‹ Brésil, Colombie et GuyanesChapitre 25 sur 39 · CONNUE ÉGALEMENT SOUS LE NOM DE · texte numérisé non relu

CONNUE ÉGALEMENT SOUS LE NOM DE

San-Pbdro. Cette province, qui renferme la plus grande portion du terrain situé au sud de l’ancienne capitainerie de Santo-Amaro, ou n’eut point de donataires quand Jean III divisa la côte, ou ne fut point colonisée par ceux auxquels on l’avait accordée. Il arriva pour ce territoire ce qui eut lieu pour les terres immenses de Saint- Gabriel, adjacentes au fleuve de la Plata; elles avaient été concédées par Pierre II au vicomte d’Asseca et à son frère Jean Correa : ils les laissèrent incultes.

Le nom de capitainerie du Roi , sous lequel on désigne quelquefois cette province, vient probablement de ce que, dès l’origine, elle fut annexée à la couronne.

Vers le commencement du dix-septième siècle, ou peut-être vers la fin du seizième, quelques habitants de la capitainerie de Saint-Vincent transportèrent leurs établissements dans le voisinage du lac dos Patos. Leurs descendants s’étendirent au sud et au couchant, à mesure que les indigènes leur abandonnaient le terrain.

Les capitaineries des frères Souza ne pouvant pas s’étendre au delà des limites prescrites , ces colons furent toujours considérés comme faisant partie de leur population. Aussi, les vit-on prendre tantôt le titre de Paulistes, tantôt celui de Vicentistes, jusqu’à ce que le pays se trouvant érigé en province, ils adoptassent la dénomination assez bizarre de Continentistas .

C’est la province la plus méridionale du Brésil et l’une des plus importantes ; elle gît entre les 28e et les 35e degrés de latitude australe; elle confine au nord avec les provinces de Sainte-Catherine et de Saint-Paul; elle est séparée de la première par le Rio-Manbituba, et de îa seconde par le Pellotas, Au couchant , elle se trouve bornée par l’Uruguay et la province de ce nom ; au sud , elle est séparée des possessions de Buénos- Ayres par le golfe de la Plata; enfin, l’Océan la baigne au couchant. Elle a près de cent trente lieues brésiliennes du nord-est au sud-est, et cent lieues environ de largeur. Des ouvrages mo-

dernes lui donnent quinze mille lieues de superficie.

Le climat est tempéré, l’air pur et salubre; l’hiver commence en mai et se termine en octobre : le vent, dans cette saison, règne du sud-ouest à l’ouest; il est froid. Quand le soleil atteint le tropique du Capricorne, le jour le plus grand est d’un peu moins de quatorze heures et demie; dans la partie la plus méridionale, la gelée se fait senti» de juillet jusqu’en septembre. Ce pays est bas et plat dans presque toute son étendue; une foule de torrents l’arrosent, et l’on y remarque plusieurs lacs.

Comme nous le ferons voir, aucune province du Brésil ne présente des pâturages aussi nombreux et aussi abondants que ceux de la portion méridiodale. Partout ailleurs, le terrain est propre à la culture d’une foule de productions; on y fait venir avec avantage le froment, l’orge, le seigle, le maïs, le riz , et on y cultive également un peu de coton , de manioc et quelques cannes à sucre; le chanvre et le lin y prennent un grand accroissement ; les arbres fruitiers de l’Europe méridionale y prospèrent beaucoup mieux que ceux qui appartiennent au climat des tropiques :

le pêcher est jusqu’à présent celui qui y a le mieux réussi; le raisin y vient en abondance et y mûrit parfaitement.

Riais , si le vin qu’on en obtient a été longtemps dédaigné , les efforts réitérés qui ont été faits, depuis quelques années, par les colons allemands doivent faire présumer, dès à présent, quels seront les résultats auxquels on pourra prétendre. Dès 1814, une médaille d’encouragement était accordée à un Brésilien qui était parvenu à obtenir de ses vignes un vin supérieur à celui que l’on avait pu recueillir jusqu’alors, et même à en obtenir d’excellentes eaux-de-vie.

Par sa position, par la bonté de son climat, par la variété de ses productions, on voit donc que la province de Rio-Grande du Sud est essentiellement utile au reste de l’empire, et qu’elle pourrait se passer aisément des autres districts; elle ne compte guère cependant qu’une population de cent soixante mille âmes , dont les nouvelles colonies

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étrangères forment à peu près un dixième. Sous ce rapport, il n’y a guère eu d’amélioration depuis deux siècles ; l’impulsion récente , donnée par les Allemands, peut changer rapidement la face du pays.

Malgré l’intérêt" bien réel qu’elle offre à l’explorateur, cette province a été peu visitée par les voyageurs ; et , sans l’apparition toute récente d’un ouvrage français spirituellement écrit, nous aurions été contraints, nous l’avouons, de nous en tenir aux détails, purement scientifiques, que renferment quelques ouvrages espagnols et portugais. En y joignant donc les excellentes observations publiées par M. Feliciano-Fernandes Pinheiro, grâce au voyage de M. Arsène Isabelle , nous espérons donner une idée moins incomplète de ce beau pays.

Dans ces contrées si peu peuplées encore , et où la vie des habitants des campagnes offre si peu d’incidents , la description de la capitale est la chose vraiment importante. C’est le plus ou moins d’activité dans ses relations commerciales, qui atteste le mouvement imprimé à la province : or, l’état actuel de Porto-Alegre est une preuve évidente du degré de prospérité auquel doit atteindre Rio-Grande.

Porto-Alegre ou Portalegre.

Porto-Alegre n’a point toujours été la capitale de la province ; il n’y a guère u’une quarantaine d’années qu’on lui a onné ce titre, qui appartenait précédemment à Villa de Rio -Grande. C’est une jolie ville bâtie en amphithéâtre sur un isthme montueux , au bord oriental du lac de Viamào, presque en face de la btarre du rio Gayba. L’histoire de sa fondation n’est ni bien importante, ni fort remplie d’incidents. Néanmoins elle présente un fait assez curieux : l’origine de cette ville, qui a reçu un si prompt accroissement, est dû à un campement insignifiant de eolons sortis des îles Açores. Cette espèce de village devait bientôt recevoir un renfort considérable de population. En 1763, Villa do Rio-Grande ayant été envahie par les Espagnols , une partie de ses habitants , qui s’étaient d’abord

dispersés, se réunirent, et ils suivirent le gouverneur Ignacio Eloy de Madureiro, qui se dirigea vers un certain villagede Viamâo (Viamon), que l’on appelait généralement la Grande-Chapelle.

Ce fut là que commencèrentà résider les gouverneurs, les autorités municipales, et enfin les employés de l’administration. Les choses demeurèrent ainsi jusqu’à ce que le vice -roi du Rrésil, le marquis de Lavradio, eût été instruit par le gouverneur Jozé Marcellino de Figueredo, qu’il existait dans le voisinage un district plus favorable pourdevenir le chef-lieu de la province : c’était l’endroit que l’on appelait déjà Porto-Alegre (le port riant). On y transporta le siège du gouvernement le 24 juillet 1773. Cette ville, qui ne date , on le voit , que de quelques années , ne dément en rien le nom qui fut imposé , dès l’origine , au misérable hameau à la place duquel elle fut construite. Pour avoir une idée exacte du paysage qui l’environne et de l’aspect qu’elle présente, il suffira de lire la description animée que nous offre un voyageur.

« Nous voici transportés dans la petite capitale d’une grande province du Brésil , à deux mille lieues environ du foyer ardent de la civilisation. Les lumières ne nous y atteignent que par réflexion ; des satellites officieux se chargent du soin de les répandre aussi également que les intelligences le permettent. Voyez quel ciel et quels sites ! C’est un ciel d’Italie, ce sont des sites et une végétation de Provence.

Cinq rivières , apportant le tribut de leurs eaux fécondes , et se réunissant là pour former le Rio-Grande do Sul , résentent, en face de la ville, un vaste assin parsejnéd’îles nombreuses trèsboisées , peuplées d’habitations champêtres. Eu arrière de la ville ou de la colline, à distance d’une lieue, un chaînon de mornes élevés de deux cents mètres (plus ou moins) décrit un demi-cercle, et se dirige au sud, en bordant inégalement le fleuve l’espace de huit à neuf lieues. Entre ce ciiaînon de mornes et la ville s’étend une plaine basse , unie , de trois à quatre lieues

BRÉSIL

«je circuit , se trouvant enclavée par les montagnes du sud , par des coteaux à l’est et au nord , et par le Rio-Grande à l’ouest, lequel, fier du volume de ses eaux , prend son cours majestueusement vers le sud , à travers des roches de conglomérats , et va former , dans sa course, le Lagoa dos Patos....

« A vrai dire , la position de Porto- Aîegre est au milieu de deux grandes haies séparées par la colline sur laquelle la ville est assise: l’une, au nord , formant la rade et le port ; l’autre , au sud , abandonnée en partie par les eaux, et formant déjà comme une ville basse , embellie par des jardins , des prairies , des usines, etc. Il serait , comme on voit, très -facile de former une île de Porto- Alegre , en coupant la colline à l’est, et ouvrant un canal de jonction avec un ruisseau serpentant dans la plaine.

« Voulez-vous jouir maintenant d’un spectacle comme on en donne peu même au grand Opéra ? Rendez - vous sur le point le plus élevé de la colline, sur la place principale , vous aurez audessus de vous, au nord (qui , comme vous le savez , est le midi de l’hémisphère austral), la ville se déroulant en talus ; la rade couverte de navires ; les îles et le cours sinueux des cinq rivières s’étendant exactement comme une main ouverte, dont les doigts seraient écartés ; puis, les maisons de plaisance bordant en demi-cercle le rivage ombragé de la baie; les vallons boisés se prolongeant parallèlement aux collines du nord-est; la yargem , ou plaine en arrière de la ville, avec ses jardins , ses plantations d’orangers , de bananiers , de palmiers , de cactus , tous entourés de haies épaisses de mimosas jaunes, rouges, violets ou blancs, presque toujours couverts de fleurs ; et encore au delà de cette plaine du sud, reposant si agréablement la vue , de jolies maisons de campagne, quintas , chacaras ou f amendas , bien bâties , pittoresquement placées sur la pente des mornes.

« Supposez que vous avez choisi, pour jouir de ce tableau délicieux , une de ces belles journées si communes sous

11 Livraison. (Brésil.)

cette superbe zone, un temps calme, l’heure où le zéphyr fait la siesta , ce moment qui transmet au bassin et au fleuve même l’apparence d’un immense miroir, ce sera pour vous un panorama des plus pittoresques et des plus animés. Tout ce que vous avez vu se double en se réfléchissant : les îles et leurs bestiaux, les maisons et leurs plantations de la zone torride , les navires à la voile, et une foule d’élégantes gondoles bariolées de couleurs vives , sillonnant les cinq confluents.

Enfin , en reportant vos regards à l’horizon vers le nord , vous voyez (si vous n’êtes pas myope) , à distance de quinze lieues, la chaîne de montagnes de la Serra-Grande , qu’une atmosphère vaporeuse voile en partie

« Sachez qu’on ne jouit pas seulement d’une vue agréable à Porto- Alegre, on y jouit encore d’une bonne santé ; jamais climat ne fut plus convenable à des Européens ; ce ne sont pas les chaleurs suffocantes da praia de Rio -Janeiro, les polvaderas et les nuits froides de Buénos - Ayres ; c’est un air tempéré, embaumé, pur et salubre ; aussi les médecins n’y fontils pas fortune: les pharmaciens même y sont réduits à se faire parfumeurs (*), »

Il y a une quinzaine d’années, M. Fernandes Pinheiro évaluait la population de Porto-Alegre à six mille habitants, répartis sur onze cent quatre-vingt-dixneuf feux. En comparant la savante statistique donnée par cet écrivain à la relation que nous venons de citer , on voit que dans ce court espace de temps le chiffre a exactement doublé; on donne aujourd’hui douze mille âmes à la capitale de Rio-Grande ; et telh»

est l’activité mise dans les construc tions, qu’il y a trois ans , dit-on , on y bâtissait une maison par jour.

Ces maisons, construites avec soin en briques ou en pierres de taille, n’ont en général qu’un étage; mais elles offrent l’aspect le plus agréable , et un

(*) Arsène Isabelle, Voyage à Buenos- Ayres et à Porto-Alegre par la Banda oriental , etr. Havre, tS35, p. 477.

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long balcon de fer, souvent doré , règne le long de la façade. Il y a une soixantaine d’années," l’emplacement occupé par la ville n’offrait guère que des forêts marécageuses, et déjà l’on pense a bâtir dans la plaine une cité basse , où s’élèverait un muséum , un jardin botanique. Dès ce moment un théâtre est en construction ; et , bien que jusqu’à présent l’éducation ait été négligée, une institution, fondée récemment par un Belge et par un Portugais, MM. Giélis et Gomez , promet de donner une impulsion réelle aux études, qui avaient un besoin urgent de ce secours. Quoique le mouvement intellectuel soit réellement arriéré dans cette portion du Brésil , on aurait tort d’en conclure que la presse n* exerce pas à Porto-Alegre son influence. Il y a quatre ou cinq journaux qui ne s’occupent que des débats politiques ; là , comme dans le reste de l’empire , les plus grandes questions gouvernementales sont posées , et elles sont discutées avec passion.

Colonie allemande. Quel que soit l’avenir politique de cette province , que l’on nous représente comme renfermant intérieurement un parti considérable pour la forme fédérative et qui confirme cette opinion par son attitude hostile , elle possède un élément de prospérité qui n’existe pas pour les autres capitaineries. Grâce surtout au climat et à la disposition du sol, la colonie allemande qui est venue s’établir dans ces parages , réussit non-seulement au delà de toutes les prévisions, mais elle est devenue un grand établissement modèle, où les colons brésiliens viennent prendre , en dépit d’eux-mêmes , des leçons d’agriculture et d’industrie. A sept lieues environ de Porto-Alegre, en suivant la route par terre ; à vingt lieues en s’embarquant sur l’un des cinq fleuves qui prennent naissance devant la ville, on trouve l’Arrayal de San-Leopoldo , que l’on désigne aussi sous le nom de la féitoria ou de la factorerie. Ce village si important , situé dans une plaine basse au bord de Rio dos Sinos , est environné de montagnes et de vastes

forêts ; il se compose d’un millier d’étrangers, presque tous Allemands; et l’on remarque déjà parmi eux les résultats d’une haute pensée commerciale et d’une forte résolution. Des routes admirables ont été pratiquées, malgré les difficultés immenses que leur présentaient les localités ; et quoiqu’il n’y ait que cinq ou six ans u’il ait été fondé, l’Arrayal offre éjà l’aspect d’une petite ville remplie de vie et d’activité; elle se compose d’environ cent cinquante maisons bâties en charpente et en briques r et presque toutes habitées par des artisans, au milieu desquels on remarque plusieurs commerçants français, qui ont tout lieu de s’applaudir d’être venus s’établir en ce lieu.

Le territoire concédé à la colonie allemande proprement dite, n’excède pas quinze lieues carrées; mais, comme le fait observer le spirituel écrivain qui parcourait naguère ces parages, elle peut s’étendre beaucoup vers le nord , au delà de la Serra , parce qu’il ne lui a été tracé d’autres limites de ce côté que celles mêmes de la province.

Par une combinaison fort heureuse pour la province de Rio-Grande, tandis qu’un grand nombre de colons allemands sont agriculteurs, et s’occupent de défricher les terres ou de perfectionner l’éducation des bestiaux, d’autres industriels, qui avaient à leur disposition quelques capitaux , se sont décidés à former des établissements d’une utilité directe , tels que des tanneries, des distilleries, des scieries propres à exploiter les bois admirables du voisinage , des briqueteries et des poteries cju’on pourra opposer avec avantage a celles que l’on connaissait avant eux. Aces travaux de fabrique, auxquels ils étaient déjà habitués en Europe , ils n’ont pas craint de joindre l’exploitation des denrées purement coloniales ; si bien que le marché ouvert pour eux à Porto-Alegre offre sans cesse de nouveaux produits.

Il se passe en ce moment, à San- Leopoldo, des transactions assez bizarres ; des terrains , qui naguère étaient probablement dédaignés par les

Brésiliens , et qui se trouvent enclavés dans la colonie allemande , sont payés un prix élevé à leurs nouveaux propriétaires. Ils n’ignorent point que ce n’est pas le territoire qui manque ; et, avec ces nouveaux fonds , ils espèrent élever encore des établissements plus considérables.

On l’a déjà fait remarquer, si on peut attendre pour le pays un résultat essentiel de l’établissement que nous venons de signaler, il faut le voir surtout dans l’émulation qui doit naître infailliblement chez les Brésiliens, à la vue de tant de difficultés vaincues par des hommes industrieux. On aime à croire même que l’orgueil national s’y trouvera intéressé, et que l’on doit compter beaucoup sur un tel sentiment.

« Déjà , dit un voyageur que nous nous sommes plu à citer, une société d’actionnaires s’est formée pour la construction d’un pont sur le Rio dos Sinos. Déjà il était question de bâtir des édifices publics , d’ouvrir de nouvelles routes , de construire un bateau à vapeur , d’entreprendre enfin des travaux capables de fomenter l’industrie , de favoriser le commerce, véritable source de richesses et de civilisation.» Sans doute, à une époque où il y a surabondance de population dans la plupart des États de l’Europe , et où une grande lassitude morale pèse sur tousles rangs de la société , on ne saurait trop se féliciter de ce que de semblables établissements s’organisent pour ainsi dire d’eux-mêmes ; ils préparent les voies aux grandes émigrations qui pourront s’opérer, par la suite, dans l’Amérique méridionale.

Éducation des bestiaux. Malgré la diversité des produits agricoles que peut fournir le sol de Rio- Grande, c’est surtout de la multiplication des bestiaux que ce pays doit toujours tirer sa richesse principale. On n’est pas d’accord sur l’origine des immenses troupeaux que renferment aujourd’hui ses pâturages :

les uns veulent qu’ils soient dus à l’activité des jésuites; les autres, et c’est l’opinion du docteur Funes , supposent que ce furent les deux frères

Goes qui introduisirent huit vaches et un taureau des possessions espagnoles dans celles des Portugais. Si l’on s’en rapporte à cette autorité, tel fut le prix que l’on attacha primitivement à ces animaux, qu’un nomme dont le nom nous est parvenu , Gaete , qui les avait conduits à travers les chemins les plus difficiles, se trouva suffisamment récompensé par le don d’une vache (*). Bien que M. Fernandes Pinheiro rappelle cette circonstance importante, peut-être est-ce à tort que nous avons affirmé un fait au moins douteux, savoir, que les premiers troupeaux de Rio - Grande seraient venus de San-Vicente, où avaient dû multiplier les animaux introduits par les frères Goes. Le savant historien est nécessairement dans le doute à cet égard , comme tous ceux qui traiteront une question semblable ; et l’on peut croire que les premiers bestiaux de la capitainerie descendent des animaux abandonnés, en 1539, par les Espagnols, sur les rives du Rio de la Plata, tout aussi bien qu’on adopterait l’opinion contraire. Ce qui est plus positif, c’est que ce fut vers l’année 1721 , et surtout en 1735, que les habitants de Rio-Grande commencèrent à former des estancias , ou, si on l’aime mieux , des espèces de fermes propres à l’éducation des bestiaux.

Elles s’étaient multipliées d’une manière remarquable, et leur prospérité allait croissant , lorsque l’invasion du Rio-Grande par les Espagnols (1763) leur porta un coup terrible , dont cependant elles se remirent peu à peu.

Durant les dernières guerres entreprises par l’empereur don Pedro contre les républiques unies de la Plata, la quantité de bestiaux que l’on enleva à la banda oriental, pour en peupler les pâturages du Rio-Grande, fut réellement prodigieuse, et fit la fortune de ce pays, en même temps que la prospérité de l’autre en reçut un coup dont elle aura peine à se releve. .

On se tromperait beaucoup si l’on

(*) Gregorio Funes, Ensaio de la historia civil del Paraguay, liuenos-Ayres, etc.

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supposait que les pâturages de cette

ftrovince sont également favorables à ^éducation des bestiaux. Les plaines les plus voisines de la mer, où les végétaux reçoivent l’influence des princi pes salins que leur apportent les vents, sont merveilleusement propres à entretenir la vie et la bonne disposition des bestiaux. Leur chair en reçoit même une saveur particulière (*). En remontant la Serra, les pâturages voisins de la mer sont encore excellents; mais ceux que l’on connaît sous le nom de vacaria, et qui regardent le côté opposé , le Sertâo , malgré les ruisseaux limpides dont ils sont arrosés, sont bien loin dejouir des mêmes avantages.

Les animaux y sont presque tous attaqués d’une maladie que l’on désigne sous le nom de toca.r , et qui semble procéder du manque de sel. Ce qu’il y a de certain , c’est que peu à peu leur digestion se trouble, et, qu’ils commencent à maigrir jusqu’à ce qu’enfin ils meurent. Ces pauvres animaux se montrent tellement avides de substances salées, que tout aussitôt qu’un voyageur met pied à terre dans la plaine , ils viennent lécher la sueur de son cheval. Les propriétaires les plus à leur aise n’hésitent pas à faire, de temps à autre, la dépense d’un peu de sel qu’ils donnent à leurs animaux, et qu’ils disposent dans la campagne en monticules recouverts de terre (**).

Ceci remplace jusqu’à un certain point cette terre saline que i’on désigne autre part sous le nom de barrero, ou même ces terres salpêtrées que l’on rencontre dans le Sertâo de Minas et dans le centre du Piauhy (***).

(*) Voyez Jozé Feliciano Fernandes Pinheiro , Annaes da provincia de San-Pedro , r. IL

(*"*) M. Arsène Isabelle dit avec raison qu’il serait facile de remédier dans ces parages au manque de sel , avec des moyens suffisants pour en faire venir, soit par la voie de l’Uruguay et de l’Ybicuy, soit par celle de Porto- Alegre et du Jacuy. Alors on pourrait former des établissements fort avantageux dans les montagnes, surtout, ajoute le voyageur, pour l’éducation des mulets.

(***) On appelle barrero une terre saline

Plusieurs estanceiros > pour renouveler les pâturages, les incendient; et l’herbe plus tendre qui renaît ensuite passe pour purger les animaux et pour les engraisser. Quelques personnes condamnent ce procédé. Ce qu’il y a de certain, c’est que les cendres fertilisent la terre, qu’elles détruisent les plantes parasites , et qu’on a au moins l’avantage de détruire par la flamme les reptiles et les insectes.

Connue dans les pampas de Buenos- Ayres , les chevaux sauvages se sont multipliés au milieu des pâturages de Rio-Grande. Les économistes brésiliens appellent l’attention du gouvernement sur la nécessite de perfectionner les races qui errent dans ces campagnes; ils voudraient que l’on prît exemple, sous ce rapport, de l’Angleterre et de la France ; et ils citent l’opinion de Féiix Azara , qui , en combattant l’opinion de Buffon, a prouvé que les chevaux soumis à la domesticité étaient plus robustes et plus rapides que ceux que l’on rencontre à l’état sauvage , et que i’on désigne , dans ces parages , sous la dénomination de baguas.

Dans la province de Rio-Grande, les individus qui se livrent à l’éducation des bestiaux ne sont pas toujours ceux qui s’occupent de la préparation des viandes sèches. On appelle ceux-ci charqueadores ou s alg adores , et d’ordinaire ils forment leurs établis-

qu’on rencontre en abondance dans les Pampas de Buenos- Ayres , et le long des côtes de la Patagonie , dans les contrées où la rareté du sel ne permet point qu’on en donne aux bestiaux. Le barrero y supplée avec avantage ; on le regarde même comme étant d’un usage indispensable à la propagation des animaux, puisque les bœufs et les chevaux sauvages ont cessé de parcourir certaines plaines qui en étaient dépourvues; on attribue au défaut absolu de terre saline, le manque de bestiaux qui se fait sentir dans diverses parties du Brésil. D’Azara a été le premier à faire remarquer cette propriété de certains terrains, qui s’oppose peutêtre à ce qu’on puisse les utiliser autrement qu’en les consacrant à la propagation d« bêtes à cornes.

geinents sur le bord de quelque rivière qui donne de la facilité aux arrivages. C’est à l’époque où les bestiaux sont dans le meilleur état , depuis novembre jusqu’en avril , que l’on commence les abatages et les salaisons.

Aujourd’hui cette province est à peu près le seul lieu où l’on vienne , de toutes les parties de l’empire, pour s’approvisionner de charque ou carne secca, connue également sous le nom de carne do Sertao ; et cependant ce n’est guère qu’en 1780 qu’a commencé le développement de cette industrie. Aujourd’hui il serait difficile d’établir le nombre exact des établissements où elle se pratique.

Nous ne saurions croire qu’à l’imitation de ce qui a lieu, dit -on, quelquefois à Buenos -Ayres et dans la Banda oriental , on ait jamais compté les moutons pour si peu de chose, qu’on s’en soit servi en guise de combustible; peut-être même faut-il ranger cette assertion parmi les exagérations dont fourmillent certains voyages:

le fait est néanmoins qu’ici, comme dans plusieurs autres localités , les moutons ne semblent être d’aucune valeur pour ceux qui les multiplient.

