‹ Breiz-Izel, ou vie des Bretons de l'ArmoriqueChapitre 5 sur 24 · LA FUITE · texte numérisé non relu

LA FUITE

TI'.AC’h.

THE PLIGHT.

Ouelqueibis dans nos cliamps de foire, dont la plupart sont si insuffisants et si mal disposés pour recevoir tous les animaux qu’on y entasse, un mouvement subit, inexplicable et terrible, court de rang- en rang parmi les bœufs qui s’y pressent. L’étincelle électrique ne se communique pas plus instantanément aux anneaux d’une meme chaîne, que cette espèce de vertige ne s’empare de tant d’animaux paisibles. Soudain leurs prunelles s’enflamment, leur poil se hérisse, leurs fronts s’entrechoquent , 'et au milieu d’une mêlée qu’aucun effort ne saurait maîtriser, leurs cornes meurtiieres apparaissent de tous côtés sanglantes et surchargées de lambeaux palpitants. Rien ne peint mieux les combats de nos Bas-Rretons que cette aveugle lureur de leurs bœufs, qui éclate également pour

une cause légère, et même sans cause apparente. Les paysans, qui ra})pellent (épouvante), l’attribuent

à une poudre de sorcier, ou plutôt de voleur, qu’on fabiique avec le fiel du loup, et dont l’odeur agit si puissamment sur les bestiaux , qu’elle excite parmi eux cette sorte de terreur panique. 31ais ne serait-elle pas occasionnée, sans sortilège ni maléfice, parla gêne qu’ils éprouvent dans un espace trop resserré, et par les mouches et la chaleur P Quoi qu’il en soit, il en résulte souvent des blessures graves et même la mort; et telles sont aussi les suites déplorables des rixes de nos campagnards.

Corenlin, profitant de la dernière bataille, bataille générale où Ton pouvait être meurtrier avec l’espoir de l’impunité, s’y est vengé tout à son aise de ses ennemis, c’est l’usage, et Jaouen a surtout servi de point de mire à son pennhaz. Lui-mOme , du reste, a reçu sa part de la pluie de coups qui retentissait sur le front des combattants. Mais son crâne est digne d’un Bas-Breton; il a cette épaisseur et cette dureté extraordinaires qui sont un héritage des Celtes, et distinguèrent toujours leurs descendants. Et taisons remarquer en passant que la renommée de ces crânes remarquables n’est point le fruit incertain des préventions populaires ou de l’imagination des poètes; cent fois elle a été authentiquement constatée. Aussi Corentin, qui est rentré chez lui la tète ruisselante de sang, n’a-t-il au crâne ni fracture ni la moindre fente capillaire; mais s’il est sous ce rapport sans inquiétude, un autre «danger lui en cause de très vives. Les gendarmes à qui était dévolue la rude tâche de maintenir dans la dernière foire le culte de la loi, n’y ont joué que le rôle de pacificateurs tant qu’a duré la bataille ; maintenant ils vont apparaître comme les vengeurs de l’ordre outragé ; et Corentin, au fur et à mesure que se sont dissipées chez lui les fumées du vin et de la passion, a senti qu’un châtiment exemplaire allait peut-être l’atteindre, lui que cette double ivresse avait fait remarquer parmi tant de forcenés remarquables. A chaque instant il croit entendre les pas de ces odieux gendarmes, et il craint avec raison ((lie, s’il est arrêté, les juges gaulois, qui sont les sourds et aveugles instruments d’une autre civilisation que la

nicnnc, ne se montrent aussi impitoyables que l’a été son pcnnhaz. La consternation est dans la ferme; on y cherclie en vain à se dissimuler que, s’il ne se hâte do fuir, son arrestation est certaine. Sa mère désolée s’est promis de faire dire une messe pour le préserver de la justice et de ses suppôts; mais le temps presse, elle prodigue les pnter et les ave, et les trouvant inefFicaces contre les tourments de l’incertitude, elle se décide à faire chercher une vieille mendiante qui est réputée la première sorcière du pays. Cette reine du sabbat, dont la livrée royale consiste en un grossier capuchon et les débris d’un habillement de berlinge, que bigarrent cà et là les morceaux dont elle l’a rajeuni, vient d’arriver, sa longue gaule de coudrier à la main en guise de sceptre. Les haillons qui la parent sont loin d’annoncer son pouvoir surnaturel, et sembleraient prouver que son industrie effrontée ne fait pas beaucoup de dupes. C’est une erreur, on y croit comme on croit en Dieu. Mais par une bizarrerie aussi étrange que cette crédulité même, on ne paie guère ses consultations que ce qu’elles valent. Aussi, comme on le voit , la vieille sibylle n’est pas riche. Elle a commencé par demander une poule noire, celte victime classique des évocations bretonnes ; et puis interrogeant ses cartes, dont une crasse épaisse ne détruit pas, à ce qu’il paraît, 1 effet conjuratif, elle en tire un as menaçant, qui lui sert à prophétiser tout ce qu’un événement comme celui de la veille doit inspirer de prédictions funestes à une sorcière qui n’est pas sotte. Pendant qu’entourée de commères qui l’écoutent ‘elïVayées et la bouche béante.

