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pas plus avant sans déclarer ce que c’est que cette nation qu’ils ont appelée les Aymorès, et qui a causé tant de dommage à la capitainerie dos Uheos , dont la côte est dépeuplée aujourd’hui de Tupiniquins , lesquels se sont éloignés par terreur de ces brutes , et s’en sont allés dans le Sertao : car de ces Tupiniquins , il n’y en a plus maintenant en cette province que dans deux aidées, et ce sont celles qui se trouvent près des engenhos de Henrique Luiz ; elles sont fort peu peuplées. Ces Aymorès descendent d’une autre nation, que l’on appelle les Tapuyas. Dans les temps passés, quelques couples se séparèrent de ce peuple , et s’en allèrent, fuyant par d’apres montagnes la poursuite de leurs ennemis. La , ils demeurèrent longues années sans voir aucune tribu. Ceux qui descendirent de ces fugitifs en vinrent jusqu’à perdre leur ancien langage, et à en composer un autre que ne saurait entendre aucune autre nation de cet État du Brésil. Les Aymorès sont tellement sauvages, qu’ils sont considérés comme barbares par les barbares eux-mêmes. Quelquesuns d’entre eux, que l’on avait pris vivants à Porto-Seguro et aux Uheos, se sont laissés mourir de sauvagerie , sans vouloir manger. La nation commença à se montrer sur le bord de la mer * vers le Rio de Caravellas , près de Porto-Seguro. ils parcourent maintenant les forêts jusqu’au fleuve de Camamu, et de là ils vont près de Tinharé; mais ils ne descendent le rivage que lorsqu’ils ont quelqu’un à combattre. Cette nation est de la même couleur que les autres; néanmoins les individus qui la composent sont plus grands et plus robustes ; ils ne laissent point croître le poil sur leurs corps; quand ils en aperçoivent, ils ont soin de l’arracher. Leurs arcs et leurs flèches sont extraordinairement grands. Us sont archers tort habiles.
Ces sauvages ne vivent point réunis en aidées comme les autres Indiens ; car personne, jusqu’à présent, n’a pu voir de cabanes construites par eux ; ils sont toujours errants. Veulent-ils dormir, ils se couchent à terre sur
des feuilles ; et, s’il pleut , ils se placent au pied d’un arbre, en s’accroupissant et en disposant le feuillage de manière à se garantir. Jusqu’à présent, on ne leur a reconnu aucun lieu d’asile. Ces barbares ne disposent aucune culture , ils ne plantent aucuns vivres ; ils se nourrissent de fruits sauvages et du gibier qu’ils peuvent tuer. Leur chasse , ils la mangent crue, ou mal rôtie, quand ils ont du feu. Hommes et femmes s’en vont rasés, et ils se rasent avec certains roseaux qu’ils savent rendre fort tranchants. Leur parler est rauque, et ils arrachent les paroles de la gorge avec beaucoup de force : c’est comme le basque, on ne saurait l’écrire. Ces barbares ne vivent que de leurs brigandages sur les autres sauvages qu’ils rencontrent. Jamais on ne les a vus réunis plus de vingt-cinq archers ; ils ne combattent jamais face à face. Toute leur guerre est de ruse ;. ils se portent sur les cultures, et par les chemins, où ils vont guettant les autres Indiens et toute espèce de créatures. Cachés alors derrière les arbres, et chacun pour soi , ils ne manquent point un seul coup , toute flèche va à son but.
« Les Aymorès ne savent point nager, et un cours d’eau, quel qu’il soit, où l’on peut perdre pied , suffît pour défendre contre leurs attaques. Us ne se découragent pas toutefois, et vont chercher à plusieurs lieues, si cela est nécessaire, un endroit commode où ils puissent passer à gué. Ces sauvages mangent la chair humaine comme nourriture; ce que ne font pas les autres peuples , qui ne dévorent leurs ennemis que par vengeance, à la suite de leurs combats, et par ancienneté de haine.
« La capitainerie de Porto-Seguro et celle des Uheos sont ravagées, et elles se dépeuplent presque complètement par la terreur qu’inspirent ces barbares.
Les engenhos à sucre ne travaillent plus, parce que tous les esclaves et les gens qu’on y employait sont morts.
Ceux qui ont pu échapper à leur bras ont pris d’eux une telle crainte, qu’en disant seulement ces mots : Voilà les
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Aymorès , chacun abandonne son bien, et travaille à se mettre en sûreté. C’est ce que font les blancs eux-mêmes ; car, depuis vingt-cinq ans que cette plaie se fait sentir dans ces deux capitaineries, ces Aymorès ont mis à mort plus de trois cents Portugais et de trois mille esclaves. »
Le chroniqueur continue en racontant comment les colons de Bahia, agissant sans défiance, se rendaient aux Ilheos en longeant les bords de la mer. Les Aymorès ne tardèrent pas à avoir vent de cette habitude : ils lirent bonne garde sur le rivage, et des centaines de voyageurs furent dévorés.
Les malheureux croyaient-ils échapper à la mort en avançant dans l’Océan , où les sauvages n’osaient pas les suivre, cette résolution devenait encore inutile. L’ Aymorès guettait jusqu’à la nuit, et attendait que le voyageur se vît contraint de gagner le rivage.
« Ces parages ne sont plus traversés sans risques extrêmes de la vie , s’écrie Francisco da Cunha; et, si l’on ne trouve pas quelque moyen de détruire les barbares , ils renverseront les établissements de Bahia, vers lesquels ils se dirigent peu à peu. »
Ces paroles sont bien d’un écrivain du seizième siècle, et, la guerre une fois entreprise, l’issue ne pouvait en être douteuse. La lutte est engagée depuis plus de deux siècles cependant, et elle n’est pas encore finie : il n’est guère de peuple en Amérique qui ait résisté si longtemps.
Ce qu’il y a de plus remarquable sans doute , et ce qui frappera les observateurs, c’est qu’en en exceptant cette fureur d’anthropophagie, que l’on a peut-être exagérée, et cette horreur pour l’eau, qui ne subsiste plus au même degré, la plupart des traits rapportés par le chroniqueur s’appliquent encore en grande partie à la masse de la nation. Si pendant deux siècles et demi ces Indiens ont eu assez de courage et de persévérance pour conserver leur liberté , pendant deux siècles et demi ils n’ont fait aucun progrès. Il ne faut pas confondre une curiosité assez vague et l’abolition de
certaines coutumes avec cet éveil de l’intelligence qui marche vers une amélioration positive. Nous verrons à la fin du siècle ce qu’auront fait de nouveaux efforts. Ces sauvages ont été mieux observés cependant ; on a étudié leurs coutumes, on les a interrogés sur leurs croyances. La structure bizarre de leur langage n’est plus restée un mystère, et l’on a été encore surpris du développement qu’offrait leur intelligence , en les voyant d’apparence si rude dans leurs forêts.
Les Botocoudos, ou Botocudos , occupent aujourd’hui le territoire qui s’étend entre le ltio-Doce et le Rio- Pardo, depuis le treizième degré, jusqu’au dix-neuvième et demi de latitude australe. Non-seulement ils ont des communications établies entre les deux fleuves, mais ils touchent jusqu’aux frontières de Minas -Geraes.
Le nom que les Portugais leur ont donné vient de l’ornement circulaire , taillé dans le bois du barrigudo, qu’ils portent aux oreilles et aux lèvres, comme faisaient jadis lesïupinambas, les Tamoyos et les Tupiniquins, qui employaient des disques de jade vert ou des coquillages arrondis. Batoque ou botoque signifie en effet littéralement le tampon d une barrique, labonde d’un tonneau : c’est l’analogie frappante qui existe entre la barbote et cet ustensile qui a fait imposer aux Aymorès la dénomination de Botocudos, qu’ils regardent du reste comme injurieuse.
