‹ Breiz-Izel, ou vie des Bretons de l'ArmoriqueChapitre 21 sur 24 · I.E SAIiUT DES BANmÈRES · texte numérisé non relu

I.E SAIiUT DES BANmÈRES

rOK M\ l)AX:i!EROU. XHE BANNERS’ SALUTING.

Pendant que Corentin va poursuivre Marie au pardon, et guetter l’occasion de se relever près d’elle du double échec qu’il a éprouvé aux luttes du dervez bras, nous allons passer en revue, de notre coté, les scènes variées et curieuses que pi esentent les fetes patronales de l’Armorique, ces pardons qui attirent parfois des milliers de pèlerins, et, d’un lieu désert la veille, font soudain un camp où s’élèvent d’innombrables tentes, où s agite une population plus consideiable que celle de cent communes. Commençons par ce qui est, pour ainsi dire, l’âme d’un pardon, par ce qui y jette surtout de l’éclat et lui vaut une pieuse renommée, par la procession où brillent les reliques et la bannière du patron que l’on fête. Il n’est pas de vieux soldat qui tienne autant au drapeau de son régiment que les Bretons à ce symbole local de leur foi. Aussi veillent-ils avec une piété jalouse, à ce qu’on le révère comme ils le révèrent eux-mêmes. De là jadis bien des rixes religieuses dont le souvenir vit encore. Lorsque deux processions se rencontraient dans nos chemins creux et étroits où il fallait que l’une reculât pour que l’autre pfit avancer, chaque paroisse exigeait pour son patron les honneurs de la préséance. On sait quelle est la ténacité Bretonne; malgré le caractère sacré du débat, il n’y avait d’autre transaction possible qu’un appel a la force. Le combat ne tardait donc pas à s’engager et ne finissait que. lorsqu’au milieu des hourras de ses champions vainqueurs, un des deux saints avait passé sur le corps de l’autre. Ces combats étaient d’autant plus acharnés,

qu’ainsi qu’Homère qui prêtait aux dieux de l’Olyrupe toutes les passions humaines, les fidèles adorateurs de saint Yves ou de saint Guenolé les supposaient également animés de haine et d’envie contre le saint de la paroisse dont ils jalousaient eux-mêmes les habitants, et croyaient en conséquence mériter force indulgences en obligeant la bannière du patron de leurs adversaires à s’humilier devant celle du patron chargé de veiller sur leur propre paroisse.

Les curés, pour mettre un terme à ces luttes déplorables, feignirent entre les saints prétendus rivaux, des réconciliations qu’ils invitèrent leurs paroissiens à imiter, et toutes les fois que, soit par hasard, soit pour se réunir dans une même procession , comme ici, deux bannières se rencontraient, ils les faisaient s’embrasser en signe de paix et d’amitié; cette trêve de Dieu ou plutôt de ses saints finit par rétablir entre les diverses paroisses une harmonie religieuse qui, depuis long -temps, n’y est plus troublée. Plusieurs de ces bannières , qui ont échappé au délire révolutionnaire ainsi que la curieuse clochette de saint Pol, le magnifique calice en vermeil dans le style de la renaissance, offert par la duchesse Anne ù l’église de Saint- Jean-du-Doigt, et quelques autres objets sacrés, non moins précieux aux yeux de 1 histoire qu’aux yeux des fidèles, plusieurs de ces bannières, disons-nous, datent d’une époque très-reculée; l’image a demi-effacée du saint et leur velours rongé par le temps attestent leur existence séculaire. Mais en général les Bretons tiennent moins à l’ancienneté qu’à l’éclat des ornements du culte, et les embellissements dont ils deshono-

rciit leurs élégantes églises, font le désespoir de l’artiste et de 1 antiquaire. Rien ne leur paraît plus digne de la maison du Seigneur que la dorure et le badigeonnage. Au lieu de laisser leur \enerable aspect de vétusté à ces antiques pierres brodées à jour, à ces pampres, à ces acanthes de granit qui serpentent autour des porches, et que leur teinte grise rend encore plus déliés et plus admirables, ils les encadrent symétriquement dans de larges raies de chaux de coquille d’une éclatante blancheur, qui leur éblouit la vue

et enchante leur vandalisme. Ils n’epargnent pas davantage ces saints et ces madones de kersanton ou de chêne, que de pieux et habiles ciseaux ont jadis multipliés dans leurs églises. Poussés par je ne sais quel besoin d’enlaidir ce qui est beau, iis les bariolent de rouge, de bleu, d’argent et d 01, ou bien encore alïublent les saints de jupeiis et de bragoubras^ et les saintes de riches costumes de noces.

