LA FONTAINE DU PARDON
H UN I EUN A R l'ARDÜU.y.
lilE PATRON SAINt’s l’OliNTAlN.
Ou ne compte que trois saints bretons qui aient eu les honneurs juridiques de la canonisation : St. -Yves, St.-Yincent et St.-Gniîlaume. Mais si la Bretagne est pauvre e[. saints oïïiciels, tel est le nombre de ses saints populaires, (pdils suHiraient à remplir un calendrier national, el <'omme chaque saint a son pardon, c’est la plupart du temp> cette si rie de letes patronales qui seule tient lieu d’almanach aux tils de l’Armorique. Ces pardons se ressemblent sous plus d un rapport; mais beaucoup présentent quelques traits qui leur sont propres, et ajoutentunc originalité de plus à celle de leur physionomie générale. Dans l’impossibilité de les mentionner tous, nous nous bornerons à en indiquer quelques-uns parmi les plus remarquables.
De ce nombre est sans contrediteelui de St.-Herbot, village pittoresque qui réjouit d’autant plus les yeux qu’il est adossé à une crête aride des montagnes d’Arés. C’est par les sentiers qui serpentent dans les bruyères de ces montagnes, tels que des rubans jaunâtres capricieusement jetés sur un fond de pourpre Oétrie, qu’arrivent surtout lespélenns qui y alBuent. Nous ne pai'lerons pas de tous les litres <iu’a ce coin de la Bretagne à être visité ; du voisinage de,^ mines, des ruines du eliateau du Busquée aujourd’hui conveiti en lerme, et ou le pederin attache sa monture à des débris d’armoiries ; de lacascade de St. -Ilerbot, l’une des plus
belles de la France el i/eut-êlre du monde, qu’on appelle aussi le ménage de la Vierge et qui , suivant une tradition
encore plus curieuse^ a été formée de rochers que le géant Guéor (un druide sans doute) y transporta par haine pour St.-Herbot, et par reconnaissance pour un médecin dont il en débarrassa les terres. Mais ce qui seul suffirait pour faire faire le pèlerinage, c’est le spectacle du pardon même! c’est cette élégante église gothique qu’entourent des milliers de pénitents d’une continuelle et mobile ceiniîire; ce sont les l)izarres offrandes (d’innombrables queues de vaches et de bœufs) qu’ils font pleuvoir sur
les autels de St.-Herbot en sa cpialité de patron des bêtes à cornes, c’est ce bras en bois argenté vers lequel se précipite cts’étouffe dévoiement la foule, et qui porte l’empreinte de tant de baisers ardents ! Les trois jours que durent la foire et le pardon, tous les bœuls de la Cornouaille se reposent; ce sont pour eux trois jours de vacances. Jadis on leur faisait faire comme aux pèlerins le tour de l’église, et quand on ne les y menait pas , disent les vieillards , ils y venaient tout seuls. St.-Herbot les en dispense aujourd’hui, moyennant des offrandes qui produisent annuellement près de mille écus et plus du double après une épizootie.
L’église de St. -Jean-du-Doigt, sant yan ar bis, plus remarquable encore que celle de St.-Herbot, n’est pas moins célèbre par ses miracles et son pardon. La relique qu’on y révère est la dernière phalange d’un doigt, index ou médius , qu’enveloppent des parchemins dont l’écriture remonte au 15’"® siècle et a beaucoup jauni. Suivant la légende, une jeune vierge appelée Técle l’apporta en normandie , d’oii un adolescent de Plougaznou, d’une dévotion ardente, l’enleva sans le savoir; le doigt s’étail placé
audcssiis de son poignet entre peau cl chair, ce qui ravail pénétré d’une joie incflahle qu’il ne pouvait s’expliquer. Sur son passage, les arbres s’inclinaient, les cloches sonnaient d’elles-mémes, et, pris pour un sorcier, il fut jeté en prison. iMais il y invoqua St. -Jean , et le lendemain se réveilla dans son pays natal. Lorsqu’il entra pour lui en rendre grâce dans la chapelle de St. -Mériadec^ laseuleque possédât alors ce riant vallon, la cloche s’ébranla et les cierges s’allumèrent : la relique venait de sauter sur l’autel ! ce miracle y attira dc^ oflVandes de toutes parts, et entre autres les libéralités ducales qui ont permis d’élever le beau monument gothique de St.-Jean-du-Doigt. La reine Anne, dont les largesses l’achevèrent, se trouvant affligée d’un mal d’yeux à Morlaix, eut l’idée assez naturelle, bien qu’un peu leste, d^’y faire venir cette précieuse relique qui a la
vertu spéciale de les guérir. Mais le brancart qui l’apportait se brisa, et la relique retourna d’elle-méme à St. -Jean; la reine fut donc obligée d’en faire le pèlerinage. Cle pardon est aujourd’hui quelque peu déchu. Autrefois, un ange éblouissant de lumière partait, au milieu de l’obscurité, d^^i sommet du clocher, pour aller sur la montagne voisine allumer le leu de St. -Jean, puis retournait au clocher sans qu on sût coniment, et soudain disparaissait dans les airs. (.1 étaient la de poétiques superstitions! llien de mesquin comme ce qui les a remplacées. A l’ange lumineux, on a sid)stitué cefjueles artificiers appellent un dragon; le dragon s airete souvent en route, à la grande hilarité de la tonie, cl ce (jui surtout ajoute au grotcs(pie de cet entre, acte de la |U’o('(.‘Ssion . c’iasi le l<‘u d’arlilicc qui précède le
Aîii sacré, cl qui jetlc un si misérable éclat ou plutôt n’en jette pas du tout, en face des magnifiques lueurs du soleil couchant! Du reste, les feux de St. -Jean qui la veille du pardon s’allument dans tous les villages de l’Armorique, la font briller pendant quelques heures d’une gigantesque illumination , unique en son genre. Un vieil usage rend ce spectacle encore plus fantastique, c’est celui où sont les enfants de s’armer de torches goudronnées auxquelles ils font décrire dans l’air mille cercles enflammés; on dirait de loin une orgie d’espiils follets, ou d’innombrables étoiles qui se croisent en filant.
Le pardon de Ste.-Anne-de-la-Palue a une physionomie plus grave et plus sévère. Il a lieu sur le penchant d’une montagne nue et déserte où s’élève seule la chapelle, et où accourent cependant presqu’autant de pèlerins qu’à Ste.-Anne-d’Auray. Rien déplus propre à exalter l’amc, qu’une belle nuit d’été passée au milieu du pieux bivouac de Ste.-Anne-de-la-Palue! ces pénitents agenouillés qui psalmodient et se pressent contre les portes fermées de l’église, ces cantiques qui résonnent sous chacune des tentes basses et arrondies où s’abritent, éclairés par une lumière vacillante, de 100 à 200 pèlerins; tout respire dans la veillée solennelle qui succède à la procession, un parfum jeligieux, une fraternité chrétienne dont peuvent à peine vous désenchanter tous ces mendiants qui, tels que dos ombres sacrilèges, errent gaiement parmi les tombes, ou qui, groupés contre un mur du cimetière^ se délassent et rient, ainsi que des acteurs dans les (‘oulisses, de la contrainte cl do leurs cris lamentables de la journée.
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