Quelques nations du voisinage les désignent sous le nom significatifde/ow^es oreilles ; mais le nom véritable qu’ils portent comme peuple paraît être Crecmun , Cracmun ou Endgerekmoung ; car les voyageurs diffèrent entre eux à ce sujet. Certaines tribus s’appellent entre elles Pejaurum et Nacnenûc (*) ; probablement qu’une
(*) C’est le mot Cracmun qu’il faut trèsprobablement adopter; car c’est la dénomination qui a été transmise par l’homme qui connaissait le mieux les Botocoudos, puisqu’il les dirigeait et qu’il vivait au milieu d’eux. M. Thomas Guido Marlièrc admet
L’ UNIVERS
vûleur significative se rattache à ces différents noms.
Examinés physiologiquement , les Botocoudos présentent plusieurs caractères qui les font différer à certains égards des autres nations indiennes.
Un voyageur , qui les a observés avec l’exactitude la plus consciencieuse, M. de Saint-Hilaire, paraît disposé à reconnaître en eux le type de la race mongole; et il est bon de rappeler ici peut-être que l’aveu des Botocoudos eux-mêmes apporte une preuve toute naïve à ces discussions incertaines qui occupent encore les savants. Un jeune Indien des bords du Belmonte, amené à Rio de Janeiro par M. le prince de Neuwied , ne put s’empêcher de donner le titre d’oncle à un Chinois qu’il rencontra. S’il nous était permis de joindre notre opinion personnelle et nos souvenirs à ceux de tant de savants , nous n’hésiterions pas à reconnaître chez ces Indiens, avec M. Auguste de Saint-Hilaire, le type mongol, comme il retrouve dans celui des autres tribus de la lingoa gérai un des rameaux les moins nobles de la race caucasique. Ainsi que la plupart des autres Indiens , les Botocoudos ont les cuisses et les jambes menues , les pieds petits, la poitrine et les épaules larges , le cou fort court et le nez épaté, les yeux divergents, l'os des joues très-élevé ; cependant on remarque entre ces sauvages et les autres peuplades quelques-unes de ces différences qui , dans la même race , font reconnaître les diverses nations. Ainsi, les épaules et la poitrine des Botocoudos ont peut-être plus de largeur que celles des autres Indiens de la province des Mines; leur tête est peut-être moins ronde, et leur cou plus court.... « Attachant sans doute à des jambes menues une idée de beauté, ils serrent avec des liens celles de leurs enfants , et la plus grande injure que l’on puisse leur faire, c’est de leur dire qu’ils
aussi les deux autres noms. Voyez à ce sujet Auguste de Saint-Hilaire, le prince de Neuwied, et M. Debret , Voyage pittoresque au Brésil.
ont de grosses jambes (*) et de grands yeux. »
Ce qu’il y a de plus curieux sans doute chez "ces Indiens , c’est la variété que l’on remarque dans la teinte de leur peau. Quoiqu’elle soit en général d’un brun rougeâtre, tantôt plus clair, tantôt plus foncé, elle passe fréquemment, chez quelques individus, à un ton jaunâtre assez intense, et il y en a plusieurs même qui se rapprochent tellement de la race blanche, qu’une teinte rosée colore leurs joues ; chose plus remarquable sans doute, on a vu parmi eux quelques femmes dont les yeux étaient bleus , et cette singularité, qui chez les autres Indiens peut-être n’eût pas été observée sans répugnance , passe parmi eux pour un type de beauté remarquable : c’est un fait que se plaisent à rappeler les voyageurs.
Fidèle en général aux usages de la race dont il descend, le Botocoudo donne bien moins de soin à sa parure sauvage que la plupart des autres Indiens. D’ordinaire sa peau nue est sillonnée par les blessures que lui font les épines des forêts. Ses cils et ses sourcils ont été , il est vrai , arrachés soigneusement; il a rasé, avec un soin plus minutieux encore peut-être, ses cheveux lisses et rudes , qui ne forment plus au sommet de la tête qu’une espèce de calotte noire ; mais les peintures, dont il fait rarement usage, sont appliquées d’une façon grossière;
(*) Comme on l’a pu voir un peu plus haut , ils se serrent fortement la jambe avec un lien coloré d’embira , et l’on a cru que cette opération avait pour but de rendre les enfants plus agiles. C’est bien plutôt, à notre avis , la transmission d’une parure répandue chez les grandes nations du littoral, telles que les Tupis et les Caraïbes. En lisant Lery, Hans Stade, Biet, et tant d’autres vieux voyageurs, on voit que ce genre d’ornement appartient à presque toutes les tribus considérables. Chez les Caraïbes des îles, les femmes se tissaient des espèces de brodequins très-serrés, qu’elles ne pouvaient quitter que lorsque quelque accideut venait les déchirer ou qu’ils s’usaient à la suite des temps ( Voy. Rochefort du Tertre et Peîleprat. )
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et, quoiqu’il n’ait ^as rejeté complètement ces riches diadèmes en plumes qui font l’orgueil des autres tribus, de jour en jour il y renonce davantage, 'et l’on peut prévoir aisément l’époque où ces attributs du pouvoir seront complètement rejetés.
Pour avoir une juste idée d’un Botocoudo, tel qu’il était il y a une vingtaine d’années, et tel qu’il se montre encore quelquefois, il faut se représenter le chef Kerengnatnouk, par exemple, avec ces plaques qu’il appelle houma , et qui ont distendu le lobe de l’oreille jusqu’à le faire toucher aux épaules. L’ornement des lèvres, le gnimato , est d’un diamètre presque aussi considérable, et il atteste l’extensibilité extraordinaire de la fibre musculaire ; car la lèvre qui le retient n’a plus que l’apparence d’un anneau fort mince, ou, pour mieux dire, d’un ruban. L’Indien est-il jeune, la botoque se relèvera fièrement et d’une manière horizontale ; est-ce un vieillard , malgré la légèreté de l’ornement, la lèvre s’affaissera d’une manière hideuse, et cette plaque, frottant sans cesse les dents de la mâchoire inférieure, on les verra tomber avant l’âge. Mais, qu’elle s’élève horizontalement ou qu’elle s’abaisse, ce qui frappera surtout dans la physionomie du sauvage, c’est cette horrible fixité de la bouche (*), qu’un artiste voya-
(*) La botoque se place et se retire à volonté. Nous en avons vu qui nous paraissaient avoir le diamètre des plus grandes dames du trictrac; et M. le prince de Neuwied a mesuré une de ces plaques cylindriques, qui avait quatre pouces quatre lignes de diamètre sur une épaisseur de dixhuit lignes. Comme nous l’avons déjà dit, on les taille dans le bois du barrigudo : ce bois est plus léger que le liège , et fort blanc ; il acquiert cette teinte lorsqu’on l’a fait soigneusement sécher au feu, parce que la sève s’évaporé. Ce qu’il y a de plus hideux sans doute dans l’usage de la botoque, c’est qu’à la longue le lobe de l’oreille ou les lèvres se déchirent ; l’aspect de la bouche devient alors horrible, jusqu’à ce qu’on ait recousu les deux bords de la lèvre au moyen d’une liane fort menue.
geur caractérisait naguère d’une manière si juste, en se servant de l’expression que nous lui avons empruntée.
Si le chef botocoudo s’est fait peindre par ses femmes, après que son visage aura reçu la teinte enflammée du rocou, on lui tracera avec la teinture noire du genipayer une espèce de moustache,
ui, passant d’une oreille à l’autre,
onnera une expression plus farouche encore à son visage déjà hideux. D’autres fois son goût sera moins bizarre : c’est son corps qui sera teint. Une portion sera peinte en noir, l’autre gardera sa couleur naturelle ; des bandes d’apparence sanglantes le sillonneront.
