X.Z: PREMIER AMOPR
AR GARANTÜZ KENTA. THE FIRST LOAE.
Le voyage forcé que vient de faire Corentin est un de ces pèlerinages qlii commencent à être à la mode parmi les admirateurs si long-temps exclusifs des sites de la Suisse et de Tltalie, et qui finiront par nous amener aussi des caravanes de visiteurs et d’artistes. Ils ne seront pas attirés dans cette baie d’Audierne par de frais ombrages , des ruisseaux au doux murmure, et autres considérations bucoliques qui peuvent contribuer au bonheur champêtre, mais accusent une nature un peu féminine; c’est ailleurs rfue se trouve l’Arcadie bretonne. Ici la nature est âpre et rude; il y a quelque chose de sauvag’e, mais de sublime dans sa magnificence. Tout du reste y est en harmonie. A la majestueuse tristesse de cette mer qui se confond au loin avec un ciel nébuleux et dont la voix rauque et lugubre semble râler sur les grèves , se joint l’aspect non moins mélancolique de cette mer de landes qui couvre la contrée comme d’un crêpe funèbre. Ces côtes déchirées, ces mille rochers blanchissant d’écume, qui, tels que des squelettes menaçants, sont pour le pays une sorte d’armure enchantée, y racontent les révolutions du globe auprès des ruines qu’ont faites les révolutions humaines. Voici d’abord sur cette pointe d’où s’étend au large une effrayante chaîne de récifs avec la forme qu’indique son nom (P emnarc'h, tête de cheval) , voici le cadavre d’une ville du moyen âge, qui a dû succéder elle-même à une cité celtique, tant sont nombreux, sur ce coin de terre.
les autels des druides et leurs pyramides luiiéraires. La ville chrétienne couvrait une surface de près d’une lieue carrée, jonchée aujourd’hui de décombres; deux villages, Penmarc’h et Rerity, sont les seuls restes vivants d’une de nos villes les plus florissantes du 15® siècle. Dans ces temps de piraterie, les riches habitants de cette ville ouverte et sans remparts, avaient senti la nécessité d’être au moins chez eux à l’abri d’un coup de main ; aussi voiton que leurs maisons étaient pourvues de créneaux et de mâchicoulis. Les six églises qu’elle renfermait et qui existent encore, soit entières, soit en ruines, ont servi parfois de citadelles, et avaient aussi leurs meurtrières. Les deux
plus grandes de ces églises, celles de Penmarc’h et de St.-Guenolé, sont remarquables par les sculptures de leur façade, qui donnent une idée des navires si bizarres de cette époque, et semblent indiquer des fondateurs enrichis par le commerce maritime. C’est qu’en effet il y était considérable : la pêche du hareng et surtout de la morue, dont un banc séjournait annuellement non loin de la pointe de Penmarc’h, aurait siifli à la prospérité de ce port , s’il n’eût pas été en outre l’entrepôt des produits que nous demandait alors l’Espagne, et qu’elle ne nous demande plus, La décadence de Penmarc’h date de la découverte du banc si poissonneux de Terre-Neuve. L’atroce brigand de souche noble, que la ligue déchaîna sur la Cornouaille, et qui, entre autres crimes, s’amusait à éprouver lesquels souffraient le plus des malheureux qu’il faisait mourir de faim ou d’indigestion, Guy-Éder, porta le coup de grâce à Penmarc’h; 300 bateaux purent à peine charger le butin
(jne lui valut le sac de cette ville. Plus loin, voilà la Torcïie., sorte d’îlot de rocs, fragment de la terre ferme qui y tieiii encore, mais auquel la fureur de l’Océan n’a laissé que sa charpente de granit. En en parcourant les anfractuosités, où le vent et la mer se livrent des combats qui retentissent parfois à 4 ou 5 lieues, vous trouverez X^Scuit du ISloine, qui rappelle la témérité d’un homme voué à Dieu et cependant assez fou pour mettre sa volonté à l’épreuve; puis la Chaise d’Arlstole, siège que l’on croirait façonné par le fer, et que les lames et le temps ont seuls creusé. Après avoir suivi les contours arides et solitaires de la baie, sans entendre quelquefois pendant des heures, des journées entières, d’autre bruit que le bruit des vagues et le cri funèbre des goélands et des aigles de mer, vous arrivez au Bec du Raz, cette limite extrême, cette proue de l’ancien monde, où le deuil de la nature semble encore redoubler, » où ne se rencontrent que des images et des menaces de destruction et de mort. Comment peindre avec des paroles cette pointe redoutable, cette presqu’île en l’air, carcasse nue et pelée, qui s’avance au-dessus des flots à une hauteuide 300 pieds ? On est saisi de stupeur, on est pris de vertige sur cet assemldage de rochers minés, aux pieds desquels se heurtent deux mers, la Manche et l’Océan, dont la lutte y entretient une continuelle tempête dans les jours les plus sereins ! Considérez en outre cet abîme qu’on appelle l’/^/ifer de Plogoff, cette haie des trépassés, où, dit-on, errent en gémissant les aines des milliers d’infortunés à ((ui la mer a servi de linceul; enfin cette plage désolée, où les pêcheurs trouvaient jadis un bateau prêt ({u’ils devaient di-