elle explique à la mère de Corentin le mystérieux langage de la carte maudite, et que la pauvre mère, près de qui Soizic fond en larmes, accueille l’oracle avec cette douleur muette et profonde qui ne permet pas même d’en répandre ; une autre scène, à quelques pas du groupe des femmes, nous montre la tournure cjue va prendre ce drame de famille. Le père de Corentin s’est décidé à éloigner son fils jusqu’à ce que cette affaire soit assoupie et qu’il n’ait plus à courir le risque d’en être le bouc émissaire. Il a des parents non loin de la cote ; c’est chez eux que Corentin ira chercher un refuge. Son père, que l’émotion rend méconnaissable de générosité, lui remet une bourse où il a laissé tomber scs éciis sans même les compter, et le presse de se mettre en roule. Il va partir sur le vieux bidet, que le premier valet accompagnera pendant une ou deux lieues, puis ramènera à la ferme. Le tad koz rappelle à celui-ci tous les chemins de traverse qu’il faudra prendre pour éviter de fâcheuses rencontres; et pendant ce temps notre fugitif, qui hier s’était endormi bercé par de doux rêves de vengeance et de victoire, et s’est trouvé à son réveil dans les mains de fer de la réalité et presque des gendarmes , jette un long et triste regard d’adieu sur sa mère et ses pénates.

Nous venons de voir une sorcière, nous verrons plus lard un sorcier. On en croyait peut-être l’espèce perdue; elle s’est précieusement conservée dans notre Bretagne, et ce n’est pas une de scs moindres curiosités.

l'AUTEL DRUIDIQUE.

AMN DOLMEN.

THE DRUIDICAL A ETAU.

Coreiitin, après s’ctre séparé du premier valet , a marché sans autre guide que le soleil, tantôt par ces chemins étroits qui sont comme enterrés entre deux fossés, tantôt le long des sentiers qui serpentent dans nos plaines de landes et de bruyères. Mais le soleil vient de se coucher ; une tempête qu’il semblait enchaîner a éclaté avec fureur, et Corentin n’aperçoit pas la moindre lueur qui lui indique une des rares habitations semées dans ces vastes solitudes. En cherchant à tâtons un abri contre la pluie, qui de temps en temps s’échappe à travers les déchirures des nuages, il se trouve tout-à-coup sous un large toit de granit; c’était un dolmen (table de pierre), un de ces autels druidiques, composés de plusieurs pierres droites et d’une plate-forme horizontale dont elles sont les grossières colonnes. Vieilles reliques d’un culte déchu depuis tant de siècles, et que rongent lentement la mousse et les lichens, c’est du haut de ces monolithes sacrés que les druides haranguaient la multitude; c’est là que le sacrificateur immolait les captifs à Teutatès, et brûlait au milieu de la nuit les figures d’osier qui renfermaient des vietimes humaines. Des instruments de sacrifice,, tels que de petites haelies et des coins trouvés sous ces monuments si nombreux chez nous, ne laissent aucun doute sur leur destination. Mais il paraîtrait que les rites qui s’y célébraient dilléraient suivant les lieux. Ic.i la plate-forme

est horizontale et entière; là elle est inclinée et percée d’une ou de plusieurs ouvertures. Il s’en trouve enfin qui présentent des rigoles pour l’écoulement du sang, des sculptures et même des caractères symboliques dont on a donné les plus étranges explications ; aussi peut-on dire qu’ils n’ont pas encore été expliqués. On a remarqué que ces autels , au lieu d’être érigés dans le sanctuaire des temples druidiques, ainsi que les autels des autres cultes, ne s’éle vaient jamais que hors de l’enceinte sacrée, comme pour ne pas la souiller par le sang des victimes; et quelques indices feraient croire que les plus grands de ces dolmens avaient une double destination; que c’étaient à la fois des autels et une retraite pour l’archidruide et les collègues dont il était le chef. Du reste, les traditions populaires qui s’y rattachent sont d’une toute autre nature, mais non moins curieuses ; il n’y est plus question de druidisme ni d’histoire; ce sont des contes fantastiques de la plus piquante originalité. Nos paysans désignent ces dolmens sous le nom de ty ar ^orriket ( la demeure des nains). Ces couriquets, conrils, cornicanets,, etc., sont de petits génies malfaisants, à la peau ridée et velue, à la tête difforme, aux jambes et aux bras grêles et décharnés, qui la nuit tournoyant dans les airs sur leurs ailes noires et dentelées de chauves-souris, y forment mille cercles m-agiques qui se mêlent, qui se fondent, qui s’effacent l’un dans l’autre au milieu de cris aigus et de rires lugubres comme le vent qui siffle à travers les ruines. Coreutin, en reconnaissant la demeure de ces démonsnains, a tressailli. Il s’est rappelé l’histoire de tous ceux

qui, pendant la tempête et aux pales reflets de la lune, ayant marché sur l’herbe qui égare, se sont jetés au sein d’une ronde infernale de couriquets. Là, emprisonnés dans mille anneaux vivants, dans mille replis diaboliques, il leur. a fallu, entraînés par une force irrésistible, danser, danser, jusqu a ce ([u épuisés de leur joie frénétique, ils soient tombés morts. Si du moins, se disait Corentin, j’avais ici la petite fourche qui sert à nettoyer notre charrue, et dont la chanson des couriquets a révélé la vertu :

Les-hi , les-han ;

Baz ann arar a zo gant han ;

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