Jadis il portait un diadème semblable à celui des Tupinambas , mais il était beaucoup plus grossier. ~Lznucancaurb ou 1 ejakerâ iunni-okà se composait de quinze plumes jaunes, qu’on arrachait à la queue du japu, et qui se fixaient dans la chevelure au moyen d’un peu de cire. Quelquefois deux plumes immobiles d’ara ou de perroquet suffiront au guerrier sauvage pour rappeler à tous son rang. Quelquefois encore, mais le fait sans doute est plus rare, la dépouille de quelque animal sauvage ajoutera à sa parure. Il taillera son diadème dans le cuir qu’il aura préparé , et son long manteau traînant sera la peau d’un tamandua (*).
Mais tout ceci, je le répète, appartient aux jours de pompe dans les forets. Examinons la vie habituelle du sauvage, apprenons les misères qu’il doit subir, et nous verrons s’il peut toujours se parer comme il le faisait au temps passé. Ainsi que nous avons
(*) La vérité nous oblige à dire que cette circonstance est exceptionnelle, de même que l’usage des bracelets de plumes d’ara , et de ces espèces de bouquets fabriqués avec la gorge du toucan , dont un chef tué à Linhares aimait à orner son arc. Nous avons néanmoins emprunté auYoyage que publie M. Debrel en ce moment cette planche curieuse. Le Botocoudo représenté sous ce costume appartenait à une tribu demi-civilisée, et il vint à Rio eu 182L Ce fut là où M. Debret eut occasion de le peindre.
L’UNIVERS
pris soin d’en prévenir le lecteur, les Botocoudos qui n’ont pas été encore soumis au joug des Européens vivent à peu près de la vie errante qu’on attribue aux Aymorès. L’exemple des tribus plus sédentaires, qui demeuraient aux bords de l’Océan est à peu près perdu pour eux. Nulle culture n’assure leur subsistance; tout vient de leur bonheur à la chasse et de l’habileté qu’ils y déploient. Il faut le dire , quoique ces forêts soient encore bien désertes , elles ne le sont plus comme autrefois ; la chasse devient de jour en jour moins abondante, et la vie errante du sauvage devient aussi plus difficile. Or, il y a quelque chose d’imposant dans cette lutte perpétuelle de l’homme qui ne veut point quitter ses grands bois, mais il y a aussi des obstacles invincibles à ce qu’il y vive comme y vivaient ses ancêtres ; il faut qu’il renonce aux fêtes pour ne songer qu’à son indépendance. Je l’avouerai , toutes les fois qu’il nous est arrivé de rencontrer une de ces familles errantes, cherchant sa nourriture au hasard, nous avons été frappé de l’attitude d’austère bienveillance qui régnait dans la figure du père, et c’est alors que le sauvage nous est apparu vraiment grand. Chef de la famille, il sent par instinct ses devoirs ; si la forêt est avare, si le hasard le favorise peu , il se punit lui-même de son imprévoyance , et l’être faible qui le suit reçoit toujours sa subsistance avant que le chef songe à lui. Un Botocoudo trapu et robuste, a-t-on dit, à la vue perçante et au bras nerveux, exercé dès " sa jeunesse à tendre le bois roide et ferme de son arc gigantesque, est dans les solitudes des forêts sombres et touffues un véritable sujet de terreur. Mais on pouvait ajouter aussi qu’il représente, avec sa dignité primitive, l’homme toujours prêt à lutter contre les obstacles , et plus encore à s’immoler aux besoins de sa famille.
On ne se figure pas, sans doute , assez ce que c’est que cette vie des forêts. Ce furent les difficultés d’existence que les bois commencèrent à offrir au dix-septième siècle qui décidèrent les Aymores
à se partager en troupes si peu nom breuses. Aujourd’hui leurs descendants ne composent guère de tribus qui dépassent quarante Indiens. Mais, comme autrefois , les grands fleuves arrosant la lisière de la côte ne semblent plus les arrêter : c’est le bord des fleuves qu’ils préfèrent , et c’est là en effet qu’ils peuvent se procurer avec le plus d’abondance le gibier qui leur est nécessaire. Voici à peu près comme la chose se passe dans ces excursions de famille, qui n’ont guère jamais pour objet que la chasse ou une visite aux étrangers.
Ordinairement le chef de la famille, le père , marche devant ; c’est lui qui sert de guide , et il n’est chargé que de son arc et de ses flèches, qu’il tient à la main; car elles sont trop longues pour qu’il les dispose dans un carquois. La femme vient ensuite; c’est toujours elle qui est occupée de conduire les enfants. S’ils sont trop jeunes pour surmonter les difficultés que présentent les grandes forêts, elle les porte sur son dos. Ce n’est pas le seul fardeau dont elle soit chargée. Ordinairement un filet, tressé avec les fils de l’embira, est disposé sur ses épaules comme une espèce de manne. C’est là que se trouvent réunis et confondus même les ustensiles qui forment la richesse de la famille; et, malgré leur faible industrie , quelquefois le fardeau se trouve bien pesant.
C’est dans ce filet en effet que l’on conserve les boules de cire que l’on recueille dans les bois , et souvent le miel sauvage que l’on n’a pas consommé au pied de l’arbrequi l’a fourni.
C’est là qu’on tient en réserve des masses d’étoupes pour obtenir du feu, des roseaux effilés pour armer les flèches, des provisions de tucum pour renouveler les cordes de l’arc , puis ces kekrock , espèces de gobelets de trois ou quatre pieds, que l’on obtient avec un certain art du taquarassou, et qui doivent contenir dans les haltes la provision d’eau dont la tribu fera usage. C’est là encore que sont renfermésles divers ornements qui servent à la parure, les colliers de dents d’animaux, les longs chapelets de graines
sauvages; puis les objets (Tune utilité plus directe, le countchoun cocann , ou porte-voix, fait avec l’enveloppe de la queue du grand tatou; la hache de fer, que possède aujourd’hui chaque tribu, et qui a succédé au caratou, qui n’est autre chose que la hache en néphrite dont se servaient jadis tous les Indiens. Quelquefois tous ces objets, dont nous abrégeons à dessein la nomenclature, sont mêlés à des haillons d’Europe dont on ne fait guère usage, mais que l’on conserve précieusement.
Conduit par son admirable instinct, dont nous ne saurions apprécier toute la linesse, le sauvage a-t-il compris qu’il se trouvait dans le voisinage du tapir, du guariba ou du pécari, il se glisse dans la forêt, écarte les lianes avec une dextérité merveilleuse , et lance sa flèche, qui ne manque presque jamais le but. La flèche du Botocoudo est une arme admirable dans les» grandes forêts du Brésil; on peut le dire sans exagération , c’est sur ce roseau, armé d’un autre roseau ou d’une pointe durcie au feu , que repose toute La subsistance du sauvage. Elle traverse la forêt sans bruit, et cependant elle atteint aussi loin que notre plus gros plomb. Voyez le sauvage prêt à tirer : il choisit sans hésitation parmi les trois espèces de traits celui dont il sait qu’il doit faire usage.
Est-ce un ennemi qui paraît inopinément, c’est Youagicke comm , du la flèche de guerre à pointe elliptique, qui lui donne la mort. L 'ouagické nigmèran, ou la flèche barbelée, munie de son harpon presque toujours mortel, ira frapper surtout le grand animal; et, pour l’arracher de la plaie, il faudra briser la pointe et retirer la hampe en arrière. Enfin Youagické bacannumockj qui n’offre à son extrémité qu’une espèce de rosace formée par les noeuds du roseau (*), donnera souvent la mort au petit animal qu’il ira
(*) Nous avons vu quelques Indiens d’autres nations, et princi paiement celui qui chassait à San-Salvador pour MM. Spix et Marlius, remplacer celte arme par une flèche
frapper, sans lui faire une blessure sanglante.
