SELON LES HABITANTS ; ATTBIBUTIONS
de diverses classes. Maintenant, si nous en venons aux usages intérieurs, aux coutumes particulières, nous dirons ce que nous avons déjà dit dans notre traité géographique sur le Brésil. Dans la haute société, les habitudes
(*) Une sorte de voix populaire a qualifié, dans le pays même, le caractère des habitants des diverses provinces; elle accord* le courage entreprenant au Pauliste, tandi: que la loyauté hospitalière est la marque distinctive de l’habitant des Mines , qui diffère en cela de l’habitant de Seregipe del Rei, qu’on cite quelquefois pour son amour de la vengeance. Pendant longtemps, le surnom de Pcrnambucano a signalé le caractère indépendant des habitants de cette vaste province. On sent qu’il faut être sur les lieux pour apprécier de semblables distinctions , qui existent chez tous les grands peuples de l’Europe , et qui ne peuvent pas manquer de subir une foule de modifications dues au progrès de l’industrie et aux institutions. Nous ferons remarquer néanmoins qu’une observation profonde ferait découvrir en ce genre des phénomènes moraux d’un haut intérêt, et tenant, pour la plupart, à l’esprit primitif de la race dominante dans telle ou telle contrée; mais laissant de côté cette proposition , qu’il serait facile de fortifier par de nombreux exemples, nous dirons que la nation brésilienne a dès ce moment en elle-même toutes les ressources morales et intellectuelles nécessaires pour s’élever à un haut rang parmi les peuples.
BRÉSIL
sont absolument les mêmes que celles de la même classe dans les États policés de l’Europe : un salon de Rio de Janeiro, un salon de Babia offrent, à peu de différence près, l’apparence d’un salon de Paris ou de Londres.
En général, on y parle français, et les usages se ressentent de l’influence anglaise.
Rien, au contraire, ne diffère davantage de notre classe ouvrière que les ouvriers brésiliens, surtout s’ils appartiennent à la race blanche. Accoutumés à avoir des noirs sous leurs ordres , et se reposant sur eux du soin des ouvrages les plus grossiers, ils sentent si bien la dignité de la maîtrise, que si vous envoyez chercher un ébéniste pour raccommoder un meuble, un serrurier pour ouvrir une serrure, il se gardera bien de porter ses outils , et ne se présentera chez vous que revêtu du frac noir, et quelquefois coiffé du chapeau à trois cornes. Dans les classes ouvrières, il y en a une qui joue surtout un grand rôle, c’est celle des barbiers : les boutiques de barbiers remplacent fréquemment à Rio de Janeiro nos cafés; c’est là que se débitent les nouvelles, et souvent u’elles se font. Le barbier brésilien , u reste, conserve dans son office les précieuses traditions du barbier portugais ; non-seulement il accomplit avec une dextérité rare les diverses fonctions qu’entraîne son état, mais quelquefois il en cumule une foule d’autres, qui sembleraient incompatibles. «Vous êtes sdr de trouver réunis dans la même personne, dit M. Debret, un barbier maître de son rasoir, un coiffeur sûr de ses ciseaux, un chirurgien familiarisé, et un adroit poseur de sangsues , prêt surtout à les* fournir. Inépuisable en talents, il est aussi capable de reprendre sur-le-champ une maille échappé à un bas de soie, que d’exécuter sur le violon ou la clarinette des valses ou des contredanses françaises, qu’il arrange, il est vrai, à sa manière. A peine sorti du bal, passant au service d’une confrérie religieuse, vous le voyez, à l’époque d’une fête, assis, avec cinq ou six de ses camara-
des, sur un banc placé à l’extérieur du portail de l’église , exécuter le même répertoire destiné , cette fois , à stimuler le zèle des fidèles que l’on attend dans le temple , où se trouve préparé une musique plus analogue au culte divin. »
Il faut bien se garder, du reste, de confondre ce personnage, qui joue un rôle si important dans la population brésilienne, avec ces barbiers ambulants qui exercent en plein air, et qui se chargent , moyennant la somme la plus modique, de donner des preuves de leur habileté. « Relégués, il est vrai , au dernier rang de la hiérarchie des barbiers, dit le voyageur que nous venons de citer, ces Figaros nomades savent rendre encore leur profession assez lucrative, lorsque, maniant tour à tour avec habileté le rasoir et les ciseaux, ils les consacrent au service de la coquetterie des nègres , également passionnés chez les deux sexes pour l’élégance de la coupe des cheveux. »
« Saisissant avec sagacité l’esprit du métier, vous les voyez flâner dès le matin sur les plages, aux points de débarquement, sur les quais, dans les grandes rues, sur les places publiques, ou autour des grands ateliers de travaux, certains de trouver ainsi des pratiques parmi les negros deganho , commissionnaires publics , les pedreiros, maçons, les carpenteiros , charpentiers, les marinkeiros , rameurs de petites embarcations , et les quitandeiraSj négresses revendeuses de fruits et de légumes. »
Sans doute, s’il ne nous restait pas une foule de choses importantes à faire connaître au lecteur, et si plus d’espace pouvait être consacré à Rio de Janeiro, dans cette simple notice nous essayerions de faire connaître successivement les attributions des diverses classes ouvrières; nous aimerions à multiplier ces esquisses de la vie populaire; nous pourrions monter aussi quelques degrés de l’échelle sociale, et nous arrêter à la petite bourgeoisie, gardienne, comme nous l’avons dit, des anciennes traditions. Aidé de nos propres souvenirs, et grâce surtout
L’UNIVERS
t la piquante galerie qui nous est offerte dans le bel ouvrage de M. Debret , les faits curieux ne sauraient nous manquer (*). Tantôt nous verrions le regrattier universel, le vendeiro , amoncelant dans sa boutique les denrées les
(*) Nous le disons franchement , dans aucun voyage moderne la vie brésilienne n’a été si bien prise sur le fait. C’est même là jusqu’à présent , quant au texte, la partie la plus remarquable de cet ouvrage, qui un jour deviendra précieux pour les Brésiliens. Il est peut-être à regretter qu’un format plus portatif n’en rende point l’usage plus commode. Nous ne doutons pas que, réduit aux proportions de l’in-8 , ce livre n’eût comme voyage une vogue égale à celle qu’il a obtenue déjà comme ouvrage pittoresque. Nous ne connaissons point l’auteur; mais dans le cas où une deuxième édition se ferait, nous appellerions son attention sur l’orthographe des noms, qu’il a donnée , en général , d’après la manière dont les sons frappaient son oreille , mais nou d’après les règles adoptées grammaticalement par les Portugais et par les Brésiliens. Cette observation semblera bien minutieuse sans doute; cependant on ne saurait dire combien cet oubli de l’orthographe portugaise entraîne d’erreurs bizarres dans la nomenclature des ouvrages géographiques écrits récemment sur le Brésil. Ceci est surtout sensible chez les Allemands , d’ordinaire si consciencieux dans tout ce qui regarde les textes étrangers. Chez les voyageurs le plus justement célèbres , il y a une transformation perpétuelle des b pour les p et vice versa; le moindre inconvénient d’une orthographe semblable est de rendre certains noms à peu près inintelligibles pour les nationaux. M. de Saint- Hilaire, si exact en toutes choses, a été le premier à signaler les nombreux errata que nécessitent aujourd’hui les ouvrages que nous signalons. Les noms indiens offrent encore un nouvel écueil; mais là, comme les Portugais n’ont pas eu de règle positive, il est difficile de ne point modifier leur prononciation. Nous sommes bien loin de nous croire exempt du défaut que nous reprochons aux auteurs contemporains ; l’absence du til portugais nous a souvent contrarié , mais , à l’exception de Vu changé sciemment en ou, comme dans Sapnucaya , au lieu de Sapucaya, etc., nous nous sommes efforcé de nous conformer à l’orthographe portugaise.
