IA PRIÈRE DES PILLARDS
PEDEN AR PENSÉERIEN. TIIANKSGIVING FOR THE SHIPWRECK-
Corentin, après avoir aidé à sauver de la mort jusqu’à la dernière des proies qu’elle semblait se promettre ^ avait quitté cette plag'e barbare où il craignait d’être confondu avec les pillards acharnés, qui, sous le feu même des douaniers et le sabre des g^eudarmes, continuaient à se livrer à leur antique et coupable industrie. Vers le soir, il est entré dans une ferme pour y demander l’hospitalité ou plutôt pour la recevoir sans la demander. Rien de simple en effet, rien de patriarcbal comme la manière dont elle s’exerce sous le chaume breton. Le voyageur errant sans gîte, ou l’un de ces noml)reux lazzaroni de l’Armorique qui dans tous les temps furent accoutumés à y trouver place au soleil et au foyer, pénètre, comme si c’était chez lui , jusqu’au fond de l’humble demeure qui est presque toujours ouverte, s’asseoit devant l’âtre, y allume sa pipe, et après avoir quelque temps fumé sans mot dire, fait nonchalamment connaître d’où il vient et où il va; et si c’est pendant un des repas de la famille, en accepte sans cérémonie la part qu’on lui offre sans politesse et comme une chose naturelle. C’est qu’aux yeux des paysans ce commensal inattendu est un être sacré, et il se garderait bien de repousser l’hôte de Dieu ! Qui reconnaîtrait à de pareilles mœurs ces mêmes hommes, que nous venons de voir se ruer avec une joie féroce sur les dépouilles des naufragés? Il est vrai que les peuples primitifs
sont de vivants hiéroglyphes. Braves jusqu’au crimC;, hospitaliers et bons jusqu’à la duperie, vivant de peu et avides jusqu’au vol, c’est un mélange de vertus naïves et de mauvais penchants, où le droit naturel l’emporte sur la loi sociale. Corentin a trouvé toute une famille priant avec ferveur; de jeunes enfants bégayaient eux-mêmes la prière maternelle. Quel contraste, a-t-il pensé, avec l’horrible scène dont je viens d’être témoin ! Et il s’est aussi agenouillé. Mais bientôt il aperçoit çà et là des débris du naufrage; il voit arriver chargés de dépouilles, des valets et une servante qui porte dans tous ses traits l’empreinte hideuse de la frénésie de pillage et de cruauté qui s’est emparée d’elle. Bien plus! ces prières ferventes, il en croit à peine ses oreilles ! elles s’adressent à la sainte Vierge pour la remercier de la tempête et du naufrage qu’elle leur a envoyés, et surtout pour lui en demander d’autres. ïl se lève rempli d’indignation, et se hâte de quitter ce repaire d’atroces pillards; il fera bien de presser le pas, car on s’est aperçu que ce n’était pas un complice. Cette inhumanité, cette soif insatiable de pillage sont encore un héritage des Celtes. Naturalisés avec la mer, que dès leur enfance ils apprenaient à la fois à braver et à révérer comme l’élément chargé de les nourrir, ces féroces prédécesseurs des Bretons voyaient, non un infortuné, mais un ennemi dans l’étranger qui se perdait sur les récifs dont nos côtes sont hérissées ; ils le massacraient et le dépouillaient. Ces dépouilles formaient leur unique richesse, et ils les regardaient comme un présent du ciel , comme un bienfait de Teutatès! Plus tard lorsque s’établit
le régime féodal et militaire, la société nouvelle, pétrie avec la poussière des druides, conserva, malgré sa bannière chrétienne, des traces de sa barbare origine; le pillage des naufragés resta dans ses mœurs et ses privilèges. Seulement le droit de tous devint le droit d’un seul, suivant l’esprit de l’époque. Au commencement du sixième siècle, lloël, céda, selon quelques uns, le droit de bris au seigneur de Léon, en lui donnant en mariage sa lille Aliéner; ce fut sa dot. Six siècles plus tard, Pierre Mauclerc et puis le duc Jean I‘'*' contestèrent le droit de bris comme droit royal à Guilliomar, héritier de cette principauté. On se le disputa à main armée, et il valait bien une guerre, puisqu un seigneur de Leon disait qu’il avait dans ses domaines une pierre bien plus précieuse que toutes celles de l Liniveis, et qui seule lui rapportait chaque année mille sols. Par la suite, les ducs de Bretagne eurent la jouissance non contestée du droit de bris, soit qu’il leur fût échu de gié ou de lorce, et ils en firent un des privilèges de leuis amiiaux. Lxercé par la couronne, c’était un bien abominable droit que celui d’être plus cruel que les éléments, et de ne pas même épargner ce qui leur avait échappé. Mais combien ne fut-il pas plus odieux encore en devenant une redevance ecclésiastique ! et conçoit-on que des évêques, des apôtres du Christ, aient osé jouir pendant des siècles de ce droit barbare, d’achever la ruine des malheureux que la tempête ne jetait qu’à moitié nus sm leurs terres? Enfin Louis XIY, par son ordonnance de 1681, mit un terme à cette législation de sauvages; les débris d un navire naulragé ne cessèrent plus d’appar-