Le choix est-il fait, le Botocoudo, qui se prépare à tirer, examine si la flèche est droite, si son poids est égal; il l’applique près de l’œil, et la fait tourner avec promptitude entre le pouce et l’index. C’est alors seulement qu’il la place du côté gauche de son arc, qui repose perpendiculairement à terre , en la tenant ferme avec l’index de la main gauche, tandis que les deux premiers doigts de la main droite tirent la corde en arrière; l’œil s’est placé en ligne, et le coup part. Mais cette suite d’opérations successives, si longues à décrire, est instantanée, pour ainsi dire, et la description la plus succincte ne saurait donner l’idée de sa rapidité. Toute la vie du sauvage repose sur son habileté à faire usage^ de la flèche; il l’apprend dès la plus tendre enfance; sa faiblesse l’oblige encore à se traîner sur le sable, et il sait marcher à peine, qu’il reçoit de son père un petit arc et des flèclies, et qu’il s’exerce contre les insectes, ou même contre les oiseaux. A sept ou huit ans, il peut souvent pourvoir à sa nourriture; c’est ce qui fait qu’il existe toujours une sorte d’indépendance individuelle dans les familles les plus nombreuses de Botocoudos.
Une certaine quantité de gibier a-t-elle été abattue; s’est-on même procuré un gros animal, c’est presque toujours immédiatement que le festin va commencer. L’estomac du Botocoudo , qui résiste si bien à la faim , est toujours prêt à satisfaire un appétit qui se renouvelle sans cesse. Par le procédé du frottement , souvent décrit , et commun à tous les sauvages, le feu est allumé, et l’animal, à peine rôti, est dévoré sur-le-champ. Il y a mieux , ses intestins , qui n’ont pas été rejetés, sont nettoyés fort légèrement, et terminent souvent le festin; la peau même n’est point épargnée. L’auteur
de guerre qu’il garnissait à son extrémité d’un grain de maïs. Avec une flèche disposée de cette manière, cet Indien abattait à vingt ou trente pas un bcja-Jlordu Sertâo. sans ensanglanter les plumes.
L’UNI VERS
de cette notice a vu des femmes botocoudos s’emparer d’un aigle qu’il avait tué, le flamber seulement, pour ainsi dire , et le manger avec toutes les marques de voracité, tandis que le sang ruisselait encore des deux côtés de la botoque de la façon la plus hideuse.
A l’exception du serpent, dont encore ils font servir une espèce à leur nourriture, nulle créature vivante n’échappe à la voracité des Botocoudos. Je ne parlerai pas des animaux qu’on ne mange guère habituellement, tels que le grand tamanoir, le couguar, auquel ils donnent le nom de couparak , le iaguar, qu’ils désignent par excellence sous celui de couparak gipakeju; ces mammifères , ainsi que le caïman , dont la chair a un goût prononcé de musc, tout est bon pour leur appétit dévorant; et, si l’occasion s’en présente, ils feront rôtir également, pour s’en nourrir, des grenouilles, des lézards, et jusqu’à ces larves dégoûtantes que fournit le barrigudo. Pas plus que les autres Indiens, ils n’ignorent le moyen d’enivrer le poisson pour s’en emparer plus aisément. L’art de pêcher à la ligne est un art tout nouveau pour eux; iis s’y livrent, mais ils sont privés presque toujours de ces hameçons d’Europe, qu’ils recherchent avec tant d’empressement; un petit arc de trois pieds, fait avec la côte des feuilles du coco depalmito, leur sert à frapper, dans le fleuve, le poisson qu’ils ont engourdi.
Sans doute, le règne végétal ne fournit pas avec moins d’abondance que la chasse à la nourriture du Botocoudo. Il mange avec délices l’amande du lecythis, et l’on prétend même que l’usage trop répété de ce fruit oléagineux lui donne une sorte d’éléphantiasis ; il abat Yissara, et il se procure ainsi le chou agréable que donne ce beau palmier; l’espèce de tubercule que produit le cora do mato lui fournit un mets savoureux ; la moelle nourrissante de Yatcha, qui a entièrement le goût de la pomme de terre, la gousse de Yinga, qui offre une fécule blanche et douce , 1 e feijao do mato , ou haricot des forêts, ainsi qu’une foule de baies
rafraîchissantes et d’amandes provenant des palmiers, tous ces fruits des forêts contribuent à rendre son existence plus facile et sa vie beaucoup moins précaire. Mais, on l’a dit avec raison, le lendemain n’existe pas pour ce sauvage; un jour de grande chasse, il mangera avec un tel excès qu’il faudra, pour lui sauver la vie peut-être, lui fouler avec effort l’estomac, et faciliter par ce moyen étrange une digestion trop laborieuse. Une autre fois, quand la disette se fera trop vivement sentir, une corde d’embira , .ou même une simple liane, comprimera tous les viscères en guise de ceinture, et, grâce à ce procédé bizarre, le sauvage supportera la faim.
Quoique ce qui a été dit déjà sur les Aymorès et sur leur manière fort simple de s’abriter ne puisse pas s’appliquer complètement aux Botocoudos, les habitations que ces derniers élèvent sont bien loin d’offrir un aspect aussi compliquéquecellesdes autres Indiens:
\mvrancho se compose, la plupart du temps, de quelques feuilles de palmier inclinées de manière à former un abri.
Il n’y a que quand ils se fixent durant quelques semaines dans un même lieu, qu’ils donnent à ces huttes plus de solidité; mais on ne peut jamais les comparer à ces petites coupoles si élégantes des Machakalis, ou à ces chaumières commodes des Mongoyos, qui indiquent un commencement réel d’industrie. L’ameublement de ces cabanes est encore plus simple que celui des autres sauvages; car les Botocoudos ignorent l’usage du hamac, si généralement adopté parmi les nations indiennes.
Une couche grossièrement composée d’étoupes de quatelè ( lecythis ollaria ), quelques vases d’argile grisâtre façonnés avec assez d’art, une grosse pierre qui est destinée à casser les petits cocos à coque dure que ces sauvages récoltent en abondance, et dont ils sont si friands, voilà à peu près tout ce que l’on remarque dans une hutte de Botocoudo. Il est bon de rappeler aussi qu’à l’imitation des grandes nations qui habitaient jadis la côte orientale, un petit feu brûle toujours
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dans la cabane, près de la couche du guerrier.
On doit aisément le supposer, surtout en se rappelant ce qui a été déjà dit sur les Aymorès, la guerre joue un grand rôle dans la vie du -Botocoudo.
Il y a le combat de guerrier à guerrier, pour une offense particulière; il y a l’expédition longtemps méditée contre la tribu ennemie; il y a enfin la guerre avec les colons brésiliens, qui est toujours la plus meurtrière, mais dont les exemples deviennent de jour en jour plus rares, et qui finira bientôt, sans doute, par cesser complètement. Ces genres divers d’agression, ces combats qui se renouvellent trop fréquemment encore, offrent des particularités plus ou moins remarquables, des faits plus ou moins curieux à observer. Mais, sans contredit, la lutte la plus étrange est celle qui se passe entre deux guerriers, souvent de la même famille, toujours de la même tribu, et qui se reprochent réciproquement quelque tort.
Combat singulier des Botocoudos. Cette nation si extraordinaire est peut-être la seule qui, en Amérique, ait adopté le genre de combat que nous allons décrire, et dans lequel l’éloquence sauvage joue toujours un trèsgrand rôle.
Lorsqu’un guerrier botocoudo croit avoir à se plaindre d’une insulte grave, il provoque son ennemi à un combat singulier. On laisse là les arcs et les flèches, on se munit de longues gaules, et la tribu s’assemble dans un endroit dégagé de la forêt. Alors l’un des antagonistes récapitule, dans un discours énergique, les torts qu’il croit avoir à reprocher à celui qui l’écoute immobile.