plus disparates, et finissant par faire une fortune assez considérable pour se retirer aux environs de la ville. Devenu roçeiro , ou propriétaire d’une de ces cultures qu’on désigne sous le nom de roça , et qui n’exigent pas plus de six ou douze nègres pour leur entretien , il nous offrirait tous les traits de cette vanité grossière qui le font désigner dans la ville comme un modèle de rusticité. Une autre fois, ce serai t lepropriétaire d’une de ces élégantes maisonsdecampagnedésignéeseous le nom de chacras, qui nous occuperait; nous le verrions s’efforçant de lutter contre l’envahissement des coutumes étrangères , et se faisant transporter à son habitation dans un hamac suspendu, comme au beau temps des guerres de la Hollande ; mais , à l’aspect du maître, au costume des esclaves , on pourrait déjà deviner la secrète influence qui changera peu à peu ce qu’on croyait immuable à R.io. L’asile du propriétaire aisé, la chacra, en effet , paraît devoir servir de refuge, du moins pour quelques années , aux vieux usages , aux coutumes qu’on semble abandonner à la ville; c’est là qu’on retrouve des meubles qui datent de la conquête, et des habitudes intérieures qui rappellent le seizième siècle; mais notre architecture a déjà envahi les riants environs de Rio de Janeiro. D’élégantes villas s’élèvent à Bota-Fogo, à Mata-Porcos, à Catumbi ; et si nous restions dans les faubourgs de Rio , en même temps que nous peindrions les usages portugais , il faudrait souvent faire connaître encore les habitudes de luxe et de recherche qu’ont introduites les étrangers. Nous élevant toujours selon le degré d’importance qu’on accorde aux propriétaires, le senhor d’engenho, dont les privilèges constituent une sorte de noblesse, le fazendeiro, qui n’est en réalité qu’un riche fermier, mais dont on voit s’accroître chaque jour l’importance, Testanceiro , auquel son séjour loin de la ville conserve une bonhomie hospitalière, le Pauliste voyageur, le Mineiro conducteur de caravanes ,
BRÉSIL
tous ces hommes enfin nous offriraient, à quelques lieues de la cité, ou dans la ville elle-même qu’ils habitent momentanément, des traits originaux, qui se sont modifiés tour à tour, à partir de l’époque où le Brésil était encore sous le régime des vicerois, jusqu’à celui où il a vu les révolutions de l’empire.
Mais , sans quitter la ville , il nous serait aisé de descendre dans l’intérieur des ménages , d’assister à un de ces repas brésiliens qui ne se sentent pas encore de l’introduction des coutumes étrangères , parce que de tous les actes de la vie c’est celui auquel la sobriété portugaise attache le moins d’importance. Là, nous saurions que si à Rio l’heure du dîner a varié selon les professions, depuis deux heures jusqu’à six heures du soir, le vrai Brésilien dîne encore à une heure, tandis que son père dînait à midi. Une description rapide du dîner nous semblerait-elle indispensable, nous verrions le caldo de substancia , le bouillon substantiel aux herbes aromatiques, figurer 5 l’entrée du repas ; puis ce serait le morceau de bœuf environné de saucisses et de lard; Y escaldado , qu’on regarde comme le plat indispensable, qui remplace souvent le pain, et qui n’est autre chose que de la fleur de farine de manioc nourrie du jus des viandes ou d’un coulis de tomates. Puis viendrait la volaille au riz, la poularde rôtie, qu’on ne saurait comparer à celle d’Europe, et le plat d’herbages pimentés. Le molho , la sauce piquante composée de vinaigre et de malagueta , ou de petit piment, serait préparé pour se meier à tous les mets; à côté, nous verrions s’élever une pyramide de ces belles oranges selectas , qui n’apparaissent point seulement au dessert , et dont le suc rafraîchissant sert à combattre l’ardeur intolérable qu’excite le jus du piment. L’excellent poisson de la baie de Rio, la salade classique recouverte invariablement de ses rouelles d’oignons crus , le gâteau froid au riz saupoudré de cannelle, ou peutêtre le plumpudding à l’orange , achèveraient de nous faire connaître tout
le confort d’une bonne table brésilienne, surtout si , à la place de la volaille rôtie, se présentait un de ces dindons énormes (peru), un de ces jambons magnifiques (presunto), qu’on ne sert qu’aux grandes occasions. Les vins de Porto et de Madère, qu’on ne boit que dans des verres à patte, et en portant quelque santé; une eau limpide conservée dans les morinhas rafraîchissantes , dont les formes sont quelquefois d’une élégance remarquable , le vin d’orange, qu’on prépare trop rarement, et qui rappelle le malvoisie des Canaries; quelques liqueurs, dont l’usage est- fort modéré; tout cela nous donnerait une idée assez complète du dernier acte d’un dîner brésilien, surtout si nous y joignions le dessert de rigueur. Le dessert à Rio, c’est le fromage de Minas ou de Rio-Grande, ce sont les melanciass plus douces que nos pastèques, les ananas, qui croissent dans tous les jardins, les pitangas vermeilles , que l’on cueille au milieu de leurs feuilles de myrte, les iambos, qui rappellent le* parfum de la rose, les maracujas, les jabuticabas, les cajas , qui appartiennent essentiellement au Brésil, les mangas, qui viennent de l’Inde, et qui trouvent le climat du sud déjà trop tempéré , l’atte parfumée, qui prend le nom de fruta do coude , et enfin quelques fruits d’Europe naturalisés récemment par un Français, le comte de Gestas, que ce seul èienfait rend digne à jamais de la reconnaissance des Brésiliens (*).
(*) On trouvera dans le premier volume du savant Voyage autour du monde de M. Freycinet , l’indication des espèces naturalisées par M. F. de Gestas, et en outre une liste fort complète des fruits que produit le sol de Rio. Parmi les hommes qui ont bien mérité de l'horticulture, nous devons mentionner M. Maçon , ancien boulanger français, qui a fait d’heureuses tentatives pour multiplier à Rio les légumes de France et de l’Europe méridionale. Malheureusement, des efforts si honorables ne sont pas toujours couronnés de succès. U est prouvé que les graines d’Europe dégénèrent assez rapide, ment ; il y a aussi quelques curieuses trans formations dans les procédés de l’horticul-
Si nous assistions au dîner d’un artisan, la description, on le pense aisément, ne serait ni si longue, ni si variée : un peu de poisson sec {bacalhào ), un morceau exigu de viande sèche, de petits haricots noirs ( feijoës ), que l’on pétrit avec la farine de manioc , l’éternel molho de piment, l’eau pure de la «morinha; tel serait, en peu de mots, le repas fort peu substantiel que nous verrions prendre au fond de l’arrière-boutique, et loin de l’œil des passants. Ce serait un festin comparé au dîner de l’esclave.
Après nous être occupés de ces détails, malheureusement trop incomplets, il nous serait aisé de faire voir, grâce aux renseignements des modernes voyageurs, comment l’antique menu du dîner brésilien a disparu devant l’art culinaire importé par nos cuisiniers. Aujourd’hui , nos plus habiles restaurateurs ont des émules à Rio, et quelle que soit l’habileté reconnue de certains couvents dans l’art d’inventer des confitures nouvelles, tout ce luxe de docesy qui émerveillait jadis les étrangers, a été éclipsé par les confiseurs français et italiens. On prend, dit-on, aujourd’hui des glaces a Rio, comme on en prend chez Tortoni(*).
Si , après avoir assisté rapidement à toutes ces révolutions d’un art indispensable, nous descendions, de nouveau , dans l’intérieur des maisons brésiliennes de la simple bourgeoisie, nous verrions qu’au fond du sanctuaire de famille , à l’ombre des anciens pénates, se conservent encore la plupart des vieilles coutumes. Là, en dépit de nos marchands de meubles , et de leurs envois multipliés , on se sert encore, pour dormir, des nattes
ture ; en différents districts, les choux , par exemple, ne se sèment pas toujours; on les plante de bouture, et ils viennent à merveille.
(*) Nous tenons ce fait d’un jeune Brésilien récemment arrivé , et nous avouons qu’à l’époque où nous avons visité Rio, il n’existait rien qui fît prévoir un te! changement dans les habitudes locales.
tissées par les noirs, du hamac emprunté de l’Indien , de l’antique ma rquesa , espèce de canapé dont le fond est une simple peau de bœuf, et que fabriquèrent, dès leur arrivée, les Européens, avec le bois du jacaranda.