Tout le monde n’est pas admis à l’honneur de porter les bannières; tout le monde d’ailleurs n’a pas la force qu’exige un tel honneur. Ces bannières sont extrêmement lourdes; on décuple leur poids par le fer et le plomb qu’on y prodigue. Aussi ne se hasarde-t-on à s’en charger publiquement qu’après plus d’une épreuve. Les jours de fête, quand l’office est terminé, les jeunes gens les plus vigoureux succédant aux hommes faits, s essaient à soulever ce pieux fardeau , et par des exercices préliminaires, se préparent de loin à le porter

dans les grandes solennités paroissiales. Ce qui est surtout difficile et glorieux, c’est, lorsqu’on sort de l’église ou qu (jii y rentre, de laiia’ passer les bannières, sous une

jxjjlc quel({uelbis étroite et basse, piesque horizontalement et sans les heurter nulle part, puis de les relever avec une majestueuse lenteur ; il y a là de quoi se rompre les reins. On en peut juger ici par les violents efforts et la figure crispée des porteurs de ces bannières, au moment où ils les inclinent Tune vers l’autre pour qu’elles se donnent le pok consacré. Ce risque là cependant s’achète parfois assez cher. Après riionneur de porter les reliques, celui d’être chargé des bannières est le plus ambitionné, et on se le dispute avec une dévote ardeur dans les adjudications publiques où il se décerne. Les statuettes des saints qu’on fixe au bout de bâtons coloriés ne viennent qu’ensuite, ainsi que les croix d’argent ou de cuivre, qui dans ces enchères spirituelles sont toujours poussées d’après l’ordre liiérarchique des métaux dans ce mo'nde temporel. Les fervents adjudicataires à qui reste le droit de porter les reliques à la procession, s’affublaient naguère d’un costume bizarre que le clergé a eu le bon esprit de faire peu à peu disparaître. Il fallait qu’ils fussent revêtus d’aubes ou de chemises blanches, que leur serrait au milieu du corps une ceinture éclatante, et leur coiffure consistait en un bonnet de coton ridiculement orné de plusieurs rangs de rubans tuyautés, aux couleurs tranchantes et diverses. Ge grotesque accoutrement était aussi celui des gens armés de penn baz qui escortent les reliques et dont l’office est de rappeler un peu brutalement aux fidèles, qu’ils ne doivent pas s’oublier dans une trop longue extase sous le brancard sacré.

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11 est cl un cei lüiii interet pnnr Ici Cciissc des lcil)ri(|ues d’entrelenir l’usage de mettre aux enchères les baimières et les reliques des processions. Aussi les curés et surtout les marguilliers qui tiennent plus qu’eux encore à la splendeur de leurs églises, ne négligent-ils rien de ce qui peut conserver tout leur crédit à de pieuses pratiques, auxquelles leurs pères attachaient d’autant plus de prix qu’elles ne leur furent pas toujours accessibles. On sait que la noblesse ne se contentait pas de ses privilèges terrestres; elle s’en réservait aussi près de Dieu et des saints, et c était un droit seigneurial cpie celui de porter aux processions les reliques célèbres. Le jour de l’Ascension, par exemple, celles de saint Gouesnou se chargeaient, à l’aide cl un brillant brancard, sur les épaules de deux gentilshommes revêtus de surplis, et plusieurs ducs de Bretagne briguèrent eux-mêmes rhonneur de les porter, entre autres Charles de Blois, Pierre II et Arthur; de pareils souvenirs se gardent précieusement clans les sacristies. Mais

nos ai dents marguilliers ne se bornent pas à invoquer le 2>assé, ils savent faire tourner toutes les gloires du présent à la gloire de l’église et de ses cérémonies. D’un côté, le maire et ses adjoints j apportent l’éclat de leur ceinture tricolore ; de l’autre, quelcjucs jeunes gens armés

de tambours et de lusils, et la tête militaircunent couverte au milieu de toutes ces têtes nues, y interrompent de