On peut supposer qu’il sait faire partager sa vive émotion aune partie des spectateurs; car souvent, à la fin de la harangue, l’agitation est à son comble. Tout se passe dans un ordre parfait cependant; le guerrier offensé se saisit d’un long bâton, et il frappe à coups redoublés sur son adversaire , qui doit mettre tout son courage à supporter patiemment ce juste effort d’indignation.
Bientôt, lui-même, il rentre dans son droit : il peut rappeler à son tour les
injures qu’il a souffertes; son adversaire est contraint de recevoir, sans chercher à s’y soustraire, les coups terribles qu’il lui assène de toute la vigueur de son bras. Ce combat se passe d’abord avec assez d’ordre; mais les hurlements succèdent bientôt aux harangues ou aux simples clameurs. Les femmes partagent la haine de leurs maris; elles s’élancent l’une contre l’autre , elles se frappent avec fureur, et souvent, dans un moment de rage, elles saisissent la botoque de leur antagoniste; la lèvre, hideusement déchirée, laisse tomber son ornement, et plus tard un épouvantable stigmate atteste d’une manière durable de quel côté fut la victoire.
Ce qu’il y a de plus étonnant sans doute, c’est qu’une fois le combat terminé un ordre parfait se rétablit , nul ne songe à ses blessures, et tout marche comme par le passé. Souvent une querelle subite arrivée dans un ménage, un simple mouvement d’impatience, amène ces combats bizarres.
Guerres de tribus. Les guerres de tribu à tribu ont un motif un peu plus grave; non-seulement les Botocoudos sont en querelle avec des peuplades fort différentes, mais une haine invétérée sépare des hordes appartenant à la même famille et parlant un même langage. Avec les unes, la haine est implacable, elle date de plusieurs siècles; avec les autres, elle est accidentelle, et peut quelquefois s’apaiser. L’enlèvement d’une femme, les limites d’un territoire dépassées durant la chasse, l’outrage fait à un chef ou à un simple guerrier, voilà tout autant de motifs qui peuvent exciter à la guerre des tribus d’Endgerekmoung qui plus tard se réuniront. D’ordinaire, cette guerre est toute d’embuscade , et elle n’en est pas moins meurtrière : de part et d’autre, on cherche à se surprendre, on déploie ces ruses pleines de finesse qu’enseigne la vie des forêts. Une aidée a-t-elle été envahie, et la tribu est-elle décidément étrangère, rien ne saurait échapper à la haine qui sépare deux races opposées; hommes, femmes, enfants, tout succombe, et quelquefois Iq
L’UNI VE R S
combat se termine par un de ces festins épouvantables où le prisonnier est dévoré. Par une étrange persistance de coutume, la tête est encore exceptée du repas solennel; c’est le trophée qui ornait jadis la cabane , et que l’on réserve encore aujourd’hui .Quelquefois, mais la chose est devenue bien rare sans doute, des troupes se rassemblent, la guerre cesse d’être une embuscade, elledevient une mêlée terrible. Au rapport de M. le prince de Neuwied, qui a réuni sur ces peuples les documents les plus curieux , le tableau que Lery nous trace d’un combat dont il fut témoin est encore fidèle aujourd’hui.
Les tribus de Botocoudos, repoussées dans les vastes forêts de la cote orientale., sont-elles devenues trop inquiétantes, renouvellent-elles trop fréquemment cette guerre de pillage et d’embûches que faisaient les Aymorès , une expédition est ordinairement di-v rigée contre eux, et on emploie à cette guerre dangereuse des hommes qui en connaissent le péril et qui savent s’en préserver.
Jamais ces individus, que l’on désigne sous le nom de soldados da conquista , ne marchent pour une expédition sans être revêtus d’une arme défensive qui les préserve des traits des Indiens. Cette cuirasse, que l’on désigne sous le nom de gibàode armas (*), est une espèce de casaque, rembourrée en coton et piquée, qui descend jusqu’aux genoux et défend aussi les bras.
On sent ce qu’un vêtement pareil doit avoir d’incommode sous un climat aussi chaud ; autant vaudrait être revêtu d’une de ces armures que portaient les compagnons de Pizarre et de Cortez. Quoi qu’il en soit, son utilité positive en fera longtemps conserver l’usage. Les casaques du Rio-Doce sont en coton ; mais on en fabrique en soie à Minas, qui, dit-on, sont plus légères.
Une expédition est-elle résolue, chacun de ces soldats s’arme d’une espingoîe ou d’un fusil sans baïonnette; il porte
(*) On voit dans le Roteiro do Brazil qu’il existait en 1587 une fabrique de ces cuirasses à San-Salvador.
au côté une de ces grandes serpes qu’on connaît sous le nom de facào. On lui donne une livre de poudre et quatre livres de gros plomb; l’usage des balles est fort rare, et l’on sent que cela doit être ainsi dans ces forêts inextricables, où un seul coup peut être arrêté par la disposition des branches ou par l’entrelacement des lianes. Une provision assez abondante de farine de manioc, douze livres de viande salée, un pain carré de ce sucre brun et grossier qu’on désigne sous le nom de rapadura , voilà ce que renferme un long havresac, et ce qui doit servir de provisions à une campagne d’environ douze jours.
Ces soldats sont choisis souvent dans la classe des Indiens eux-mêmes (*).
D’ordinaire, ils ne se mettent en marche contre les hordes ennemies que trois ou quatre jours après qu’un acte d’hostilité a exigé leur présence : ils veulent faire croire ainsi aux guerriers botocoudos que leur offense est oubliée, ou plutôt qu’elle restera impunie comme tant d’autres attaques, sans que personne ose la venger. Ces soldats, mis
(*) « En 1829 , on fit venir une douzaine de ces soldais indiens au quartier général de Rio de Janeiro, pour combattre et s’emparer d’un certain nombre de nègres fugitifs qui vivaient clandestinement retirés sur les hauteurs boisées qui couvrent la montagne du Corcovado, et d’où ils descendaient la nuit, afin de se procurer des subsistances en volant dans les maisons des faubourgs de Catète et de Botafogo , qui se trouvent de ce côté. Les nègres avaient établi dans ces bois vierges deux points d’habitation appelés Quilombos. Ils y possédaient leurs femmes , et de plus des fusils , ainsi que des munitions de poudre apportées par quelques militaires déserteurs qui s’étaient joints à eux. On confia, dis-je, cette expédition militaire aux soldats indiens , et quatre jours de station permanente dans ces forêts vierges leur suffirent pour détruire les retranchements ennemis , s’emparer du chef, tuer une partie des nègres, et ramener prisonniers quelques femmes et leurs enfants. Le petit nombre qui échappa , toujours surveillé par ces Indiens et manquant de vivres , vint se rendre à discrétion le jour suivant. » Debret , Voyage pittoresque au Brésil , t. I , p. 87.
BRESIL
i une fois sur la trace des sauvages , font i en sorte de ne plus la quitter, et ils déploient dans cette circonstance une i adresse que l’habileté des sauvages elle 1 seule peut égaler.
Parvient-on la nuit près d’une aidée, et il y en a qui se composent d’un nombre assez considérable de cabanes , on attend, pour diriger l’attaque, que le jour ait lui ; dans le cas contraire, l’avantage serait aux sauvages.