tenir à son propriétaire, et depuis cette époque ils sont religieusement remis entre ses mains quand il les réclame, et à la caisse des invalides, quand il ne les réclame pas. Mais les riverains ne sanctionnèrent jamais, en s’y soumettant, ni le régime du brigandage légal, ni celui d’une restitution généreuse; ils ont toujours regardé l’im et l’autre comme une usurpation de leurs privilèges^ Plus ou moins déracinée ailleurs , cette idée fixe rjue les naufrages leur sont envoyés par le ciel, et que le pillage est pour eux de droit divin, s’est surtout conservée dans la baie d’Audierne au sud, et au nord, dans les communes de Plouguerneau, Guissény, Rerlouan et Plounéour. C’est là que se sont perpétuées les deux variétés les plus atroces de l’espèce armoricaine, sous les inspirations du culte druidique, qui, dans ces cantons, lutta très long-temps contre le christianisme victorieux. On peut en donner pour preuve que le territoire de Rerlouan s’appelle encore Land ar Pagan, la terre des païens. Aussi l’amour du pillage y est tellement inné, qu’un paysan devenu curé disait que la nouvelle d’un bris lui faisait, en dépit de luimême, bondir le coeur de joie; et il n’y a pas longues années, ojue non contents d’attendre les naufrages, ces survivants des Celtes allaient même jusqu’à les préparer, en attachant aux cornes de leurs bœufs une mouvante lanterne, qui prise de loin pour celle d’un navire que balançaient les flots, n’attirait que trop souvent sur leurs rochers les bâtiments trompés par cet infernal stratagème î
UE TOMBEAU BRUIBIQUB.
AK BIRXHIR. ÏHH DRUIDICAL MOXUMENI’,
Long-temps les richesses antiques de la Bretagne ont été comme inédites; à genoux deyant un débris d’Athènes ou de Rome 5 la France ignorait qu’au fond d’une de ses proyinces elle avait, encore entiers et debout, une foule de monuments érigés par ces Celtes, que de leur temps les Crées et les Romains qualifiaient de j a de l’epitliète de vieux. Leuis piètres, qui en étaient les véritables souverains, ne transmettaient que par la mémoire leurs secrets et leurs préceptes que renfermaient, dit-on, vingt mille vers. Mais la bibliothèque de granit qu ils ont laissée éparse dans nos bruyères ou sur nos collines , nous revele en partie les mystères de leur culte; et s il n en existe aucune trace dans l’ancienne Bibracte (Aulun) et d’autres cités où ils avaient de célèbres collèges; si la ville des Carnutes (Chartres), qui fut la métropole druidique des Gaules, n’a plus ellememe un écho que reveille leur nom, les monuments de la Bretagne sont des archives vivantes qui suppléent à ce silence du passé dans les lieux où leur règne jeta le plus d éclat. Aussi notre pays est-il aujourd’hui regardé par tout le monde comme la médaille la mieux conservée qui reste des Celtes et par conséquent des âges primitifs. Mais ce phénomène de conservation ne se borne pas à leuis monuments sacrés. \'ous voyez le jnenhir près duquel viennent de se rencontrer Corentin et le premier valet de son père , qui lui apporte l’ordre de retourner à la ferme et une petite bourse de cuir destinée à lever tous
les obstacles de la route? Supposez que le Celle qui repose sous cet obélisque funéraire, non pas depuis cinq ans, comme dans les fragiles tombeaux d’un cimetière moderne , mais depuis trois à quatre mille ans , s’est toutà-coup réveillé de ce long sommeil, et que le fils de la France druidique se trouve en face de ces deux représentants bretons de la France constitutionnelle. Dès les premiers regards qu’il jettera autour de lui, aiira-t-il beaucoup de peine à reconnaître sa vieille patrie dans cette nature immobile et ces hommes immobiles comme elle? Voilà les immenses déserts de bruyere rose, les monts arides, , les ravins et les l'ivages menaçants qu il connut et pourra croire n’avoir quittés qu’lder ! Voilà les menhirs sous lesquels dort la cendre des braves comme à l’ombre d’indestructibles CYDrès; voilà les dolmens^ les barroivs ou tumuli, les galgals , les cromlcc’hs, les rotilers, les carneilloa, en un mot toutes les pierres symboliques de son culte! Enfin voilà l’idiome qu’il parlait lui-même, il y a 4000 ans, et en écoutant ceux qui s’en servent encore, il retrouve des moeurs et des croyances qui remontent également à l’époque où il vivait; les seules modifications qui s’y remarquent sont analogues à celles qu’a subies plus d’une pierre druidique , qu’on a rendu chrétienne en taillant une croix à son sommet. Y eut-il jamais un spectacle plus extraordinaire que celui d’une pareille immutabilité? On n’en trouverait pas un second exemple en Europe, en Orient même, si ce n’est chez le peuple du céleste empire, et l’étonnement redouble, quand on songe que ces Bretons, qui ont si bien conservé l’empreinte des
temps les plus reculés, Ibut partie (rime nation légère et chang-eaiite, qui a passé pendant le même intervalle à travers plusieurs civilisations entièrement effacées, si ce n’est dans quelques ruines et quelques épitaphes.