temjis en temps les chants sacrés par une nvusique (‘t des

di'îloiHiatioiKs guerrières. C’est uii simulacre de garde nationale et le seul que l’on rencontre dans la plupart de nos communes rurales, où l’on ne comprend guère qu’elle puisse être bonne à quelque chose de mieux qu’à augmenter la pompe d’une procession. On concevra sans peine que la contemplation des objets qu’il révère, que ces hommages réunis des dépositaires du pouvoir temporel et (le la puissance divine, que cette multitude de pèlerins dont une partie, marchant pieds nus , sont autant de témoignages vivants d’un bienfait miraculeux, et de la foi (}u’on peut avoir dans le crédit céleste du saint patron ; enfin, que cet imposant spectacle, à l’éclat duquel ajoutent encore les cloches sonnant à pleines volées, les nuages d’encens et la pluie de fleurs dont se parfume la route de la procession, agisse vivement sur un peuple aux impressions vierges et primitives, et entretienne chez lui comme une sorte d’ivresse chrétienne. On concevra aussi sans peine qu’au sein de cette atmosphère religieuse, nos Bretons, quelque peu disposés qu’ils soient naturellement à se détacher des biens de ce monde, quand ils parviennent à les posséder, en déposent au moins une petite parcelle au pied du saint populaire. Ils trembleraient pour leurs bestiaux, leur récolte, leurs enfants et leur femme, s’ils avaient la conscience de ne s’être pas acquittés d’une redevance auss^i sacrée. Des offrandes abondent donc, un jour de pardon, dans l’église patronale. Les marguilliers ont soin d’ailleurs ([u’on ne pêche pas à ce sujet, par oubli ni par omission. L’un d’eux, assis non loin de l’autel devant une table , ou si vous le voulez, un comploii' pres(pie toujours

encombre de p3/ramides de «ros sous, agite conlinuelleinent nm^ cloclietlc chargée de rappeler atix fidèles (pie leurs prières ne suffi'^ent pas, et qu’il faut au saint quelque preuve matérielle de leur dévotion. .Mais quel est ce groupe de femmes qui se pressent ici d’un air mystérieux autour de l’image de saint Gueuolé? En arrière les indiscrets ! car il s’agit d’un miracle qui a besoin d’ombre et de \oiles, et >ous voyez qu une des commères réjirimc la curiosité d’un jeune drôle qui voudrait voir ce qui se passe entre elles et ce saint renommé ! ce sont des fem-

mes stériles, qu’attire le privilège dont il jouit entre Ions les saints, de faire cesser leur stérilité. Ces Sara bretonnes ne se contentent pas de réciter leur chapelet ni d’allumer un cierge devant sa statue ; elles s’y frottent dévotement le ventre, et une chose remarquable, c’est qu’un pareil frottement se pratique dans un but analogue de fécondité, contre l’un de nos plus beaux menhirs , celui de Plonarzel. La vertu qu’a saint Guenolé de faire concevoir les femmes jusques là stériles, ne se manifeste pas partout de la meme manière. Dans une chapelle célèbre dont on ne voit plus que les ruines sur les bords de la Penfeld, c’était d’une cheville râpée qu’on attendait le miracle. Quant à l’efficacité de l’intervention dn saint, on n’en doute nulle part, et ici le couple stérile que voilà agenouillé contre la balustrade, soupire après le moment d’y avoir recours, tandis qu’une jeune femme qui en a éprouvé les heureux effets et sera bientôt mère, va pieusement déposeï dans le plat sacré l’humble tribut de sa reconnaissance.

On ne s’explique guère ce qui a pu faire ainsi de saint

(iueiiolé une espèce de Pciape chrétien. Neveu de Conaii et rds d’une belle et noble dame appelée Gaen ou Blanche, il avait reçu lui-même ce nom de Guenolé comme un présage de la candeur et de la pureté dont il devait être le modèle. Son père Fragan le confia à saint Corentin, et il

en fut bientôt le plus digne élève. Dédaigneux, comme ce grand saint, du monde où l’appelait sa naissance, il se relira dans une île déserte, et quand le temps fut venu de la quitter, il se mit en prières, frappa la mer de son bourdon, et la mer devint sous ses pas ferme et solide. Saint Martin de Tours le nomma abbé de Landévennec, et toujours marqué du sceau de Dieu, il continua à se signaler par des miracles. Quelque opinion qu’on s en forme, il en est que personne ne refusera d admirer , c est celui d’avoir rendu son abbaye un point lumineux au milieu des ténèbres, d’avoir fait briller la vertu au sein de la corruption de la ville d’Is , et lorsque la Sodome bretonne eut comblé la mesure et que Dieu l’abîma sous les

flots, d’en avoir providentiellement sauvé son royal ami, le bon Grallon. Après une telle vie que couronna la mort la plus sainte, il faut que ce prétendu Priape ait été victime, comme l’héroïne de Yaucouleurs, de quelque railleur impie, et sa réputation fletrie si injustement met ite aussi qu’on la réhabilite. Du reste, les Bretons, qui ne plaisantent pas sur ces matières , ont pris au sérieux la

mission spéciale qu’on a imaginée pour lui dans le ciel, et c’est avec une foi sincère qu’ils comptent sur l’inter-

cession

de saint (iuenolé

pour faire cesser la stérilité de

leurs fi'mmes.

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