Les Botocoudos, de leur côté, ont des moyens à peu près certains de reconnaître l’arrivée des agresseurs. Des chiens dressés avec assez d’art, et qui aboient, des pécaris apprivoisés, que l’on attache à quelque distance des cabanes, et qui brisent leurs liens pour retourner à l’habitation dès qu’ils sentent un étranger, voilà autant de moyens de surveillance qui manquent rarement leur effet. Si les sauvages sont prévenus à temps , ils se défendent d’une manière terrible. Dans le cas contraire , et sitôt que le jour commence à poindre, les soldats font choix avant tout d’un gros arbre derrière lequel ils puissent se poster, et ils font en sorte de se tenir deux à deux, en décrivant un cercle. Dès que le jour permet de viser, le feu commence, et presque toujours le carnage devient horrible, car on tire sur des hommes endormis. Les femmes et les enfants jettent des hurlements lamentables , les hommes poussent leur cri de guerre, et, dans leur désespoir, ils lancent au hasard quelques flèches qui frappent rarement les soldats. Dans une action semblable, une tribu entière peut être anéantie.
De leur côté, si les Indiens ont été avertis à temps, et l’on dit qu’ils ont une sagacité merveilleuse pour reconnaître, rien qu’à l’odorat, la trace de leurs ennemis, on les voit prendre position derrière quelque arbre isolé, et ils ont soin, comme le faisaient jadis les Tupinambas, de planter des pieux aigus dans l’étroit sentier qui conduit a leur derpeure. Embarrassé dans ce chemin, où chaque pas fait courir un nouveau danger, entouré d’ennemis qu’il distingue à peine, et que souvent même il ne voit pas , le soldat indien
devine bientôt que sa perte est inévitable ; car le Botocoudo sauvage fait.bien rarement des prisonniers.
Anthropophagie des Botocoudos. Épouvanté d’une coutume horrible, dont on retrouve cependant des traces dans l’histoire de toutes les nations, on a mis dernièrement en doute l’existence de l’anthropophagie chez les hordes d’Endgerekmoung.Un des voyageurs les plus consciencieux qui aient parcouru ces contrées , M. delNeuwied , nous paraît, plus que tous les autres, vouloir modifier l’opinion affirmative. Selon ce savant, qui a examiné leplus attentivement la question, le singe peut être considéré, parmi tous les gibiers, comme celui que les Indiens préfèrent , et on aura pris des membres desséchés de singes pour des débris de corps humains. Selon d’autres , les Indiens nient fortement cette coutume ; et, si l’on s’en rapportait au récit qui fut fait à un voyageur célèbre, ils laissent pourrir sur l’arbre où ils l’ont frappé de leurs flèches le guerrier ennemi auquel ils dédaignent de donner la sépulture (*).
Mais que répondre au récit de Queck, l’Indien du prince de Neuwied? que dire devant ces têtes ornées de plumes , momies bizarres qu’on ne rencontre plus guère, il est vrai, mais qui servirent jadis de trophée après le festin solennel? Écoutons l’Indien lui-même, tous les doutes seront levés. Ce récit fut difficilement obtenu, l’Indien se
(*) M. le prince de Nemvied, qui expose en partie ces opinions, finit par dire néanmoins : « Il est douteux qu’ils dévorent la chair humaine par goût, comme l'ont prétendu quelques voyageurs , puisqu’ils laissent vivre des prisonniers ; mais il est de même très-certain que, par un désir de vengeance féroce, ils mangent la chair de leurs ennemis tués dans le combat. » On pourrait ajouter que l’abandon de la vie, accordée momentanément à un prisonnier, n’impliquerait en rien la négation du fait d’authropophagie. Les Tupinambas, lesTamoyos, et bien d’autres nations, conservaient durant des mois, des années même , le prisonnier qu’ils devaient immoler. Voy. Magalhâesde Gandavo, trad. par M. Ternaux.'Voy. également Hans. Stade et Lcry.
L’UNIVERS
refusant à le faire ; c’est cette hésitation du sauvage qui prouve mieux encore sans doute la foi qu’on doit y ajouter.
« Le chef Jonue Coudgi, fils du fameux Jonue Jakjuiam, avait fait un Patacho prisonnier. Toute la bande se rassembla. Le Patacho fut amené les mains liées, et Jonue Coudgi lui tira dans la poitrine une flèche qui le tua. On alluma du feu , on coupa les cuisses et toutes les parties charnues du corps , on les fit rôtir; tous les Botocoudos en mangèrent, puis se mirent à danser et à chanter. La tête fut suspendue à un cordon, qui, entrant par les oreilles et sortant par la bouche , donnait la facilité de la hausser et de la baisser; ensuite les jeunes gens tirèrent contre ce but avec leurs flèches. On la laissa sécher, après en avoir enlevé les yeux et coupé les cheveux , à l’exception d’une touffe sur le sommet du crâne (*). »
Queck raconta également au prince de Neuwied que Macann, Botocoudo très-connu, ayant tué un Patacho, celui-ci avait été dévoré (**).
O Une des gravures représente des têtes ainsi momifiées et revêtues de leurs derniers ornements. Le savant Blumenbach en possède une de cette espèce dans son cabinet.
(**) U y a entre ces aveux pleins de réticences , et la manière dont les anciens guerriers du Brésil se vantaient de leurs exploits d’anthropophages , une curieuse différence qu’il n’est peut-être pas sans utilité de constater ici. Lorsque Thevet visita le Brésil vers le milieu du seizième siècle , un chef sauvage fit devant lui une harangue qui dura plus de. deux heures , et qui roulait sur ce sujet. Pendant qu’il parlait, dit le vieux cosmographe, il se vfrappajt la poitrine et les cuisses en- proférant des menaces horribles contre les Portugais,, <
« J’en ai tant mangé et de Margaias, j’ai tant occis de leurs femmes, et- de leurs enfants après en avoir fait à ma volonté, que je suis cause , par mes faits héroïques , prendre le titre de plus grand môrbicha qui fût oncque entre nous ; mes ennemis par leur ruse et eautelle ne m’ont, pu. jamais attaquer qui^ bonnes enseignes. J’ai délivré tant de peuple de la gueule de mes ennemis. Je suis grand , je suis puissant, je suis fort. Y a-t-il homme qui puisse se- comparer à moi.
Serait-ce l’épouvante que jette dans tous les esprits le souvenir de cette coutume, qui tend néanmoins à disparaître , puisque les sauvages eux-mêmes en sentent l’horreur et la nient? seraitce plutôt encore l’habitude où sont les Indiens de faire des incursions sur les cultures abandonnées, et de s’emparer d’un bien qu’ils regardent comme appartenant à tous? nous ne savons; mais, au commencement du siècle, on a usé, pour les détruire, de moyens bien autrement odieux que la guerre de ruse et d’extermination que nous venons de décrire. On a inventé des pièges semblables à ceux dont on se sert contre les bêtes fauves : des armes à feu ont étédisposées dans les sentiers étroits qui conduisent aux habitations, de façon à ce que les Indiens devinssent leurs propres bourreaux; mais, dans cette circonstance au moins, la mort était prompte.
On en a choisi une plus sure et presque aussi infaillible : celle-là a pu exercer ses ravages dans des peuplades entières, comme un souffle invisible qui abat et qui détruit sans qu’on sache où porter les regards pour arrêter le fléau. Une déplorable observation avait prouvé que* la petite vérole a été de tout temps plus fatale aux hommes de la race américaine qu’aux noirs et aux descendants d’Européens. On a remis aux Botocoudos des présents imprégnés du virus de la petite vérole, et des familles entières ont dû succomber ainsi. Ces crimes , nous le savons , sont des crimes isolés, et jamais le gouvernement n’est
U n’y avoit quasi homme qui ne tremblât de l’ouïr parler avec une si grosse , hideuse et épouvantable voix , que vous n’eussiez pas quasi pu ouïr tonner. »
Ce fut ce même Koniam Bebe auquel le malheureux Hans Stade fut présenté durant sa longue captivité parmi les'Tupinambas, alliés alors de notre pays. En vain s’efforçaitil de lui prouver qu’il n’était point Portugais, l’inflexible chef ne lui répondit que par ces paroles terribles, qui ne s’effacèrent jamais de l’esprit du voyageur : J’ai dévoré cinq.Portugais; tous assuraient, comme toi , qu’ils étaient Français. Il s’éloigna après ce peu de mots.
