LA BATAILLE
ANN E.MdANN. TllK lUOT.
Ceux qui n’ont vu les Bretons que par la portière d’une diligence, et qui dans leur ignorance dédaigneuse croient, lorsqu’ils les ont flétris du nom de barbares, les avoir jugés en dernier ressort, sont loin de se douter que ces hommes, ces sauvages, ont de très grandes prétentions à la finesse, et que le plus brillant éloge qu’ils puissent faire de quelqu’un, c’est de dire hen-nez a zo ear paotr fur (c’est un madré compère). Nous venons de voir avec quelle lenteur calculée ils concluent un marché; dans toutes leurs transactions, c’est par mille détours qu’ils cheminent ainsi vers leur but, et tous les géomètres du monde ne parviendraient pas à leur persuader que la ligne droite est pour y arriver la route la plus courte. Mais s’ils font preuve entre eux de tant de rouerie, c’est bien autre chose avec les chasker, les habitants ou chiens des villes, ce qui est pour eux synonyme, avec les étrangers et surtout avec les Normands, qui ont beau se présenter sur leurs marchés, parés et brillants de civilisation et de savoir-faire, ne sortent pas toujours vainqueurs des combats de ruses qu’ils viennent y livrer. Le fils de l’Armorique nourrit contre ces derniers une haine de tradition que les ravages de leurs ancêtres ont fait passer jusqu’à lui de père en fils, et de plus une profonde défiance basée sur les mauvais tours qu’ils cherchent trop souvent à lui jouer. « Ces Normands, dit-il, qui abondent dans nos foires, aiment la Bretagne comme le loup aime les moutons, })our les dé-
vorcr. » ii a goiti avec eux, comme ayec tout le monde, du reste, de garder sa tête saine jusqu’à la conclusion des affaires qu’il doit traiter. Mais dès qu’il est libre de ce souci, ses idées changent totalement de direction; il n’aspire alors qu’à se débarrasser d’une raison désormais inutile, et à se précipiter dans les stupides délices de l’ivresse. Aussitôt le vin coule à flots, que dis-je, le vin, son effet est
tiop lent, c est de 1 eau-de-vie qu’il faut à son impatience bacliique, ar gwin ardent, le vin ardent, le vin de feu! Mallieureusement la liqueur étrangère, comme le chantaient les Bardes celtes, est le lait des passions, et lorsqu’elle commence à enfiévrer un Breton , elle fait éclater
en lui cette énergie orageuse dont le rapport est frappant avec les tempêtes qui succèdent tout-à-coup dans nos climats au calme des airs. Ce n’est plus alors cet être impassible qui vous coudoie nonchalamment sans se déranger de sa route, sans vous répondre, et en ne vous regaulant que de son œil oblique d’oiseau de nuit; ce sont des hommes violents et fpierelleurs, des hommesvolcans qui menacent à chaque instant de faire éruption. Aussi, lorsque deux communes, ou plutôt deux paroisses, car la paroisse est en Bretagne la réalité vérilalile sur laquelle on a cherché à greffer la commune , lors-
que deux paroisses qui vivent en un état flagrant d’hostilité, ont dans une foire un certain nombre d-e représentants, et que la boisson en a fait autant de recrues pour une lixe, il suffit d un mot, d’un geste, d’un rien pour les déchaîner les uns contre les autres. En un instant l’ori;ic s arrête; une sourde rumeur gagne de proclic en pro-
elle, c't 5t‘ cliange bientôt en menaces et en liuclemenls sauvages. Un des pennbaz dont anx foires iis ne se séparent })as plus qu’aiitrefois un gentilhomme de son épée, frappe un premier coup auquel soudain mille coups répondent, et c’est le signal d’un combat teiTil)le. De toutes parts on SC saisit aux cheveux, à la gorge, partout où la rage trouve prise, et de ces cent duels pressés dans un espace étroit et qui SC tourmentent comme les vagues d’une mer furieuse, se forme une masse compacte qui avance et recule tout d’une pièce, et au dessus de laquelle s’agite une forêt de massues bretonnes. Du sein de cette horrible mêlée qu’enivrent dès lors le sang et la colère, bien plus que les fumées du vin , disparaissent de temps en temps les têtes de ceux qui tombent brisés de coups ou épuisés de fatigue. Mais le nombre des combattants diminue sans que le combat c*esse. Malheur aux blessés ! amis ou ennemis, ils sont foulés aux pieds, et la lutte continue sur leurs corps !
Premiers gardiens de l’ordre public, les gendarmes ne lardent pas à intervenir. Ce sont d’indispensables missionnaires de paix dans les foires et les pardons, où ils ont constamment à rétablir la confraternité bretonne à coups de sabre. Mais la chose est souvent bien difficile, sinon impossible. Maîtrise-t-on t'i loisir des hommes doués d un corps de fer et d’une volonté de bronze ? Les pauvres gendarmes retrouvent chez les Bretons en pareille circonstance cette race indomptable qui a laissé dans l’histoire des souvenirs qu’expliquerait seul leur caractère actuel, (ie sont leurs pères (|ui, au milieu des pompes de Babyloiie, répondaient à Alexandre leur demandant ce qu’ils
redoutaient le plus sur la terre, « qu’ils n’y craignaient lien, si ce n est la cliutc du ciel. » Oe sont leurs pères qui, ne cédant meme pas à la fureur des éléments, luttaient, nous assure-t-on, contre les tourbillons de la tempête, et, debout sur le rivage, dédaignaient de reculer devant les flots de la mer ! Aussi Rome disait-elle d’eux : Quàm terribiles sunt Britones quando dicunt, torr-e-benn l Que les Bretons sont terribles quand ils poussent leur cri de guerre, torr-e-bennl (casse-lui la tête î ). Suivant les annales hyperboliques du moyen âge, ces belliqueux hurlements renversèrent plus d’une fois des oiseaux étouffés dans les airs, et y troublaient jusqu’à l’aigle qui avoisine le soleil! Le pape Grégoire n’avait, pour épouvanter les Florentins , qu’à les menacer des Bretons qui étaient à sa solde; et l’on connaît ce mot du vicomte de Narbonne qui, pendant une sédition suscitée pour faire tomber la tête de Landais, ayant gagné, tout froissé et meurtri, la chambre du duc François II, lui dit : « Monseigneur, je vous jure Dieu que j’aimerais mieux être prince d’un million de sangliers, que de tel peuple que sont vos Bretons ! » Corentin, chez qui nous avons vu se révéler dès l’âge le plus tendre ces orageuses tendances des Celtes, n’était pas homme à rester paisible spectateur du combat que livre ici sa paroisse. JamaLs il n’avait eu occasion si J)e]ie de gagner ses éperons d’émeutier, et il ne les a que trop bien gagnés. Son père, qui prévoit les suites de cette triste gloire, parvient enfin à l’entraîner loin du champ de luiîaille.