On proposait , il y a quelques années , de faire venir des troupeaux d’Espagne, et de renouveler ainsi la race ; mais ce projet n’a point été mis à exécution; et telle est l’infériorité des laines, qu’on les donnait au plus vil prix il y a seulement dix ou douze ans (*).

Vers 1822, un industriel voulut établir, grâce aux laines qu’il savait pouvoir se procurer, une manufacture de chapeaux grossiers , dans le voisinage de Porto-Alegre ; mais le pays était encore trop peu préparé au développement d’une industrie quelconque; et cette manufacture, qui aujourd’hui aurait peut-être d’immenses résultats, se vit contrainte de cesser ses travaux presque aussitôt qu’elle les eut commencés.

Les pasteurs auxquels sont confiés

(*) Le prix courant de la laine inférieure, dit M. Pinheiro, est de ?.56o à 3,200 r< is l’arroha.

les immenses troupeaux de R io-Grande, ces peones qui remplacent ici les gauchos de la Pampa, ont avec eux la plus grande analogie ; leurs mœurs paraissent toutefois moins rustiques, leurs habitudes sont moins sauvages , et peut-être aussi remarque-t-011 moins de pauvreté dans leurs habitations.

Si le spectacle que présente une de ces vastes estancias, qui souvent n’ont pas moins de trente lieues d’étendue , ramène involontairement à ces temps primitifs où les troupeaux étaient toute la richesse des hommes , il n’en est pas de même de ces charqueadas t qui attestent les besoins sans cesse renaissants de notre industrie. Il suffit de jeter un coup d’œil sur les immenses cargaisons de cuirs et de cornes qui nous arrivent annuellement du Brésil méridional , pour se faire une idée des scènes effroyables que présentent de semblables établissements.

Pendant plusieurs mois , ce sont de véritables abattoirs en permanence , mais non pas des abattoirs où , comme dans nos grandes villes, tout a été calculé pour la salubrité publique. Dans la plupart des charqueadas , tous les sens sont offensés à la fois. Le pays d’alentour est empesté par les débris d’animaux qu’on abandonne aux chiens sauvages et aux oiseaux de proie ; et on a toujours considéré comme une preuve évidente de la salubrité du climat, le peu de maladies dangereuses que développent de tels foyers d’infection.

Ce nombre infini de cuirs de bœufs qui proviennent des estancias ou des charqueadas , et que l’on désigne dans le commerce sous le nom de cuirs légers; ces immenses cargaisons qui approvisionnent nos tanneries , s’embarquent encore à Rio -Grande, dans l’ancienne capitale; et c’est à ce genre de commerce que cette ville doit toute sa richesse et sa prospérité croissante. Du reste, rien n’est plus triste, rien n’offre un aspect plus désolé que cette villa et ses environs. Un voyageur moderne l’a fort bien caractérisée, en disant qu’on n’y voyait que des sables et que l’on n’y respirait que du sable.

1 a ville de Bio-Grande, désignée éga-

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lementsous le nom de villa de San-Pedro, est à soixante lieues de la nouvelle capitale , et elle a été bâtie à trois lieues du fleuve qui lui donne son nom. Il la divise en deux cités, l’une s’appelant du nom de Jozé, l’autre conservant celui de Pedro ou do Sul. Ces deux villes sont exposées au même inconvénient : le moindre vent y soulève des sables mobiles ; et, lorsqu’un pampero un peu violent vient à souffler , on voit quelquefois les maisons basses ensevelies sous ces espèces d’avalanches.

Les deux villes réunies n’offrent guère qu’une population de six mille âmes ; cette population est dans l’opulence, et cependant le dernier voyageur qui l’a visitée ne fait pas un tableau fort attrayant des plaisirs qu’elle peut goûter. Selon lui , l’appât du gain, une déportation, ou quelque intérêt bien puissant, peuvent seuls engager à vivre à Rio-Grande. Néanmoins, grâce à l’esprit d’association qui distingue les négociants , les plus grands travaux sont courageusement entrepris , et les inconvénients que présente une situation si peu agréable ont été puissamment moaifiés : on a construit des quais, des canaux ont été ouverts, une douane spacieuse reçoit les marchandises nationales et étrangères, un théâtre s’est élevé. D’autres édifices d'utilité publique sont en construction; et, pour accomplir ces grands travaux , on n’a eu que les fonds donnés par les négociants de la ville. Une autre cause de prospérité future, et celle-là ne saurait guère faillir, c’est l’emploi que i’on commence à faire , à San-Pedro, de ces navires à vapeur qui doivent établir des communications si rapides entre les divers établissements formés sur les bords du Rio- Grande. Ce fleuve , qui prend naissance devant Porto-Alegre , et qui a pour sources les cinq rivières dont la disposition bizarre avait imposé son nom a la villa qui fut un instant capitale de la province (*) , ce fleuve, dis-je, est d’une

(*) Viamâo, qu’il faudrait écrire Vi-a-mao, j’ai vu la main. Nous avons déjà fait remar-

navigation facile, et se jette dans ce grand lac dos Patos , que l’on a surnommé, à juste raison , dans le pays, o Mar Pequeno, la petite mer. Nous ne rappellerons pas ici ce que nous avons déjà dit sur cette espèce de Méditerranée, dont la navigation peut être un jour d’un si haut intérêt. En quelques endroits, ses bords, couverts de forêts , sont admirables ; et c’est une tribu indienne, aujourd’hui civilisée, qui se charge du cabotage et même du transport des voyageurs. De même que les Coroados , avec lesquels du reste ils avaient peut-être d’autres rapports , les Goynazes enterraient leurs chefs dans ces grands vases que l’on désignait sous le nom de camuds;mais, ce qui leur était particulier, c’est qu’ils déposaient ensuite ces urnes sépulcrales au fond d’excavations creusées dans des rochers , où on les découvre encore. Les femmes goynazes se montrent habiles à tisser des étoffes de coton , dont elles s’habillent , et leur procédé a été rappelé dans le bel ouvrage de M. Debret.

Cette province , qui comptait jadis tant de tribus indépendantes , telles que les Carijos, les Patos, les Tappes, et surtout les Guaranis, ne renferme plus que des Indios civilisados, ou si on l’aime mieux , des Indiens baptisés, et qui ont entièrement oublié leurs anciennes traditions religieuses. A l’exception d’une tribu de Bogres, parfaitement indépendante, et dont on espère encore former une réduction sur les confins de Saint-Paul , tout le reste a été soumis.

Dès l’origine , le caractère inhérent aux nations qui habitaient cette portion du Brésil , se montra merveilleusement propre à subir toutes les modifications que voulaient leur imposer les Européens ; les Carijos sont représentés par les anciens voyageurs comme ayant des inclinations

quer avec M. Arsène Isabelle , que les cinq rivières, par leur disposilion, motivaient cette dénomination, qui rappelle le nom composé d’Olinda et celui de plusieurs autres localités.

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douces et caressantes , et ils furent subjugués par les Paulistes avec une rapidité incroyable. Il dut en être de même des Patos, qui n’étaient sans doute qu’une de leurs tribus (*).

Quant aux Guaranis , qui se sont montrés si flexibles dans leurs rapports avec les Européens , on sait que leur état social était suffisamment avancé pour qu’ils se livrassent à des travaux agricoles beaucoup plus soutenus et beaucoup plus compliqués même que ceux des autres tribus. Par cela seul , ils étaient infiniment plus propres au genre de vie régulier dont la réglé devait leur être imposée par les jésuites. Est- ce à cette disposition particulière de la race , est-ce aux préceptes qu’ils recevaient dans les missions , qu’ils doivent d’être parvenus au rang social qu’on les voit occuper aujourd’hui? Le fait est que nulle nation indienne ne s’est façonnée si compléte-

(*) A-t-il existé réellement une nation désignée ainsi, et dont le nom aurait été traduit en portugais? Est-ce elle dont le lac dos Patos a pris sa dénomination ? Ce sont autant de faits sur lesquels les historiens paraissent peu d’accord. Il y a tant de nations qui ont disparu de l’Amérique méridionale ! témoin celle des Aturès , dont M. de Humboldt visita les sépultures vers le commencement du siècle, et dont la langue n’était plus parlée que par un vieux perroquet. Un voyageur moderne rappelle, à propos du lac dos Patos, une tradition curieuse; néanmoins, et malgré ce qu’elle a de piquant , nous croyons qu’on ne peut guère ia ranger que parmi ces légendes populaires qui naissent si vite en Amérique. Selon lui, les jésuites auraient demandé jadis au roi d’Espagne cette espèce de Méditerranée, qui n’a pas moins de 45 lieues de long , comme étant un petit lac sans conséquence , huma lagoa pequenena , et propre tout au plus à élever des canards. La chose aurait été concédée sans difficulté aux bons pères ; mais plus tard des géographes un peu plus habiles se seraient aperçus de l’étrange supercherie; l’immense lagoa serait rentrée à la couronne : tou tefois le nom de lac des Canards ou dos Patos lui serait resté. Les pères n’ontils pas assez de leurs faits et gestes sans qu’on les gratifie de cette étrange histoire. ‘

ment aux usages des conquérants en oubliant son ancienne origine. Aujourd’hui ceux des Guaranis qui habitent la république de l’Uruguay et la province de Rio-Grande, recueillent bien certainement le résultat des habitudes laborieuses qu’on remarqua en eux jadis , ou plutôt qui leur furent données. Bien que de race parfaitement pure , il y en a quelques-uns , dans ces parages, qui possèdent des estancias considérables, et qui y forment de grandes cultures. Logés mieux que ne le sont ordinairement les Indiens, ils ont adopté complètement le costume hispano-américain. Jamais on ne les voit aller à pied, et ils ont en tout les manières d’un bon propriétaire européen; leurs femmes, de race indienne comme eux, vont à la messe couvertes de la mante , et chargées de bijoux ; il y a même quelque chose d’assez grotesque dans la manière dont elles imitent la marche et la tournure des dames brésiliennes. Pour compléter l’identité, il y a, à sept lieues de Porto-Alegre , un village composé uniquement de descendants de Guaranis, où l’on vit en partie à l’européenne , et où l’on serait fort embarrassé de recueillir d’autres traditions que celles qui avaient cours dans les missions. Dans ce village, on voyait , il y a quelques années seulement, un couvent qui ne renfermait, dit-on, que des religieuses guaranis.

Ce qu’il y a d’assez curieux sans doute, c’est de voir ces Indiens, si disposés à accepter nos coutumes , se mettre en possession de certaines cultures qui n’appartiennent guère qu’à l’Europe. Naguère encore il y avait, dans les portions tempérées du Sud, des Guaranis qui cultivaient la vigne, et qui avaient adopté en partie les habitudes de nos vignerons. Il faut tout dire cependant, les dernières guerres ont été fatales, dans presque toute la province, aux Guaranis civilisés. L’instinct pillard des Indiens s’est réveillé chez eux fort mal à propos. Autrefois alliés, ou, pour mieux dire, faisant partie de la population des anciens pueblos, ils ont été excités,.

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dit-on, par les Brésiliens, et, unis aux Charruas, leurs déprédations se sont exercées d’une manière trop flagrante sur les possessions républicaines, pour qu’on n’ait pas cherché à les punir.

Des expéditions ont été dirigées contre eux ; on les a forcés à rentrer dans les anciennes missions, ou bien ils ont été enrôlés dans l’armée. Dans tous les cas, leurs cultures ont été détruites.

Emmenés dans les villes, il est probable que leurs femmes et leurs enfants y subissent une sorte d’esclavage (*).

Il n’en est pas des Charruas "comme des Guaranis. Cette nation errante, dont Félix Azara nous a peint avec énerie les étranges coutumes et les terriles initiations, cette nation avait des dogmes trop sanguinaires; elle était trop essentiellement guerrière et nomade pour se soumettre docilement aux exigences de notre civilisation. De bonne heure, elle adopta l’usage du cheval; comme les Guaycourous, elle se servit de la lance, et on la vit se porter, avec son génie destructeur, sur tous les points où elle espérait satisfaire son goût pour le pillage. Malgré l’aspect vraiment pittoresque que présentaient ses guerriers à cheval, son excessive malpropreté était passée en proverbe, même parmi les Indiens.

Vers 1833, les dernières hordes indépendantes ont été détruites sans pitié, et on a exercé sur eux la terrible mission qu’ils s’étaient imposée, dit-on, par principe religieux. Ceux des Charruas qui ont adopté les dogmes du christianisme, autant que les Indiens peuvent le faire, semblent être entrés comme à regret dans cette voie de civilisation ; ils ont adopté un moyen terme; ils se sont décidés à porter des vêtements; Fnais toutes leurs inclinations sont encore pour la vie errante. Ils sont péons,

(*) Depuis celte époque, qui ne date que de i833 , tout le pays s’étendant depuis le Salto jusqu’au Brésil est en partie désert, et l’on ne pourra y créer d’établissement stable un peu important , qu’en y installant des colonies d’étrangers industrieux, surveillés, encouragés , et prudemment dirigés par des hommes habiles.

guides, enlaceurs de bestiaux, tout ce qu’on voudra enfin, pourvu que la fonction puisse s’allier avec leur goût déterminé pour la vie nomade. Ce sont d’excellents pasteurs, mais plus souvent des brigands redoutables qui ne se font aucun scrupule d’attaquer les voyageurs et de les assassiner pour les dépouiller. Les choisit-on pour guides, se met-on sous leur sauvegarde, le pacte est conclu, et rien n’est plus a craindre. Il n’a pas été question de salaire, vous donnez ce qu’il vous semble convenable d’offrir. L’usage veut cependant que ce soit un dobrao, ou quatre-vingts francs, pour un voyage considérable. Cette récompense est a peu près toujours la même, et semble , dans tous les cas, suffire aux exigences du guide. Pour ce prix, non-seulement le Charma vous fera traverser le désert, mais il vous nourrira, car il est excellent cuisinier, quand il y a des bestiaux dans les campos. Est-on fatigué, arrive-t-on dans le voisinage de quelque estancia , le Charrua a bientôt abattu un bœuf; au moyen des bolas ou du laço, l’animal est tué à l’instant.

Un morceau choisi est coupé et enveloppé soigneusement dans un morceau de peau sanglante. Arrivé dans un lieu de station, Yasado n’est pas long à le préparer, et, pour le cuire à point, le gourmet le plus difficile de ces parages ne voudrait pas d’autres procédés. Un trou est fait en terre, des branches mortes procurent un charbon ardent; la viande , toujours enveloppée dans soc morceau de peau, est déposée dans, cette espèce de four, et recouverte d’autres charbons. Ce procédé, usité, comme on sait, dans la mer du Sud, l’était par les Tupinambas, et il est probable que les guides indiens l’ont emprunté à leurs ancêtres. Une fois rendu au lieu de votre destination, l’Indien qui a eu des soins si zélés pour votre conservation vous devient parfaitement étranger; et peut-être seraitil tout aussi fatal à celui qu’il aurait conduit jadis dans le désert, de le rencontrer, que cela pourrait le devenir au voyageur dont il n’aurait jamais été connu

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ICO

Lorsque nous avons établi la statistique de cette province, nous avons fait remarquer que le Rio-Uruguay formait une de ses limites. Cette magnifique rivière prend naissance dans la chaîne de Rio-Grande, reçoit les eaux du Pepery, de S’Ibicuy et au Merinay, et se jette dans le Rio-Paraguay, apres un cours d’environ trois cents lieues.

L’Uruguay a des crues extraordinaires , pendant lesquelles il inonde les vastes plaines qu’il traverse; le Rio-Uruguay a donné, comme on sait, son nom à une nouvelle république, dont le territoire a jadis appartenu au Brésil , mais dont les nouvelles divisions politiques nous interdisent ici la description. La portion du Brésil arrosée par le Rio- Uruguay est sans doute une des plus intéressantes à observer, mais c’est aussi une des plus difficiles à parcourir, et une des moins connues. C’est dans le Voyage de M. Arsène Isabelle que l’on peut voir ce qu’il en coûte pour traverser ces régions , dont la fertilité naturelle n’est, jusqu’à présent, qu’un obstacle de plus à surmonter pour le voyageur. Si c’est la grande rivière que l’on remonte, les forêts offrent un coup d’œil magnifique; mais elles sont, la plupart du temps, stériles, dénuées de ressources; et malheur à celui qui n’a point emporté ses provisions , plusieurs jours pourront s’écouler sans qu’il rencontre la moindre chose pour apaiser sa faim. Sont-ce les terres noyées par le fleuve qu’il s’agit de traverser , ou celles que sillonnent une foule de petites rivières, dont la culture n’a pas pu utiliser le cours , la caravane parcourt lentement ces terres marécageuses sur d’énormes charrettes grossièrement façonnées, telles que celles dont on fait usage sur le Rio de la Plata,et que leurs roues énormes élèvent au-dessus des eaux; mais ces voitures gigantesques, traînées par des bœufs , tombent quelquefois dans d’épouvantables fondrières, et souvent il ne faut pas moins de plusieurs heures pour les en tirer, en éprouvant des difficultés inouïes. Eston simplement à cheval , et s’agit-il de traverser ces fleuves qui sont un obstacle perpétuel à la marche du voya-

geur, si l’on ne sait pas nager, il faut se décider à employer un moyen fort usité dans le pays, et qui n’est point exempt de danger. On prend un cuir, et on lui donne une forme concave, au moyen de quelque lien. La pelota, car c’est ainsi que l’on nomme cette étrange embarcation, est attachée au cheval; vous vous asseyez dans votre pirogue improvisée, et ï’instinctde votre coursier vous entraîne vers l’autre bord.

Les événements funestes ne sont pas rares dans de semblables voyages; le cheval peut être indocile et s’effrayer, les forces peuvent lui manquer. C’est ainsi que périt, avec trois de ses compagnons , le jeune et infortuné Sellow, que son zèle pour la science entraînait dans les lieux les plus déserts. Il se noya , de la manière la plus déplorable , dans un fleuve de la province de Saint- Paul, au moment peut-être où il allait recueillir le fruit de ses longs travaux.

Missions jésuitiques. Quelques erreurs ont été répandues, dans ces derniers temps, sur la position statistique des missions du Paraguay, formant ce que divers auteurs ont appelé autrefois l’empire guaranique, et dont on s’est plu à exagérer la population, puisqu’elle a été portée jusqu’à deux cent mille âmes , et que ce chiffre forme à peu près celui de la population totale du Paraguay.

Sept missions se trouvent situées sur la rive gauche de l’Uruguay, et elles font partie , depuis 1801 , de l’empire du Brésil. Quinze autres établissements de ce genre avaient été fondés entre l’Uruguay et le Parana. Us ont été détruits peu à peu par différentes causes, et leur ruine a été consommée par les troupes indisciplinées d’Artigas. Huit autres missions, se trouvant sur la rive droite du Parana, font partie du Paraguay proprement dit; elles existent encore maintenant. Il est très-difficile d’évaluer la population exacte de ces établissements. Si nous nous en rapportons à Funes, d’après le recensement fait en 1801 par le gouverneur don Joaquim de Sorria , les trente villages des missions guara nis comprenaient quarante-cinq mille

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six cent trente-neuf individus, et ce chiffre, comparé à celui de 1767, présentait en moins quatre-vingt-huit mille trois cent quatre-vingt-dix-huit individus. Il y a quelques années , M. de Saint- Hilaire faisait monter celle des sept missions brésiliennes à six mille âmes.

Un seul fait , cité par M. Rengger, donnera une idée exacte de leur déchéance.

La seule bourgade de Santa-Rosa possédait, il y a soixante ans, plus de quatre-vingt mille têtes de bétail ; lors de la révolution, elle n’en avait pas dix mille.

L’histoire des missions jésuitiques a été déjà donnée dans une autre partie de cet ouvrage, et notre intention ne saurait être de revenir sur ce qui a été dit à ce sujet par M. Famin. Nous rappellerons néanmoins ici que les dernières guerres ont nécessairement ajouté à la ruine des huit missions. Comme les réductions plus anciennes du Paraguay, elles sont bâties sur un plan régulier, et elles offrent encore des constructions assez remarquables; mais c’est tout ce qui atteste l’ancienne puissance de la société religieuse qui les avait fondées. Administrées aujourd’hui par les autorités civiles et militaires qui régissent le reste du Brésil, leurs habitants n’appartiennent plus même aux tribus qu’il avait fallu tant d’efforts pour soumettre.

Sans partager le dédain profond qu’un voyageur moderne affecte pour les moyens de civilisation employés par les jésuites, nous avouerons volontiers avec lui qu’il y avait quelque chose de beaucoup trop théâtral dans ces moyens mêmes, puisqu’il a vu encore, dans les églises en ruine , des statues de saints, dont les yeux mobiles et les gestes menaçants étaient destinés à jeter la terreur dans l’âme des néophytes. Cependant cette richesse des églises dont on s’est plaint, ces sculptures qui se dégradent, ces dorures prodiguées de toutes parts , et qui commencent à s’effacer, tout ce luxe religieux en un mot était la conséquence très-permise du système qu’on avait adopté. A un peuple jeune, il fallait toutes les pompes qui conviennent à la

jeunesse des peuples. 11 y aurait bien quelque injustice, nous le pensons, à exiger que des hordes qui la veille croyaient encore aux conjurations des piayes, et qui regardaient peut-être comme un article de foi religieuse la fête du massacre , fussent conduites par les moyens purement rationnels qu’on emploie à l’égard des hommes de notre race. Ce qu’il y avait, à notre avis, d’insupportable" dans le régime des missions, c’était cette discipline toute monastique, cette monotonie des habitudes qui conduisait nécessairement les Indiens à un dégoût profond de leur état. Quant au régime de vie physique et à la communauté des biens , je pense que nous manquons jusqu’à présent de documents assez positifs pour juger cette portion des règlements de la compagnie. Nous voyons, dans quelques renseignements manuscrits, qu’il y avait, sous ce rapport, des modifications établies, et que, lorsque le marquis de Bucarelli fit exécuter l’ordonnance d’expulsion, certains néophytes possédaient déjà des propriétés.

Peut-être à cet égard, d’ailleurs, voulait-on adopter un système d’émancipation graduelle. Ce qu’il y a de certain , c’est que lorsqu’on a vécu parmi les Indiens, qu’on a été témoin de leur incroyable insouciance pour les choses du lendemain, qu’on s’est convaincu du peu de consistance de leur organisation intérieure, le système prévoyant qui assure à chacun la nourriture quotidienne paraît indispensable. Mettons de côté les intentions politiques des jésuites, elles sont désormais jugées; ne voyons que la grande combinaison sociale qui sauvait une race, et qui, au milieu des déserts, faisait surgir un peuple. Où il y avait une société active, il n’y a plus que des ruines; et, d’une extrémité à l’autre du Brési-1 , les Indiens, ui sont les meilleurs juges des misères» e leurs frères, regrettent l’époque où la main qui les soumettait leur assurait du moins la subsistance. Comme bien d’autres historiens, MM. Rengger et Longchamp (*) avouent que les jésuites

'[*) Rengger el Longchamp , Essai liislcv

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exploitèrent les Indiens à leur profit; mais iis conviennent que leur système était protecteur. Aujourd’hui, on ne saurait plus guère exploiter de misérables tribus errantes; mais où il ne se rencontre pas des hommes tels que les Marlière, les Passanha et les Azeredo, on trouve plus court de s’en débarrasser et de les anéantir.