Là , on voit faire encore la sieste pendant des heures, sans que l’activité toujours croissante des Européens change rien à cette coutume; là, les dames brésiliennes qui ont paru à l’église vêtues de nos modes françaises retrouvent le costume brésilien , la cape , la robe sans corset les chaînes dans le goût oriental , et la babouche qui chausse souvent le plus joli pied. Rarement assise , presque toujours accroupie sur les talons , la dame brésilienne fait de la dentelle, comme ou en fabriquait au seizième siècle ; car la tradition des ornements s’est conservée pour elle. Elle donne des férules à ses négresses , et songe à la parure nouvelle qu’elle portera au prochain sermon.
Ici , nous le sentons bien , pour satisfaire plus d’un lecteur , il faudrait nous arrêter, il faudrait essayer de peindre cette grâce brésilienne, qui n’a rien de commun avec la grâce française , pas même toujours l’analogie du costume; il faudrait essayer de faire comprendre cette vivacité qui s’éteint dans la mélancolie, ces grands yeux noirs que les Paulistas , renommées pour leur beauté , envient quelquefois aux femmes de Rio; ce feu tremblant dans la nuit , comme a dit Lamartine , qui vous exprime la poésie d’un autre climat ; cette démarche toute orientale, que n’ont pas encore altérée nos maîtres à danser français.
Tout ceci , on le trouve encore à Rio ; mais ce qu’on n’y trouve plus, comme Iedisait,ilyaquelques années, M. Hippolyte Taùnay, « c’est une coutume célébrée par les heureux voyageurs qui nous ont devancés : ces aimables Américaines ont perdu le goût de jeter des fieurs sur la tête de ceux qu’elles distinguaient , et auxquels elles destinaient leurs faveurs. Plus de bonnes fortunes de ce genre à espérer ; il faut d’autres talismans que sa bonne mine
BRÉSIL
pour y prétendre à présent; autre temps , autres mœurs. »
Un tel usage a-t-il jamais existé?
Parny n’est-il pas l’inventeur de l’épisode "dont il a animé son récit ? M. de Maudave , qui écrivait vers la même époque , n’en dit rien dans son manuscrit. Ce qu’il y a de bien certain , c’est que ce mode de correspondance , emprunté à l’Orient, ne serait nul- /ement nécessaire aujourd’hui. Depuis quelques années , les femmes de la bonne compagnie jouissent d’une liberté qu’on ne soupçonnait pas il y a quelques années seulement. Elles n’hésitent plus à accepter le bras d’un cavalier à la promenade, dans un salon; il n’est pas rare de leur voir faire les frais de la conversation ; en un mot, elles ont participé au changement remarquable qui s’est opéré dans les usages et dans l’éducation.
Visites. « Lorsque quelqu’un fait une visite dans une maison où il est intimement lié, dit un voyageur anonyme, le Brésilien y va" en toilette complète , le chapeau à trois cornes , la boucle de souliers et de jarretières, l’épée au côté. Arrivé au bas de l’escalier, il frappe dans ses mains pour prévenir de sa présence; et, en serrant la langue entre ses dents , il fait entendre une espèce de sifflement, comme s’il prononçait la syllabe tcheeu. Le domestique * qui entend le signal demande , d’un ton assez grossier et nasillard: Qui est là? La réponse faite, il va la rapporter à son maître ; si c’est un ami , ou quelqu’un de bien connu , et qu’on puisse voir sans cérémonie, le maître accourt au-devant de lui, l’introduit dans la sala , en faisant mille protestations sur le plaisir que lui procure sa visite , et en accompagnant ses compliments d’une multitude de révérences. S’il s’agit d’affaires, avant d’en parler, il recommence ses excuses sur le peu de cérémonie avec lequel il le reçoit , et c’est avec juste raison ; car , en général , il se présente avec une barbe de plusieurs jours, des cheveux mal peignés, et tout luisant de graisse, et sans aucun autre habillement que sa chemise de coton. A la
vérité , ce vêtement est fait avec recherche , et garni de broderies , surtout au cou et au jabot; on le porte ordinairement chez soi , de manière à avoir la poitrine découverte, et les manches retroussées jusqu’au coude ; ou si , par hasard , il est assujetti au poignet par des boutons d’or d’une forme sphéri-
3ue, les pans sont flottants, et, paressous, est une ceinture que retient autour des reins une courte paire de chausses, tandis que les jambes sont entièrement nues , et les pieds couverts avec des tamancas; tout cela n’est ni très-élégant, ni très-propre, d’autant plus que les Brésiliens sont très-velus, et qu’ils ont la poitrine et les jambes hâlées par le soleil. »
«Si c’est une visite de cérémonie, on est conduit, par un domestique, dans la sala y d’où l’on voit souvent des personnes qui y étaient s’échapper par une autre porte; on reste seul environ une demi-heure, après laquelle arrive le maître de la maison, en demi-toilette. Des deux côtés , ce sont de profondes salutations, à une certaine distance, et après avoir déployé tous les talents dans la science des courbettes, et gagné ainsi du temps pour assurer le rang et les prétentions de chacun , on se rapproche enfin; si les conditions sont inégales, d’un côté, avec dignité, de l’autre, avec respect; et, si elles sont à peu près semblables, d’un air libre et familier. On cause ensuite de l’affaire qui a donné lieu à la visite , et elle est promptement ex-
f>édiée. Je ne blâme pas trop ces préiminaires révérencieux entre étraners, et cette lenteur à s’aborder; ils onnent la facilité de s’apprécier mutuellement, et peuvent faire éviter une foule de lourdes méprises et de gauches excuses. Comme mes compatriotes en général, j’ai une aversion invincible pour les embrassades des Brésiliens (*). »
COMPARAISON DU BRÉSILIEN AVEC l’habitant de Paris. En arrivant au Brésil , on aperçoit bien vaguement
(*) Voyez les Nouvelles annales des voy*g«s- "
L’UJNI VERS.
qu’il y a une différence dans les mœurs; on se sent entraîné à croire que l’on vit au milieu de gens d’une autre nature. Veut-on se rendre compte de cet entraînement , le prestige se dissipe; on reconnaîtra bientôt qu’on a affaire à des hommes vains ou modestes , sincères ou faux , indulgents ou méchants , animés , en un mot, des mêmes passions que nous... seulement les mêmes penchants se manifestent par des actes fort différents.
Ainsi , sans vouloir établir cette thèse que les Brésiliens sont plus paresseux que les Parisiens , je vois que la paresse, qui n’est que l’aversion
f>our la contention d’esprit , existe chez es uns et chez les autres ; l’unique différence , la voici.
Le Parisien paresseux est en mouvement du matin au soir ; il néglige ses affaires pour laisser vaguer son esprit dans les futilités de la Gazette , et dans les conversations de café, qu’il suit sans travail de tête ; il préfère végéter, plutôt que d’occuper un emploi ; et végéter, pour lui, c’est se lever à dix heures , perdre ses moments à une toilette sans soin , à une course sans but, à la nouvelle du jour qu’il se fait dire , et qu’il altère, sans le vouloir, en la rapportant. La rapidité des impressions légères le dispense des réflexions qu’il fuit.
Le Brésilien paresseux est levé avec le soleil. Il ne fait pas de toilette , car il n’avait pas quitté ses vêtements ; il reste , en caleçon , à fumer sur sa porte, qu’il n’abandonne que pour aller se balancer dans son hamac. Sa main s’étend avec peine pour recevoir sa chétive pitance de manioc. Vous demandez où demeure un tel , son voisin : il n’en sait rien. Parler le fatigue autant que penser.
Tous deux sont aussi inutiles l’un que l’autre.
On est jaloux au Brésil et en France.
Si on le témoigne ici , là on le dissimule. Le Parisien conduit sa femme dans le monde , quelquefois , il est vrai , en enrageant. S’il surprend le galant , un duel s’ensuit , ou on plaide en séparation. Le Brésilien dérobe la sienne à
tous les veux ; il paye pour faire assassiner l’amant, et poignarde l’infidèle. La Française jalouse fait épier et gémit; la Brésilienne, sur un soupçon , vient elle-même, avec fureur, réclamer des droits qu’elle a perdus.