BRÉSIL
descendu à des moyens si odieux ; mais enfin ils ont été commis. Après le récit de quelques graves voyageurs , les terribles représailles des sauvages peuvent épouvanter, mais à coup sûr elles ne doivent plus surprendre (*).
Idées religieuses , langage , habitudes sociales. Quoique les croyances des nations sauvages ne soient pas établies en général sur des données bien fixes, et qu’elles varient souvent de tribu à tribu , ce que l’on sait de plus positif sur la religion des Botocoudos présenterait une certaine garantie. Un jeune soldat mulâtre, nommé Raimundo , qu’une faute grave contre la discipline militaire aurait jadis conduit parmi eux, et qui y aurait acquis la dignité de chef, se serait initié à leurs idées religieuses, et nous en aurait transmis les faits principaux.
Les Botocoudos ignorent la déno- ! mination de Tupa , Tupan , Tupana, qui désignait jadis l’être supérieur parmi les tribus du bord de la mer, et qui est encore en usage chez plusieurs nations indiennes. Tarou, le soleil, le bienfaiteur du monde, est revêtu à leurs yeux d’un caractère divin; et, quand ils commencent à adopter les croyances du christianisme, c’est au soleil qu’ils reportent involontairement ce qu’on leur dit de la Divinité. En rapportant ce fait d’une manière plus détaillée, M. de Saint-Hilaire met cependant quelques restrictions fort sages à l’opinion positive qu’on doit se faire des idées religieuses de ces Indiens. Un autre voyageur, M. Rugen-
(*) Voyez à ce sujet le prince de Neuwied. Il décrit une espèce de machine infernale employée contre les Botocoudos. MM. Spix et Martius rappellent de leur côlé qu’on a remis à une tribu des vêtements souillés de virus de la petite vérale. M. de Saint-Hilaire se joint à tous ces témoignages en rappelant qu’un certain colon, qui avaitune fille dont un chef était devenu amoureux, ne crut pas pouvoir employer un moyen plus assuré pour se débarrasser de ses importunités croissantes, que de lui remettre de la quincaillerie empoisonnée du même virus.
das, les nie complètement. Si l’on s’en rapporte à un savant qui nous a fréquemment servi de guide dans cette portion de notre notice, et qui a surtout observé les peuplades du Belmonte, la lune tiendrait le premier rang dans la théogonie des Botocoudos. Ce serait elle qui donnerait naissance au tonnerre, aux éclairs, à tous les grands phénomènes de la nature.
Divinité fatale, plutôt que bienfaisante , on lui attribue la mauvaise récolte de certains fruits ; elle peut tomber tout à coup sur la terre , et détruire un grand nombre d’hommes.
On le voit, en coordonant le récit des deux voyageurs, voici l’éternel dualisme retrouvé, le bien et le mal agissant de concert , et marquant dans leur cours impérissable les destinées de la vie humaine. Hâtons-nous de répéter cependant avec M. de Neuwied que , pour bien connaître de telles opinions , il faudrait posséder parfaitement la langue des hommes qui les ont adoptées. Ce qu’il y a de certain , et nous-mêmes nous en avons été témoin, c’est que ces peuples sont encore soumis aux sombres croyances qui dominaient leurs ancêtres. Des esprits inférieurs habitent avec eux leurs forêts : ce sont des êtres malfaisants dont on ne saurait toujours se garantir; on les désigne sous le nom de Janchon. Il y a les Janchon gipakeju , les Janchon coudgi , les grands et les petits démons. Ce qu’il y a de curieux sans doute, c’est de voir ces hommes, dont la contenance est habituellement si grave , et dont l’aspect farouche semble exclure toute idée de poltronnerie, manifester des craintes d’enfant sitôt que la nuit arrive dans leurs forêts, et que, selon leurs folles croyances, Janchon peut y apparaître.
On a dit, et on a même imprimé dernièrement, que les Botocoudos avaient un roi, et que l’hérédité était un principe adopté parmi eux. Cette erreur grave provient peut-être de la dénomination latine de Regulus que les anciens voyageurs donnaient jadis aux chefs tapuyas, et qu’ils imposaient^
Jand’lmi, l'un des plus célèbres d’entre eux. Ce qui paraît certain, c’est
ue les diverses tribus ne sont con-
uites que par un chef électif dont les pouvoirs sont très-limités. Au moment de sa mort, il peut sans doute exercer quelque influence sur le choix qu’on fera après lui; il peut recommander un guerrier à ses compatriotes ; mais son droit ne va pas plus loin, et ce ne sont pas ses fils qui sont appelés à lui succéder. Ce qui est arrivé au jeune soldat dont le témoignage a été invoqué par nous tout à l’heure, pourrait , au besoin , prouver le fait que nous avançons. Lorsque le chef de la tribu dont" il était devenu membre mourut, il fut nommé capitâo à sa recommandation; mais ce fut de l’aveu unanime de la horde que les guerriers se soumirent à lui (*).
Les actes de la vie sociale sont fort simples chez les Botocoudos. Les enfants échappent dès l’âge le plus tendre au pouvoir immédiat des parents , et ils font choix d’une compagne de très-bonne heure. Bien que la polygamie soit permise, les simples guerriers profitent rarement d’un droit qui leur est acquis. Les chefs le regardent sans doute comme une marque de puissance, et il est tel d’entre eux qui a , dit-on ,
(*) Ces chefs d’Indieus reçoivent toujours des Portugais le nom de principal ou de capitào , qu’ils finissent par adopter etixmèmes. Leur élection n’est pas réglée par des formes déterminées, dit le docteur Martius dans son excellent mémoire sur les institutions sociales des habitants primitifs du Brésil. C’est l’homme le plus entreprenant, le plus vigoureux , le plus brave, et surtout le plus ambitieux de la horde, qui s’empare du pouvoir plutôt qu’il ne le reçoit. Ses compagnons reconnaissent sa suprématie sans déterminer l’étendue de son pouvoir, et sans prendre eux-mêmes envers lui des engagements positifs. Une chose assez remarquable, c’est qu’aujourd’hui certaines tribus nomment leur chef Tupinabas : a-t-ou voulu consacrer ainsi le souvenir de la grande nation ? La chose pourrait être , les Tupinambas donnaient eux-mêmes le nom de Caraïbes à leurs piayes ou devins, et , comme on §e le rappellera , c’est le nom d’un peuple.
jusqu’à douze femmes. Nul ne peut prendre pour épouse celle qui lui est unie par des liens de famille trop rapprochés. L’adultère est fréquent ; mais il est puni immédiatement par celui des deux époux qui se regarde comme offensé. Le châtiment imposé par le mari est presque toujours sévère, et les cicatrices profondes qu’on remarque sur certaines parties du corps de l’infidèle, attestent d’une maniéré positive le nombre de ses fautes , et la rigueur du châtiment.
Langage. L’idiome des Botocoudos diffère essentiellement du langage des autres tribus. Leur prononciation a quelque chose de barbare que ne saurait fixer l’écriture. Quand ils parlent bas, leur ton de voix est nasal. Mais il est peu exact de dire, comme on l’a fait, qu’ils négligent les sons de la gorge. Ici , les traits de ressemblance avec l’avmorès ne sont pas interrompus; et, comme on l’a dit fort bien, « ils ont beaucoup de mots aspirés qui semblent sortir avec effort du fond de leur gosier, et qui, au milieu d’un nasillement guttural extrêmement monotone, produisent des éclats de voix qui surprennent lorsqu’on n’y est pas accoutumé. » Pour tout le reste, nous admettons volontiers le paragraphe curieux que donne à ce sujet M. Debret.