Maintenant , si nous en venons au caractère extérieur des missions, nous verrons qu’on laisse dépérir tout aussi bien l’œuvre matérielle que l’œuvre sociale. M. Arsène Isabelle, qui visita il y a deux ou trois ans le village de San-Borja, dit positivement que, tandis que les autorités et les commerçants notables sont logés dans les anciennes habitations des Indiens, et que le commandant militaire occupe le collège, on laisse tomber en ruine l’hospice, les ateliers et les magasins; il en est de même de l’église. « Nous hésitâmes quelque temps avant de la visiter,

rique sur la révolution du Paraguay et le gouvernement dictatorial du docteur Francia. Paris, 1827, 1 vol. in-8, 2e édition. De tous les ouvrages modernes, c’est celui qui fait le mieux connaître l’administration judiciaire et financière du Paraguay, ainsi que l’état des missions ; mais il sera surtout important à consulter pour ceux qui voudront avoir des détails positifs sur le docteur Francia, dont l’administration ne saurait être complètement étrangère à ceux qui examinent les provinces méridionales du Brésil. Écrit d’une manière claire et élégante, on regrette vivement que YÆssai sur le Paraguay ne renferme pas de plus nombreux détails sur la géographie et sur les productions du pays, que les auteurs semblent avoir observées avec tant de soin. U serait curieux de comparer ces renseignements à ceux donnés par Félix D. Azara. Il est à regretter que ces messieurs n’aient pas publié la relation de leur voyage, il y a déjà près de dix ans : elle eût vivement excité la curiosité ; car il faut dire de Y Essai sur le Paraguay , ce que l’on dit rarement d’un livre : L’ouvrage est trop court. La carte qui est jdinte à cevolume est la troisième donnée par Azara , mais à laquelle M. Rcngger et Longchamp ont fait diverses additions et plusieurs suppressions. Il a fallu nécessairement effacer le nom des bourgades qui n’existent plus.

dit ce voyageur; car on s’attendait à en voir crouler le faîte d’un moment à l’autre. Chaque fois qu’il fait du vent, il se détache d’énormes poutres, qui roulent avec fracas, ébranlent le reste de l’antique édifice, dont la forme est un carré long, sans bas côtés ni clocher; seulement, à l’entrée du chœur, au-dessus du jubé, s’élevait la coupole en charpente dont j’ai déjà parlé, laquelle était décorée d’assez belles peintures; deux rangées de colonnes en bois dur, d’ordre toscan ou rustique, soutenaient la charpente dans le milieu , et formaient une nef. Les ornements ont été enlevés; il ne restait plus que deux autels sur les côtés; mais nous retrouvâmes une grande partie des ornements du chœur entassés dans deux pièces latérales servant autrefois de sacristies. Les dorures étaient encore très-fraîches; elles n’avaient pas été épargnées par les jésuites, pas plus que les peintures et les images. Cet ensemble de chapiteaux, de frontons, de colonnes torses , cannelées ou lisses , ces tableaux , ces ornements surchargés dedorures très-fines, de peintures remarquables, de sculptures délicates, ces saints de toute grandeur, de tous ordres monastiques, destinés à jouer un rôle imposant au milieu d’un peuple de néophytes facilement crédules, tout cela nous fit l’effet d’un magasin de théâtre, et rien de plus. »

Personne n’ignore aujourd’hui les détails de cette guerre que les jésuites du Paraguay soutinrent avec tant de résolution contre la couronne espagnole, et durant laquelle un fantôme de roi, l’Indien Nicolas, fut mis en avant, comme représentant les droits de sa race. On n’a pas oublié l’activité prodigieuse que les pères de la compagnie développèrent dans cette circonstance, les moyens ingénieux par lesquels ils surent obvier au manque d’artillerie, en fabriquant des canons avec les énormes roseaux qui croissent dans ces parages, leur habileté à triompher des difficultés locales, leur habitude d’une certaine tactique militaire, tout cela est resté célèbre dans les annales du pays. Ce qu’on sait moins

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généralement, c’est qu’après leur expulsion, qui forme un épisode historique tout à fait à part, les sept missions de l’Uruguay tirent encore partie des possessions espagnoles dans l’Amérique méridionale. Au commencement de ce siècle, lorsque la guerre s’éleva entre les deux puissances limitrophes, ee fut surtout au courage et à l’admirable sang-froid d’un simple soldat brésilien, nommé Jozé Borges do Canto, qui avait même jadis déserté un régiment de dragons , que l’on dut la conquête de San-Miguel , et par conséquent celle du reste des missions voisines.

Les détails de cette guerre épisodique , faite parmi les Indiens et au milieu d’un pays désert, ne sont pas sans intérêt, et ils ont même fourni le sujet d’un poème brésilien, où l’aspect pittoresque de la contrée est rappelé avec un talent remarquable. Malheureusement l’histoire de ces expéditions, où quelques centaines de soldats combattent avec acharnement pour de vastes déserts, nous entraînerait aussi loin peut-être que le récit de ces campagnes réglées dont le sort des plus grands États de l’Europe dépendait; nous nous contenterons donc de les signaler ici, en rappelant que, depuis ces guerres de l’Uruguay, les sept missions ont fait partie des possessions brésiliennes et ont relevé en partie de Rio-Grande (*).

(*) Voici leurs noms et la population que leur accorde la cosmographie brésilienne, à l’époque de la conquête :

San - Miguel considéré comme la

capitale. 1900

San-Joào 1600

San-Lourenço 960

Santo-Angelo i960

San-Luiz ü35o

San-Nicolau 3940

San-Francisco-Borja i3oo

Il n’y a guère qu’un an , c’était dans cette dernière bourgade que résidait un savant illustre, dont l’Europe n’a oublié ni les travaux , ni la longue captivité. M. Bonpland avait fait des essais de culture que les circonstances n’avaient point couronnés de succès, et il sc disposait «à se rendre à Cor-

Au moment où nous écrivons cetti notice, un grand mouvement politique s’opère à Rio-Grande do Sul. Plus in dustrieuse que celles du centre et dt Nord, voisine d’une république nou velle, cette province a senti qu’elh avait en elle tous les éléments possible; d’indépendance; l’unité de l’empire t été brisée en même temps à l’extrémitt sud et à l’extrémité nord. Le Para es rentré, dit-on, sous la dominatioi centrale. Il n’en est pas de même d< Rio-Grande , et dans ces vastes plaines où s’agite une population déjà exercé* aux armes , la guerre menace d’être î la fois plus terrible et plus longue Quelles que soient les causes d’une sé paration violente, prévue depuis long temps, mais dont nous ne pouvons connaître encore l’issue, il est infini ment probable que les missions ne sépareront point leur cause de celle di Rio-Grande; par leur position même il est difficile qu’elles suivent en politique une ligne différente. Nous m serions pas surpris quand il en serai' de même de la province presque insulaire qui va nous occuper.

Pbovince de Santa-Cathabina Pendant longtemps, la province d( Sainte-Catherine n’a point formé ui gouvernement séparé, et sa formatior est toute moderne : une portion de soi territoire relevait de Saint-Paul; une autre était obligée de recourir à l’administration de Rio-Grande de San- Pedro. Ce qu’il y a de plus étrange sans doute, c’est que cet admirable pays fut longtemps considéré par h métropole comme un lieu de déportation. Puis, un peu plus tard, et quand on se fut assuré de son importance agricole, le gouvernement se vit contraint, pour la peupler, d’y établir, ï diverses reprises, des colons venanl des îles Açores, auxquels on fit de grandes concessions; et cependant, malgré cette lenteur dans la colonisa-

rientes. Selon les nouvelles les plus positives, ce serait aux déprédations causées par les troupeaux abandonnés à eux -mêmes qu’il faudrait attribuer le non-suc«ès des travaux agricoles de M. Bonpland.

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tion , malgré l’espèce d’indifférence que la métropole conserva longtemps pour ce pays, le témoignage des historiens et des voyageurs est unanime, Sainte- Catherine est un des endroits les plus délicieux de la terre, et c’est à coup sûr un des territoires les plus fertiles. Qu’on ouvre en effet Mawe, Langsdorff, Choris, Duperrey, qui y ont séjourné à des époques différentes, leurs témoignages unanimes d’admiration, leurs récits animés , l’emportent, on le dirait sur ces descriptions poétiques que l’on rencontre dans les voyageurs du dix-huitième siècle, quand ils veulent peindre ces îles heureuses de l’Océanie, où la nature se pare de tant de pompes.

La province de Santa-Catharina a reçu une division analogue à celle du Maranham : elle se compose d’une île, et d’une portion de territoire considérable, faisant partie du continent.

Selon l’opinion de quelques savants, l’immense canal qui sépare l’île de la terre ferme n’a pas dû toujours exister, et une observation attentive des localités peut faire croire à une semblable révolution, qui a pu être le résultat d’une action lente des eaux, plutôt encore que celui d’une révolution subite.

Quoi qu’il en soit, cette terre détachée de la côte n’a qu’une largeur bien faible, si on la compare à son étendue. L’île de Sainte-Catherine peut avoir environ neuf legoas de longueur, sur deux et demie de large; encore n’est-ce qu’en très-peu d’endroits qu’elle se présente ainsi ; presque partout c’est une zone qui n’a pas plus d’une lieue d’une rive à l’autre. Sur le continent, le territoire de la province est considérable; il occupe un espace de terrain qui doit avoir soixante legoas du nord au sud , et sa largeur est de vingt legoas. Dans les deux directions que nous venons d’indiquer , la province conline avec Saint-Paul et avecRio-Grande de San- Pedro , et c’est ce qui explique comment elle occupe, le long de la mer, la plus grande portion de l’ancienne capitainerie de Santo-Ainaro, dont il est si fréquemment parlé dans les vieilles chroniques brésiliennes.

Le territoire de l’île de Sainte-Cathe-

rine est montueux, abondant en eaux, couvert de vastes forêts et de pâturages; le climat en est tempéré, au point de permettre la culture de la plupart des arbres à fruits d’Europe; et telle est la salubrité de l’air, que les observateurs les plus consciencieux regardent ce pays comme un lieu essentiellement propre à rétablir la santé des navigateurs qu’un long voyage a fatigués. Au Brésil même, les médecins n’hésitent pas à envoyer dans ce beau pays les malades qui ne peuvent recouvrer la santé sous le soieil trop ardent des tropiques. La vérité nous oblige à dire qu’un observateur, dont le talent est depuis longtemps reconnu , a signalé certains parages comme étant essentiellement malsains : ce sont ceux qui avoisinent les marécages. Dans son Foijage médical autour du monde , Lesson dit que l’humidité, unie à la chaleur et à l’abondance de certains fruits, peut développer, chez les Européens, le choléra-inorbus et la dyssenterie ; il signale aussi plusieurs maladies chroniques. D’un autre côté, l’extrême fécondité des femmes, et le nombre des enfants qu’on aperçoit de toutes parts, attestent, d’une manière positive, que ces causes morbides n’exercent qu’une influence bien secondaire sur la population.

Sur cette zone étroite , encore si peu exploitée par les voyageurs européens , il semble que la nature ait voulu réunir les merveilles qu’elle a disséminées autre part ; c’est le pays des riches insectes, des magnifiques lépidoptères; c’est la patrie des colibris, et de ces innombrables oiseaux-mouches, auxquels les anciens habitants avaient donné le nom si expressif et si poétique de cheveux du soleil. Qu’on lise tous les voyageurs qu’une relâche de quelques jours a fixés momentanément à Sainte-Catherine; sans avoir fait une étude bien spéciale de l’histoire naturelle du pays, ils signalent tous quelques faits importants dont l’industrie peut s’emparer. Le docteur Sellowy reconnut, dit-on , quelque temps avant sa mort, l’existence d’une mine decharbon de terre, et il n’y a guère de découver-

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tes modernes que l’on puisse opposer à celle-ci pour son importance. Quelques années antérieurement, au rapport de M.de MenezesDrummond, des richesses métalliques, ignorées aujourd’hui , auraient été connues d’un ancien habitant de l’île , et des filons d’or abondants seraient cachés dans les montagnes.

Mawe signale un produit des rivages qui peut alimenter le luxe de nos manufactures, mais qui malheureusement ne s’est rencontré jusqu’à ce jour qu’en assez petite quantité; c’est un coquillage du genre murex , dont on obtient un pourpre magnifique. Si l’on rétrograde de quelques années , M. Langsdorff indique un autre genre de richesse tiré du règne animal; et le savant compagnon de Krusenstern donne plusieurs détails importants sur la pêche de la baleine. C’est dans sa précieuse relation, trop peu connue en France, qu’on peut lire une description de la magnifique armacao qui existe dans l’île. Cette usine, propre à fondre le lard du cétacé, est, sans contredit, la plus belle et la plus vaste qui existe au Brésil, puisque l’espèce de citerne où l’on renferme l’huile permettrait à une petite embarcation de se mouvoir aisément. Mais, en même temps, il est probable que de tels établissements, bâtis sur des dimensions colossales, ont perdu une partie de leur importance ; car nous avons des raisons pour supposer qu’on ne pêche plus annuellement sur ces côtes près de cinq cents baleines, comme cela arrivait, dit-on, au commencement du siècle.

Nous l’avons dit, ce que l’on doit chercher dans les relations qui nous parlent de Sainte-Catherine , ce sont les détails d’histoire naturelle, les curieuses peintures de l’intérieur : aussi quelques passages nous ont-ils suffisamment frappé dans le voyage de M. Langsdorff , pour que nous les reproduisions presque textuellement. « Quelque charmantes que soient les forêts, quelque délicieux que soit le pays, dit le savant voyageur, cependant il y a un assez grand nombre de reptiles venimeux, pour que les promenades ne soient pas tout à fait exemptes de dan-

er. Parmi ces reptiles, les plus nuisiles sont le serpent corail ( coluber corallinus) et le jararaca. » Le serpent corail est peut-être le plus redoutable de tous; les habitants ne sauraient parler de sa morsure qu’avec l’apparence d’une frayeur extrême : on sent qu’il s’agit, dans leur pensée, d’une mort certaine. Heureusement que ce serpent se meut très-lentement, à peu près comme Yanguis fragilis, le serpent fragile, qu’on nomme aussi en anglais blind ivorm. Le serpent corail n’est pas difficile à tuer en rase campagne, ou sur le bord de la mer. Du reste, aussitôt qu’il voit l’homme approcher, il en a peur, et il cherche à fuir. Le grand danger d’être mordu par ce reptile n’a donc lieu que lorsqu’on marche nu-pieds dans les bois fourrés, où il trouve moyen de se cacher; des feuilles alors le recouvrent, et on peut marcher sur lui sans s’en apercevoir. On n’en est pas plutôt mordu, qu’à l’instant tout le corps enfle, une hémorragie générale se déclare. Non-seulement le sang coule par le nez , les yeux et les oreilles, mais aussi par l’extrémité des doigts. Ces petits serpents ont rarement plus d’une aune et demie de longueur. Le jararaca est aussi extrêmement venimeux, et les exemples de personnes mortes des suites de sa blessure ne sont pas rares; toutefois, on regarde son venin comme moins infaillible dans ses effets que celui du serpent corail. Souvent dans la soirée, au milieu des terrains bas et marécageux , l’air qui s’élève dans un espacede douze ou quinze pas est imprégné d’un parfum exactement semblable à celui du musc. L’opinion populaire la plus généralement répandue est que cette odeur s’exhale du jararaca. « Je laisse aux voyageurs qui me succéderont, dit M. Langsdorff , à décider si la chose est vraie en elle-même, et jusqu’à quel degré elle peut l’être. Il est possible que la nature, en donnant à ce reptile la propriété d’exhaler une telle odeur, ait voulu garantir l’homme d’un si formidable ennemi; de même qu’elle l’a mis en garde contre le plus terrible de tous, le serpent à sonnettes, grâce aux

grelots retentissants dont sa queue se trouve garnie. » Le savant voyageur se hâte d’ajouter qu’il a tué et dépouillé plusieurs serpents de cette nature , sans rien sentir de l’odeur pénétrante qu’il remarquait lors de ses promenades du soir. Il fait remarquer avec juste raison qu’il ne saurait y avoir de cause pour que cet effet singulier se fasse sentir le soir, de préférence à une autre heure.

Si nous avons rappelé un tel fait , c’est que nous avons entendu comme lui le récit de cette tradition populaire. Dans cette circonstance , peut-être le vulgaire est-il trompé par les exhalaisons pénétrantes du caïman.

La chose est bien reconnue, l’île de Sainte-Catherine est la patrie des plus beaux papillons qu’on puisse se procurer dans l’Amérique méridionale. Le naturaliste auquel nous venons d’emprunter quelques détails, avoue que ces superbes insectes diffèrent autant par leur nature et par leurs habitudes des lépidoptères d’Europe, qu’on trouve en eux de caractères extérieurs qui leur sont particuliers. En général, ils s’élèvent dans les airs d’un vol léger et rapide; on les voit planer sur les fleurs qui se trouvent au sommet des arbres, et c’est là qu’ils se reposent. Ils sont extrêmement sur leurs gardes et presque toujours en mouvement; rarement les voit-on se fixer sur les fleurs à portée de la main; en sorte que c’est presque toujours au vol qu’il faut les attraper. Un amateur qui ne ferait usage ici que du morceau de soie que l’on emploie en Europe pour les abattre, serait très -peu satisfait de sa chasse, et courrait risque de retourner chez lui tres-désappointé. Il faut de grands filets que l’on puisse attacher à une canne légère. « J’observai avec la plus grande surprise, dans mes excursions, une espece particulière, le februa hoffmanseggi , qui , quand il s’enfuyait de dessus un arbre ou quittait sa femelle, faisait un bruit clair et distinct, comme celui d’une petite crécelle. Ce bruit provenait probablement de la disposition de ses ailes. » L’archidamas mérite encore d’attirer l’attention dans les campagnes de Sainte-

Catherine : c’est un papillon qui vola très-vite et très-haut, mais qui a la singulière propriétéd’exhaler une odeur de musc très-légère et très-douce. Un autre phénomène a été également observé par M. Langsdorff : un papillon, qu’il prit pour le catilina cramcri, émettait, par une ouverture très-remarquable de son corselet, une certaine quantité de matière frigorifique. Cela avait assez l’air d’un moyen de défense mis'à la disposition de l’insecte contre ses ennemis , et pouvait se comparer à ce qui se passe chez la chenille machaon. Divers papillons de jour, qui sont comptés dans l’île parmi les espèces les plus communes, vivent en société, et on les voit réunis par centaines, ou, pour mieux dire, par milliers. La demeure de prédilection de plusieurs espèces est dans les districts bas, sablonneux et quelquefois un peu humides, près dès rivières et des ruisseaux. Ces beaux insectes s’abattent quelquefois par essaims sur le sable. Quand un de ces papillons qui vivent en société est pris, et qu’on le fixe à terre au moyen d’une épingle, il est sur-le-champ environné par une multitude de beaux insectes du même genre, et l’on peut en un instant en prendre jusqu’à une cinquantaine.

Population , importance de la

BAIE , ANTIQUITÉ DES FORTIFICA- TIONS , capitale. Maintenant, si nous quittons les lieux solitaires où le savant peut contempler encore tant d’autres scènes intéressantes; si nous abandonnons les forêts vierges où la nature déploie des magnificences ignorées, et que ce soit pour pénétrer dans les bourgades qui , en peu d’années, se sont élevées sur les rivages de l’île , nous verrons que la population est en général bonne, hospitalière, industrieuse; les colons des îles Açores y ont confondu leurs usages avec ceux des Brésiliens, et il en est résulté un caractère national que vantent tous les voyageurs. Parmi les sept paroisses et les trois villas que renferme la province entière, trois freguezias appartiennent à fîle de Sainte- Catherine; le reste est réparti sur le

continent, et sur une île assez considérable du voisinage, que l’on nomme ilha de San-Francisco. C’est néanmoins dans Sainte-Catherine même qu’est située la capitale Nossa-Senhora do Desterro. Cette jolie ville, qui date à peu près de l’époque où Jean III forma la capitainerie de Santo-Amaro, est du petit nombre des cités américaines où l’on rencontre encore des vestiges de l’architecture du seizième siècle.

S’avance-t-on dans le bassin immense de Sainte-Catherine, qui, au rapport d’un de nos marins les plus expérimentés, est, après celui de Rio de Janeiro, la baie la meilleure et la plus considérable de l’Amérique méridionale (*) , on trouve qu’il est défendu par de faibles fortifications assez mal entretenues , mais qui offraient naguère encore un caractère vraiment pittoresque.

« La forteresse de Santa-Cruz , bâtie sur l’île Anhatomirim, est l’ouvrage le plus considérable, dit M. Duperrey; sa fondation date de l’époque du premier établissement colonial. On y pénètre par un portail remarquable par son style gothique et sa vétusté, après avoir gravi une centaine de marches, où d’énormes côtes de baleines sont placées en guise de rampe. Des bosquets touffus , demeure charmante d’une foule d’oiseaux-mouches, bordent les parties latérales de cet escalier jusqu’au débarcadère, dont l’emplacement très-étroit est masqué par une pointe et des rochers de granit. Trentedeux canons rouillés, de différents ca-

(*) Selon M. Duperrey, elle peut recevoir fes plus grandes escadres, mettre sous la défense de fortifications mieux entendues que celles qui existent actuellement, plus de navires marchands que tout le commerce du Brésil n’en attirera jamais , et devenir un jour, par sa position géographique, l’un des points les plus importants de l’océan Austral. Il y a un autre port peu fréquenté, c’est le bassin du sud ; il présente cependant un avantage que n’offre pas celui-ci, les grands navires peuvent le remonter jusqu’au pied de la ville. Voyez le Voyage aulour du monde de la corvette la Coquille, t. I, p. 58 de la partie historique.

libres , montés sur des affûts délabrés , composaient toute l’artillerie de cette forteresse, quand nous la visitâmes, et quelques soldats déguenillés, ressemblant plus à des paysans qu’à des militaires, en formaient la garnison. »

Il n’y a nul doute, comme le fait observer le voyageur lui-même, que les derniers événements n’aient donné un autre aspect aux fortifications de Santa-Cruz. La capitale elle-même n’est plus ce qu’elle était. Cette jolie villa, qui n’a pas encore le titre de cidade, renferme environ six mille habitants; ce qui forme à peu près le tiers de la population entière de l’île. Bâtie sur la côte occidentale, Nossa-Senhora do Desterro peut avoir près de six cents maisons numérotées, dont quelquesunes sont élégantes; mais on n’y remarque aucun édifice public de quelque importance. Avec le mouvement industriel qui se fait sentir dans la province de Rio-Grande do Sul, son commerce ne saurait manquer de prendre de l’accroissement. Déjà les magasins des rues principales sont approvisionnés abondamment des diverses marchandises d’Europe, que l’on rencontre à Rio et à Saint-Paul. Quoiqu’il y ait de grandes fortunes dues au commerce et aux pêcheries , le luxe de cette petite capitale ne peut pas se comparer à celui des grands chefs-lieux de province. Par la douceur de son climat , par sa position un peu isolée, Sainte-Catherine paraît surtout propre à servir de lieu de repos aux hommes qui, lassés des affaires, cherchent un asile paisible, que n’offrent plus aujourd’hui les grandes cités de la côte.

Naguère encore, au temps où M.

Langsdorff parcourait ce pays , on faisait de vastes concessions aux colons qui voulaient s’y établir. Les nombreux troupeaux que l’on élève (mais qui ne prospèrent peut-être pas aussi bien qu’à Rio-Grande, en raison de l’absence des terres salines) , les cultures plus ou moins considérables de manioc, de maïs, de riz, de café, de cannes, de tabac, de lin, d’indigo même, l’affluence toujours croissante des étrangers , voilà autant de raisons

BRÉSIL

qui ont dû nécessairement diminuer la facilité qu’on éprouvait à former des établissements.

Nations indigènes. L’ancien nom d’Uha dos Patos, imposé jadis àSaihte- Catherine, rappelle assez quels étaient ses premiers habitants. Les Indiens Patos et les Indiens Carijos , dont le caractère paisible est bien connu , paraissent s’être partagé jadis le territoire insulaire , et même la portion de la province qui appartient au continent. Par quelle suite d’événements a-t-on vu succéder à ces deux nations une race indomptée ? C’est ce que nous ignorons. Mais une tribu belliqueuse de Bugres ou Bogres erre encore dans les montagnes isolées de Sainte-Catherine, d’où elle fondait naguère sur les troupeaux et sur les établissements agricoles, en faisant de grandes déprédations.

Les Bugres parlent la lingoa gérai , en usage parmi les Tupis , et par conséquent ils appartiennent à l’ancienne race conquérante; aussi nous paraissent-ils conserver des traits caractéristiques assez différents de ceux que l’on remarque parmi les descendants directs des Tapuyas. Ils laissent croître souvent leur barbe peu fournie. La disposition de leurs yeux rappelle un peu moins la physionomie mogole; ils montrent quelques dispositions à se livrer aux travaux agricoles ; la chasse est néanmoins leur occupation principale , et presque toujours ils se sont montrés ennemis implacables des chrétiens. Il y a quelques années , vers 1815 , des eaux thermales fort efficaces avaient été découvertes dans les montagnes de Sainte-Catherine. On v fonda un établissement, et un détachement de milice fut envoyé pour le protéger.

Le voisinage de ces soldats déplut aux Bugres, et ils résolurent de les anéantir. Avec cette sagacité atroce que l’on remarque chez tous les sauvages quand il s’agit d’une guerre d’embûches , ils abattirent des arbres, ils formèrent des barricades qui devaient fermer tout passage aux soldats , dans le cas où ils chercheraient à fuir dans la forêt ; puis , l’heure étant choisie, ils s’avancèrent en silence, et mirent le feu au poste,

12° livraison. (Bbésil.)

au moyen de javelines enflammées qu’ils lancent avec une dextérité surprenante sur les toits de palmiers, et qui portent partout l’incendie. Les soldats du poste furent égorgés avec une incroyable barbarie, et, comme les sauvages l’avaient prévu , il y en eut bien peu qui purent échapper. Pendant quelque temps, cet événement jeta la consternation parmi les habitants de Sainte- Catherine. Mais l’attaque des Bugres ne resta pas sans représailles, et l’établissement qu’ils avaient détruit fut rétabli avec des dispositions nouvelles.