Dans l’un et l’autre pays, il y a des maris trompés. En France, souvent on en rit ; ici , il serait imprudent de se permettre la plaisanterie la plus légère. Là , il est permis de demander des nouvelles de madame avec laquelle on a dîné ; ici, c’est presque une incivilité: ne parlez jamais au Brésilien de sa famille.
La vanité d’un Français se manifeste , dans ses discours, par des préten* tions à l’esprit; s’il est riche, il aime à persuader qu’il le doit à son génie , bien que ce soit souvent au hasard.
Son luxe sera l’expression plus ou moins heureuse du bon goût. Il raffinera sur les commodités de la vie, suivra les variations les plus ridicules de la mode , affichera de l’estime pour les beaux-arts ; il n’attirera auprès de lui de flatteurs que ceux qui manient la louange avec adresse.
Le Brésilien, attaqué du péché de vanité, se loue et se rengorge ; quelle que soit la source de sa fortune , elle n’est jamais un scandale ; il ne cherche point à le déguiser; il n’y a point de turpitude quand on est riche; il y a toujours de la maladresse quand on ne l’est pas. Le luxe est solide et barbare; il faut de la vaisselle pesante, des bijoux massifs. Hommes et femmes sont recherchés dans leur toilette , lorsqu’ils paraissent ; madame se rend à la messe , suivie de nombreux esclaves richement parés; et elle revient souvent s’asseoir sur une natte pour y manger, avec ses doigts, du poisson sec et du manioc (*).
(*) Ce piquant paragraphe, que le lecteur me saura gré d’avoir introduit ici , est extrait d’un Voyage manuscrit au Brésil, dans lequel un homme d’un rare esprit d’observation, M. L. F. de Tollenare, nous a permis de puiser. Comme on le verra par la suite , nous l’avons mis plus d’une fois à contribution pour la description de la province si peu connue de Pernambuco.
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Observation du dimanche. La Saint - Sébastien. Fêtes locales et fêtes religieuses. Comme nous l’avons dit au commencement de cette notice, saint Sébastien est le patron de Rio ; et , de tous les saints , c’est celui auquel les habitants portent le plus de respect. Avant la fondation de la cité , c’était déjà le patron sous la bannière duquel ils marchaient contre les Indiens. C’est sous cette bannière qu’ils chassèrent même les compagnons de Villegagnon. Le jour de la fête de saint Sébastien est donc célébré avec grande pompe ; il tombe en janvier.
C’est toujours alors la coutume d’illuminer la ville pendant trois nuits consécutives. L’image du saint , couronnée d’un diadème de pierres précieuses, est conduite au Sénat, et, pendant que le cortège défile, on chante les psaumes. Insensiblement cet usage était tombé en désuétude; mais une maladie épidémique qui vint à sévir sur Rio , alarma tellement le peuple , qu’il attribua cette plaie nouvelle à l’abolition de la cérémonie dont nous venons de parler. En conséquence, on renouvela la procession avec une splendeur inaccoutumée ; et il fut ordonné qu’elle serait, à l’avenir, observée régulièrement.
La veille du jour de la fête est toujours annoncée à midi, par des décharges de boîtes qu’on tire devant les églises ; à ces boîtes se joignent des pétards, qui éclatent en répandant en l’air un nuage de fumée blanche sillonné de faibles étincelles. Outre cela , chaque église entreprend une neuvaine , durant laquelle on entend sans cesse des décharges de fusées volantes , et d’autres feux d’artifice. Pour dire la vérité, il n’y a guère de jour, dans l’année, où ces explosions n’éclatent dans quelque endroit de la ville.
Une autre circonstance marque encore la fête du saint; c’est l’innombrable quantité de chandelles allumées devant la châsse qui lui est consacrée. Elles sont toujours entremêlées d’une multitude de fleurs artificielles. Ce enre de décoration religieuse est un e ceux auxquels les Brésiliens appor-
9* Livraison. (Brésil.)
tent le plus de soin , et auquel ils réussissent le mieux. Une sorte de muraille ardente, formée pardes cierges allumés, commence quelquefois à l’entrée de l’église, et continue jusqu’à l’abside , en se développant comme Une immense pyramide de lumières , qui éclairent l’église indépendamment des lampes suspendues a la voûte. Ces cierges sont fabriqués avec de la cire généralement importée de la côte d’Afrique , expressément pour cet usage.
Si , comme on l’affirme , on a trouvé enfin le moyen de blanchir la cire des abeilles que l’on récolte au Brésil, il est probable qu’on l’emploiera aux pompes diverses de l’Église.
Un Brésilien instruit, qui a visité avec fruit Rome et les villes principales de l’Italie, nous affirmait dernièrement que les cérémonies religieuses de Rio de Janeiro différaient bien peu, en pompe et en éclat, de celles qu’on célébré dans la métropole du monde chrétien. Nos souvenirs nous feraient pencher pour cette opinion, qui semblera peut-être étrange , mais qui n’a rien d’exagéré.
Du reste, comme le fait très -bien remarquer un voyageur anglais, ces décharges continuelles de feux d’artifice, et cette quantité innombrable de bougies , forment une dépense annuelle dont le taux effrayerait peut-être, si l’on y réfléchissait mûrement.
M. Walsh, en faisant cette observation , dit qu’il ne saurait baser sur aucun calcul positif les frais supportés annuellement en ce genre par la ville entière ; mais qu’un de ses amis essaya d’évaluer à peu près la dépense approximative, et qu’il arriva au résultat que nous allons reproduire.
« Dans l’église de Santo- Antonio seu lement, dit-il , nous comptâmes huit cent trente cierges , et dans celle de Terceira, on en comptait, durant la même soirée, six cent soixante; et quelques-uns étaient de la dimension de ceux qu’on emploie pour nos flambeaux. La cire coûtait , à cette époque, cinq cent soixante reis la livre; et nous conjecturâmes, d’après cela , que»
dans les quarante-deux chapelles , cou-
L’UNIVERS
vents, églises et maisons religieuses de Rio, on pouvait dépenser un millier de contos de reis , ou environ cinquante mille livres sterling. » Il est vrai que les confréries religieuses supportent une partie de ces dépenses, qui s’élèvent aussi à un taux considérable pour Pernambuco et San-Salvador, où, durant les fêtes , d’immenses triangles lumineux brillent au-dessus de l’autel, et jettent dans l’église un éclat que n’offrent presque jamais les églises les plus richement ornées de nos villes européennes.
En général, le dimanche, à Rio de Janeiro, est observé assez strictement , et quelques familles se piquent de remplir leurs devoirs de piété avec une sorte de décorum. Quand ce jour est arrivé, vous voyez , dès le matin, une longue file d’inaividus composant souvent une .seule famille, et se rendant à la paroisse du voisinage. Chacun est muni du rosaire ou du livre d’heures, et marche avec une gravité qui indique assez la sainteté du devoir que l’on va remplir. Presque toujours le père de famille ouvre la marche; sa femme le suit, et les enfants viennent ensuite par rang d’âge. Quelques esclaves des deux sexes suivent également, en observant une espèce de hiérarchie.
C’est une de ces processions de famille qui a fourni à M. Debret une de ses peintures les plus originales.
On rencontre quelques-uns de ces groupes qui se composent de douze à quatorze personnes , et il y en a de plus nombreux encore.
Souvent il arrive qu’après avoir entendu le service divin dans la matinée, beaucoup de marchands ouvrent leurs boutiques , et se livrent à leurs occupations habituelles; et l’on doit dire, à la louange des habitants de Rio, que si on travaille assez ordinairement le dimanche, ce jour n’offre point , comme en France et en Angleterre, une multitude de gens ivres dont il serait urgent, sans doute,, que des sociétés de tempérance vinssent enfin diminuer le nombre. Ce qui explique pourquoi quelques habitants de Rio reprennent leurs occupations durant
un jour consacré au repos dans tous les pays qui reconnaissent le culte catholique, c'est que, selon l’opinion commune , le jour du sabbat commence dès le samedi , après le coucher du soleil , et se termine à la même période le jour suivant. Us fondent leur opinion sur le texte sacré, qui dit ; « Le soir et le matin firent le premier jour ; » et ils partent même de ce principe pour justifier l’ouverture de l’Opéra dans la soirée du dimanche.
