LE PREMIER MARCHÉ
\n c’hfntv marcha. thk first turchase.
Les ï rançais ne sont pas un peuple voyageur ; ils reçoivent de l’Europe et même de l’Amérique beaucoup plus de >isites qu ils n en rendent. Mais de toutes les provinces dont le faisceau forme la France, celle qui a le moins l’humeur aventureuse et nomade, c’est sans contredit la Bretagne. On y compte bien peu de Christophe Colomb campagnards, s’il en existe, qui veuillent se hasarder à franchii ses limites, et s en aller a la decouverte chez ceux qu’ils appellent encore les Gaulois. Un Cornouaillais, particulièrement, ne dépasse jamais, au nord, Saint-Jean-du-Doigt, et au midi. Sainte— Anne d Auray, la ville sainte, la Mecque bretonne, ce sont la ses colonnes d’Hercule. Par une bizarrerie assez remarquable, ces hommes qui hésitent à faire un pas hors de leur pays, vivent cependant une partie de 1 année sur les roules, grandes ou petites; car c’est chez eux un besoin, une maladie, que de courir les foires, même lorsqu ils n ont ni achats ni ventes à y faire ; et comme ces foires se sont multipliées au point de devenir un des abus qu’il importe le plus d’extirper, ils se trouvent ainsi n’avoir rien gagné à la suppression de cette foule de fêtes et de saints qui ont cessé d’être officiels; leur temps ne s’en perd pas moins, et cette cause nouvelle d’une égale lainéantise est de plus celle d’une ivrognerie plus fâcheuse encore. On jugera par un seul trait combien ils tiennent à ces véritables parties de plaisir, déguisées sous
un autre nom; c’est qu’un garçon de ferme, en stipulant ses gages, a soin d’ajouter la condition qu’il sera lÜDre d’aller à tant de foires ou de marchés par an.
Corentin, tout imprégné de ces habitudes de l’Armorique, est le type du flâneur en bragou-^bras. Mais si jusqu’à présent il n’a fréquenté les foires qu’en promeneur oisif, le moment est venu pour lui d’y jouer un autre rôle. Sa mère a obtenu du chef du ménage qu’une somme de /|0 a 50 francs serait avancée à leur premier-né pour entrer dans les affaires par l’achat d’une génisse. Cette génisse, après avoir été saillie pour quelques sous par le taureau du voisin, aura gratuitement sa place au pâturage et à l’étable commune; et lorsqu’elle sera près de veler, Corentin ira la vendre, et grossira de ce nouveau bénéfice ceux que lui ont déjà valus ses abeilles. Tel est le point de départ d’un paysan breton pour arriver à la fortune.
Notre héros est ici a Rosporden. iiprès avoir parcouru dans tous les sens le champ de foire, accompagné des deux valets qui lui servent de conseil, il a enfin remarqué une génisse qui pourrait lui convenir; et tout en en demandant le prix, il lui a, suivant l’usage, asséné sur le dos un vigoureux coup de son pennbaz; c’est la manière d’entrer en accommodement. Le prix demandé approchant de celui qu’il se propose d’y mettre, il prend la génisse par la queue pour éprouver la force de ses reins, puis par le pied pour juger aux efforts qu’elle fera si elle a le ijarret bon, et enfin par la peau des côtes, pour s’assurer si elle y est adhérente, c(; ([ui est un heureux signe.
Cet examen piéparaluire terminé, il s’empare do la main du vendeur, et y frappant avec force, lui dit de dire te) prix. Celui-ci, à son tour, prend la main de Corentin , y frappe avec la même rudesse, et diminue de quelque cdiose sa demande primitive ; puis arrachant trois ou quatre poils à la bête marchandée, déclare qu’il ne rabattra plus rien du prix auquel il vient de se réduire , pas même une valeur égale à ce qu’il tient entre les doigts. Pendant ces préliminaires , l’un des valets interroge les dents de la génisse sur son âge, et l’autre lui passant la main entre les cuisses, considte ses tétines qui, trop grasses, annonceraient peu de fécondité; mais qui, larges et flottantes, sont le présage d’un lait abondant. Lorsque les contractants en sont arrivés à ce point d’une transaction qui ne durera pas moins de deux heures, parce qu’un bon vendeur doit Ijeaucoup surfaire, et un bon acheteur beaucoup marchander, ils SC rendent au cabaret, cette bourse multiple, où le cidre et le vin sont les courtiers réels par qui se consomment tous les marchés de l’Armorique. Là, en vidant une bouteille sans s’asseoir, on se prend et on se quitte la main dix, vingt, trente fois, pour y frapper, mais sans le faire, et ce mouvement télégraphique est accompagné d intermina])les demandes et refus de rabais, de digressions et de bavardages, qui exigent pour les écouter une patience toute bretonne. Si, après avoir passé un temps considérable à s’accorder et à se refuser ainsi quelques sous, on ne peut s’entendre, la bouteille se paie par celui qui a fait la proposition première; si, au contraire, on tombe d’accord sur le pi’ix , ce qu’indique run des
contractants en Irappant d’un coup définitif et serrant avec force la main de l’autre, le vendeur paie à son tour une bouteille de politesse ; c’est le dernier sceau du marché. On retourne ensuite auprès de la bête pour en faire un plus minutieux examen; on lui tâte surtout les côtes avec un soin rigoureux, et chaque côte défectueuse donne lieu a une réduction d’un réal (25 centimes), réduction qui soulève encore bien des difficultés, et ne peut naturellement se régler entre gens qui défendent si opiniâtrement leur avoir, qu’après un nouveau flux de paroles la plupart mutiles. Du reste, une fois qu’ils se sont frappé et serré la main, c’est un engagement sacré, c’est pour eux le dieu lermede l’honneur. Cet emblème de la bonne foi fut
aussi celui des Grecs et des Romains, ainsi que le constatent plusieurs de leurs médailles, et avant de l’être chez eux, il le fut sans doute chez l’aïeule des nations, chez les Celtes. Leurs héritiers directs, ceux qui, à travers les siècles et diverses civilisations successives, sont restés leurs représentants les plus fidèles, les Bretons ont dû garder ce symbole dans toute la force de sa signification piimitive. Aussi leur tient-il encore lieu, comme on le voit, de serments et d’écrits pour leurs transactions ; lorsqu elles ont reçu cette consécration simple et antique, elles sont inviolables. Il est presque sans exemple qu’un Breton, qui a de la sorte engagé sa parole, ose la trahir. En vain lui proposerait-on un meilleur prix, et ferait-on briller à ses yeux quelques nouvelles bouteilles, cette ten-
lalion si forte ; ferme dans sa bonne foi, il résiste à tout, car , il en a donné un gage certain ; il a frappé et serré la main de sa partie adverse.