Les armes des Bugres sont l’arc, la flèche et le, javelot. Ils y joignent une massue taillée à pans coupés , et dont la forme est assez différente de la tacape des Tupis. Peut-être doit-on considérer comme une espèce d’arme défensive ce masque grossier fait avec une écorce d’arbre (corticeiro) , avec lequel ils se cachent le visage. Lorsqu’ils combattent en plaine, ils déploient une dextérité merveilleuse, une grande persévérance, surtout dans leur attaque. Divisés par escouades ou isolés en éclaireurs, ils parviennent à se cacher entièrement dans le capim: on appelle ainsi ces longues herbes qui couvrent les pâturages. Ils y restent, s’il le faut , trois jours entiers. Tout à coup l’ennemi paraît, leurs têtes s’élèvent, les flèches volent à leur but, et ils plongent de nouveau dans cet océan verdoyant , qui les cache à tous ceux dont ils ont quelque chose à craindre. Attaquent-ils corps à corps, la blessure qu’ils font avec leur massue est toujours perpendiculaire : les deux bras s’élèvent en même temps, et souvent un seu|,coup suffit pour donner la mort. Les Bugres, que l’on rencontre surtout à Rio- Grande , à Saint-Paul, à Sainte-Catherine, à Minas, et même au Mato-Grosso, forment aujourd’hui une nation belliqueuse, aussi célèbre dans le sud que les Botocoudos le sont encore sur la cote orientale. Ceux d’entre ces Indiens u’on est parvenu à civiliser forment ’excellents canotiers. Les Bugres de Sainte-Catherine ne pourront pas , selon toute probabilité, rester longtemps encore dans la vie sauvage. Ils

L’UNIVERS

sont traqués de tous côtés par la civilisation. Déjà ils ne sont plus dans leur état primitif : un caleçon et une chemise de toile de coton grossière couvrent leur nudité. Iln’en est pas de même des tribus reculées ; les Bororenos,par exemple, qui habitent les contrées voisines du Mato-Grosso, et qui faisaient jadis partie de la grande confédération , les Bororenos, comme on le voit dans l’ouvrage de M. Debret, ont conservé tout le luxe sauvage qui appartenait jadis aux guerriers. Nous avons reproduit dans cet ou vrage le portrait d’un des chefs au moment où il part pour une expédition. Il porte cette espèce de masse d’arme dont nous avons déjà parlé, et un des guerriers qui le suit s’est chargé de la machine incendiaire (*), qui joue un rôle si terrible dans les guerres d’extermination que font les Bugres à leurs voisins.

On sent que ces tribus indépendantes ont dû vivement exciter la haine des planteurs et celle des fazendeiros, qui élèvent des bestiaux. Une guerre active leur a été faite , et quand les hordes n’ont pas été détruites, les guerriers ont été réduits en esclavage.

La situation de ces sauvages vient tout récemment d’éveiller la sollicitude du gouvernement, et un décret du 3 novembre 1830 révoque l’ordonnance royale du 7 novembre 1808, qui déclarait la guerre à ceux de ces Indiens qu’on voit errer dans les solitudes de Saint-Paul. Les Indiens prisonniers de guerre sont déclarés libres, ainsi que leurs descendants : ils doivent etre secourus par le trésor public , et l’on Se propose, entre autres mesures, de les faire arriver à l’état de civilisation, en dirigeant leurs soins vers

(*) Cette machine incendiaire est d’une extrême simplicité, mais ses effets sont terribles : au rapport de M. Debret, elle se compose d’une branche de pin enveloppée de filaments de tucum ou à'embira, qui communiquent facilement le feu au bois résineux auquel ils sont enlacés. Cela nous a rappelé ces flèches garnies de coton enflammé que les Tupis , d’après Hans Stade, lançaient jadis.

l’éducation des bestiaux, et plus tard vers la culture des terrains qui leur seront concédés. On ne saurait trop applaudir à de semblables intentions ; mais on peut affirmer d’avance que la réussite d’un projet semblable dépendra surtout des hommes sous la protection desquels on aura placé les Indiens.

Province de San-Paulo. On a déjà vu au commencement de cette notice quel rôle important jouent les Paulistes dans l’histoire primitive du Brésil. Ainsi que l’a dit avec un grand bonheur d’expression un des écrivains modernes qui connaissent le mieux l’Amérique du Sud , « les mœurs de cette race de fer, son courage indomptable, sa haine pour toute espèce de joug , ses courses gigantesques dans l’intérieur du pays, ont fait de son histoire un épisode à part dans celle du Brésil. Les Paulistes, pendant un siècle et demi, furent sur terre ce que, dans le même intervalle, les flibustiers furent sur les côtes de l’Océan et de l’Amérique méridionale.»

Sans admettre peut-être la comparaison absolue avec les frères de la côte , nous avons tenté de jeter un coup d’œil sur les services rendus par les Paulistes au reste du Brésil. Essayons d’examiner maintenant si la position de la province, son climat, la nature de son territoire n’ont pas eu quelque influence sur les succès inouïs des Paulistes, et sur la nature de leurs découvertes (*). Notre intention ne saurait être de rabaisser en rien la gloire qui se rattache au titre de Pauliste. Ces hommes du seizième siècle eurent bien assez d’obstacles à vaincre dans les vastes forêts de l’Ouest ; la nature se montra assez rebelle avant de se soumettre ; ils payèrent enfin trop fréquemment de leur vie les découvertes qu’on leur vit accomplir, pour que leur nom ne reste pas avec toute sa renommée. Mais, sans ce climat tempéré qui permit à une race plus robuste de prendre tout son développement; sans ces belles

(*) Théodore Lacordaire , Revue des deux mondes.

BRESIL

plaines qui se prêtaient également aux travaux de l’agriculture et à l’éducation des bestiaux ; en un mot , sans ce fleuve du Tieté qui les portait jusque dans les solitudes de l’intérieur, il n’est guère probable que les habitants de Saint-Paul et de Saint-Vincent eussent mené une vie si féconde en résultats.

On pourrait ajouter à toutes ces causes la docilité des Indiens qui habitaient ces parages , et la facilité que les premiers conquérants trouvèrent à les soumettre : ce sont autant de faits que nous allons développer.

Nulle province n’a eu des limites si incertaines, nulle contrée au Brésil n’a présenté une démarcation si arbitraire selon les périodes historiques :

quelques mots sufliront pour tout expliquer. Lorsque le roi don Joao III se décida à répartir la côte du Brésil en capitaineries, il concéda à Martim Affonso de Souza, l’un des premiers explorateurs, un territoire de cent lieues le long des côtes. A son frère Pedro Lopez de Souza, il en accordait seulement cinquante. C’est ce qu’on appela plus tard les capitaineries de San-Vicente et de Santo-Amaro. Ceci se passait le 20 janvier 1532. Or, on sait les immenses difficultés que présentait à cette époque la colonisation de semblables territoires. Quarante ans ne s’étaient pas écoulés, que l’on retirait à la province de Saint-Vincent presque la moitié des terrains concédés , pour en former la capitainerie de Rio de Janeiro. Nous ne saurions prétendre suivre pas à pas les empiétements successifs que les provinces voisines exercèrent sur ce grand territoire. Plus tard, Saint-Vincent s’incorpora une partie de la capitainerie de Santo-Amaro ; et en définitive, le pays des Vicentistes et des Paulistes n’a presque rien perdu de son area.

Aujourd’hui cette province, située entre les 20° 30' et les 28° de latitude sud , occupe un espace de cent trentecinq lieues d’étendue du nord au sud ; de l’est à l’ouest, sa longueur moyenne est d’environ cent lieues. Si l’on jette un coup d’œil sur la carte de l’Amérique méridionale, on se convaincra

aisément que cette belle région , située presque entièrement sous la zone tempérée, se prêtait admirablement par ses limites a tous les genres d’exploration. Vers l’orient, l’Océan permettait une communication facile avec les autres provinces; au sud, la province de San-Pedro conduisait jusqu’aux missions guaraniques ; au nord , dès qu’on avait franchi la montagne de Mantiqûeira, Minas-Geraes développait ses terres fertiles et ses mines abondantes. Goyaz , qui se trouve dans la même direction, ne pouvait pas rester longtemps ignoré dès qu’on avait traversé leRio-Grande. Enfin à l’ouest, Goyaz et le Mato-Grosso permettaient, par leurs fleuves immenses, de pénétrer dans les déserts de l’Amazonie.

Premiers habitants de Saint- Paul. C’est surtout dans les anciens historiens , dans les ouvrages devenus très -rares des vieux missionnaires, qu’il faut étudier l’origine de cette société des Paulistes, qu’on a présentée depuis sous des couleurs si peu exactes. Là, comme partout ailleurs, cependant, les origines sont assez obscures. Ce que l’on sait positivement, c’est que les nations qui habitaient ce territoire, les Patos, les Carijos, les Guaynazes, appartenaient à une race plus paisible que les Tu pis, dont plusieurs cependant parlaient la langue; et que les premiers aventuriers qui suivirent les concessionnaires asservirent promptement certaines hordes. Selon Herrera , il y avait , dès 1527 , une factorerie où l’on venait faire la traite des esclaves, et on a une cédule, en date de 1533, par laquelle Martim Affonso concédait à Pedro de Goes le droit d’exporter dix-sept esclaves francs de tous droits. Comme le fait très-bien observer Ayrez de Cazal, puisqu’il y avait une factorerie , il est plus que probable qu’une navigation régulière était établie vers ces régions du Sud.

On ne saurait se le dissimuler, dès les premiers temps , la traite des Indiens est établie régulièrement, et voici les conjectures qu’il est permis de faire à ce sujet. D’après Herrera , Martim Affonso ne fut pas le premier

L’UNIVERS

Européen qui aborda eette portion de la côte. Deux Portugais , que l’on suppose avoir fait partie d’un équipage naufragé , résidaient parmi les Indiens.

Il était arrivé à Antonio Rodriguez , et surtout à Joào Ramalho, une aventure semblable à celle d’Alvarez Correa. Ils avaient été accueillis par une tribu , et d’après ce que l’on voit dans la vieille relation d’Hans Stade, il «st infiniment probable que ces deux hommes étaient emmenés en guerre par les Guaynazes contre leurs ennemis.

Us avaient appris la lingoa gérai : peutêtre furent-ils les premiers à engager les Indiens, dont ils partageaient les périls, à vendre les prisonniers qu’ils faisaient aux nouveaux établissements.

Si les choses eurent lieu ainsi, elles se passèrent à peu près comme à la côte d’Afrique, où les hordes furent armées l’une contre l’autre dès l’origine de la traite. Quant à Marti m Affonso de Souza , après avoir visité la baie de Rio de Janeiro, il commença par bâtir la forteresse de Bertioga devant la barre de Santos. Avant que la capitainerie lui fût concédée, il forma sur son territoire le premier établissement portugais qu’on y eût vu. Il fit alliance avec les chefs les plus puissants du voisinage; et, grâce à la

fiaix qu’il sut maintenir autour de ui, on put commencer la culture de la canne à sucre. Il établit aussi le premier engenho qu’on eût vu au Brésil ; plusieurs colons l’imitèrent. Ce fut sous ses auspices que s’organisa une compagnie de négociants pour la propagation des travaux agricoles et industriels. Grâce à ses soins, plusieurs familles originaires des îles Açores vinrent augmenter la nouvelle colonie.

Mais, je le répète, avec ces premiers travaux si utiles et si nécessaires, la traite s’établissait dans les règles. Il ne faut donc pas aller chercher autre part l’origine de ces guerres impitoyables qu’on voit faire aux Indiens .par les Paulistes durant près de deux siècles. Il est probable que Martim Afîonso comprit de bonne heure ce qu’il y avait d’inique dans les mesures que l’on avait adoptées , et l’on peut

supposer aussi qu’il se contenta de faire des esclaves parmi les tribus ennemies de ses alliés ; car on le voit prohiber les entradas , ou les expéditions dans l’intérieur, non-seulement afin de consolider les établissements du littoral , mais encore dans la crainte de troubler la bonne harmonie qui existait entre lui et les chefs de tribu. Dès cette époque néanmoins, le mal était fait, et nous lui verrons prendre un prodigieux développement.

Il y avait dans le cœur de ce chef quelque ombre de justice. Mais , comme le fait observer un historien brésilien, il retourna en Portugal, d’où le roi Jean III l’expédia pour les Indes orientales. Dès lors , il y eut infraction complète aux règlements qu’il avait établis, et l’on vit commencer ces guerres déplorables qui ensanglantent les premières annales du Brésil. Malheureusement Martim Affonso , avant de s’éloigner, avait soumis le droit d’exécuter les entradas, ou les expéditions hostiles contre les Indiens, au bon plaisir de ses lieutenants ; le mal que produisirent les licences données à cette époque fut incalculable. Les choses en vinrent à ce point, que la femme du concessionnaire, DoriaAnna Pimentel, accordait à Lisbonne même le droit d’entrada, ou, si on l’aiine mieux, la permission défaire des esclaves.

Ce préambule était nécessaire, nous le croyons, pour faire comprendre quel fut, dès l’origine, le véritable esprit dont furent animés les Vicentistes.

Ainsi que l’ont fait don Vaissette et Charlevoix, il n’est pas juste néanmoins de considérer les premiers habitants de Saint-Paul comme un ramas de brigands cherchant avant tout à se soustraire aux lois de la métropole.

C’étaient tout simplement des hommes mus par les habitudes de leur époque; et , par ce qu’on voit faire à Martim Affonso de Souza, guerrier illustre, dont l’histoire contemporaine répète fréquemment le nom , on peut juger de l’esprit déplorable qui excitait alors les colons (*).

C) I.e précieux Roteiro de la Bibliothèque

BRÉSIL

Comme Diego Alvez Correa, le naufragé de San-Salvador, Ramalho, avait épousé une Indienne. Elle appartenait à cette nation desGuaynazes , dont les habitudes paisibles se sont perpétuées jusqu’à notre époque. Un manuscrit contemporain , qui nous a plus d’une fois servi de guide, rappelle l’instinct pacifique de cette race , qui ne s’était point cependant laissé envahir par les Carijos et par lespuissants Tamoyos, ses belliqueux voisins. C’était dans les plaines fertiles de Piratininga que Ramalho avait pris le parti de s’établir. Protégé par Tabyreça , le grand chef des Guaynazes, il avait acquis une certaine influence sur la tribu, et ce fut à lui qu’on dut les premières unions qui se formèrent entre les Indiens et les Européens.

De ces alliances, peu nombreuses d’abord , devait naître une race audacieuse qui allait changer la face du Brésil. Mais, par une étrange circonstance et par une combinaison qui n’a peut-être pas été étudiée suffisamment, ces fiers métis , dont se recrutèrent plus tard les rangs des Paulistes , ces ma~ malucos dont on nous vante la force et le courage, ne sortirent pas d’une race indienne aussi hardie que celles qu’on allait asservir. Peut-être ses habitudes sociales , déjà modifiées par une cause que nous ignorons, la rendaient-elles par cela même plus propre au rôle qu’elle allait jouer ; peut-être aussi son horreur pour l’anthropophagie fut-elle une cause suffisante de rapprochement. Ce qu’il a de certain, c’est qu’on vit se passer à San-Vicente un fait qui s’est bien rarement renouvelé dans les autres provinces où la population indienne était tout aussi nombreuse : une race nouvelle sortit de deux races opposées.

Les chroniques locales nous appren-

royale, dont l’auteur était presque contemporain de ces événements, dit positivement, en parlant de la fondation de San-Vieente par Martim Affonso : Esta 'villa foi povoada de muita e honrada gente , etc. ; cette bourgade fut peuplée d’un grand nombre de gens honorables.

nent combien les Guaynazes « étaient gens paisibles, faciles à satisfaire , et ne donnant nulle peine aux conquérants.» Elles se plaisent à raconter combien leurs usages étaient différents de ceux des autres Indiens : elles sont loin cependant de leur refuser tout courage. Écoutons la description naïve qu’en donne leRoteiro. Ces Guaynazes sont en guerre continuelle avec les Tamoyos d’un côté, et les Carijos de l’autre, dit-il. Us se tuent cruellement entre eux. Les Guaynazes ne sont ni malicieux ni trompeurs. Ce sont au contraire des hommes simples, de bonne disposition, et très-enclins à croire tout ce qu’on peut leur dire. Ce sont gens de peu de travail, très-nonchalants, ne cultivant pas la terre. Ils vivent du gibier qu’ils tuent, et du poisson qu’ils prennent dans le fleuve. Us joignent à cela les fruits sauvages que donnent les forêts. Ce sont de grands archers , mais ennemisdelachairhumaine.Usne tuent pas ceux qu’ils font prisonniers , mais ils les acceptent pour esclaves.

S’ils viennent à se rencontrer avec les blancs , jamais ils ne leur font de mal ; bien au contraire , ils leur sont de bonne compagnie. Quant à celui qui a quelque esclave guaynaze, il ne faut pas qu’il en attende quelque service , parce que c’est une race paresseuse de sa nature, et qui ne sait point travailler. Cette nation n’a pas non plus coutume d’aller faire la guerre à ses ennemis hors des limites de son territoire. Elle ne va pas les chercher dans leurs repaires, parce qu’elle ignore l’art de combattre dans les forêts; elle se bat dans les campos où elle vit, et elle se défend avec l’arc contre les Tamoyos. Quand ceux-ci viennent l’attaquer, alors elle combat vaillamment en rase campagne , à coups de flèches, et elle se montre aussi habile que ses ennemis. Les Guaynazes ne vivent pas rassemblés en aidées dans des maisons, comme le font les Tamoyos, leurs voisins ; mais ils demeurent dans les campos, au fond de cavernes creusées en terre, où ils entretiennent du feu jour et nuit. Leur couche se compose de branches d’arbres, sur lesquelles

L'UT'i IVERS.

ils étendent les peaux des animaux tués à la chasse. La langue de cette nation est différente de celle des peuples voisins ; mais ils s’entendent avec les Carijos. Quant à la couleur et à la disposition du corps , ils ressemblent complètement aux Tamoyos. A Texemple des autres tribus de la côte, ils ont grand nombre d’idolâtries.

Voilà, d’après le témoignage du naïf chroniqueur, quels furent les ancêtres des mamalucos, et nous avouerons qu’il est assez difficile d’y reconnaître les traits distinctifs des Paulistes. Cependant , nous le répétons, peut-être ne restait-il des habitudes indiennes, chez cette race, que ce qu’il en fallait pour former une population robuste capable de résister aux fatigues du désert, tandis qu’elle apportait tout naturellement des instincts plus sociables. Trop souvent les mamalucos de la côte orientale , qui provenaient des Européens et des femmes tupinambas, reprenaient la vie nomade des Indiens, et l’on n’en saurait vraiment compter beaucoup qui aient exercé une favorable influence sur la population brésilienne.

Ici , au contraire, tout se montra favorable à l’ordre de choses qui allait se développer : et, dès l’origine, le mélange des races prépara , pour ainsi dire , les événements.

D’ailleurs , pour aborder plus franchement cette question si importante, et qui a si peu occupé les historiens , il faut dire que la population des Vicentistes se recruta chez plusieurs autres tribus. Elle s’adjoignit un grand nombre de ces Carijos , qui, à l’exception du massacre des prisonniers et de son goût décidé pour l’agriculture, offraient une assez grande analogie avec les Tupis ; elle alla jusque dans le voisinage des possessions espagnoles recruter des hordes de Tappes méridionaux et de Guaranis ; en un mot , par des alliances successives, et dont on retrouve partout les traces, elle s’incorpora les tribus indiennes qui pouvaient sympathiser avec les Européens ; elle fit ce que les meilleurs esprits recommandent aujourd’hui aux classes laborieuses du Brésil , afin qu’une race

entière ne disparaisse pas sans profit pour les générations futures.

Une fois te premier noyau de la population formé dans les plaines de Piratininga, les choses marchèrent avec une rapidité peu commune, surtout lorsque JNobrega et Anchieta eurent rassemblé , par l’autorité de leur parole, plus d’indigènes que n’en avaient pu réunir les conquérants.

A partir de cette époque, la ville de Saint-Paul est fondée. Ce n’est d’abord qu’un collège destiné à devenir le siège des travaux apostoliques. Un an après, en 1554, une bourgade considérable s’élève près de cette maison qu’occupent treize religieux; six ans plus tard, la population s’est accrue. On a compris l’avantage que présente l’union des eaux du R.io-Tamandatahy et de l’Hynhagabahu , et la ville naissante, reculée de trois lieues , reçoit ce prodigieux accroissement de force et d’activité qui lui acquerront , dès la fin du seizième siècle , une réputation si formidable.

C’est dans un petit livre espagnol devenu beaucoup trop rare , c’est dans la Vie du P. Joseph de Anchieta, que l’on peut étudier ce qu’il y eut de vraiment curieux dans les premières origines de la colonie (*); c’est là que Ton peut voir combien, en peu d’années, les deux races se sont unies intimement, combien la fusion a été complète. En effet, après avoir accompli des travaux apostoliques dont le nombre effraye aujourd’hui la pensée, le P. Anchieta veut donner à ces populations nouvelles une idée des autos sacr amentales , que l’on regardait à

(*) Vida del padre Joseph de Anchieta, traduzida de latin en castellano , por el padre Estevan de Paternina. Salamanca , 1618, i vol. in-12. La Vie d’Anchieta avait été écrite primitivement eu portugais, par le P. Pedro Rodriguez, provincial du Brésil; on en fit ensuite une version latine fort remarquable , et c’est sur ce travail que Paternina a fait son livre. Ce n’est point positivement une traduction : quelques parties ont été abrégées; mais l’auteur espagnol a introduit dans son travail plusieurs faits nouveaux.

BRÉSIL

cette époque comme faisant partie du culte. C’est dans les deux langues qu’il compose son drame sacré; et quand on accourt, de tous les points de la colonie, sous ces vastes tentes qui ont été dressées dans la plaine afin de contenir des milliers de spectateurs, c’est une pièce écrite alternativement en langue portugaise et en langue tupi que l’on vient écouter. Ce seul fait, sur lequel nous n’insisterons point, mais que l’on n’avait pas remarqué avant nous , suffit pour expliquer combien avaient été rapides les alliances entre les naturels et les Européens (*).

On se tromperait étrangement néanmoins, si l’on croyait que les grands établissements du Brésil méridional se constituèrent sans secousses violentes.

Dès les premières années, on voit les habitants de la bourgade de Saint-Vincent et de la plaine de Piratininga en lutte avec les deux hommes qui essayaient d’établir sur leurs cathécumenes un pouvoir purement spirituel , tandis qu’ils basaient le leur fréquemment sur la violence, et toujours sur une obéissance passive. Quelquefois ces luttes sont sanglantes : les Vicentistes et les Paulistes ne craignent point d’aller attaquer les néophytes , qui forment, à quelques lieues de leurs cités naissantes , une société fort différente.

Pour faire cesser ces hostilités , de fréquentes négociations sont nécessaires, jusqu’à ce "que la guerre terrible que font les Tamoyos à leurs voisins, et qui menace un moment les Portugais d’un complet anéantissement, prouve aux deux partis qui divisent la colonie, la nécessité de réunir leurs forces , et de les opposer à un ennemi si formidable.

Le P. Gaspar de Madré Dios, qui a écrit un ouvrage spécial sur la province de Saint-Vincent, a voulu prouver, contre l’opinion de Joseph Vaissette et

(*) Dans l’oeuvre d’Ànchieta, qui malheureusement ne nous est point parvenue , le dialogue n’était pas interrompu par le changement subit d’idiome; on avait introduit entre les jornadas des espèces d’intermèdes, quelques digressions , dit la chronique , composés en langue tupi.

de Charlevoix, que les premiers habitants de Saint-Paul étaient des Indiens et des jésuites qui n’avaient jamais reconnu d’autre autorité que celle du Portugal. Nous ne pouvons admettre non plus l’opinion qu’il combat, et qui tend a considérer comme des brigands sans frein les fondateurs de la capitale : il ne faudrait pas néanmoins croire à une pureté absolue d’origine. C’étaient tout simplement des mamalucos issus d’indiens et d’Européens, qui pouvaient bien reconnaître l’autorité de la métropole, mais qui devaient avoir des idées singulièrement larges quant à l’esclavage des tribus indiennes, auxquelles iis portaient une haine héréditaire. Plus tard, lorsque, durant la guerre avec les Tamoyos, les jésuites exercèrent une réelle influence dans la cité, ils purent bien modifier cesentiment; mais il était trop bien enraciné dans l’esprit du siècle, il était trop bien d’accord avec les intérêts des colons, en un mot , il appartenait trop bien à la race , pour que l’on dût espérer de l’éteindre complètement.

L’instinct sauvage reprenait toujours le dessus ; cela est si vrai que, dans le siège de Saint-Paul, qui arriva vers 1561, et où les Tamoyos parvinrent à s’introduire jusque dans la cathédrale, Tabyreça, devenu chrétien, immolait sans pitié, au pied de l’autel, les Tamoyos qui lui demandaient grâce et qui se rendaient à lui.

Il y aurait une fort grande injustice à juger les jésuites du seizième siècle et leurs travaux d’après les idées que peut inspirer le système suivi dans les missions. Là , on peut voir des projets ambitieux s’allier à des vues habiles :

dans les premiers travaux exécutés par les pères de la compagnie, au Brésil, tout fut désintéresse; et, au besoin, le récit de leurs fatigues et de leurs souffrances pourrait le prouver.