S’il paraît assuré que les Brésiliens ont perdu , dans les derniers temps , beaucoup de leur respect et de leur ancien goût pour les jours fériés et les processions; si même ils n’offrent plus le même extérieur de piété qu’on observait parmi eux il y a quelques années seulement , ils ont gagné certainement en tolérance ce qu’ils ont perdu en formes purement extérieures ; et ce fait est d’autant moins douteux, que pleine justice leur est rendue , à cet égard, par un ministre de la communion protestante. M. Walsh dit en même temps que , s’il a vu le clergé se plaindre , dans ces dernières années , de l’introduction des doctrines étrangères , il lui a semblé que ce reproche d’indifférence religieuse n’était nullement fondé.
De la secte des Sébastianistas. Tout à l’heure , et à propos du saint vénéré par les habitants de Rio , nous avons nommé le jeune roi qui fonda la ville , et qui s’était mis religieusement sous sa protection. Tous ceux qui ont lu avec quelque attention les récits contemporains , ne peuvent guère avoir de doute sur les circonstances qui accompagnèrent la mort de ce jeune et infortuné monarque. Hieronimo Mendoza surtout ne nous semble guère laisser à désirer sur ce sujet; il entre, à ce qu’il nous semble, dans les détails les plus positifs; et c’est vainement , selon nous , qu’on a prétendu le réfuter. Qui croirait cependant qu’au dix -neuvième siècle on voit se renouveler, au Brésil et en Portugal (*) , le mythe bizarre qui ac-
(*) Voyez Kinsey, Portugal illustrated.
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cordait une sorte d’immortalité au roi Arthur , et qui voulait qu’à diverses périodes on pût l’attendre comme une sorte de Messie. C’est ce qui arrive, cependant , de nos jours pour le roi don Sébastien ; et la secte , pour être nombreuse , n’en est pas moins extravagante. Nous ne saurions néanmoins adopter, avec un voyageur anglais qui la tait connaître parfaitement, l’idée qu’elle est due entièrement aux jésuites.
Tout le monde sait quel fut le résultat de cette espèce de croisade du seizième siècle, que Sébastien entreprit pour remettre un roi musulman sur son trône , et pour gagner de nombreux catéchumènes à la religion chrétienne.
La bataille d’Alcaçar Kebir eut les suites les plus funestes pour le Portugal. Le jeune roi périt, dit -on, en voulant traverser le fleuve Macassin.
Le cardinal-roi lui succéda. Après le règne de ce monarque sans énergie, le royaume tomba au pouvoir de l’Espagne , et l’on vit commencer cette période désastreuse que quelques historiens ont désignée sous le nom des Soixante ans de captivité (*).
Comme il arrive en ces sortes de circonstances , un événement déplorable fut mis à profit par d’audacieux aventuriers ; trois Sébastiens se présentèrent successivement. Le plus hardi et le plus remarquable fut le don Sébastien de Gênes, qui sut, par la révélation de circonstances vraiment secrètes, imposer aux premiers personnages de la monarchie espagnole , et luire croire à son identité. Les Espagnols demandèrent son extradition, et il leur fut livré. Son procès ne traîna pas en longueur ; il fut condamné aux galères, et ce fut là qu’il finit ses jours (**).
Les songes , les prophéties , les co-
(*) De i58o à 1640.
(**)Un de nos vieux historiens les plus remarquables et les moins connus , est peutêtre celui de tous les chroniqueurs qui a le mieux fait connaître cet événement étrange. Voyez les Histoires prodigieuses de Simon Goulard.
mètes , les signes effrayants vus dans le ciel, tous les prodiges, enfin, qui accompagnent, dans le moyen âge, un événement extraordinaire , furent rappelés , comme à l’envi , pour prouver que non -seulement Sébastien n’était pas mort , mais qu’il avait échappé à la captivité, et qu'il errait en Europe.
Parmi les anciennes prédictions que répandirent les jésuites, il faut noter ces espèces d’oracles , à peu près semblables aux centuries de Nostradamus, qui s’échappaient de la verve rossière d’un cordonnier nommé Banarra. Elles déclaraient, en termes exprès , que don Sébastien avait été enlevé par Dieu à ses ennemis; qu’il avait été déposé dans une île déserte , et que le messager céleste l’avait remis aux soins d’un saint ermite. La conclusion était naturelle, il devait vivre durant des siècles, et sortir de son île pour reprendre le trône de ses ancêtres.
Diverses prédictions plus récentes acquirent plus tard du crédit; au nombre de celles qu’on regarde comme d’une date nouvelle , il faut mettre les oracles prononcés par une espèce de nain prophète , que les Sébastianistes désignent sous le nom bizarre de Pretinho do Japdo , ou du petit nègre du Japon.
Néanmoins , ce sont les révélations de la mère Léonardo, religieuse du couvent de Monchique, à Oporto, gui paraissent avoir exercé le plus d’mfluence sur les masses. La digne religieuse procéda d’une manière différente, et ce fut au moyen de ses révélations et de ses songes qu’elle annonça la venue du jeune roi.
Tous les gens qui ont rendu quelque service essentiel au Portugal ont été, en leur temps , considérés comme autant de Sébastiens; c’est du moins ce que dit M. Walsh, qui paraît avoir puisé à de bonnes sources. Jean IV, qui reconquit son royaume sur l’Espagne, jouit quelquefois de cet honneur. Le marquis de Pombal, qui s’appelait Sebastiâo-Joëo de Carvalho, fut considéré, par bien des gens, comme l’être fantastique dont il portait le nom.
L’UNIVERS
En 1830, c’était, dit-on, le fils de l’infante dona Theresa, la fille aînée de Jean VI, qui jouissait de cet honneur insigne.
A quelque degré de superstition qu’il faille en être venu pour faire partie d’une semblable association , le nombre des individus qui croient à l’existence de Sébastien n’en est pas moins considérable; il peut se monter à environ trois mille personnes, tant au Brésil que dans le Portugal. Us n’ont aucun lieu particulier d’assemblée, et ne forment, à proprement parler, aucune congrégation essentiellement distincte.
Leur commun article de foi , c’est que don Sébastien doit certainement paraître , et qu’ils seront indubitablement témoins de cet heureux événement.
Ce qu’il y a de certain, c’est qu’ils l’attendent avec autant de zèle et de simplicité que les juifs, de nos jours, en mettent à attendre le Messie. On dit que c’est principalement à Minas-Geraes que leur nombre s’est accru; ils y rappellent les mœurs des quakers et des frères moraves, et ils se distinguent par leur industrie, leur bienveillance et leur simplicité. Us sont assez nombreux à Rio de Janeiro.
On raconte au Brésil une foule d’anecdotes , plus étranges les unes que les autres , sur les croyances des Sebastianistos. On citait entre autres un individu qui tenait, il y a quatre ou cinq ans, boutique dans la rua Direita, et qui faisait un crédit assez large pour au’on ne dût le payer qu’à la venue au roi Sébastien (*).
(*) M. Walsh donne les preuves authentiques de faits analogues; si elle n’était pas si étendue, nous reproduirions ici une pièce aussi curieuse par sa rédaction que par la circonstance qu’elle doit constater. Il s’agit de dix contos de reis (60,000 francs), qu’un certain colonel de Souza Menellas promet de payer à Morào Tello, si dans un laps de dix années le roi don Sébastien n’apparaît pas. Aux personnes curieuses d’approfondir celte société bizarre, qui ne mérite guère à notre gré le nom de secte, nous indiquerons un curieux ouvrage portugais , intitulé : Portugal regenerado ; il est devenu fort rare. Selon Kinsey, quelques-uns de ces absolu-
L’intrudo ou le carnaval a Rio de Janeiro. Ni ce carnaval de Venise, qui a tant perdu de ses splendeurs , ni ces mascarades expirantes, que l’on voit encore à Paris, ne sauraient donner une idée exacte du tumulte, de la folie ardente qui régnent durant les jours de Yintrudo, non-seulement à Rio de Janeiro, mais dans toutes les villes du Brésil; Les folies originales qui se passent à Rome, et que Goethe n’a pas dédaigné de décrire, peuvent seules en donner une idée, et les confetti de plâtre, dont on inonde les passants dans la cité sainte, peuvent seuls remplacer les fruits en cire qu’on jette, à Rio , aux passants. Traduisons en l’abrégeant un grave voyageur qui décritce divertissement d’une manière pittoresque, et qui y a joué lui-même un rôle.
