, qui est une terre non moins hiéroglyphique que la terre des Pharaons.

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