Nobrega mérite réellement le titre d’apôtre du Brésil ? qu’on lui décerne dans toutes les relations; Anchieta, qui travailla sans relâche, durant quarantequatre ans , à la conversion des indigènes, et qui ne craignit pas de rester seul comme otage entre les mains des Tamoyos pour sauver la colonie, offre

L’UPÏI VERS.

encore un caractère plus élevé et plus énergique; le P. Jean d’Aspicuelta , le P. Antoine Perez, le P. Leonard Nunes , et tant d’autres , les secondèrent avec un zèle que peuvent apprécier seuls ceux qui ont vécu de la vie des forêts, ou qui ont reposé dans une cabane indienne. Il s’en faut bien qu’ils aient obtenu les résultats qui se manifestèrent au Paraguay. Jamais ils ne purent s’opposer complètement à cette traite odieuse que les Paulistes allaient faire à main armée jusque dans les forêts les plus reculées du Brésil; jamais leurs successeurs ne purent empêcher que les bandeiras de Saint-Paul et de Saint-Vincent n’allassent porter la guerrejusque dans les réductions , pour revenir avec des espèces d’armées composées d’hommes, de femmes et d’enfants, qu’on soumettait bientôt aux travaux les plus pénibles. Il y a mieux, les lois répressives de la couronne échouèrent toujours contre ce prétendu droit d’envahissement, si bien reconnu par les Paulistes. Les gouverneurs généraux tolérèrent ce qu’ils ne pouvaient empêcher; et sans former, comme on l’a dit, une république à part, les habitants de Saint-Paul conservèrent une indépendance effective, qui a bien pu tromper quelques écrivains.

Incursions dans les forêts, bandeiras; BRUITS MENSONGERS RÉ- PANDUS SUR LES PAULISTES. NOUS

avons essayé, au commencement de cette notice, de tracer rapidement l’histoire des expéditions gigantesques que l’on dut aux Paulistes, durant le dix -septième et le dix -huitième siècle; nous avons fait voir que toutes les grandes explorations qui ont fait connaître le Brésil intérieur sont le résultat de leur persévérance. Voici comment se faisaient ces expéditions; et ici nous croyons devoir emprunter quelques phrases à un écrivain qui nous semble avoir compris admirablement le génie aventureux de l’époque qu’il a voulu peindre. « Une ressemblance de plus entre les Paulistas et les flibustiers, dit M. Lacordaire, c’est la manière dont s’organisaient leurs expéditions, et le mélange de supersti-

tion, de mépris de la vie, et de férocité, qui formaient le fonds de leur caractère. De même que chez les frères de la côte , c’était ordinairement quelque vieux coureur des bois , bronzé de corps et d’âme, et initié à tous les secrets du désert, qui concevait le plan de l’expédition , ou bien quelque jeune débutant dans la carrière, désireux de se signaler. Us ne manquaient jamais de volontaires pour s’enrôler sur leurs pas. Les conditions de partage du butin futur arrêtées et tous les préparatifs terminés, une dernière formalité restait à remplir : celle de régler ses comptes avec le ciel, et d’attirer sa faveur sur l’entreprise. Une messe, à laquelle assistaient avec recueillement tous les intéressés, faisait ordinairement l’affaire. Les plus dévots allaient ensuite purifier leur âme de ses vieux péchés auprès d’un prêtre, qui souvent recevait en même temps leur vœu de consacrer aux autels une partie du produit de l’expédition. Si le moine était sévère, avant de donner l’absolution, il s’enquérait soigneusement de l’objet de l’entreprise, et n’absolvait qu’autant qu’il était simplement question de découvrir des mines; mais le plus grand nombre passait prudemment cette question sous silence, recommandant seulement, en termes généraux, de traiter avec douceur les Indiens qui se présenteraient sur la rçute , afin de les attirer au giron de l’Église. Le pénitent n’avait d’ordinaire en ce moment aucune objection à faire; une fois en route, Dieu sait comment il tenait ses promesses !

« Enfin , soit par terre , soit par eau , l’expédition se mettait en campagne; les parents, les amis, l’accompagnaient à quelque distance, faisant des vœux pour sa réussite : tous savaient le peu de chances qu’ils avaient de se revoir. Alors commençait dans toute son énergie la lutte de l’homme avec la nature sans frein et terrible du désert. 11 failait souvent, la hache à la main, s’ouvrir une route dans l’épaisseur des forêts, camper pendant des semaines entières dans des terres noyées et pestilentielles, affronter les rivières dé-

BRÉSIL. ISS

bordées, les chutes d’eau, la flèche de l’Indien caché en embuscade, les feux d’un soleil vertical pendant l’été, les pluies diluviennes de la saison opposée, la famine, les maladies; braver, en un mot, tout ce que l’imagination peut se représenter de dangers de toute espèce.

Partout où la terre était rouge et offrait certains indices à lui connus, le chef de l’expédition faisait fouiller le sol; si un peu d’or s’offrait à ses regards , les fatigues passées étaient oubliées , et les travaux d’exploitation commençaient aussitôt ; dans le cas contraire , on poussait plus avant. Des mois, des années entières , se passaient de la sorte ; enfin , on voyait arriver à Saint-Paul quelques malheureux, hâves, méconnaissables aux yeux mêmes de leurs proches, restes de l’expédition déjà à moitié oubliée. S’ils avaient de l’or à montrer, des promesses brillantes à faire, peu importait la distance , une fièvre générale s’emparait de toute la province; des familles entières , y compris les femmes et les enfants, se mettaient en route pour le nouvel Eldorado. Ce qui survivait aux dangers du trajet s’établissait sur les lieux, et une nouvelle colonie était fondée. Quelquefois , lorsque les expéditions se composaient d’un petit nombre d’individus, on n’en entendait plus jamais parler. Cependant tous n’avaient pas péri; mais, séparés de leur patrie par un intervalle immense, les aventuriers se dispersaient de côté et d’autre, et chacun d’eux s’établissait là où lui en venait la fantaisie. C’est ainsi que, dans les provinces les plus éloignées du Brésil, on rencontre assez souvent des familles qui , loin d’avoir oublié leur origine, rappellent encore avec une sorte de fierté que le sang des Paulistas coule dans leurs veines.

« De retour dans ses foyers, le Paulista y rapportait une humeur altière, une indépendance sauvage, hostile à tous les liens sociaux. Il était rare qu’il n’eût pas quelques comptes à régler avec ses voisins, soit à propos d’esclaves enlevés, soit pour toute autre offense reçue , et J’on savait qu’il eût été dangereux6 pour les objets ae sa haine

de le rencontrer le soir, à la brune , dans un lieu écarté. Un long stylet, caché dans l’une de ses bottes ou sous le cuir de sa selle, eût alors inévitablement vu le jour, et n’eût pas brillé en vain dans l’ombrer Si l’occasion favorable ne se présentait pas, malgré son irritabilité naturelle, il savait l’attendre longtemps. Maintes fois il est arrivé qu’après des années d’attente mutuelle deux ennemis de cette espèce se rencontrèrent inopinément dans les forêts, loin de tout séjour habité; l’un d’eux devait alors renoncer à la vie.

Le vainqueur, après le combat , omettait rarement de déposer le vaincu dans sa dernière demeure; il s’agenouillait ensuite sur la fosse, y récitait quelques prières; et, après y avoir planté une croix formée à la hâte de deux morceaux de bois, il s’éloignait sans y penser davantage. Le désert gardait fidèlement le secret, et tout était dit.

« Des individus ces haines implacables s’étendaient aux familles, qui épousaient fidèlement la cause de chacun de leurs membres, quel que fût le degré de parenté. Presque sans interruption, la ville était remplie de troubles et de dissensions. Ce que la vendetta produit encore de nos jours en Corse se voyait donc alors à Saint- Paul , avec cette différence néanmoins , qu’elle empruntait aux mœurs rudes de ce siècle une énergie dont notre époque est à peine susceptible (*). »

L’habile écrivain fait remarquer que ce tableau rapide ne convient en aucune façon aux Paulistes d’aujourd’hui , et que 6 ces derniers n’ont hérité de leurs pères qu’une noble fierté et une bravoure à toute épreuve; mais rien n’est plus vrai que l’esquisse qu’il nous trace du caractère indompté de ces premiers habitants de Saint-Paul et de Piratininga. Telle fut, à peu de chose près, la vie que menèrent Arzao, Antonio Dias, BartholomeuRocinho, Garcia Ruiz, Leme, Manoel Preto, et tant d’autres aventuriers célèbres. Ces

(*) Théodore Lacordaire , Revue de* deux mondes, t. H, iv* série.

ro

L’UNIVERS

chefs de Paulistes prenaient le nom de bandeirantes , et la troupe qu’ils commandaient celui de bandeira; comme nous disions encore, au XVIIe siècle, une bandière, pour désigner un certain nombre de soldats marchant sous un même drapeau. Quelquefois l’expédition était uniquement destinée à la recherche des métaux précieux; puis elle se tournait tout à coup contre les Indiens, comme cela arriva à Buenno et à son père dans les grandes solitudes de Goyaz. D’ordinaire, c’était la recherche dès mines qui eutraînait les Paulistes dans ces provinces du nord dont la distance effraye l’imagination; car, ainsi qu’on l’a très-bien fait observer, s’ils allaient jusqu’aux bords de l’Amazone, et cela est arrivé fréquemment, « c’est à peu près comme si, l’Europe étant couverte de forêts sans chemins tracés , un habitant de la France se frayait une route jusqu’au centre de la Sibérie. »

Plus ordinairement, les bandeiras ne quittaient point les plaines du Sud; et, dans ce cas, elles se dirigeaient contre les grandes tribus indiennes, qu’elles emmenaient en esclavage.

Les écrivains de cette période sont unanimes dans leurs plaintes : tantôt, comme le rapporte M. Fernandes Pinheiro d’après les manuscrits les plus authentiques, on voit les Paulistes emmener de la Guayra jusqu’à quinze cents Indiens, qu’ils vendent ensuite sur la place publique; on désigne tel bandeirante, comme le célèbre Manoel Preto, par exemple, qui compte dans ses propriétés jusqu’à mille Indiens propres à se servir de l’arc. Tout ceci se passait dans la dernière moitié du XVIIe siècle. A cette époque, les Paulistes ne s’attaquaient plus seulement aux tribus, ils s’attaquaient aux villes. Xon-seulement la Guayra était désolée par eux, mais Ciudad'-Real et Ciudad de Xeres étaient ruinés, et une grande partie des Indiens Quarames disparaissaient devant leurs invasions. Ce fut à peu près vers 1620 que les Paulistes commencèrent à porter la guerre dans les réductions jésuitiques, et ils poursuivirent ces incursions à main armée jusqu’en 1679. De là ces haines sans

fin que l’on voit se perpétuer entre les dominateurs du Paraguay et les habitants de Saint-Paul; de' là tous ces bruits mensongers qui se répandirent principalement^ dix-huitième siècle, et qui représentaient la cité de Saint- Paul comme une espèce de repaire de brigands. Les bandeirantes savaient se servir à merveille du sabre et de l’escopette; dans les forêts, ils savaient lutter de ruse avec les Indiens les plus habiles; à force de parcourir les provinces les plus éloignées, ils avaient fini par acquérir sur ce vaste territoire des idées de géographie pratique peu communes; mais là s’arrêtait leur science. Il n’en est pas un seul qui ait pris la plume pour faire cesser les bruits qui circulaient en Europe sur la prétendue république fondée dans les plaines de Piratininga. Dans cette discussion, on le sent bien, l’avantage devait rester à ceux qui parlaient, et qui parlaient avec énergie. Les incursions contre les Indiens sont à coup sûr une des choses les plus monstrueuses qui aient jamais souillé l’histoire de l’Amérique; mais cet abus sanglant de la force , les Paulistes en partageaient le blâme avec les Européens, et avec les jésuites eux-mêmes. Il est bien prouvé- aujourd’hui que les moyens hostiles ne furent pas étrangers aux jésuites, et que le nom de réduction, qu’on imposait aux missions du Paraguay, pouvait dans le tait recevoir une acception fort différente du sens spirituel qu’on lui attribuait (*).

(*) On sait que les jésuites obtinrent un bref du pape qui excommuniait les détenteurs d'indiens; ce fut après la lecture de ce bref que les jésuites furent chassés de Saint-Paul. A la suite de cette expulsion se répandirent aussi des bruits absurdes sur une espèce de schisme qui se serait formé dans la capitale. Voici ce que dit Alph. de Beauchamp, d’après Southey, qui tenait ces détails , à n’en point douter, de quelque relation jésuitique. «Les Paulistes élèvent autel contre autel, et pour mieux détourner les peuples Cariges et Hiagiares d’embrasser le christianisme, qui les eût assujettis aux missionnaires du Paraguay . ils font entendre aux sauvages qu’il n’y a aucune différence es-

BRESIL

Lors de l’invasion des Hollandais, les Paulistes étaient trop éloignés du théâtre de la guerre pour y prendre une part active; mais il est faux qu’ils aient choisi l’instant où la mère patrie succombait sous le poids de ses propres misères, pour se détacher complètement de ses intérêts. Lorsque la glorieuse révolution qui plaçait un prince de la maison de Bragancè sur le trône fut accomplie, Saint-Paul fut une des

Îjremières cités du Brésil à manifester a joie que lui inspirait un semblable changement politique.

Caractère actuel des Paulistes. Mais, par quelle suite d’événements, par quelle combinaison nouvelle dans son organisation sociale, la province de Saint-Paul vit-elle s’opérer un changement complet dans les coutumes de ses habitants? Les bornes qui nous sont imposées dans cette notice ne nous permettent point d’aborder un sujet si compliqué. Ce qu’il y a de certain, c’est que durant les dernières années du dix-huitième siècle on vit se modifier à un tel point le caractère des Paulistes, qu’il ne resta plus à cette

sentielle entre la religion chrétienne et la croyance des devins du Brésil : eux-mêmes nomment un chef de l’Église, et lui donnent le nom de pape; ils instituent des prêtres et des évêques, ils introduisent la confession auriculaire, ils célèbrent la messe, ils fondent des collèges, ils fabriquent des livres saints avec l’écorce de certains arbres, et y tracent des caractères inconnus qu’ils prétendent leur être inspirés parle souffle divin.... » «De là naquit un mélange monstrueux des cérémonies du christianisme avec les superstitions brésiliennes; les Paulistes, imitant les convulsions et le délire religieux des devins, captivèrent ainsi l’esprit crédule des sauvages, qui, frappés de cet amalgame nouveau de rites et de cérémonies à la fois barbares et sacrés , couraient en foule se ranger sous ces nouvelles lois» (Histoire du Brésil, t. III, p. 348). Il est difficile de réunir en peu de lignes tant de faits absurdes, et ces étranges assertions n’ont pas besoin certainement d’être réfutées ; cependant elles prouvent avec quelle habileté on choisissait la nature des bruits que l’on mettait en circulation.

population active, mais turbulente, qu’une réputation méritée de bravoure , de générosité, de franchise même, qui contraste d’une manière bien prononcée avec cet esprit habituel de violence et de cruauté qu’on signale parmi les anciens colons. Une éducation moins imparfaite, un assez grand développement de l’agriculture, les travaux réguliers des mines, ont pu contribuer à ce changement. Peut-être, après tout, le caractère trop ardent des Paulistes n’avait-il besoin que d’une sage modification. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’aujourd’hui le plus heureux développement moral , comme le mouvement intellectuel le plus remarquable, paraît appartenir à Saint-Paul.

Description physique de la province. La province de Saint-Paul est une de ces régions privilégiées qui pourraient se passer au besoin des autres subdivisions du Brésil, et dont le reste de l’empire se passerait assez difficilement. Ses nombreux troupeaux sont une ressource assurée contre le manque de subsistances durant une expédition militaire : la portion du sud est essentiellement propre aux productions de l’Europe méridionale (*) ; le Nord lui fournit toutes les denrées agricoles des tropiques; et enfin ses mines de fer, qui ont remplacé les mines d'or épuisées, lui permettraient d’entreprendre certains travaux industriels qu’il serait difficile d’établir avec le même succès sur un autre point.

D’après les dernières ordonnances politiques venues à notre connaissance, tout le territoire de Saint-Paul se partage aujourd’hui en trois comarcas, qui plus tard seront soumises ellesmêmes à de nouvelles subdivisions.

Il y a peu de territoires dans l’empire gui présentent une telle variété quant à la disposition du sol : pour s’assurer de ce fait, il suffit de désigner ses

(*) On voit dans le Roteiro do Brasil, que nous avons mis à profit plus d’une fois, combien la culture de la vigne avait réussi dès l’origine à Saint-Vincent. Le riz qui croît aux environs de Santos est le plus renommé de tout le Brésil.

L’UNIVERS

montagnes; nous nommerons donc : la Serra-Araassoiava , dont on a fait Guarassoiava , et dont le nom tupique signifie le voile du soleil, en raison de la vaste étendue de terrain sur laquelle se projette son ombre bien avant que l’astre se cache à l’horizon; l’Araguara, dont s’échappent de fréquentes exhalaisons, le Pirapirapuan, où se trouve encore de l’or; la Serra-Dourada, qui doit son ancienne dénomination à l’existence de quelque mine épuisée ; le monte Cardoso, qui s’élève dans le voisinage de la mer; le monte Jurea, dont les flots battent la base avec fureur, et qu’une expression populaire désigne sous le nom de montagne Juive ( monte de Judea ), en raison des imprécations fréquentes que ses sinuosités arrachent au voyageur; et enfin le Jaguary, que l’on contemple aussi de la plage, et dont les roches sourcilleuses sont entremêlées d’arbres immenses. Toutes ces montagnes , peu connues en Europe et rarement citées dans les traités géographiques, impriment à la contrée ce caractère vraiment pittoresque que les voyageurs ne se lassent point d’admirer, et que des descriptions spéciales ont fait connaître trop rarement (*).

Comme l’a fort bien remarqué le père de la géographie brésilienne, à l’exception du Para, il n’y a pas une seule des provinces maritimes qui soit sillonnée par un si grand nombre de fleuves navigables. Cependant il faut avouer que les plus considérables ne

(*) Jusqu’à présent, si l’ou en excepte l’ouvrage du F. Gaspar da Madré de Deos , qui s’occupe purement des faits positifs, il n’existe pas une seule monographie spéciale sur Saint-Paul. Si l’on était privé des détails incomplets de Mawe; si l’on ne possédait pas les renseignements plus sûrs , mais trop courts , de Spix et Martius , il faudrait s’en tenir aux statistiques générales de Pizarro et d’Ayres de Cazal. Ceci donne une juste idée de la manière imparfaite dont sont connues certaines localités du Brésil. Le travail fort estimable de M. Menezes de Drummond, qui se base sur des renseignements fournis par M. Andrada, est malheureusement tout à fait consacré à la science minéralogique.

sauraient être d’aucune utilité pour amener jusqu’au bord de la mer les productions de l’intérieur; par une disposition particulière, ils fuient tous vers l’ouest, pour aller se perdre dans l’Océan.

La rivière de Paranna elle-même, qui joue un si grand rôle dans la géographie de l’Amérique, et qui, par le volume prodigieux de ses eaux, marche rivale des plus grands fleuves , la rivière de Paranna, qui offre un autre genre de communications, prend naissance dans la province de Saint-Paul. Elle est formée par le confluent du Paranahyba et du Rio-Grande, rivières considérables, qui ont leurs sources à une distance fort éloignée, puisque la première vient du centre de Goyaz , tandis que la seconde arrive de la portion intérieure de Minas-Geraes.

L’Ignussu et le Parannapanema sont deux rivières essentiellement importantes, et dont les bords ne sont pas encore assez exploités ; mais , sans contredit, et comme nous l’avons déjà fait observer, le Rio-Tieté est peut-être de tous les cours d’eau qui arrosent la province celui qui a le plus contribué a développer le goût des Paulistes pour les grandes explorations. En effet , sorti d’un district qui se 'trouve à environ vingt lieues de la ville de Saint-Paul, il passe à fort peu de distance de cette capitale ; c’est surtout après qu’il a reçu le Pirassicaba que sa navigation prend une grande importance. Malgré les difficultés extrêmes que présente sa navigation, on le descend sur des embarcations considérables , et c’est ainsi que l’on peut pénétrer jusque dans les provinces les plus reculées de l’intérieur.

Jadis c’était au moyen de ces vastes canots, que l’on savait creuser dans les arbres immenses qui croissent sur le Tybaia et le Jaguary, que les Paulistes descendaient jusqu’aux déserts de Cuiaba. Le Tieté se rend dans le Paranna; et, quand nous dirons quelques mots des guerres terribles qui accompagnèrent la découverte du Mato- Grosso, on verra que cette route, si facile en apparence pour revenir sur les bords de l’Océan ’ fut plus d’une

fois abandonnée, par la terreur qu’inspiraient les redoutables Payagoas; il fallut les anéantir pour ne plus les craindre; et ils s’étaient attribué la domination des fleuves, comme les Guaycourous s’intitulaient maîtres souverains de la plaine.

Si l’espace nous permettait d’entrer dans de nombreux détails sur la géographie intérieure de cette belle contrée, et sur l’histoire naturelle de ses déserts , sans doute il y aurait quelque intérêt à aller visiter ces grandes chutes d’eau des affluents du Tieté, où, les cascades s’opposant à l’émigration des poissons voyageurs, on voit se former des aidées passagères de pêcheurs qui viennent exploiter ces rives désertes. Il y aurait quelque charme à contempler cette nature abondante, qui présente déjà des différences assez notables avec ce qu’on observe dans les lieux plus rapprochés du tropique. En effet , la température s’est déjà abaissée; cette contrée n’est plus autant la région des palmes que celle du Brésil central. Les conifères s’y montrent , et le grand pin de l’Amérique méridionale y porte abondamment ses fruits , qui nourrissent pendant des mois entiers certaines tribus sauvages, comme les châtaignes du Lecythis nourrissent les hordes de la côte orientale. Mais c’est aux ouvrages spéciaux qu’il appartient de signaler ces grandes divisions , c’est à eux que l’on doit recourir pour obtenir de semblables détails.

Ajoutons un mot cependant. Déjà la zoologie de ces contrées a subi plus d’une modification importante , grâce aux incursions fréquentes des Européens. Tandis que quelques animaux se sont prodigieusement multipliés, d’autres ont presque entièrement disparu. C’est ainsi que le beau phénicoptère, le guara au plumage de pourpre, qui taisait l’admiration des sauvages eux-mêmes , et qui était si commun , se rencontre à peine aujourd’hui. Dans la vieille relation d’Hans Stade, on voit que les Tupinambas pouvaient se le procurer, pour leurs parures de fêtes, sur toute cette portion du littoral. Il y a une vingtaine d’an-

îftO

nées seulement, l’administration, qui certes ne s’occupe guère habituellement de choses semblables, croyait devoir rendre une ordonnance pour la conservation de ce magnifique oiseau , l’un des plus beaux ornements des forêts brésiliennes.Cinq lieues au nord du Rio- Sahy-Grande, limite de la province, se trouve l’embouchure d’une profonde rivière nommée la Guaratuba(*), qui a pris son nom de l’innombrable quantité de phénicoptères qui peuplaient ses rivages. Aujourd’hui encore, ils établissent leur ponte dans une île basse couverte de mangliers , et qui se trouve située à peu près à deux lieues de la mer. Il est défendu expressément de les détruire, l’espèce menaçant de s’éteindre (**).

Cidade de San-Paulo. Nous avons déjà fait connaître au commencement de ce paragraphe quelle était la véritable origine de la ville Saint-Paul. Commencée en 1552, grâce à la fondation d’un collège , elle prit le nom qu’elle porte aujourd’hui de la première messe qui y fut dite, et qui fut célébrée le jour anniversaire de la conversion de Saint- Paul. Dans l’origine, enjoignait toujours à son nom le nom de la" plaine où elle est bâtie, et on l’appelait San-Paulo de Piratininga ; ce ne fut qu’au bout de six ans qu’on l’érigea en ville. Néanmoins son accroissement fut assez considérable pour qu’elle acquît , dès le dix-huitième siècle, une véritable importance. Aujourd’hui c’est une des plus jolies villes du Brésil , et c’est surtout une de celles dont le séjour est le plus agréable. Bâtie par les 23° 33' 10" de latitude sud, et les 48° 59' 25” ouest de longitude de Paris, on voit qu’elle est construite à peu près sous le tropique du Capricorne, dont elle n’est éloignée que d’un mille et demi vers le nord. Comme elle a été fondée

(*) Tuba veut dire beaucoup dans la lingoa gérai.

(**) En dépit de celle défense salutaire signalée par Ayrez de Gazai, M. de Saint Hilaire a vu tuer un si grand nombre de ces beaux oiseaux, qu’il prévoit la destruction de l’espèce.

L’UINIVERS.

à environ douze cents pieds au-dessus du niveau de la mer, on peut dire qu’elle jouit de tous les avantages qui se rattachent au climat des régions équinoxiales, sans avoir les inconvénients d’une chaleur extrême. La température moyenne ne dépasse guère 22° ou 23° du thermomètre centigrade, et elle se maintient souvent entre 15° et 18° Réaumur. De temps à autre , le froid se fait assez vivement sentir ; mais il n’est jamais assez intense pour nécessiter un grand changement dans la manière de se vêtir. Telle est en général la douceur de la température, que c’est, avec Porto-Alegre , la ville qui convient le mieux sous tous les rapports au séjour des Européens. La plupart du temps même , ce n’est que sous ce climat , qui rappelle celui de l’Espagne et de l’Italie, que les étrangers dont le séjour s’est prolongé au Brésil peuvent se remettre de la langueur causée trop souvent par des chaleurs excessives.