« L’approche du carême est marquée , au Brésil, par le nouveau caractère dont la nature commence à se revêtir; les collines boisées, qu’on aperçoit de toutes parts à Rio de Janeiro , sont couvertes d’un magnifique arbuste en fleur, et cela en telle profusion , qu’elles semblent revêtues, en quelques endroits, d’un magnifique tapis de pourpre. Cette belle fleur est désignée, dans le pays, sous le nom de flor de quaresma. Les rues ne présentent pas un aspect moins surprenant. Çà et là on remarque certains espaces réservés, où le vert et le jaune brillent d’un éclat presque aussi vif que les fleurs qui paraissent sur la colline; c’est une prodigieuse quantité de boules en cire colorée, qui remplissent des boutiques entières, ou qui sont amoncelées dans d’énormes baquets que l’on dresse devant les portes. Elles ont l’apparence et presque la grosseur d’un œuf, et intérieurement on les a remplies d’eau pure, ou même d’eau de senteur. Dans l’Église grecque , et aussi dans l’Église catholique, il y a une certaine saison de l’année où l’on se donne de véritables œufs colorés en rouge, que le peuple regarde comme
tistes qu’on désignait vers 1829 sous le nom de Corcundas , affirmaient que c’était don Sébastien qui reparaissait sous les traits de don Miguel. Portugal illustrated , p. 40.
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devant rappeler les plaies sanglantes de Jésus-Christ; mais c’est à Pâques qu’on se les offre, et je ne pouvais guère imaginer à quoi pouvait servir cette quantité d’œufs jaunes et verts que je voyais de tous côtés. Quelques jours apres , je l’appris par ma propre expérience.
« Comme tous les peuples qui vivent entre les tropiques, lorsque les époques annuelles des réjouissances sont arrivées , les Brésiliens s’abandonnent sans contrainte à la gaieté la plus vive, et nulle époque ne mérite mieux cette réflexion que le temps de Fintrudo. Cette espèce de carnaval , où les œufs de cire ouent le rôle principal , commence le undi de la Quinquagésime, et se poursuit jusqu’au mercredi des Cendres.
Pendant ce temps de folie, un ami m’avait cond uit pour rendre une visite , et, dès les premières salutations, nous fûmes accueillis par une grêle d’œufs jaunes et verts, que toutes les jeunes et jolies femmes de la famille nous jetèrent impitoyablement à la face. Nous fûmes alors invités à nous rendre aux balcons des fenêtres, et nous vîmes tous ceux qui remplissaient les rues fuyant quelque projectile, ou guettant l’approche d’une victime. Quand quelqu’un paraissait, il était au même instant assailli dans toutes les directions , et inondé de torrents d’eau en une minute; son chapeau devenait le but de milliers d’œufs jaunes et verts. Si , ne voyant plus nul attaquant, il avait le malheur de s’arrêter un moment et de retirer son chapeau pour le dégager de la grêle dont il avait été inondé, quelque folle jeune fille , cachée derrière une fenêtre des étages supérieurs, arrivait avec un bassin d’eau, et le lui versait sur le chef. S’enfuyait-il du côté opposé, il recevait une dose nouvelle, et , s’il se fût avisé de prendre le milieu de la rue , il est probable qu’un double déluge l’eût assailli.
« Dans les boutiques, et derrière les portes des appartements, des hommes se tiennent cachés avec des seringues, et d’immenses gamelas contenant plusieurs gallons d’eau , qu’ils se lancent sans relâche au visage ou sur l’estomac ,
si bien que la rue, à la fin, se trouve inondée d’une extrémité à l’autre, comme si elle était un prolongement de la baie.
« Les jeunes filles brésiliennes sont naturellement mélancoliques et vivent retirées; mais, à cette époque, elles semblent avoir complètement changé de caractère, et, durant trois jours, leur gravité et leur timidité naturelle s’éteignent dans des rires sans fin.
« Quelquefois nous voyions les personnes qui descendaient être inondées d’une telle quantité d’eau, et servir de but à une si grande quantité d’œufs de cire, qu’elles en étaient comme étouffées. De temps en temps , on mettait en jeu la farine, et tout un seau de cette substance colorante était jeté sur un seul individu , qui semblait alors comme revêtu d’une croûte. C’est ce que l’on fait particulièrement à l’égard des noirs et des mulâtres, qui offrent vraiment la tournure la plus grotescjue, quand ils ont été gratifiés de cet étrange ornement. Le théâtre est toujours ouvert pendant ce temps , et le jeu que nous venons de décrire s’y anime surtout entre le parterre et les loges.
« Ce système d’inondation générale est porté si loin, qu’un des journaux se plaignait sérieusement de ce que les fontaines pouvaient être épuisées. Selon le rédacteur, les habitants allaient se trouver, par leur folle profusion, privés d’un des objets les plus nécessaires à la vie; circonstance, du reste, que la rareté d’eau qui s’était fait sentir quelque temps auparavant ne rendait pas sans probabilité. Les étrangers, qui sont si nombreux à Rio, et qui semblent devenir plus particulièrement un but d’attaque, ne peuvent pas toujours s’y soustraire; cela arriva à un point tel, que l’intendant de police crut devoir publier un édit où, après avoir déclaré que les jeux de Fintrudo étaient devenus l’occasion de coups et de blessures graves , parce qu’ils étaient fréquemment exercés contre la volonté des individus, on devait les regarder comme prohibés des rues et du théâtre , de tels divertissements ne pouvant plus être permis dans une société civilisée.
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Des gardes armés furent placés , à cet effet, dans tous les quartiers de la ville. Mais la société civilisée de Rio de Janeiro ne tint nul compte de l’ordonnance, elle retourna, comme par le passé, à son amusement national, et, franchement, on ne pouvait guère s’attendre à ce qu’il en fût autrement, car l’empereur lui-même donnait l’exemple. On sait qu’il prenait part à ce jeu , avec ses enfants et ses amis, tout le temps que durait l’intrudo.
« J’ai pris diverses informations relativement à l’origine de cet usage étrange; mais personne n’en a la plus légère idée. Comme bien des cérémonies ont quelque liaison avec une observance religieuse, on peut croire que cette coutume d’inonder les gens devait jadis renfermer quelque allusion au baptême.
A l’exception de ce jeu et de l’opéra, on ne permet pas d’autres divertissements au Brésil durant le carnaval. Il n’y a, à Rio, ni masques ni exhibitions grotesques dans les rues. »
Nous ajouterons cependant à ce récit amusant du voyageur, que le3 mascarades ne sont nullement inconnues au Brésil. Il y a plusieurs années, nous fûmes témoins, à San- Salvador, de mascarades si variées, d’exhibitions si grotesques, les masques de caractère étaient d’une vérité si comique, malgré le peu de richesse des costumes, l’esprit brésilien s’y montrait quelquefois sous un aspect si plaisant, qu’on se trouvait transporté momentanément à cette époque où les relations du Portugal étaient fréquentes avec Venise, et où le génie original des Italiens avait bien pu influencer l’esprit plus grave des Portugais.
Les jeux de l’intrudo, qui tiennent encore une part si grande dans les coutumes nationales , ne sont pas dédaignés à Lisbonne, et ils se répètent, durant les trois jours qui précèdent le carême , dans toutes les villes un peu considérables du Brésil. On peut se faire , par cela seul , une idée approximative de la quantité de boules en cire que l’on fabrique dans cette circonstance. A San-Salvador, on leur donne
plus fréquemment la forme d’un citron ou d’une orange , et les fruits artificiels dont use la bonne compagnie renferment presque toujours une eau parfumée.
