A}'. PENSE
XHiS shipwreck.
Voici une de ces scènes trop fréquentes, où la nature humaine se montre sous le point de vue horrible, et dont il nous est pénible d’avoir à accuser notre pays qu’elles couvrent de boute. Nous ne rappellerons pas, pour faire excuser les mœurs inexcusables de la Tauride bretonne, que chez presque tous les peuples à qui la mer sert de rude nourrice, il y a eu de ces côtes inhospitalières, non moins funestes aux naufragés que les vents et les flots, et que meme de 1 autre cote du détroit, la civilisation n’a point encore effacé toutes les traces de cette antique barbarie ; mais nous dirons que le hideux tableau que nous allons tracer doit allumer une nouvelle ardeur de réforme chez ceux qui veulent la régénération de notre sauvage Armorique , et se trouvent en situation d’y coopérer.
Pendant qu’abrité par le dolmen, Corentin s’était endormi dans un monde de rêves et de fantômes, à une lieue de là, les habitants accouraient vers le rivage, appelés par la tempête, dont les rugissements sont la plus douce mu- SKjue qui puisse retentir à leurs oreilles. Le soir, ils avaient vu quelques navires s’affalant sur la côte, et au déchaînement de plus en plus furieux de la mer, qu’ils entendent de loin se briser et bondir sur ces mille rochers noirs que les siècles ont détachés de la terre ferme, ils ne doutent pas que la sainte vierge Marie ne les exauce, et ne sème incessamment la plage de débris et de cadavres. Leurs
vœux atroces sont exaucés! la mer^ avec son elïrajanle puissance de destruction, vient de faire un amas confus de ruines d’un bâtiment qui hier encore était si coquet et si ardent ; et du sein des roches qui lui servent de lit funèbre, les lames, emportant lambeau à lambeau tout ce qu’il en reste à dévorer, jettent ensuite çà et là sur le rivage la proie que d’avides mains y convoitent et y attirent. Ce rivage alors offre une triste ressemblance avec les champs de mort où se précipitent , après une bataille, les animaux carnassiers et l’oiseau des funérailles.
Tant qu’a duré la nuit, nuit d’angoisses pour les naufragés, et de farouches délices pour les riverains, ceux-ci ont entretenu des feux tout le long de la côte, non dans le but de sauver les infortunés qui luttent contre les flots ou de réchauffer leurs membres engourdis, mais afin de piller avec discernement, et de promptement s’assurer un aussi fort à-compte que possible sur leurs dépouilles, avant que le jour et un renfort de douaniers et de gendarmes ne viennent rendre le pillage plus difficile.
Lorsque Gorentin arriva sur la plage, le soleil était levé depuis long-temps, mais la tempête durait encore. Quel magnifique et effrayant spectacle pour notre jeune Breton qui n’avait jamais vu la mer si terrible , que ces vagues gigantesques cpi la sillonnaient semblables à des chaînes de montagnes séparées par de profondes vallées, que ces mille crinières d’écume qu’elle agitait autour des crêtes granitiques d’innombrables rochers ! Étourdi par cet horrible fracas des flots et des vents conjurés, et croyant sentir la terre trembler sous ses pieds, d’abord il avait cédé
madiinalcment à l’instinct de la naliire , il avait l'ni ! Mais ses reg-ards se portèrent tout-à-coup sur la chaloupe et le canot du braiment naufragé, oi'i quelques malheureux, en proie à une terreur sans nom, et tendant tour à tour leurs mains suppliantes vers Dieu et vers les hommes, disputaient à la mort une existence dont chaque minute de plus était un miracle ; il revint aussitôt sur ses pas pour se joindre à ceux qu’il croyait occupés à les sauver. Lorsqu’à travers l’humide poussière d’écume que le vent lui toilettait au visage, il fut arrivé au milieu d’eux, il vit quelle était son erreur. Qu’importe à ces détestables pillards que d('s créatures humaines soient au moment d’être englouties? des débris surnagent comme elles au sommet des lames, voilà ce qui seul les intéresse, voilà ce qu’ils tiennent a sauv er ! Avec leurs longues perches armées de crocs, ils ne songent qu’à tirer à sec ces barils, ces caisses, ces ballots que leur envoie la tempête, et à chaque épave qu’ils parviennent à haler à terre, c’est par des rugissements de joie qu’ils répondent aux lamentations et aux cris du désespoir qui sollicitent en vain leur pitié! pas un seul d’enfre eux ne sc détourne de sa proie, pour recueillir un naufragé ou l’aider à fuir la mort, et les marins, les passagers qu’elle environne, n’ont de secours à attendre <pie de leurs compagnons plus heureux qui ont pu lui échapper !
Corentin, étranger à l’inhumanité des côtes, en ressent une colère généreuse, et veut au moins par- sa conduite expier celle de ses indignes compatriotes. Il vient d’apercevoir une femme qu’une lame a jetée évanouie sur le ri-
rage, et qu’une autre lame allait emporter; il se précipite vers elle, la charge rapidement sur ses épaules, et va la déposer non loin de là au milieu de quelques autres naufragés à demi morts comme elle. Mais ici une scène encore plus atroce vient le remplir d’horreur. Les riverains se pressent autour de ces naufragés , les examinent avec une curiosité avide, et pendant que ceux-ci recueillent le peu de force qui leur reste pour rendre des actions de grâces à leurs sauveurs, ces sauveurs prétendus leur ravissent leur argent, leurs montres, leurs vêtements, qu’ils se disputent et s’arrachent sur leurs corps presque inanimés ! Une femme, une horrible femme s’est jetée sur l’infortunée qui doit la vie à Corentin, et ne pouvant ôter de son doigt gonflé la bague qu’elle y porte, elle la brise avec les dents ainsi que ses boucles d’oreilles d’or! L’arrivée des gendarmes et des postes voisins de la douane n’arrête pas ces vampires de nos côtes ; ils les aperçoivent à peine, tant la soif du vol, tant le délire du pillage absorbent toutes leurs facultés, et la force seule peut leur faire lâcher les débris qu’a rendus la mer ou les dépouilles que, plus impitoyables qu’elle encore, ils ont ravies aux naufragés. Que l’on sent vivement dans ces tristes circonstances l’inefficacité brutale d’une répression toute matérielle ! C’est à la cause, en effet, bien plus qu’aux résultats, qu’il faudrait s’attaquer, et tout en s’appuyant sur un système de récompenses et de châtiments exemplaires, c’est par la régénération religieuse et morale du pays qu’on doit travailler à faire disparaître jusqu’aux dernières traces de ces épouvantables mœurs.