On a déjà vu que la plaine de Piratininga, ou s’éleva la ville de Saint- Paul , avait été choisie parles Indiens, dans les temps antérieurs à la conquête, pour y former une aidée. C’est dire assez combien l’emplacement était propre à la fondation d’une ville, lin instinct admirable dirigeait toujours les indigènes dans le choix des localités qu’ils adoptaient pour y faire un séjour plus ou moins prolongé , et l’on s’est toujours bien trouvé de suivre leurs indications à cet égard. Exposée à des vents rafraîchissants dont le retour est périodique , la cité de Saint- Paul domine la vaste plaine qui s’étend de l’ouest au sud ; elle a été construite sur une éminence, et dès qu’on Taper' çoit de la route, on est frappé de son aspect de propreté , en même temps que Ton remarque quelque chose de plus riant que dans la plupart des villes situées loin du bord de la mer.

Saint-Paul ne se distingue pas cependant par l’importance de ses édifices ; mais une sorte de régularité a présidé à sa construction. Soit éloignement de matériaux convenables, soit persistance dans un mode de construction

adopté dès l’origine et emprunté à quelques cités de T Europe méridionale, les maisons sont presque toutes bâties en terre, ou, si on l’aime mieux, en taïpa, espèce de brique sechée a l’air, et que l’on blanchit au moyen d’une sorte de chaux désignée dans le pays sous le nom de tabatinga. Ce genre de construction commode, expeditif et durable, que Ton connaît chez nous sous le nom de pisé, a été porté par les Paulistes dans la plupart des lieux ou ils ont introduit leuxs habitudes industrielles. Veut-on former un mur, on se sert d’un moule formé de six planches mobiles placées de champ, et assujetties vis-a-vis les unes des autres par des pièces transversales, qu’arrêtent des chevilles egalement mobiles.

C’est dans ces especes de caisses que Ton introduit une certaine quantité de terre humide. Elle doit être battue avec vigueur au moyen d’une masse, jusqu’à ce que la brique soit formée selon la capacité du moule. Les taïpas s’élèvent ainsi les unes au-dessus des autres jusqu’à ce que les gros murs soient achevés. 11 est bon de rappeler qu’au fur et mesure que les travaux avancent, on dispose les choses de maniéré à ce que l’emplacement des portes et des fenêtres soit réservé.

Tehe est la solidité de ce genre de construction, que Ton voit des habitations qui n’ont pas moins de deux cents ans d’existence, et qui n’exigent pas encore de grandes réparations. Les maisons de Saint-Paul ont deux ou trois étages , et quelquefois davantage.

Comme on ignore l’usage des gouttières , on a soin de donner à la toiture quelques pieds de saillie. Sans cette sage précaution, la base des maisons pourrait promptement se détériorer.

Lorsque le P. Tego prétendit promulguer à Saint-Paul le bref du pape qui excommuniait les détenteurs d'esclaves, il y eut, comme on sait, une insurrection dans laquelle les jésuites furent chassés pour jamais. Depuis ce temps, le collège qu’ils avaient fondé fut consacré à un autre usage. Il fut disposé de manière à pouvoir servir de résidence aux gouverneurs, et sous

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ce rapport les Paulistes n’ont fait qu’anticiper de plusieurs années sur ce ui est arrivé dans bien d’autres cités u Brésil. Au nombre des édifices publics , il faut mettre la Casa de Misericordia , trois hôpitaux, trois couvents qui appartiennent aux ordres des bénédictins, des franciscains et des carmes chaussés. Les églises n’ont rien d’essentiellement remarquable , bien que leur construction remonte à une époque plus éloignée que la plupart de celles de l’empire. Quelques places assez belles, trois ponts de pierre, des fontaines en assez grand nombre (mais dont l’eau n’est pas aussi estimée pour les usages domestiques que celle du Tieté, que l’on voit couler à une demi-lieue delà ville) , des rues fort propres, grâce à l’inclinaison du sol , voilà en peu de mots ce qui peut frapper un étranger dans l’ancienne cité des Paulistes. De nombreuses institutions se fondent cependant ; cette capitale est en voie de progrès, et chaque année voit naître d'heureux changements, qu’il serait trop long de signaler ici.

Il y a une dizaine d’années , on ne comptait guère à Saint-Paul qu’une population de trente mille âmes , et il n’y a guère de probabilité qu’elle ait subi une grande augmentation. La moitié des habitants appartient à la race blanche, ou se disant telle; le reste se compose de noirs ou d’hommes de couleur; ce qui fait voir, dès le premier coup d’œil, qu’avec Rio- Grande do Sul et Rio-Negro, cette ville est celle qui souffre le moins de l’abolition de la traite, parce qu’elle en tirait le moins d’avantages. Du reste, son climat est, peut-être plus encore que la disposition d’esprit des habitants, ce qui s’est opposé à l’introduction d’un grand nombre de nègres.

On a remarqué que l’air piquant des montagnes , et plus encore les nuits froides qui se font sentir dans une grande partie de la province , étaient essentiellement préjudiciables à la santé de plusieurs tribus de noirs. Celles qui habitent les hauts pâturages à l’ouest de Benguela s’acclimatent plus aisé-

ment, et elles fournissent les noirs que l’on rencontre le plus fréquemment dans cette capitale.

D’après l’opinion de savants voyageurs allemands , le goût pour les objets de luxe provenant de l’industrie européenne a fait moins de progrès à Saint-Paul que dans les opulentes cités de Bahia, de Pernambuco et du Maranham. Le confortable et la propreté l’emportent dans les maisons sur l’élégance et sur la richesse des ameublements. Au lieu de ces glaces nombreuses que l’on expédie de France, et de ces meubles soigneusement polis que l’on importe de l’Amérique du Nord , et qu’on rencontre à chaque instant dans les autres provinces, il arrive plus fréquemment que l’on ne voie dans la salle servant de lieu de réception que de grandes chaises vénérables par leur antiquité, et quelques petits miroirs provenant des fabriques de Nuremberg. Au lieu de lampes dans le goût moderne, et de bougies, une lampe de cuivre à l’ancienne mode , où l’on brûle de l’huile de palma Christi, suffit pour éclairer l’appartement. Dans le ton général de la société, on remarque aussi une influence moins directe de l’Europe : les cartes sont appelées moins fréquemment comme une ressource contre l’ennui ; une conversation animée, le chant, la danse occupent presque toutes les soirées.

Il existe à Saint-Paul une salle de spectacle bâtie dans le style moderne.

On y joue quelques pièces tirées de l’ancien répertoire, quelques opéras traduits du français. Mais là, comme à San-Salvador et à Pernambuco, les acteurs sont pour la plupart des hommes de couleur, et il est impossible de ne point sourire de l’effet que produisent le blanc et le rouge sur ces figures à teinte plus ou moins foncée. Les costumes ne sont pas moins grotesques , et l’exactitude de la couleur locale est à coup sûr ce qui préoccupe le moins ces artistes improvisés.

Il y a plus de charme et plus d’originalité à la fois dans les divertissements purement nationaux. Quelquefois les plagies de Piratininga voient

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se renouveler ces courses de taureaux qui faisaient jadis les délices des Portugais , comme celles de leurs voisins.

Les Paulistes y déploient une certaine habileté, bien qu’on ne puisse pas encore les comparer aux toréadors espagnols. Le peuple a ses danses particulières, et le landou ( landû ), qui rappelle si bien la chica de nos colonies, a été adopté ici non-seulement par les nègres , qui portent partout leur goût effréné pour la danse, mais il est passé dans les divertissements des hommes de couleur, appartinssent-ils encore plus à la race indienne qu’à celle des noirs proprement dits. Il en est de même de la batuca. Ce qui distingue surtout les Paulistes, c’est le goût exquis qu’on leur voit déployer dans la composition de leurs chansons nationales. Pour peu que l’on soit sensible à une vive expression, à une mélodie simple, il est impossible de ne point être touché du charme de leurs modinhas. « Saint-Paul, par beaucoup d’endroits, ressemble à une ville de l’Andalousie, dit un voyageur français que nous avons déjà cite.... Il n’est pas rare d’y entendre, comme à Cadix, les sons de la guitare, à une heure avancée de la nuit, sous quelque fenêtre grillée qu’entr’ouvre à demi une main incertaine. Les femmes qui reçoivent ces hommages sont célèbres dans tout le Brésil par la vivacité de leurs grâces; témoin le triple proverbe qui dit pour Pernambuco, elles et non eux; pour Bahia, eux et non elles ; enfin pour Saint-Paul , elles et encore elles (*). » Les Paulistes ont une taille et une tournure qui sembleraient exclure la délicatesse des mouvements, et cependant elles sont pleines de grâce et de vivacité; elles offrent dans leur physionomie une heureuse union de gaieté et de franchise. Leur teint n’est point non plus aussi pâle que celui des autres femmes du Brésil; elles partagent avec les hommes une (*) Spix et Martius, en vantant aussi le charme des femmes de Saint-Paul, reproduisent le texte du proverbe : Bahia, elles nào ellas ; Pernambuco , ellas nào elles ; San-Paulo, citas e ellas.

certaine simplicité pleine de franchise qu’on vante dans le reste de l’empire.

Dans la société , elles portent un ton plein de gaieté, mais sans affectation ; avant tout elles sont promptes à saisir l’esprit d’une conversation enjouée.

Aussi plusieurs voyageurs rejettent-ils sur la franchise habituelle des rapports sociaux les reproches qu’on leur adresse quelquefois, et ils nient qu’on ait le droit de les accuser de légèreté , comme plus d’une fois on l’a fait.

Quelques familles se sont conservées à Saint-Paul pures de tout mélange, et elles aiment à rappeler cette position exceptionnelle. On peut dire que ce ne sont point celles qui se distinguent par la beauté du sang ; on peut ajouter aussi que l’union avec les races indigènes a eu les plus heureux résultats , quant à la beauté des traits et à la vivacité de l’expression. En somme , il est préférable pour l’individu né de ces alliances , que ce soient les caractères de la race caucasique qui prédominent. 11 est devenu fort difficile de spécifier aujourd’hui dans quelle proportion se sont établis les îjiélanges , et l’on peut dire qu’il n’y a plus qu’un petit nombre de mamalucos issus directement d’un blanc et d’une Indienne. En général , les individus qui conservent plus ou moins les caractères physiologiques de la race indienne , passent successivement d’un brun assez prononcé à une teinte jaune , puis à une blancheur à peu près complète. Ce qui distingue presque toujours ces métis , c’est la largeur de la face , la proéminence des os de la joue , la petitesse de leurs yeux noirs , et une certaine incertitude dans le regard: ces divers caractères trahissent immanquablement une origine indienne. Au nombre des qualités extérieures à remarquer chez les Paulistes, il faut mettre la fierté d’aspect , la force dans la contenance, l’expression d’un esprit indépendant. Leurs yeux bruns , et ils les ont fort rarement bleus, sont remplis de feu et d’ardeur. Leur chevelure épaisse est d’un noir éclatant, et ils ont toute l’apparence d’une force musculaire peu commune.

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Il s'en faut bien que tous ces avantages soient partagés par les individus ui proviennent des alliances des Iniens et des noirs. Les métis de cette espèce, qui sont d’un brun fort obscur, et que l’on désigne, ainsi que nous l’avons déjà dit, sous le nom de cafusos , se distinguent par une chevelure noire , qui , en participant , surtout chez les femmes, des caractères propres aux deux races , prend un développement prodigieux. Il est tel souvent, qu’on le prendrait pour le résultat d’une disposition artificielle. Durant leur voyage , Spix et Martius furent frappés de l’aspect étrange qu’offrait une de ces pauvres créatures qu’ils rencontrèrent sur la route de Rio à Saint-Paul. Dans la même excursion, ils remarquèrent également que le mélange des races ne s’opposait pas à ce qu’une hideuse infirmité, qui afflige surtout nos pays de montagnes , exerçât son influence fâcheuse. Ils virent "des individus affligés de goitres énormes. Plus tard , M. Walsh faisait la même remarque dans certaines localités du pays de Minas, et il signalait une triste observation. Un état d’imbécillité analogue à celui de nos Crétins peut se remarquer chez les individus attaqués de cette hideuse maladie.

VÊTEMENTS DES PAULISTES *, USA- GES particuliers. Avec les Sertanejos, qui ont adopté dans leurs vastes campos un vêtement si différent de celui qu’on remarque sur le littoral, et les habitants de Minas-Geraes , qui semblent avoir conservé quelque chose des modes primitives, les Paulistes sont les seuls, au Brésil, qui aient un costume vraiment caractéristique. On sent que nous ne parlons ici ni des noirs ni des Indiens. Tous les jours cependant ce costume national tend à se modifier : mais on le trouve surtout en usage dans les campagnes. Il consiste dans une espèce de poncho fort ample, ordinairement de couleur bleue, que les hommes savent disposer d’une manière fort élégante , et dont on se sert en guise de manteau par-dessus les autres habits; un chapeau à larges bords, des bottes molles dont le cuir

13* Livraison. (Brésil.)

n’a point été noirci, un couteau de chasse à poignée d’argent, achèvent de compléter le costume d’un vrai Pauliste. Cnez les femmes , nos modes ont fait leur révolution habituelle. La mante est en partie abandonnée, excepté dans les classes très-secondaires.

Fréquemment encore le chapeau rond est conservé, et les gracieuses Paulistes savent tirer un parti admirable de cette coiffure, qu’on retrouve aussi dans Minas.

Les habitants de Saint-Paul disent proverbialement que, quand ils auraient donné seulement au Brésil le hamac et la cangica , ils auraient fait assez pour lui. Le hamac, en effet, qui se trouvait en usage de temps immémorial chez les Tu pis, fut adopté par les Paulistes dès l’origine , et de là , probablement, il passa dans le reste du Brésil. Il nous paraît assez raisonnable d’en accorder également l’usage aux naufragés de San-Salvador et aux habitants dTtamaraca. Quant à la cangica, c’est un mets essentiellement national, qu’on trouve répandu dans l’intérieur, partout où les Paulistes ont poussé leurs explorations : il nous a semblé , nous l’avouerons, par son extrême simplicité, bien digne d’être emprunté à la cuisine des tribus sauvages. La cangica , qu’on vous vante avec tant d’enthousiasme dans les campagnes du Sud , et qui paraît sur toutes les tables, n’est pas autre chose qu’une espèce de potage fort insipide, composé de grains de maïs dépouillés de leurs pellicules et bouillis dans du lait , ou simplement dans de l’eau. Dans bien des bourgades de l’intérieur, la cangica forme la base de la nourriture des habitants. Une chose assez remarquable, c’est qu’il règne dans le Sud, à l’égard de la farine de manioc, les préjugés qui ont poids vers le JNord , et qui font rejeter fréquemment l’usage du maïs comme étant nuisible à la santé. Dans cette circonstance, fort heureusement , l’opinion populaire est d’accord, sinon avec la raison, du moins avec la nécessité. Le sol des provinces méridionales est bien plus propre à la culture des diverses especes

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de maïs qu’a celle du manioc. Celle-ci, à son tour, prend son libre développement le long de la côte orientale et dans les provinces voisines de la ligne.

Mouvement intellectuel. Les Paulistes ont accompli leur œuvre , et ils le sentent. Le mouvement est donné; ce n’est plus à eux seulement qu’il appartient d’aller explorer les contrées lointaines de l’empire , de s’efforcer à découvrir des mines nouvelles, et de soumettre les nations indigènes. Us ont tourné vers l’industrie agricole cette ardente activité qui les a rendus pendant si longtemps des voisins incommodes ; ils ont abandonné, ou peu s’en faut , les travaux des mines. Avec l’aide des Suédois et des Allemands , auxquels ils ont eu le bon esprit de confier leurs usines, ils s’en tiennent à l’exploitation de ce minerai de fer dont l’abondance est telle dans les montagnes de Guarassoyava , qu’on pourrait en alimenter le monde. Mais là encore , faute de bras et d’une industrie suffisante, les produits ne sont pas ce qu’ils peuvent devenir. Pour le commerce extérieur, ils ne sauraient en faire la base de leur prospérité : le système des rivières qui arrosent le pays, la disposition des ports s’y opposent. Que leur reste-t-il donc à faire? Quel rang doivent-ils donc occuper désormais dans la grande confédération? Le rôle qui leur reste à remplir est peut-être plus beau encore ue celui qui les a déjà mis en évience d’une manière si brillante.

Grâce à l’instinct belliqueux qu’ils ont reçu de leurs ancêtres, et qui leur donne une supériorité militaire dont les dernières guerres avec Buenos-Ayres ont fourni des preuves nouvelles, ce sera toujours parmi eux qu’on recrutera les meilleures troupes au Brésil. Si les troubles du Sud ne peuvent être apaisés, et si l’on admet l’hypothèse d’une confédération par groupes de provinces , soit que la contrée qui nous occupe ne sépare point ses intérêts du gouvernement central, avec lequel elle est en communication par une route excellente, soit qu’elle s’unisse à Rio-

Grande, dont elle partage jusqu’à un certain point les habitudes locales (*), elle peut conserver une attitude excellente. Grâce au génie particulier de ses habitants , la direction du mouvement intellectuel peut lui appartenir, ou elle peut du moins le partager avec Rio de Janeiro. Comme le disaient, il y a plusieurs années, Spix et Marti us, après l’arrivée du roi on eut bien l’intention de donner une université à la nouvelle monarchie ; mais on resta dans l’incertitude quand il s’agit de savoir si elle serait établie dans la capitale ou à Saint-Paul , qui est situé sous un climat plus tempéré. M. J. Garcia Stock- 1er, fils d’un consul allemand à Lisbonne, homme d’une haute instruction, proposa un plan conçu sur le modèle des écoles allemandes ; mais il fut rejeté, dit-on, par l’influence de ceux qui voulaient maintenir le Brésil dans l’état de colonie portugaise. De nos jours cependant, les anciens projets se sont en partie réalisés. En 182G, une école de droit a été fondée à Saint- Paul , et la durée des cours que l’on y doit suivre a été fixée à cinq ans.

Santos. Nous avons dit plus bas combien il était difficile que Saint- Paul devînt une ville de commerce dans toute l’étendue de ce mot, et nous avons signalé comme obstacle principal l’absence d’un port commode. Santos est, à proprement parler, la seule ville importante qui puisse établir des relations directes avec les puissances maritimes de l’Europe, ou même avec Porto et Lisbonne. C’est en quelque sorte le port

(*) U est à remarquer que ce pays, dont les historiens du dix-septième siècle avaient fait une république complètement indépendante, s’est distingué, durant les derniers événements, par une opinion toute contraire. Après le départ de don Pedro , on a vu un corps de cavalerie pauliste, composé d’environ i5oo hommes et parfaitement équipé , se rendre dans la capitale pour soutenir les droits héréditaires du jeune empereur à la couronne. Ce seul fait pourrait, au besoin, indiquer quelle sera l’attitude ds Saint-Paul dans les événements qui se préparent.

de Saint-Paul ; mais cette capitale en est éloignée d’environ treize lieues , et telle est la disposition de la côte , que les arrivages présentent des difficultés presque insurmontables. Fondé en 1546 sur la côte septentrionale de Saint-Vincent, sa situation est basse et humide; ses maisons néanmoins sont plus solidement bâties que celles de Saint-Paul. On y a employé la pierre au lieu de la taïpa. Le collège des Jésuites est assez considérable, et il a été transformé en hôpital militaire. Le port n’est point dépourvu de commodités ; il est assez bien défendu par plusieurs forts, et deux barres, qui ont quelque célébrité dans les temps historiques, y conduisent : l’une, Barra-Grande , reçoit les navires de haut bord; l’autre, Bertioga, ne donne passage qu’à de faibles embarcations.

On accorde à Santos une population de cinq à six mille âmes, que l’on accuse d’être peu hospitalière. En face Santos, et gravissant les flancs de la Serra do Mar, on aperçoit la route abrupte qui conduit à Saint-Paul. Dans cette partie de la côte , la Serra do Mar peut avoir environ trois cents pieds d’élévation. Cela n’a point empêché qu’une voie sinueuse, mais encore assez facile, n’y ait été pratiquée à travers mille obstacles. C’est un de ces ouvrages gigantesques qui donne une haute idée du peuple qui a osé l’entreprendre. En quelques endroits, le chemin a dû être taillé dans le roc vif. On le voit sillonnant des élévations coniques , d’où l’œil considère avec effroi d’immenses précipices garnis souvent d’une végétation impénétrable. Les passages périlleux ont été heureusement garnis de parapets ; et , si quelques accidents arrivent aux trépas de mulets qui franchissent la montagne, les piétons n’ont guère à redouter que la fatigue. On sent néanmoins tous les inconvénients qui résultent pour Saint-Paul d’une route semblable. Les objets d’un poids considérable, tels que les pièces d’ar-tillerie ou les chaudières à usines, ne peuvent être transportés au sommet de la montagne qu’avec des efforts qui dépassent

tout ce qu’on peut imaginer. Il en résulte que, malgré leur éloignement de la capitale, on est souvent tenté de préférer les deux autres petits ports que possède la province , et qui n’offrent pas cet inconvénient. Malheureusement Villa de Cauanea, qui fut bâtie en 1587 , et qui présente un ancrage assez commode, est à cinquantehuit lieues de Saint-Paul. Villa da Conceicào de Itanhaem n’en est qu’à vingt-deux lieues ; mais il n’y a que les canots et les lanchas qui puissent passer sa barre.

Nous venons de signaler tout à l’heure le détroit de Bertioga; le fort bâti à l’entrée de la barre qui porte ce nom joue déjà un rôle dans la curieuse histoire de Hans Stade, dont nous avons donné une rapide analyse au commencement de cette notice. En général, ce sont les villas de cette province qui offrent au Brésil le plus grand nombre de traditions primitives.

On peut même dire qu’il serait d’un haut intérêt pour l’histoire de les recueillir dès à présent, qu’elles vont probablement s’éteindre , et qu’elles serviraient sans doute à expliquer certaines circonstances locales assez importantes, dont l’origine va se perdre. C’est ainsi, par exemple, qu’on peut attribuer à la haine de deux familles puissantes , et à leur rivalité dans la recherche des mines , l’antipathie qui divise encore aujourd’hui les habitants de Saint-Paul et ceux de Taubaté, qui marche immédiatement pour l’importance après la capitale. Les Piratininganos et les Taubatenos seraient peut-être déjà contraints de recourir à la mémoire de leurs vieillards , s’ils voulaient s’expliquer les motifs d’une animadversion qui n’a pu encore s’éteindre, et dont, à coup sur, le peuple ignore la cause. Les habitants du bourg dé San-Vicente n’apportent , dans leurs relations avec les autres habitants, des prétentions ridicules à la fidalguia, ou, si on l’aime mieux , à la noblesse, que parce qu’ils se considèrent comme étant les premiers habitants européens du Brésil. Lue sérieuse investigation de l’histoire de ces anciennes familles

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offrirait, n’en doutons pas, de curieux documents.

Ancien monument. Si c’est la province de Saint-Paul qui peut se glorifier d’avoir vu s’élever la première bourgade européenne après Porto-Siguro, où l’on conservait encore du temps de Lindley la fameuse croix attestant la découverte de Cabrai , c’est elle aussi ui possède le plus ancien monument u Brésil. Ce monument est bien simple , il est vrai ; c’est un monolithe ; mais il peut servir à jeter du jour sur une assez grande discussion historique, qui divise aujourd’hui les savants. A l’entrée de la barre de Cannanea , du côté du continent , sur un amas de pierres, on voit un piédestal de marbre d’Europe, ayant quatre palmes de hauteur, deux de large et un d’épaisseur. Les armes de Portugal y sont gravées, mais sans les tours qui d’ordinaire les environnent. Il est plus détérioré qu’on ne saurait dire; mais, selon ce qu’affirme M. Ayres de Cazal , on reconnaît fort bien qu’il a été placé dans le lieu qu’il occupe en 1503. Selon le géographe que nous venons de citer, le monument de Cannanea prouverait jusqu’à l’évidence que la flotte qui , durant cette année-là, sortit du Tage pour examiner la terre deVera-Cruz, ne rétrogada point du parallèle de 18° de latitude australe, comme le prétend Vespuce dans sa douteuse relation. S’il n’a point été placé par Martim Affonso, ainsi que le dit un historien moderne, F. Gaspar, il confirmerait l’opinion de ceux qui veulent , contre Amerigo Vespucci , que la flotte de 1501 , ou n’ait pas abordé la côte orientale, ou qu’elle ne soit point parvenue dans ces parages, parce qu’elle devait nécessairement avoir emporté des bornes aux armes de Portugal , et datées , pour constater la prise de possession.

Nous avouons, quant à nous, que, dans cette discussion importante qui touche à un des points les plus curieux de l’histoire du nouveau monde , nous nous contenterons de citer le fait, et d’indiquer le monument. Nous attendons, pour fixer notre opinion, que les

investigations scientifiques qui se préparent à ce sujet aient paru. Il est probable que le mémoire de M. le vicomte de Santarem lèvera bien des doutes.