Nous avons dit ce qu’étaient les dolmens; les menhirs [men, pierre, lur, longue) ou pealeans (^peal, pilier, figuie, apparence) sont, ainsi qu on le voit plus liant, des monuments funéraires au pied desquels s’enterraient les Celtes comme les chrétiens au pied de la croix. Quelquefois c’étaient aussi des monuments mérnoratifs chargés rie transmettre le souvenir d’une victoire, d’une alliance. Enfin des menhirs très élevés servaient d’emblème aux divinités celtiques; de là cette méprise des historiens qui ont fait d'Hirmensul le dieu des Celto-Saxons , quand ce n’était qu’un inenkir consacré au soleil. Plusieurs de ces
monolithes ont de /jO à 60 pieds de haut , et l’on conçoit à peine comment un peuple privé de macliines a pu mouvoir leur énorme et lourde masse. Nos paysans attribuent encoi e ce miracle aux korriged ^ et c’est une chose assez remarquable que ces travaux herculéens dont ailleurs on lait honneur aux g'eants, passent ici pour être l’œuvre d(' nains; il est vrai que ces nains appartiennent à la familledes fées. Les harroivs sont des monticules de pierres mêlées de terre et brillants de verdure; on a dit avec raison que ces monuments funèbres doivent être les plus anciens, car ce sont les plus simples. Ces sortes de tombelles ou buttes
ai tificielles, lorsqu elles n’étaient que des monceaux de cailloux sans mélange de terre, s’appelaient galgeds par les Celtes. Les carneiLloa, cimetières qui leur furent pos-
térieurs, consistent en pierres informes dont on a jonché le sol au hasard et sans ordre : chacune d’elles recouvre une ou plusieurs sépultures. Les cromtec’hs (lieux circulaires) sont des sanctuaires ou temples que forment des blocs tantôt posés à nu, tantôt fichés en terre; c’est lô que les druides se réunissaient et célébraient leurs rites mystérieux. A quelque distance, un menhir placé en guise de sentinelle, avertissait les profanes de ne pas approcher de l’enceinte sacrée. Quelquefois une avenue de menhirs y conduisait, et lui servait comme de porche. Enfin, les roulers ou pierres vacillantes servaient à consulter le sort, et les pierres percées à guérir, par leurs vertus miraculeuses, les membres inûrmes qu’on y plongeait. Les dolmens et les menhirs sont les monuments celtiques les plus nombreux; les plus inexplicables sont ceux de Toullinguet et de Karnac. Rien de bizarre à la fois et de grandiose comme celui de Karnac. Composé de 1200 pierres énormes (on en comptait 4000, il y a un demi-siècle) qui sont rangées en ligne droite sur onze files parallèles , on dirait une armée de rocs, des phalanges de géants pétrifiés ! Quelques antiquaires y ont vu un camp romain, ce qui est absurde; d’autres un ouvrage des Phéniciens ou des Égyptiens, à cause du temple qui porte le même nom àXhèbes, ce qui est peu vraisemblable; d’autres enfin un thème céleste, prétendant que le zodiaque des Celtes n’avait que onze signes, ou bien un vaste cimetière, ou encore un temple serpentant, consacré aux divinités ophidiennes avant que leur culte n’eût été remplacé par le culte du soleil ; choisissez.
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