riger chargé d’êtres inyisibles vers l’île des ombres, et vous reconnaîtrez les lieux où les anciens placèrent la riv<i infernale et les gouffres du ïénare. Vous comprendrez aussi ce proverbe breton : Biscoaz den ne dremenas ar Raz nen deveze aoun pe glas (personne ne passa jamais le Raz sans peur ou mal). Ici plus qu’ailleurs tout annonce une grande catastrophe de la nature. Peut-on douter en effet que File de Sein , ce rocher recouvert de sable qui produit à peine quelques maigres épis d’orge, et dont la population hospitalière mourrait de faim sans les secours de l’état, peut-on douter qu’elle n’ait fait partie du continent auquel la lie encore une chaîne de roches qui même la dépassent? Mais à quelle époque en remonte donc sa séparation convulsive, puisque l’île de Sein était déjà célèbre, il y a 2000 ans, comme la demeure de neuf vierges sacrées, sorte de Médées druidiques dont les philtres guérissaient jusqu’aux maux incurables, et qui pouvaient à leur gré soulever ou calmer les tempêtes? Ce sont elles qui prédirent un trône à Aurélien et une défaite à Alexandre Sévère. Suivant quelques-uns, une catastrophe plus récente engloutit également en ces lieux cette fameuse ville d’Ys, qui a laissé tant de renom et si peu de traces, cité introuvable mais non problématique, sur laquelle ses dérèglements attirèrent la malédiction divine, et où la légende met si naïvement en scène St. Guenolé, rimpudiquc Dahut et son père le bon roi Grallon, qui seul put se sauver de cette Sodome maritime !
Mais le voyage de Corentin nous a un peu fait perdre de vue sou premier amour ; revenons-y.
tjC" '
/i^OcU SCy.
lÆ GHANB CHARROI.
ANN DKnVEZ CUARKÈ. CAKTING ASSISTED BY NEIGHBOtJRS,
Notre héros, pas plus qu’aucun des Celtes modernes, ses compatriotes, ne saurait sans doute passer pour un antiquaire ; cependant les récits traditionnels qui se transmettent d’âge en âge au foyer breton, l’ont quelque peu initié aux temps fabuleux ou semi-historiques de son pays. Il a souxent entendu parler de cette yille d’Ys, dont les merveilles sont encore plus populaires que celles des deux célèbres cités du Léon , Tollente et Occismor, qui ont pourtant laissé plus de vestiges. C’est que dans notre Armorique la tradition est une chaîne qui rattache les débris du présent à la gloire du passé, et le peuple, fidèle au culte des souvenirs, n’y ressemble pas à ces fils dégénérés de Rome qui, presque étrangers dans leur propre patrie, ne comprennent rien au langage des ruines qui les environnent. Nous devons dire toutefois que Corentin a visité dans le cours de son voyage quelque chose d’un bien autre prix a ses yeux que d’antiques décombres et la place où furent de mystérieuses cités; ce sont les reliques de plusieurs saints, et surtout la vraie clef de saint Ugent, cette cfefmiraculeuse qui prévient la moisissure, la rage et les maux de dents! Aussi chaque année perce-t-elle une innombrable quantité de pains qui pou»’raient durer un siècle sans moisir, et dont le plus petit morceau jeté devant un chien enragé suffît pour le mettre en fuite, et touche-t-elle en oulre'des milliers de mâchoires dont aucune, de mémoire de Breton, ne souffrit jamais des dents.
Désormais à l’abri de ce côté, Corentiii n’a pas également trouvé de préservatif contre ce qu’on a appelé le plus grand des maux ou le plus grand des biens, et ce qui n’est ici ni l’un ni l’autre, contre l’amour. Il a 18 ans, et une première étincelle va tout-a-coup devenir poui lui le signal d’une nouvelle existence. Que l’on ne s’attende pas à une de ces flammes volcaniques, de ces passions^ désordonnées qui se développent dans 1 atmosphère des villes. Si le sentiment auquel s’ouvre enfin son âme est au fond le même chez tous les peuples, l’expression en varie presque autant que leurs costumes, et c’est ici un feu calme et régulier qui circule doucement dans les veines sans y bouillonner, et qui, loin de dominer toute une existence, n’y exerce qu’une influence très secondaire.