Population. Nations indiennes. Avant de quitter cette province, nous rappellerons que c’est une des plus peuplées relativement à son étendue ; elle n’a pas moins de trentehuit villas réparties sur trois comarcas. On compte une foule de povoacôes , d’arrayal , d’aldées; et le nombre des habitants, qui ne s’élevait, en 1808, qu’à 200,478 , était déjà monté en 1815 à 215,021; ce qui fait pour ces contrées un accroissement assez considérable. Cependant sur les 17,500 milles carrés que renferme la capitainerie, 5000 seulement, ou les deux septièmes de la surface sont couverts de bois, 12,500 restent pour les prairies et les pâturages. Ainsi que l’indiquent MM. Spix et Martius , cela donnerait pour une famille de cinq personnes de mille carré en forêts , que l’on pourrait employer à des travaux agricoles, et également de mille carré qu’on livrerait en pâturages aux troupeaux. On regrette avec les savants voyageurs que les essais de colonisation qui ont eu des résultats si imparfaits a Canta-Gallo, n’aient pas été faits sur le territoire de Saint-Paul. La fertilité de la terre , et surtout la douceur du climat , offraient des garants de réussite qu’on n’a point trouvés sur le territoire de Rio de Janeiro.

Précisément en raison de cette population qui ne peut manquer de s’accroître, et qui envahit tous les jours le désert, on ne doit pas s’attendre à rencontrer dans la province de Saint- Paul un grand nombre de tribus restées à l’état purement sauvage; les dernières nouvelles qui nous soient parvenues annoncent positivement l’intention où sont les Bogres, restes de la nation des Bororenos , de se soumettre , sur les confins de la province, à la vie agricole. En parlant de Sainte-Catherine, nous avons dit quelques mots sur cette nation , qui a jeté si longtemps

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l’épouvante parmi les colons. Peut-être a-t-elle déjà complètement changé ses usages; peut-être ne retrouverait-on plus déjà chez elle aucune de ces armes ou de ces brillants ornements qui faisaient jadis la parure des chefs. Si nous empruntons donc au bel ouvrage de M. Debret un guerrier dans toute sa pompe, c’est plutôt pour donner une idée des hommes que les anciens Paulistes eurent à combattre jadis, que pour signaler ce qui existe encore aujourd’hui.

Il n’en saurait être de même de la représentation si originale qui reproduit une fête dans les missions de San-Jozé. Une fois soumis , les Indiens abandonnent assez promptement tout ce qui a rapport aux usages militaires ou à la vie nomade; les antiques divertissements de la tribu, les danses, les chants même qui les animent, sont conservés plus longtemps. Il est assez curieux, du reste, de voir se perpétuer chez ces Indiens, qui habitent un petit village de Curityba, un usage dont nous parlent les voyageurs du seizième siècle : nous voulons parler de la coutume où étaient les Tupis, lors des danses solennelles, de hacher des plumes pour s’en parsemer le corps, et se faire ainsi une espèce de vêtement dessinant parfaitement les formes. On peut consulter à ce sujet Lery et sa description naïve. Quant aux détails d’invention purement moderne, nous ne saurions mieux faire que d’emprunter au voyageur artiste l’explication qu’il a donnée. « Il est facile de reconnaître , au premier aspect ,1a délicatesse innée du goût chez les sauvages civilisés de la mission de Saint-Joseph, autant à la régularité symétrique des lignes de leur tatouage, qu’à l’ingénieuse imitation , naïvement grotesque, des vêtements militaires européens, dont le musicien sauvage rappelle ici les couleurs caractéristiques appliquées sur la peau (les revers, parements et collets sont rouges). Toujours imitateurs, ils cherchent également l’avantage d’une coiffure rehaussée d’un accessoire, d’un diadème même, ou d’un bonnet couronné de longues plumes.

« Ces Indiens d’une antique civilisation, moins musiciens que les Guaranis, n’ont que le tambour pour instrument de danse.

«Généralement bien faits, agiles, gais, remplis d’intelligence, ils conservent aussi un sentiment de pudeur, qui a inspiré aux femmes la nécessité, comme luxe, de se fabriquer des demijupes toutes garnies de plumes. Cet ornement, qui leur couvre uniquement la chute des reins, en augmente ridiculement le volume, et les prive ainsi de la grâce naturelle que nous admirons chez les femmes européennes. »

La province renferme encore quelques Indiens sauvages appartenant à la race des Goyanas; mais ils ne se montrent plus sur les bords de l’Océan, et, si les soldats indiens d’Itapua et de Carros en font quelques-uns prisonniers, c’est dans la profondeur des forêts que visitent rarement les colons.

Maintenant, si nous descendons de nouveau vers le port de Santos, ou si nous prenons la route par terre qui a été ouverte entre Saint-Paul et la capitale, nous franchirons rapidement une vaste étendue de territoire qui a été décrite , et nous nous trouverons dans l’ancienne capitainerie de San-Thomé.

Ici , l’aspect de la nature, la disposition du sol, la position des habitants, tout va changer; et le lecteur sentira aisément que les intérêts politiques ne sont plus ce qu’ils sont dans le Sud, de même que la vie intérieure offre de grandes différences.

Campos dos Goaytakazes, Cap Frio, Espirito-Santo, Porto -Seguro. Les lieux que nous allons décrire n’offriraient au lecteur ni un bien grand intérêt historique, ni un attrait de curiosité bien vif, s’il fallait s’en tenir au récit du petit nombre d’événements politiques dont on a pu conserver le souvenir, ou à la description de la vie monotone que mène une population clair-semée, sans énergie, demandant à la pêche ou à des procédés grossiers d’agriculture une nourriture toujours chétive, mais dont elle sait se contenter. Les champs fertiles des Goaytakazes forment une heureuse exception .

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et jouissent au Brésil d’une célébrité méritée; ses habitants sont riches et industrieux; le luxe d’Europe éteint même à Campos l’originalité des coutumes. Mais ce district, qui dépend en quelque sorte également de Rio et de la province d’Espirito-Santo , n’a qu’une douzaine de lieues: c’est, pour ainsi dire, une oasis où sommeille la civilisation étrangère, et qu’entoure une es-

f)èce de désert abandonné aux hommes es plus indolents du Brésil, les plus insoucieux d’améliorations , et peutêtre aussi les plus sobres. Quand on a décrit en effet les forêts magnifiques du littoral, les scènes merveilleuses qu’elles présentent; quand on s’est vu contraint de rappeler en quelques mots qu’il y a là matière pour le naturaliste à des investigations inépuisables, et aussi à des discussions scientifiques qui ne rentrent pas dans notre plan, que dire des pauvres habitants du littoral, auxquels leur pauvreté extrême interdit l’hospitalité? Nés dans cette solitude même, ou se recrutant trop souvent parmi les vagabonds de Rio de Janeiro et de San-Salvador, pour tout vêtement ils se contentent en général d’un caleçon de toile grossière, mais propre, et d’une chemise flottant par-dessus; leur nourriture, c’est le produit de leur pêche uni à l’éternelle farine de manioc : rarement les feijoës, la carne seca, le lard salé ou toucinho, viennent varier leurs repas chétifs. Dans la capitale même d’Espirito- Santo, c’est tout au plus si les bestiaux que l’on tue deux fois par semaine suffisent à la consommation des habitants.

Ce pays n’a pas toujours été sous un tel régime ; il était évidemment plus florissant lorsque les jésuites, qui y avaient fondé des missions, faisaient exécuter des travaux par les néophytes , et fondaient de temps à autre quelques nouvelles aidées. Partout quelque édifice, qu’on laisse trop souvent tomber en ruine, atteste les efforts qui avaient été faits; et, pour tout dire, le seul canal qui existe au Brésil a été creusé, dans ces parages, par ces hommes actifs, qui n’ont fait que paraître. Ici, somme dans d’autres portions de l’A-

mérique du Sud , les avis sont partagé»

sur le mérite de l’œuvre des Pères :

l’écrivain consciencieux qui leur est le plus favorable avoue que, dans la province d’Espirito-Santo*, les Indiens finirent par se plaindre au pouvoir civil de San-Salvador de l’espèce de réclusion dans laquelle ils étaient maintenus. Mais, en fait de missions, ce qui convient à une localité peut fort bien ne pas convenir à l’autre: ainsi, dans la mission de San-Pedro dos Indios, qui fait partie du territoire de Rio de Janeiro, et qui fut fondée en 1630, l’expulsion des missionnaires ne se fit pas sans une vive répugnance de la part des Indiens. En somme, il est un fait que nous avouerons avec le voyageur qui a le mieux étudié ces sortes de matières; c’est que, pendant les deux siècles où les jésuites gouvernèrent les Indiens du Brésil, ils en firent des hommes utiles et heureux. Nous nous hâterons de répéter avec lui en même temps : « Mais , si leur administration obtint de si beaux succès et mérite tant d’éloges , c’est parce qu’elle s’adaptait parfaitement au caractère des indigènes, qu’elle suppléait à leur infériorité, et que c’était pour ces hommes enfants une bienfaisante tutelle. Appliqué à un peuple de notre race, le gouvernement que les disciples de Loyola avaient adopté pour les Indiens aurait été absurde et se fût bientôt écroulé. »> Depuis San-Pedro dos Indios jusqu’à Porto-Seguro, l’insouciance des faits passés et l’imprévoyance de l’avenir caractérisent les différents villages de Caboclos que rencontre le voyageur.

Ces Indiens soumis, comme on les appelle, ne sont pas précisément malheureux; ils sont bien loin d’avoir passé par toutes les persécutions et les petites tyrannies auxquelles étaient exposés les Guaranis de l’Uruguay. Malgré bien des vexations, on a conservé avec eux quelque ombre de justice : en plusieurs endroits, ils sont encore propriétaires du territoire qu’ils occupent; ainsi l’a voulu Pombal. Cependant il est difficile de croire qu’ils passent jamais dans la population active et utile : les envahissements de la race blanche, l’oubli

B R. ES IL

volontaire des ordonnances protectrices, les grands événements qui se préparent, tout contribuera à les dépouiller entièrement de leurs propriétés , que des fermages mal entendus rendent pour eux très-peu profitables, mais qu’on n’a pu jusqu’à ce jour aliéner.

Si , pour donner à cette portion de notre notice quelque intérêt, nous comptions sur la description de ces Indiens et sur le récit de leurs coutumes , rien , à coup sûr, ne serait moins fondé. Demandez-Ieur l’ancien nom de leur tribu , ils l’ignorent ; essayez de recueillir quelque tradition, hors le souvenir confus des pères, ils ont tout oublié. Ils pêchent, ils cultivent un peu de manioc; ils ont en haine les tribus indiennes qui vivent en liberté.

Ce n’est qu’avec une sorte de honte qu’ils osent parler devant les étrangers la langue de leurs ancêtres; ils ne le font même que quand le rhum les a animés. Le seul trait qu’ils aient conservé peut-être de leur vie ancienne, c’est l’habileté avec laquelle quelquesuns d’entre eux se servent de l’arc, les poses bizarres qu’ils adoptent dans cet exercice, et la promptitude avec laquelle ils savent abattre les grands arbres des forêts. On peut encore les occuper à scier des planches ; ils s’en acquittent avec habileté. Leurs femmes savent tisser de jolis ouvrages avec les fibres de taquarassou; elles fabriquent, avec le coton du pays , des hamacs vraiment élégants ; mais tout ceci n’existe que dans les aidées industrieuses. Autre part, le Caboclo végète dans une honteuse oisiveté; quoique civilisé, il va à peu près nu, comme ses frères des forêts. La pêche a-t-eile été abondante, il se rassasie; la faim arrive-t-elle, il s’y résigne. C’est à peu près la vie du sauvage, moins la poésie des traditions, l’excitation des guerres et l’indépendance des forêts.

Mais ceci, nous dira-t-on, caractérise une race abrutie. Dans leur vie monotone, les anciens colons issus des Européens présentent quelques traits plus intéressants à rappeler. Un seul lait pourra répondre : ils n’ont aucun besoin, et sourient de la peine aue se

donnent les étrangers pour leur apporter quelques marchandises. Il est une circonstance cependant qui établit entre eux et les habitants des campagnes brésiliennes une notable différence :

leurs femmes jouissent d’une liberté qu’ignorent celles des autres provinces.

Dans les povoacôes de la côte, elles se montrent sans répugnance aux étrangers; elles filent le peu de coton que l’on parvient à recueillir. Avec tout cela, leur mise est d’une élégance que l’on ne s’attend guère à rencontrer dans le désert, et le soin qu’elles donnent quelquefois à l’intérieur de leur cabane contraste avec sa pauvreté.

Que dire des villes , après avoir parlé des habitants disséminés du littoral?

Qu’importe, par exemple, à l’Europe cette villa de Cabo-Frio, sur l’importance future de laquelle on s’est mépris, et à laquelle on avait accordé le titre pompeux de cidadel Cette bourgade, qui ne se compose guère que de deux cents feux, est à deux ou trois lieues du cap célèbre qui lui a i mposé son nom. Villegagnon visita jadis son territoire; Saiema en sortit pour anéantir les Tamoyos; mais c’est à peu près à cela seul que se réduisent ses souvenirs historiques , et sa description , à coup sûr, n’offrirait aucun intérêt. Si les descendants des Indiens et ceux des premiers colons ne présentent, dans ces contrées, aucun trait original digne d’être consigné dans un ouvrage, ou il a fallu nécessairement faire un choix sévère; si les aidées et les bourgades n’ont rien d’assez remarquable pour leur consacrer une description particulière, il n’en est pas de même de la nature; et, dans certains endroits, elle est assez puissante, elle offre un aspect assez grandiose, pour faire oublier l’absence d’énergie chez les hommes.

Laissons parler le prince de Neuwied.

« Nous approchions de la chaîne de montagnes nommée la Serra de Inua.

Cette solitude surpassa toutes les idées que mon imagination s’était faites des scènes de la nature les plus grandes et les plus ravissantes. Nous sommes entrés dans un terrain bas , où l’eau coulait en abondance sur un sol rocailleux ,

L’UNIVERS

ou bien formait des mares tranquilles; un peu plus loin, s’élevait une forêt d’une beauté sans pareille. Les palmiers et tous les magnifiques végétaux arbo rescents de ce beau pays étaient si entrelacés de plantes grimpantes, que l’on ne pouvait pénétrer à travers l’épaisseur de ce mur de verdure; partout, même sur les tiges les plus minces , croissent une grande quantité de plantes grasses, des vanilles, des cactus, des bromelia, la plupart ornées de fleurs si remarquables, que quiconque les voit pour la première fois ne peut revenir de son enchantement. Je me contenterai de citer une espèce de bromelia dont le calice est d’un rouge de corail, avec la pointe des folioles d’un beau bleu violet, et l’heliconia, plante inusacée qui ressemble à la strelitzia, avec des spathes d’un rouge foncé, et des fleurs blanches. Sous ces ombrages épais, près de ces sources fraîches, le voyageur échauffé ressent un froid subit. Cette température piquante nous plaisait à nous autres habitants du Nord; elle ajoutait au ravissement dans lequel nous plongeait la sublimité des tableaux que nous présentait la nature dans ce désert. A tout instant, chacun de nous trouvait quelque chose de nouveau qui fixait son attention; il l’annonçait par des cris de joie à ses compagnons. Les rochers mêmes sont ici couverts de plantes grasses et de crvptogames , dont les formes varient à f infini. On voit entre autres de magnifiques fougères qui, semblables à des guirlandes de plumes , sont suspendues aux arbres de la manière la plus pittoresque. Un champignon d'un rouge foncé orne les troncs desséchés, un lichen d’un rouge de carmin couvre de ses belles taches rondes l’écorce des arbres vigoureux. Les arbres des forêts gigantesques du Brésil sont si hauts, que nos fusils ne portaient pas jusqu’à leur cime (*). »

Tout à l’heure, et à propos des contrastes qu’offre cette cote à moitié dé-

(*) Le prince Maximilien de Neuwied, Voyage au Brésil , t. I , p. 65. Traduct. de &L Eyriès.

serte, nous avons parlé des Campos dos Goavtakazes : c’est un des lieux les plus peuplés de l’empire; mais ici quelques explications historiques deviennent nécessaires.

Lorsque Jean III divisa le littoral du Brésil entre neuf grands feudataires, une capitainerie fut créée sous le nom de San-Thomé, et la concession en fut faite à un noble portugais nommé Pedro de Goes da Sylva. Elle occupait vingt à trente lieues de côtes entre San-Vicente et Espirito-Santo, et elle était dominée par une race belliqueuse, qui ne faisait pas partie de la confédération desTupis. Ce fut en 1553 seulement que le concessionnaire vint, avec plusieurs colons, s’établir sur le riche territoire qu’arrose le Parahvba.

Pendant quelque temps, les Européens vécurent en paix avec les sauvages.

Au bout de trois ans, la paix fut troublée, on en vint aux mains, et l’on trouva des ennemis redoutables. Malgré les immenses sacrifices qui avaient été faits, la colonie fut abandonnée.

Mais , au Brésil , et même en Europe , on conservait le souvenir de ces champs fertiles qu’on s’était vu forcé de délaisser, et que ne savaient pas même soumettre à de grossiers procédés agricoles les trois tribus de Goavtakazes, qui s’étaient déclaré une guerre perpétuelle. On résolut de faire de nouvelles tentatives. De riches capitalistes, établis à Rio de Janeiro, solîicitèrentde Gil de Goes , second successeur du premier concessionnaire, de vastes espaces de terrain dans les Campos , pour y élever des bestiaux : on sent qu’ils ne rencontrèrent point de grandes difficultés dans l’accomplissement de leur demande. Les concessions furent faites en 1723 ou 1727, et dès lors se noua la sanglante tragédie qui devait expulser les Indiens de leur beau territoire. Ils ne furent attaqués néanmoins qu’en 1730; alors cette expédition fut décisive. Ceux qui ne succombèrent point s’enfuirent vers les solitudes de Minas, où nous les retrouverons , sous le nom de Coroados, alliés à d’autres Indiens.

Quelques-uns conservèrent fièrement leur nationalité; il y en eut enfin qui

BRÉSIL

ne purent résister à l’amour du pays, et qui reparurent dans les Campos, quand une ville se fut élevée. Ici du moins, le nom d’un bienfaiteur des tribus dispersées se présente à la mémoire : c’est celui de Domingos Alvarez Passanha, qui gouvernait la cité naissante. Nous n’entrerons pas à coup sûr dans des détails que nous serions obligés de reprendre plus tard : il suffira de rappeler que dès lors commença une ère de prospérité toujours croissante pour le pays. Les colons accoururent de toutes parts; mais il s’en fallut bien que ce mouvement actif amenât dans les Campos l’élite de la population brésilienne. On vit se renouveler en petit , dans ces plaines fertiles, ce qui se passait, au seizième siècle , dans les plaines dePiratininga. « Dans une période de trente ans , dit un voyageur, l’histoire du district des Goaytakazes n’offre qu’une longue suite de disputes et de révoltes. » Il y eut cette différence néanmoins que toute cette agitation resta inaperçue pour l’Europe. Jusqu’alors le pays était demeuré dans une sorte d’indépendance; mais, en 1752, il fut réuni à la couronne. Les vice-rois s’en occupèrent avec activité : de nouvelles habitudes inspirées aux habitants changèrent l’esprit de la population ; de pasteurs qu'ils étaient, ils devinrent agriculteurs; et la révolution morale fut si complète, que le reproche qu’on fait aujourd’hui aux campistas est celui d’une dissipation extrême et d’un goût effréné pour le luxe. De nos jours, le district des Campos compte bien quelques petites propriétés; mais la plus grande partie de son territoire se trouve divisée en quatre fazendas d’une étendue qui effrayerait l’imagination, en Europe. Grâce à la législation brésilienne cependant, il n’en résulte point de désavantage effectif pour l’exploitation : tout propriétaire qui veut , à la fin d’un bail , rentrer dans son héritage est obligé de paver les constructions et les améliorations qui y ont été faites. Il est passé en force d’usage de ne point tourmenter les fermiers : aussi a-t-on vu des maisons considérables et des moulins à sucre s’élever sur des terrains qui n’é-

taient loués que pour quatre ans. Bien d’autres détails viennent se joindre à ce fait. On peut donc répéter, avec M. Auguste de Saint-Hilaire, que les rapports des maîtres et des fermiers sont beaucoup moins favorables aux premiers qu’à ceux-ci.

La capitale de ce riche pays, Villa de San-Salvador dos Goaytakazes, que l’on appelle plus ordinairement Campos, est une jolie ville érigée en cité, et bâtie le long des rives du Parahyba.

Ainsi que nous l’avons dit dans notre aperçu géographique, ses rues sont régulières , et pour la plupart pavées ; elle renferme huit églises, et le prince de Wied-Neuwied évaluait sa population à cinq mille individus, il y a dix à douze ans. Il s’y fait un assez grand commerce. La contrée environnante produit beaucoup de café, de sucre et de coton. Il y a des propriétaires qui fabriquent même , dit-on , annuellement à peu près cinq mille arrobas de sucre, indépendamment de la cachaça. Cette richesse des habitants donne une certaine étendue au commerce d’importation. Si on veut, du reste, se faire une idée de l’opulence., toujours croissante, qui s’est manifestée à Campos , il suffira de quelques chiffres présentés parM. de Saint-Hilaire. «Jusqu’en 1769, il n’y avait encore eu dans les Campos dos Goaytakazes que cinquantesix sucreries; en 1778, on en comptait déjà cent soixante-huit; depuis 1778 jusqu’en 1801, ce nombre monta à deux cents; quinze années plus tard, il s’élevait à trois cent soixante ; et enfin , en 1820, il existait dans le district quatre cents moulins à sucre et environ douze distilleries. » Selon Martius, le sucre des Campos est le meilleur qu’on fabrique au Brésil. Néanmoins si quelques améliorations ont été introduites dernièrement dans les procédés de fabrication, ils sont bien faibles, et l’on ne saurait prévoir quels seront pour Campos les résultats du mouvement qui s’établit en Europe relativement aux sucres indigènes.

D’après des calculs basés sur des documents positifs, il paraît que, dès 1816, telle était la population de ce

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pays, que l’on ne comptait pas moins de cent trente-trois personnes par lieue carrée; ce qui était treize fois plus que dans tout l’ensemble de la province de Minas, et seulement dix fois moins qu’en France. Comment se fait-il donc qu’en longeant la côte jusqu’à Espirito-Santo et dans toute la province d’Espirito elle-même, la population soit si peu importante, si clair-semée, si indigente même? Faut-il en attribuer la cause à ces grandes forêts qui manquent dans le pays de Campos , et qui sur les contrées limotrophes se prolongent à des distances trop considérables pour que des routes faciles soient ouvertes? faut-il se reporter au temps où les incursions des Aymorès ruinèrent les anciens colons? Ce qu’il y a de certain, c’est que, pour donner une idée de ces contrées solitaires, il faudrait répéter à peu près ce que nous avons dit au commencement de ce paragraphe : même indolence chez les blancs, même absence d’originalité et de souvenirs chez les Indiens que les jésuites avaient soumis au christianisme, même liberté dans la vie extérieure pour les femmes; seulement, une grande hospitalité, inconnue dans les habitations disséminées de la plage, reparaît à Espirito-Santo.

Culture du manioc. En général, ce pays est surtout propre à la culture du manioc; la plante alimentaire en usage sur la côte orientale et au nord , la plante consacrée, que les Indiens regardaient comme un présent de leur prophète voyageur Suné, et que, par cela même, on a supposé pouvoir bien n’être pas indigène du Brésil. Un des grands inconvénients de la culture de cette plante si utile du reste, c’est d’épuiser le sol en peu d’années, et de nécessiter perpétuellement des terres nouvelles, d’exiger sans cesse de nouveaux abatis de forêts. Les esprits observateurs regardent cette particularité, peu connue dans la culture du manioc, comme une cause de ruine imminente pour certains cantons. Si l’on s’en rapporte même à quelques naturalistes, plusieurs régions de la côte orientale , qui jouissaient d’une certaine

opulence pour s’être livrées exclusivement à cette culture , sont tombées dans une sorte de décadence. M. Sellow comptait, dit-on, pour le Brésil plus de trente espèces de manioc. Quelques savants moins célèbres étendent encore ce chiffre. Il serait donc possible qu’on trouvât un manioc dont les produits fussent aussi abondants, sans avoir les qualités nuisibles dont se plaignent les agriculteurs.

Fourmis de la côte orientale.

Je ne sais plus quel est le vieux voyageur qui rapporte que la fourmi était appelée par les premiers colons le roi du Brésil (o rey do Brazil ) , en ajoutant que, sans sa présence, les immigrations de l’Espagne en Amérique seraient infiniment plus considérables qu’elles ne le sont. Il est certain qu’il n’y a pas dans l’Amérique du Sud d’insecte qui porte autant de préjudice à l’agriculture, et surtout aux plantations de manioc. Rien de ce que racontent à ce sujet les relations anciennes et modernes n’est exagéré, et c’est surtout le long de la côte orientale qu’on peut s’en convaincre. Un savant naturaliste, M. Lund, a publié une lettre pleine d’intérêt, où il raconte dans un style animé plusieurs circonstances dont il fut témoin, et qui lui confirmèrent pleinement des récits u’il croyait peu exacts : il s’agissait ’une grande espèce connue sous le nom d’atta cephalotes. « Passant un jour auprès d’un arbre presque isolé, dit-il, je fus surpris d’entendre, par un temps calme, le bruit des feuilles qui tombaient à terre comme de la pluie... Ce qui augmenta mon étonnement, c’est que les feuilles détachées avaient leur couleur naturelle et que l’arbre semblait jouir de toute sa vigueur. Je m’approchai pour trouver l’explication de ce phénomène, et je vis que sur chaque pétiole était postée une fourmi qui travaillait de toute sa force; le pétiole était bientôt coupé, et la feuille tombait à terre. Une autre scène se passait au pied de l’arbre. La terre était couverte de fourmis occupées à découper les feuilles à mesure qu’elles tombaient, et les morceaux étaient

BRÉSIL

sur-le-champ transportés dans le nid.