A Rio de Janeiro, et dans toutes les autres capitales de provinces, une cérémonie imposante succède à ces jours de folie; mais ce sont surtout les Iran ciscains qui se distinguent dans cette occasion. Le jour des Cendres étant arrivé, les moines appartenant à cet ordre prennent, pour ainsi dire, possession de la ville, et leur procession a cela de remarquable, qu’ils y exposent en grande pompe les effigies de tous les hommes distingués qu’a produits leur ordre. Il n’est pas rare que cette procession immense occupe' dans la rua Direita une étendue de près d’un mille. Des plates-formes solides, supportées par de fortes gaules, sont disposées pour cette cérémonie : ce sont comme autant de litières sur lesquelles s’élèvent des images de grandeur naturelle, habillées dans la rigueur du costume, et dont plusieurs forment des groupes destinés à représenter les actions de ces saints personnages. Quelques-uns de ces groupes se composent de plusieurs figures, et la plate-forme qui leur sert de support est si pesante , qu’elle exige les forces réunies de dix à douze hommes. On compte quelquefois jusqu’à trente groupes , et les porteurs sont habillés de noir.
Devant chaque groupe, on voit marcher un certain nombre d’enfants conduits par des moines, et revêtus du costume le plus singulier : ils sont destinés à représenter des anges. Us portent un tout petit jupon supporté horizontalement par des cercles, comme les paniers dont on faisait jadis usage à la cour ; leurs ailes consistent en gazes de différentes couleurs, disposées sur des cercles légers de bambou; leurs cheveux sont irisés , poudrés et pommadés avec une réelle profusion; leurs joues sont fardées, et ils tiennent à la main une verge d’argent, surmontée d’une banderole destinée à faire connaître le saint dont ils furent l’ange gardien sur la terre. Le cortège est
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terminé par un groupe d’hommes vigoureux , supportant un dais fort orné sous lequel marche le supérieur de l’ordre, qui se trouve environné de nombreuses lanternes allumées , qu’on porte au bout de longues perches.
Une musique militaire termine la marche.
Les familles les plus opulentes tenaient jadis à honneur de contribuer à la magnificence de la cérémonie.
Nous avons été témoins de cette étrange procession, et il nous a été impossible de ne pas éprouver quelque surprise à la vue du costume bizarre des anges; nous avons été étonné aussi de la prodigieuse quantité de pierres précieuses qui servent à leur ornement. On évalue à des sommes excessives la parure de chacun de ces enfants (*).
Le vendredi saint. Le vendredi saint, à Rio de Janeiro et dans les autres capitales des provinces, est marqué par une cérémonie imposante,, dont nous ne nous faisons guère idée en France, et qui rappelle avec plus de gravité cependant nos anciens mystères, et ces autos sacramentaes qui furent en usage en Portugal et en Espagne dès la fin du quinzième siècle.
Voici à peu près comme se passe cette solennité.
C’est peut-être la seule époque où un profond silence règne dans la ville; on n’entend m le bruit des cloches, ni l’explosion des boîtes, ni ces nombreuses décharges d’artillerie qui d’ordinaire font retentir la baie; seulement, si un vaisseau de guerre est à l’ancre, un coup de canon, répété de minute en minute, rappelle le deuil de cette solennité imposante.
Il est sept heures ; entrez dans quelque église, dans celle dos Terceiros, par exemple, qui est située près du
(*) Rien n’est plus ordinaire, du reste, que ce luxe des pierres précieuses à Rio de Janeiro. On a calculé que lorsque les dames qui composent la famille Carneiro Lcâo étaient réunies, elles portaient entre elles environ pour six millions de diamants. Le voyageur Henderson fait monter le trésor royal à des sommes presque fabuleuses.
palais; le peuple se presse, l’obscurité est presque complète, on n’aperçoit plus le chœur, une large draperie le voile. Tout à coup le prêtre monte en chaire, et, après quelques instants de recueillement, il commence son sermon sur la passion. On a déjà dit que le peuple brésilien était un peuple d’orateurs, et on peut justement lui appliquer ces belles paroles d’un de nos plus grands écrivains, qui a dit que l’éloquence n’est pas seulement dans celui qui parle, qu’elle est aussi dans celui qui écoute. Quelles que soient les dispositions avec lesquelles on est entré dans le temple, il est impossible de ne pas se sentir ému à chacune de ces paroles qui rappellent un sacrifice et qui convient au repentir ; mais uand , après avoir énuméré les doul eu rs u Christ et ses ignominies , le prêtre s’écrie tout à coup J 'oilà votre Sauveur que vous avez tué, que la grande draperie tombe, et que Jésus paraît couché sur son tombeau , environné de ses disciples, et gardé par le soldat romain, il est impossible de ne pas se sentir ému du frémissement religieux qui parcourt l’assemblée, et l’on comprend seulement alors ce que devaient être ces grands drames religieux du moyen âge, qui s’adressaient à des peuples croyants, et qui consacraient en quelque façon la journée où on les écoutait (*).”
Une grande procession succède ordinairement à cette cérémonie religieuse, et parcourt les rues de Rio.
(*) Dillon, dans son Voyage aux Indes, rappelle cette cérémonie telle qu’elle se passait jadis à Goa , et un voyageur moderne , Kinsey, décrit ce drame sacré comme on le représente encore dans quelques vilies du Portugal. C’est peut-être au Brésil où la tradition a été le mieux conservée; elle parait déjà altérée à Rio de Janeiro. A San-Salvador et à Pernambuco, ce drame sacré était représenté, il y a une quinzaine d’années, dans tous ses détails; le Christ était descendu de la croix devant le peuple, et .à mesure que la voix du prêtre rappelait les différents actes de la passion, ils étaient exécutés au pied de l’autel. C’est une scène semblable, dont il a été témoin, que l’au
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Deux énormes candélabres servant de supports à des cierges d’une dimension analogue, et plus gros que nos cierges pascals, ouvrent la marche; vient ensuite un homme portant une croix noire sur laquelle flotte une draperie blanche avec l’initiale du nom de Marie; immédiatement après, se déploie cette longue file d’individus, portant des cierges, qu’on voit à toutes les processions ; puis, les enfants habillés en anges, avec leur chevelure poudrée à frimas, leurs paniers de soie et leurs ailes de gaze; le saint tombeau lui-même marche ensuite , mais il est précédé par les pénitents noirs et par plusieurs pénitents blancs, enveloppés dans leurs luubres manteaux; les apôtres, les solats , le centurion et un groupe d’anges , ferment la marche, qui se termine quelquefois par la vierge Marie. Un voyageur anglais faisait remarquer dernièrement avec justesse que, par un anachronisme assez bizarre, on ne lui donnait pas, dans cette occasion, un âge plus avancé qu’à la procession de la Nativité, quoiqu’un espace de trentedeux ans se fût écoulé. Ordinairement un régiment suit cette procession solennelle l’arme baissée , la musique joue des marches funèbres. Il arrive quelquefois , que plus de huit cents personnes , portant des torches allumées, assistent à cette immense procession , qui met environ deux heures à défiler dans la rue.
La semaine sainte est terminée par ce qu’on appelle o sabbado de alléluia , qu’on appelle aussi le jour de Judas, parce que l’effigie du traître est traînée ignominieusement par les rues, et qu’elle devient le but de la vengeance populaire. Cette cérémonie avait lieu jadis dans plusieurs villes de l’Europe; mais elle se passe à Rio de Janeiro avec quelques circonstances originales que nous allons essayer de faire connaître.
Vers les dix heures, si vous commencez à parcourir les rues, vous les
leur de cette notice a essayé de peindre dans l’épilogue d’un de ses ouvrages , intitulé : Luit de Sousa.
voyez remplies de figures fantastiques ; les unes sont accrochées à des arbres , les autres sont suspendues à des gaules. En général, ces mannequins, qui sont de grandeur naturelle, indiquent beaucoup d’adresse et d’imagination dans la manière dont ils sont disposés; les uns sont solitaires , les autres forment des groupes; des devises en vers indiquent les personnages qu’ils sont destinés à représenter. Les deux figures principales sont celles du diable et de Judas; elles sont environnées d’une variété infinie de dragons et de serpents remplis de feux d’artifice , disposés de manière à ce qu’ils puissent faire spontanément leur bruyante explosion.