De retour à la ferme , il s’en allait un dimanche matin à la messe en jouant avec son chien, et tout aussi insouciant que lui, lorsque soudain il aperçoit deux jeunes filles qui se dirigeaient aussi vers l’église. L’une est Marie, dont le père occupe une riche métairie à l’extrémité opposée de la paroisse, et l’autre sa servante, ce qu’il a reconnu à son costume semblable par la forme mais différent par l’étoffe.
Depuis quelque temps Corentin n’avait pas vu Marie; il est resté frappé à l’aspect de cette jeune fille, naguère enfant et aujourd’hui la merveille du canton. C’est que Marie est rayonnante de santé et de vie, et non-seulement elle brille de cette vive fraîcheur que donne l’air pur des champs, mais elle y joint cette harmonie des formes dont l’attrait a tant de puissance sur les coeurs. Corentin, sans se l’expliquer, en ressent toute la fascination; il était gai, rieur.
le voilà sérieux, préoccupé. La gêne a succédé à son allure preste et dégagée; et c’est la main passée dans sa large ceinture de cuir pour avoir une contenance, c’est en tirant à demi son chapeau d’un air timide, qu’il accoste les deux jeunes filles avec un deiz mad dé-hoc^h (bonjour) qu’il prononce à peine. IMarie a jeté sur notre jeune galant un regard furtif qui est loin de lui être défavorable, et sa compagne, chez qui n’existent pas les mêmes motifs de dissimulation, l’examine d’un œil plus assuré ; on voit que c’est pour le compte d’une autre. Corentin, qui ne songe qu’à renouer connaissance, a trouvé bien court le trajet qui les séparait de l’église. Mais apprenant que le père de Marie devait entreprendre un grand charroi de bois pour lequel il aurait à réclamer le concours de tous ses amis et voisins, il s’est empressé de lui faire offrir les charrettes paternelles et leur vigoureux attelage. Tel est en effet l’antique usage du pays. Lorsqu’un cultivateur a de grands travaux à exécuter soit pour lui-même, soit pour les autres, par suite d’un marché, d’une spéculation, etc., il peut compter, à charge de revanche, sur l’assistance fraternelle et gratuite des fermiers du voisinage. Ne croyez pas cependant que ces services non rétribués ne lui cofitent rien; les travailleurs, dans ces d^rrez bras (grandes journées) doivent nager au sein de l’abondance, et l’Amphitryon-spéculateur s’exposerait à de ruineux mécomptes s’il ne faisait entrer dans ses calculs l’excessive intempérance de ses hôtes. Quoi qu’il en soit, cette obligeance mutuelle , ces services payés par des politesses et non à prix d’argent, sont un trait caractéristique de la physionomie bretonne ;
il révélerait seul tout ce qu’il y a de délicatesse et de fierté dans l’ame de nos laboureurs, qui n’accorderaient pas au devoir, à l’intérêt même, ce puissant mobile de leurs actions, ce qu’on obtient d’eux par la prière et pour une honnêteté.
Cette cour encombrée de voitures déchargées ou près de l’être, ces charretiers qui les vident avec autant d’ardeur qu’ils boivent ensuite, nous montrent dans toute leur activité les travaux d’un grand charroi, d’un dervez bras. Corentin vient de laisser à un cornpagnon en sousordre le soin de veiller sur son attelage. Mais il s’est bien gardé de répondre aux invitations réitérées de la vieille mère de Marie qui, sur le seuil de la porte, s’efforce, un pichet de terre glaise à la main, de rassasier des buveurs insatiables, et le hasard, s’il en est pour les amants, a précisément amené son écuelle sous le pot de cidre dont Marie fait de son côté les honneurs. A la posture de notre héros, à tous ses traits où respire un mélange naïf d’embarras et de bonheur, vous devinez quelles vigoureuses secousses les battements de son cœur donnent en ce moment à sa poitrine? En vain il veut parler, ses lèvres ne donnent passage qu’à des mots inarticulés, et Marie étonnée, mais surtout bien aise d’avoir cette occasion de fixer sur lui ses regards, lui demande ce qu’il dit ou plutôt ce qu’il ne dit pas. Elle partage bientôt son trouble, et leur distraction devient telle à tous les deux, qu’ils ne s’aperçoivent pas que le cidre déborde et va couler à terre. Un groupe de vieux buveurs s’en est aperçu pour eux, et en tire des conséquences assez naturelles.