En moins d’une heure, le grand œuvre s’accomplit sous mes yeux , et l’arbre resta entièrement dépouillé. » M. Auguste de Saint-Hilaire, qui cite cette lettre, rapporte une circonstance curieuse, que nous n’avons rappelée qu’avec une certaine circonspection , et qui , grâce à un semblable témoignage, ne laisse plus de doute. Selon lui, «toute la population d'Espirito-Santo ne s’afflige pas de l’abondance des grandes fourmis. Lorsque les individus pourvus d’ailes viennent à se montrer, les nègres et les enfants les ramassent et les mangent : aussi les habitants de Campos, qui sont dans un état continuel de rivalité avec ceux de Villa da Victoria, les appellent-ils papa-tanajuras , avaleurs de fourmis. Ce n’est pas, du reste, uniquement dans la province du Saint-Esprit que l’on se nourrit des grandes fourmis ailées; on m’a assuré qu’on les vendait au marché de Saint- Paul réduites à l’abdomen et toutes frites. J’ai mangé moi-même un plat de ces animaux qui avaient été apprêtés par une femme pauliste , et ne leur ai point trouvé un goût désagréable (*)..»

Malgré les inconvénients que nous avons signalés, la province d’Espirito- Santo, qui est aujourd’hui d’une si faible importance, pourrait changer de rôle, et conquérir une position qui jusqu’à présent lui a été refusée. Ce n’est point le territoire qui lui manque ; car elle a trente-huit legoas du Rio-Cabapuana jusqu’au Rio-Doce, sans qu’on puisse néanmoins fixer exactement sa largeur de l’est à l’ouest. Son terri-

(*) Nous ajouterons ici un fait qui n’a été mentionné par aucun des savants naturalistes modernes, c’est que l’usage de cet étrange aliment fut emprunté primitivement aux Indiens. Le Roteiro do Brazil est positif à ce sujet : «Les Indiens mangent ces insectes grillés. sur le feu, et font grande fête à ce mets ; quelques blancs les imitent, et quelques métis le tiennent pour un excellent dîner. Ils vantent même sa saveur en disant que ce sont choses meilleures que les raisins secs d’Alicante (probablement à cause de l’aspect); quand elles sont torréfiées, elles sont blanches intérieurement.

toire, propre à la culture du sucre, du café, du coton, et même de l’indigo, dont on s’est beaucoup occupé jadis; ses vastes forêts vierges, qui fournissent de si beaux bois de charpente et d’ébénisterie, tout peut lui faire présager une prospérité qu’elle ignore encore, et qui se manifestera probablement lorsque la compagnie anglobrasilienne, qui s’est formée pour l’exploitation des rives du Rio-Doce, sa limite septentrionale, aura étendu ses travaux. Pendant longtemps , ce qui a arrêté les progrès de "l’agriculture sur différents points, c’est la terreur des Botocoudos : ce motif de crainte, comme on le verra bientôt, diminue tous les jours, et doit bientôt cesser complètement.

Villa da Victobia. La province d’Espirito-Santo renferme six bourgades plus ou moins considérables, dont Villa da Victoria est la capitale. Cette ville, que les anciens historiens représentent comme étant bâtie à l’embouchure d’un grand fleuve, s’élève simplement sur les bords d’une baie, comme Rio de Janeiro, dont la position a fait prévaloir la même erreur.

Villa da Victoria est bâtie sans régularité ; ses maisons sont propres et entretenues avec soin , mais elle n’offre rien qui puisse occuper vivement l’attention. Là , comme dans tant d’autres endroits, c’est l’ancien collège des jésuites qui sert de palais aux gouverneurs. Son église, dont l’architecture est d’un si faible intérêt pour un simple curieux, renferme cependant un monument qui peut arrêter le voyageur.

C’est là que furent inhumés, en 1567, les restes de Joseph Anchieta, qui était mort, le 9 juin de la même année, à Reritygba, et que l’on transporta de cette aidée dans la capitale , avec une ppmpe sauvage qui rappelait assez les regrets dont ce missionnaire était l’objet. Quarante-quatre ans de travaux inouïs et de courses dans les forêts méritèrent à ce missionnaire le titre d’apôtre du Brésil, qu’il partagea avec Nobrega. C’est dans la biographie espagnole qu’il faut lire les détails de ces funérailles. Durant les quatorze lieues

L’ LUN I VERS

qui séparent Reritygba de Villa da Victoria , le corps fut porté à dos d’hommes, et une foule d’indiens voulurent accompagner le cercueil. Peu s’en fallut, quelques années plus tard, que Joseph Anchieta ne reçût les honneurs de la canonisation. On racontait des choses inouïes de son humilité, de son détachement des choses de ce monde, de ses prévisions prophétiques : on rappelait surtoutcommentlesdernières infortunes du roi don Sébastien lui avaient été révélées au fond des forêts brésiliennes. Bientôt l’amour des miracles s’en mêla. On se répétait dans les aidées comment le pieux missionnaire avait la faculté de rester trois quarts d’heure au fond de l’eau, disant paisiblement son bréviaire; comment encore, lui qui connaissait si bien le langage des sauvages, il savait aussi expliquer merveilleusement le chant des oiseaux. La cour de Rome ne trouva pas sans doute ces belles traditions suffisamment prouvées ; elle s’abstint de canoniser le missionnaire auquel on attribuait tant de pouvoir. Anchieta n’en resta pas moins un saint aux yeux des Indiens qu'il avait convertis. Pour tout le monde, c’est un homme d’une haute intelligence et d’un noble courage (*).

Province de Porto-Segtjkq. Porto- Seguro jouit d’une haute célébrité dans les annales du Brésil; ce fut là que se forma le premier établissement des Européens, et cependant on s’accorde généralement à regarder cette région comme la province la moins avancée.

(*) Il était né à Zanarifa, aux Canaries, en i533. Son père était du pays de Biscaye, et sa mère des Canaries mêmes. Tous deux ils étaient nobles , et possédaient une grande fortune. De bonne heure , le jeune Anchieta manifesta son goût prononcé pour l’étude; on l’envoya avec un de ses frères à Coimbre. Ce fut là qu’il prit sérieusement la résolution de se consacrer à la conversion des Indiens: il entra dans l’ordre des jésuites; et, au bout de trois ans , il passa au Brésil. Il y avait 47 ans qu’il était dans l’ordre, quand il mourut à 64 ans, épuisé sans doute par les fatigues et par les privations de toute espèce qu’il avait subies dans les forêts du Brésil.

Pour s’expliquer même l’espèce de discrédit dans lequel elle était tombée dès le dix-septième siècle, il faut nécessairement serappeler les déplorables incursions des sauvages, dont elle fut alors le théâtre. Quand la navigation intérieure des grands fleuves qui forment ses limites sera établie cependant, quand les communications directes avec Minas Geraes pourront se renouveler sans obstacle, peu de provinces du littoral présenteront au commerce d’aussi grands avantages. Il n’y a guère de territoire, en effet, qui soit si heureusement situé. La province Porto-Seguro , telle qu’elle existe aujourd’hui , ne se compose pas seulement de l’ancienne capitainerie dont elle a pris le nom, elle a envahi une portion des terrains qui se trouvaient sur Espirito-Santo et sur Ilheos. Au nord donc, elle confine avec Bahia , dont elle est séparée par le Rio-Pardo;au sud, le Rio-Doce forme sa division avec Espirito-Santo; par l’ouest enfin elle touche à Minas-Geraes, tandis que la mer la baigne dans sa partie orientale: située par les 15° 54' de longitude, et les 19° 30' de latitude australe, sa longueur est de soixantecinq lieues brésiliennes; on n’a pas encore bien déterminé sa largeur.

On se le rappelle sans doute, lorsque Pedralvez Cabrai quitta les côtes du Brésil qu’il venait de découvrir, il laissa deux déportés {degradados) , que les Tupiniquins cherchèrent à consoler du départ des navires. Christovam Jacques ne tarda pas à débarquer à Porto-Seguro. Il y arriva en 1504; et comme il s’était fait accompagner de deux missionnaires et d’un assez grand nombre de colons , le pays ne tarda pas à être mieux connu.

Dès l’origine, la bonne qualité de l’ibirapitanga, ou du bois du Brésil, que l’on recueillait sur le littoral, son abondance surtout, frappèrent les premiers explorateurs. En Portugal , un contrat particulier réserva son exploitation à la couronne. Les voyages ayant pour but ce genre de commerce se multiplièrent, et, chose assez remarquable, la bonne intelligence se maintint longtemps entre les nouveaux colons et les.

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aborigènes; aussi envoyait-on visiter annuellement la nouvelle colonie. Si l’on s’en rapporte à M. Ayres de Casai , lorsque Jean III divisa le pays en capitaineries, Porto -Seguro était déjà dans un état très-florissant, et servait même de point de relâche aux navires revenant des Indes.

Pedro do Campo Tourinho fut le premier donataire de la capitainerie de Porto Seguro , qui renfermait déjà un établissement assez considérable sur les bords du Rio Buranhem , à l’endroit même où se trouve situé le principal quartier de la capitale. Le donataire vendit tout ce qu’il possédait en Portugal , et il émigra immédiatement avec sa femme, Inez Fernandes Pinta, et son fils. Plusieurs familles se réunirent à eux , et ils débarquèrent bientôt à la factorerie, où se trouvait un noyau de population. Aucun concessionnaire n’avait vu ainsi les premières difficultés s’aplanir : aussi la colonie que Pedro do Campo Tourinho fonda fut-elle regardée comme devant avoir les plus heureux résul tats; c’était, en quelque sorte, comme une annexe de l’établissement de Christovam Jacques. A cette époque, la factorerie comptait déjà bien des années d’existence; non-seulement il s’y trouvait des Portugais qui y demeuraient depuis plus de trente ans, mais les unions des Européens avec les Indiennes avaient été fécondes, et il en était résulté plusieurs mamalucos, qui participaient physiquement à l’énergie et à l’activité des deux races. Chose rare dans l’histoire des premiers établissements de l’Amérique méridionale, rien ne troublait la bonne harmonie qui régnait dans cette paisible aidée; aussi une bourgade considérable put-elle s’élever aisément sur cette portion du littoral (*).

(*) loi le Roteiro do Brazil n’est pas complètement d’accord avec la chorographie brésilienne. Il paraît que Pedro do Campo Tourinho , gentilhomme très-brave et trèsbon marin , comme il dit , eut à soutenir de violents assauts de la part des Tupiuiquins, maîtres de la côte. A la fin tout se calma, et la paix, régna sur tout le territoire de la ca-

L’établissement continua à prospérer jusqu’à ce qu’on vit sortir des forêts des hordes innombrables de Tapuyas, qui jetèrent la désolation parmi les nouveaux colons. Ils tinrent bon cependant. La bourgadedeSanto-Amaro, dont on a peine aujourd’hui à retrouver les vestiges, à trois milles au sud de Porto-Seguro; Santa-Cruz, qui avait d’abord été fondée dans la baie de Cabrai, et que ses habitants transportèrent ensuite sur les bords du Rio de Si mao de lyba, furent les premiers établissements de la province qui s’élevèrent grâce à Tourinho.

Nous ne répéterons pas longuement ici comment le premier donataire, n’ayant pas poussé très-loin sa carrière , son fils, qui ne partageait point ses goûts, était déjà sur le point d’abandonner la capitainerie, lorsqu’il mourut. La province entière tomba alors entre les mains de dona Leonor do Campo Tourinho, sa sœur, qui était veuve de Pesqueira, et qui la céda aux Lancastre de Portugal. Ceci se passait vers 1556. Les établissements se multiplièrent, et la population s’accrut; mais telles furent les dévastations épouvantables des Abatyras et des Aymores, que, sous le règne de Joseph Ier, la province entière n’avait plus que deux bourgades. A coup sûr, les droits qu’avait exigés Leonor do Campo Tourinho n’étaient point exorbitants, puisqu’il s’agissait d’un territoire qui égalait en étendue les plus grandes principautés. Cent mille reis de revenu, six cent mille reis en argent, et une redevance annuelle de deux boisseaux de froment, tel fut à peu près le prix stipulé. Il est vrai qu’en l564Santo-Amaro était détruit de fond en comble par les Abatyras , et qu’en 1587 la capitainerie ne comptait pas plus d’un engenho.

Toutes ces catastrophes avaient été sans doute prévues. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’à part ces guerres locales de sauvages , dont le récit serait sans intérêt pour l’Europe, il n’y a plus rien à recueillir pour l’historien.

pitainerie; niais c’était une paix achetée par la victoire.

L’UNIVERS

Les jésuites n'eurent jamais sur cette portion de la côte que de très-faibles établissements, et le récit de leurs efforts pour civiliser les Indiens n’offre aucun détail nouveau. Nous ferons remarquer cependant un fait : il n’en était pas le long de la côte orientale comme sur les bords de l’Uruguay, la communauté de biens n’existait pas , et chaque travailleur actif gardait le fruit de ses travaux.

La province de Porto-Seguro tire sa beauté principale des immenses forêts ui la couvrent, comme au temps de la écouverte. Une bonne partie de son territoire n’offre aucun accident de terrain. A partir du Rio-Doce, ses limites méridionales, jusqu’à une lieue de Jucuruçu, les terres sont si basses qu’elles s’élèvent à peine au-dessus du niveau de la mer durant les grandes marées. Dans cette étendue de terrain, on ne voit pas une seule montagne, ou même une simple colline. Le reste de la province , jusqu’au Rio-Belmonte , est beaucoup plus pittoresque. En s’avançant vers le nord, la Serra dos Aymores s’élève avec ses forêts imposantes. Ce mamelon que l’on aperçoit fort loin en mer, ce monte Pascoal, qui reçut le premier un nom des Européens , et qui porte avec lui ses souvenirs comme un monument, fait partie de la chaîne que nous venons de nommer.

Ce qui a déjà été dit de la côte orientale et de ses habitants, il faudrait le répéter en partie à propos de Porto- Seguro : la vie isolée, la crainte des tribus belliqueuses, les grandes forêts que l’on se contente d’abattre pour avoir des terrains fertiles à livrer à l’agriculture, tout cela a enfanté des mœurs fort analogues, assez monotones, et sans grande originalité. Là, comme partout le Brésil, ciuand une terre, débarrassée de ses belles forêts, a fourni quelques moissons, on se contente de répéter avec dédain : He huma terra acabada, c’est une terre ruinée. Là, on se nourrit, comme dans toutes les terres boisées , de ibier pris au mundeo ou au piège, e farine de manioc et de haricots

noirs. Sur les récifs qui bordent la côte, non loin de ces rochers qui prennent le nom significatif d 'Abrolhos (ouvre les yeux) , on pêche un poisson rouge désigné sous le nom de garupa. Frais , il nous a paru d’une rare délicatesse; séché, il vaut mieux, dit-on, que la meilleure morue de Terre-Neuve ; en général , il est réservé à l’exportation , et il forme la plus grande richesse des habitants. Certains fleuves de la province renferment le manati ou le peixe-boi , dont on a fait une espèce de sirène , sous le nom de mai das aguas , et sur lequel on débite mille autres contes populaires dans le pays. Mais l’abondance de ce lamantin n’est point telle qu’on puisse l’obtenir aisément; et, durant les quatre mois que dura son voyage dans ces parages, le prince de Neuwied ne put pas se procurer un seul individu de cette espèce.

Forets de Porto-Seguro. Quelques routes, pratiquées à grand’peine dans ces bois sans fin, commencent à promettre d’autres communications que celles des fleuves ; on en cite même une ouverte le long du Mucuri , et qui fut sur le point de coûter la vie aux hardis Mineiros qui avaient osé pratiquer ainsi un chemin du Sertao jusqu’au bord de la mer. Malheur cependant à celui qui ose s’exposer sans guide dans ces vastes forêts! il ne court plus guère de risques de la part des sauvages; les Cumanachos, les Monnos , les Frechas , les Machakalis , les Botocoudos , sont en partie devenus inoffensifs , grâce à des alliances contractées récemment; mais, pour peu qu’un Européen s’avance à travers ce dédale inextricable d’arbres et de lianes , il est en péril de s’égarer de telle sorte , que le retour aux établissements du bord de la mer devienne impossible.

Une provision abondante de poudre et de plomb peut seule sauver le chasseur imprudent qui s’est aventuré sans Indien pour le guider. Il y a une vingtaine d’années, le soldat d’un poste s’avança dans les forêts du littoral, et il fut sept jours entiers sans pouvoir retrouver sa route. Un naturaliste célèbre, M. Freyress, pensa être aussi

BRESIL

victime de son zèle pour l’histoire naturelle, et il avoua que, s’il n’eût pas été secouru à temps , il eût succombé à la faim et à la fatigue.

Nous ne dirons rien des villas plus ou moins commerçantes qui sont disséminées sur les bords de la mer ; nous ne parlerons pas même de la capitale, pauvre bourgade de deux mille six cents habitants, qui n'a pour elle que ses souvenirs historiques , et qui , si l’on s’en rapporte à Lindley, conserve comme un précieux monument la croix grossièrement façonnée qu’éleva jadis Cabrai. C’est dans les grandes forêts que nous allons pénétrer , ce sont ses habitants primitifs que nous allons essayer de faire connaître.

Une chose remarquable sans doute, c’est que ce fut au seizième siècle, à travers ces forêts profondes , que l’on pénétra pour la première fois dans le pays de Minas. Puis , quand la découverte des régions de l’or et des pierres précieuses eut été accomplie, les grandes forêts semblèrent se refermer pour deux siècles. On oublia quelle était la route suivie par le premier explorateur, et si l’on pénétra dans Minas Geraes , ce fut, comme on sait, par une voie fort différente.

Une raison fort naturelle se présente néanmoins à la pensée , et elle peut expliquer cet oubli. Durant deux siècles environ les Aymorès,les Abatyras et les Patachos exercèrent de telles cruautés sur le littoral ; ils rendirent si formidables les forêts de la côte orientale qu’ils dominaient, que nul voyageur n’alla étudier la géographie de ces contrées.

Cependant , à la fin du seizième siècle , vers 1587, on connaissait parfaitement toutes les circonstances qui avaient rendu si remarquables les voyages de FernandesTourinhoetd’Antonio Dias Adorno, sur le Rio-Grande et sur le Rio-Doce. Tous ces bruits confus de découvertes de pierres précieuses et de minerais d’or, qui circulaient dès le seizième siècle, sont rapportés avec des circonstances minutieuses par le Pvoteiro. On voit même, à travers des descriptions incomplètes, que ces merveilleuses émeraudes et ces pré-

tendus saphirs trouvés au pied des montagnes , avaient été appréciés dès l’origine comme étant d’une qualité inférieure (*). En dépit de bien des incertitudes sur le cours des deux fleuves, on voit qu’ils étaient connus , et qu’on avait le sentiment de leur importance. Il est vrai qu’ Antonio Dias Adorno avait eu de rudes combats à soutenir au retour contre les Tupinaes et les Tupiniquins réfugiés dans l’intérieur, et que ses récits, ainsi que la médiocre qualité des pierres, purent fort bien diminuer le zèle des explorations à venir. Ce qu’il y a de positif, c’est que ce ne fut que dans les dernières années du dix-septième siècle que l’on se décida à reprendre la navigation du Rio-Doce et du Belmonte. En 1695, on voit bien Rodriguez Arzao pénétrer par ce chemin dans la province de Minas-Geraes; son beau-frère, Bartholomeu Bueno de Sequeira, n’est pas moins heureux que lui , puisqu’il parvient au lieu où est situé aujourd’hui Villa-Rica ; mais après ces expéditions, il y a encore une lacune immense dans l’histoire du Rio-Doce. En 1781 , quand don Rodrigo-Jozé de Menezes, gouverneur du pays des Mines, veut ouvrir une voie nouvelle au commerce , il faut recommencer les explorations comme par le passé. Pontes, gouverneur d’Espirito-Santo, Antonio Rodriguez Pereira Taborda, son neveu, accomplirent des travaux utiles. Mais ce fut surtout à un ministre d’État, connu par l’ardeur de son imagination et par la supériorité de ses vues, que les provinces maritimes d’Espirito-Santo

(*) Trouxerào muito , e algumas muito grandes, mas todas baixas ; mas presumese que debaixo da terra as deve de haverfinas. «Ils en apportèrent beaucoup , et quelquesunes étaient fort grandes, mais toutes de basse qualité; on présume que dans l’intérieur de la terre il y en a de fines.» On voit qu’un célèbre voyageur a eu raison de dire que ce n’était probablement que des tourmalines et des morceaux d’euclase. On ne sait ce que signifient les diamants trouvés à cette époque , dont parle Alpli. de tëeauchamp.

et de Porto-Seguro durent l’avantage de voir le Rio-Doce considéré comme une route importante pour pénétrer dans l’intérieur. Non-seulement le comte de Linhares fit publier un décret qui exemptait de tous droits les marchandises transportées par cette route dans les mines , mais il fit bâtir, non loin de l’embouchure du fleuve, un village bien connu sous le nom du fondateur, et qui devait protéger les marchands. Le croirait-on? au moment où l’on commençait à sentir les avantages de cette route, on y plaça des douaniers. Néanmoins, comme îe dit un voyageur, ces hommes que l’on regardait comme les agents d’un pouvoir infidèle à ses promesses, ne gênèrent pas longtemps les bateliers.

Atteints par les fièvres qui exercent de si cruels ravages dans plusieurs cantons du Rio-Doce, tous moururent, et alors la rivière redevint libre comme elle l’était auparavant. Les papiers publics nous annoncent qu’une companie anglo-brasilienne s’est fait concéer la navigation du Rio-Doce et du Belmonte. Grâce à l’activité qu’on doit lui supposer, bien des obstacles qui s’opposaient à la navigation ont dû être surmontés. Il en est que l’ancien gouvernement ne s’était jamais senti le courage de renverser, et qui n’exigeaient que quelques travaux. En pratiquant plusieurs canaux de peu d’étendue et creusés latéralement, les bords magnifiques du Rio-Doce peuvent être assainis. En faisant sauter au moyen des mines, certains rochers qui interrompent le cours des eaux , la navigation du Belmonte peut être facilitée. Sans doute les grandes cascades , telles que les Escadinhas et Cachoeira do Infer no , resteront des obstacles invincibles à la continuité du voyage dans les mêmes embarcations ; mais les passages peuvent être facilités. Les lieux de station, bien préférables aux quartiers militaires que la tranquillité des sauvages rend désormais inutiles, peuvent être multipliés.

C’est un trop grand bienfait pour toutes les populations du littoral , que le cours de ces deux fleuves , pour que le

gouvernement ne se prête pas à tous les efforts d’amélioration. Il ne faut pas oublier qu'à son embouchure le Rio- Doce est un fleuve deux fois large comme le Rhin, et que lorsqu’il sortae Minas- Geraes, où il a ses sources , il est déjà profond. Les Escadinhas même, qui forment trois chutes, ne se présentent qu’aux lieux où le fleuve commence à séparer la province de celle d’Espirito- Santo, et la navigation n’en devient impossible qu’à l’époque des grandes sécheresses. A partir de ces parages jusqu’à l’Océan, le fleuve ne présente plus que des obstacles sans importance; et telle est la puissance de son cours , qu’en entrant dans l’Océan il conserve longtemps encore la douceur de ses eaux (*).

Nulle province, sur la côte orientale , n’a été favorisée comme celleci par le système de ses rivières. Ce que nous avons dit de ce fleuve et du Belmonte, il faudrait le dire du San-Matheus, connu jadis sous le nom de Cricaré, et qui se jette à dix lieues du Rio-Doce , après avoir pris naissance dans Minas; il faudrait le répéter du Mucuri , qui a aussi son origine au pays des Mines, et qui se jette à la mer huit lieues plus loin. Ici, néanmoins , les obstacles de navigation sont plus considérables, et peut-être ne pourront-ils jamais être surmontés. Le Peruhype, l’Itanhem, le Jucuruçu, le Ruranhem traversent aussi des contrées admirablement fertiles ; mais leur navigation est plus bornée. N’en doutons pas néanmoins, dès que le cours des deux fleuves principaux aura été utilisé , celui des rivières secondaires ne tardera pas à l’être, et leurs rives, aujourd’hui désertes, se couvriront d’habitations.

Mais , je le répète , bien que les régions du Rio-Doce" ne soient qu’à cinq ou six jours de navigation maritime de Rio; bien qu’on puisse se rendre de

(*) C’est même à cette circonstance qu’il doit le nom que les Portugais lui ont imposé. Ses eaux sont fort troubles à cause , dit-on , des lavages d’or dont il entraîne les débris.

BRÉSIL

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