Outre la figure de Judas, que l’on varie dans chaque rue d’une manière fort différente, et qui est toujours environnée des agents infernaux dont nous venons de faire mention, on en remarque une foule d’autres qui n’ont aucun rapport avec son châtiment, et qui ne se rapportent même en aucune manière à sa personne. C’est là où brille le génie artiste de ce peuple ingénieux ; et cette foule de personnages fantastiques, qui servent un moment la vengeance populaire, sont là comme autant d’emblèmes satiriques que l’on peut aisément expliquer. Tantôt l’allusion est générale, et elle s’adresse à une classe entière; tantôt elle devient personnelle , et c’est souvent un avertissement politique que l’on donne à de grands personnages; plus souvent, c’est une remarque joyeuse, et qui ne signale qu’un ridicule. Un voyageur, ui fut témoin , il y a quelques années , e ces espèces de saturnales , M. Walsh , raconte qu’il vit tour à tour la grotesque satire s’adresser à un magistrat dont la probité était plus que suspecte , et à un couple anglais fort grave, dont on savait que les paroles avaient censuré amèrement ce qu’il regardait comme une pure idolâtrie papiste. En donnant le détail de cette exhibition bizarre, il ajoute qu’il était impossible de ne pas reconnaître les personnages, et de ne pas rire de leurs portraits. Par cela même qu’elle est remplie d'une
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gaieté folle et d’allusions toutes locales , la poésie qui accompagne ces groupes bizarres est souvent intraduisible.
C’est ordinairement dans la rua Direita que l’on jouit le plus à son aise de ce spectacle. Dans la circonstance que nous rappelons , cette rue est transformée subitement en une large avenue plantée de palmiers, qui font le plus bel effet. Du tronc d’un arbre à un autre partent des cordes garnies de fleurs , qui forment autant de guirlandes au delà desquelles se tiennent les spectateurs. De quelques balcons situés vis-à-vis l’un de l’autre partent encore des cordes garnies de fleurs, qui se croisent au milieu de la rue, et auxquelles se trouvent suspendus certains vases peints, de diverses grandeurs et de formes différentes , qui doivent bientôt jouer leur rôle. Entre ces vases, dit M. Walsh, qui fut témoin de ce divertissement national il y a quatre ou cinq ans , on remarquait une variété infinie de figures habillées on ne peut mieux , parfaitement dans leur caractère, et portant avec elles leur devise. Le tout apparaissait comme une promenade sillonnée de mascarades muettes , qui n’en étaient pas moins amusantes. Parmi ces personnages , le plus haut perché , et le plus facile à reconnaître , était, comme on le pense bien , Judas. Il se trouvait pendu à une des branches d’un arbre fortélevé, et habillé d’une robe blanche. Au-dessus, et comme perdu dans le feuillage, on distinguait Satan prêt à fondre sur lui.
Le service du jour commence dans les églises; et, quand on en est arrivé à l’instant où Xalleluia est entonné pour la première fois , une décharge de boîtes se fait entendre dans les rues. C’est le signal que les jeux peuvent commencer partout où ils ont été disposés ; les cloches entrent en branle , et les explosions se succèdent.
D’abord , Satan descend rapidement du sommet de son arbre; il saisit le corps suspendu de Judas , et , en un moment, ils sont tous deux embrasés.
On voit jouer, de proche en proche, les feux d’artifice qui les environnent;
enfin, le corps de Judas s’ouvre en brûlant , et tout ce qu’il contenait devient la proie du peuple , qui s’en empare comme d’une sorte de trophée ; les figures des autres personnages disparaissent au milieu des nuages de fumée. Plus tard , elles prennent feu à leur tour ; et , d’accord avec les caractères qu’elles représentent , on les voit accomplir diverses évolutions sur elles-mêmes , jusqu’à ce qu’elles soient entièrement consumées.
En ce moment seulement, un espace dans le milieu de la rue devient libre ; on voit accourir plusieurs chevaliers sur leurs destriers, suivis de leurs écuyers ; ils s’avancent armés de lances. Après avoir exécuté diverses évolutions , ils s’en vont prendre position aux barrières qu’on a disposées à chaque extrémité de la rue. A un signal donné , la barrière tombe , et un des chevaliers s’élance jusqu’à un des vases qu’il frappe de son épée. Les tessons volent en éclats , et l’on voit tomber un cochon de lait, qui s’efforce de fuir hors de la foule , et qui devient la proie de celui qui peut le saisir. Le second chevalier s’élance contre un autre vase , et c’est un singe qui en sort : la foule fait ses efforts pour s’emparer de lui; mais il est agile, et c’est en grimpant le long d’une corde qu’il parvient à la fenêtre qui lui donne asile.
Les vases sont brisés ainsi l’un après l’autre; et l’on en voit, tour à tour, sortir un grand lézard, un chat, et plusieurs autres animaux ; « il ne restait plus qu’un seul de ces vases , dit M.
Walsh, tous les yeux étaient tournés vers lui, et personne, parmi les chevaliers, ne semblait disposé à s’élancer contre un tel but. A la fin, l’un d’eux, plus hardi que les autres, sans doute, lui porta un coup, et parvint, heureusement pour lui, à s’échapper ; le pot ne fut pas plutôt brisé, qu’il en sortit des myriades de moribundos , ou de gros frelons , qui s’abattirent sur nous comme un nuage, piquant de côté et d’autre de la maniéré la plus douloureuse : la rue entière offrit , en un instant , des milliers de mouchoirs blancs qui s’agitaient , chacun cherchant à dé-
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fendre son visage d’une douzaine au moins de ces assaillants. »
«Durant toute la mascarade, la police fut sur pied , et l’intendant chargé de ce service se portait de côté et d’autre en grand uniforme. Mais son intervention ne fut nulle part nécessaire. On était fort gai , et tout se passa dans l’ordre... A une heure, tout était fini , et le peuple , comme cela arrive toujours, commença son œuvre de destruction sur ce qui* restait. Les arbres furent renversés , les restes des mannequins portés en trophée, et les rues, d’un bout à l’autre, furent jonchées de fragments des nombreux objets qui avaient servi à la fête. » Ce spectacle, dont la richesse s’accroît , dit-on , chaque année, est en faveur singulière auprès des Brésiliens , qui ont peu de divertissements publics. Ils consacrent à celui-là des sommes vraiment exorbitantes , s’il est vrai , comme l’attestent les calculs d’un voyageur, qu’une seule rue, mais la plus considérable, dépense quelquefois près de vingt-cinq mille francs pour un jeu de quelques heures.
Afin de compléter ce que nous avions à dire sur les cérémonies religieuses et sur les fêtes populaires des Brésiliens, il ne nous reste plus guère qu’à parler des solennités de Pâques. Le lundi de cette grande fête est signalé par les décharges des nombreuses fusées qui éclatent dans les airs, et par le bruit du canon des forteresses; immédiatement après , le saint ciboire est exposé dans différentes portions de la ville. Dans la matinée, on élève des espèces de mais, consistant en une longue gaule peinte, que l’on a ornée de couronnes et de rubans ; au sommet, est une large flamme rouge, qui flotte au gré du vent , et dans le centre de laquelle a été peint quelque emblème religieux , tel que le Saint-Esprit descendant du ciel.
A partir de ce jour jusqu’à celui de la Pentecôte, une singulière coutume s’est conservée. Un jeune garçon , fils de quelque boutiquier , est élu empereur du Saint-Esprit ; il se forme une cour que l’on dispose le plus splendi-
dement possible , et la maison du père devient le rendez-vous général des gens qui viennent payer leurs hommages à ce jeune roi , dont le pouvoir est tout spirituel. C’est une haute distinction ; mais elle entraîne dans certaines dépenses les parents qui , durant ce temps, sont obligés de tenir table ouverte. Pendant son règne , le roi du Saint-Esprit exerce une espèce d’autorité papale ; il dirige , dit - on , le service de l’église, et le clergé vient prendre ses ordres.