« Le langage du Botocoudo renferme beaucoup de voyelles, et les consonnes s’y confondent souvent.
L’r se prononce comme 17, et le g se fait sentir à la fin des mots. Lorsqu’il prononce mbaya , mboreli , la première lettre ne s’articule presque pas, et se rend par un léger soutflement des narines.
« Son idiome, semblable à celui de toutes les langues primitives, consiste en nombreuses onomatopées , et exprime, par le diminutif ou l’augmentatif, le plus ou le moins d’intensité de l’action. Ainsi , parler se dira ong , chanter ong ong ; la répétition du mot en ce cas prouve que le chant est une progression de la parole; fusil, poung y tirer un coup de fusil, poung poung .Dans cette expression, il observe
BRÉSIL
la même répétition du mot pour exprimer le fusil d’abord, plus la détonation, ou peut-être l’imitation du bruit répété par l’écho. Il exprime le fusil à I deux coups comme deux fusils ; ainsi de suite.
«Un autre exemple, par l’ingénieux enchaînement de conséquences qu’il présente, fera juger de la précision de ; son esprit. Le mot indien tarou exprime tout principe lumineux; tarou veut donc dire le soleil, et tarou veut dire également la lune : comment fera-t-il pour exprimer le soleil levant ? Il dira tarou té ning (soleil au venir).... Veut-il exprimer un temps couvert , il dit : tarou niorn ( soleil blanc ou nuagé). S’agit-il d’établir une distinction entre le soleil et la lune, il ajoute au mot soleil : pendant qu'on est privé de manger , parce qu’en effet il ne mange pas pendant la nuit. Cette privation de manger chez les Botocoudos s’exprimant par le mot la faim,
: ils en font tatou té tou ( soleil de nuit et de la faim). La nouvelle lune, c’est I tarou him , *la lune noire, et le soleil généralement parlant (soleil qui court dans le ciel). Pour exprimer le tonnerre , ils disent : tarou té couong , (soleil du rugissement), et l’éclair, tarou té rfieren (soleil du clignotement, ce qui fait remuer les paupières (*) ».
D’après ces formes assez ingénieuses de langage, on serait dispose à croire que les Botocoudos ont certaines idées poétiques assez développées.
Cependant rien n’est plus monotone que leurs chansons (**) , et elles sont bien loin , à coup sur, de rappeler ce que disent les anciens voyageurs de ces bardes tamoyos, dont Je génie avait une si grande influence sur les guerriers les plus farouches, qu’ils pouvaient errer sans crainte parmi les autres tribus.
Ire CHANSON BOTOCOUDO.
Le soleil se lève; vieille, mets quelque chose dans
(*) Voyage pittoresque au Brésil.
(**) Aug. de Saint- Hilaire, Voyage au Brésil , t. Il , |i. cG
ton pot, ponr que je puisse manger et que j’aille h la chasse.
2® CHANSON BOTOCOUDO.
Botocoudos , allons tuer des oiseaux , tuer des cochons , tuer des tapirs , des cerfs , des canards , des zabélés, des hoccos , des singes, des macucas, des serpents, des poissons , des trairas, des piaus (deux espèces de poissons).
3e CHANSON BOTOCOUDO.
Les blancs sont en fureur; la colère est grande; femme, prends la flèche, allons tuer des Botoeudos.
Il ne faut pas se représenter ces hordes belliqueuses comme étant privées complètement de cérémonies, de fêtes générales ou de simples divertissements. Néanmoins les occasions qui les renouvellent deviennent plus rares de jour en jour. On a prétendu que l’époque où l’on perforait la lèvre inférieure et les oreilles des enfants pour y introduire la botoque était jadis l’objet d’une cérémonie politique et religieuse à la fois, une sorte d’initiation douloureuse semblable à celle que subissent encore de nos jours plusieurs tribus du nouveau monde. Ceci a pu exister jadis , la tradition est perdue aujourd’hui (*) , et l’usage bizarre qui y donnait lieu s’en va chaquejour disparaissant. Les Botocoudos semblent ignorer cette espèce de lutte qu’on remarquait chez les Tapuyas, et qui consistait à porter en courant un tronc d’arbre jusqu’à ce que les forces vinssent à défaillir. Ils ont un jeu moins fatigant. Lorsque la chasse a été heureuse , lorsque la récolte des fruits a été abondante, et que la vie précaire des forêts laisse aux guerriers quelques loisirs, la tribu se réunit et se forme en cercle ; une peau de unau a été gonflée au moyen de la mousse qu’on y introduit : c’est un ballon qu’on lance avec vigueur, et qu’on ne doit plus laisser tomber à terre tant que le jeu continue. Bien différent des anciens Aymorès, qui, dit- on, ne savaient point nager, ils ont une espèce de lutte qui se passe au milieu des fleuves. Douze femmes se jettent à la nage, trois hommes fuient devant elles , et fendent les eaux
(*) Voy. Kschwege. Journal du Brésil.
L’UNIVERS
avec rapidité , puis ils reviennent subitement, et le grand art est de se faire plonger mutuellement. On les admire dans cet exercice, qui exige une grande habileté.
Comme on l’a vu, ce qui nous a été transmis par les voyageurs des chants botocoudos, ne donne pas une grande idée de leurs inspirations poétiques. Il en est à peu près de même de leur musique , et c'est avec raison qu’on a pu dire que le chant des hommes ressemblait à un bruit inarticulé qui monte et descend constamment sur trois et quatre notes.
Bien différents, sous ce rapport, des Machakalis que nous avons entendus, et qui entonnent avec une certaine harmonie des chants graves et mesurés, qu’ils répètent en chœur, les Botocoudos nous semblent se plaire à chanter isolément; mais quand un guerrier, emporté par la passion ou par ses souvenirs, entonne cette espece de mélopée , ses compagnons l’entourent , et l’on prête une attention sérieuse, qui l’inspire bientôt réellement; toujours alors sa voix s’élève au-dessus des bruits de la forêt. Quand ce murmure, d’abord plaintif, se change en un sanglot funebre, quand cette voix gutturale lance tour à tour l’appel au combat ou l’imprécation, l’Européen peut bien sourire un moment de la bizarrerie du geste et de l’expression sauvage du chanteur; mais l’impression profonde qui se fait sentir dans l’assemblée se communique bientôt à lui, et s’il ne frémit pas intérieurement , s’il ne se sent pas ému , subjugué par ce chant monotone, c’est qu’une musique plus savante serait sans action sur lui.
Nous avons examiné les situations diverses dans lesquelles peut'se trouver le Botocoudo; nous l’avons suivi dans ses forêts, nous avons assisté à ses chasses et à ses combats , nous l’avons interrogé sur ses croyances religieuses, assistons maintenant au dernier acte de cette vie errante. Ainsi que le pratiquaient jadis les Tapuvas de l’intérieur , et de même qu’on le voit faire encore aujourd’hui à quelques
Indiens de l’Amazone, les Botocoudos ne mettent pas à mort leurs vieillards comme des êtres inutiles aux autres et à eux-mêmes ; ils les entourent de respect au contraire, et leur avis prévaut souvent dans la tribu. Si un guerrier meurt cependant, il s’en faut bien que ses funérailles soient l’objet d’une cérémonie aussi solennelle que celle qui était pratiquée par les Tupis. Le Botocoudo n’est point enterré accroupi , les bras et les jambes liés par un cordon de couleur, comme cela a lieu encore aujourd’hui chez plusieurs peuplades : on l’étend de son long dans la fosse peu profonde qui lui a été creusée. Quelquefois une espèce d’appentis recouvert en feuillage indique le lieu de la sépulture; mais il s’en faut bien que ces Indiens aient pour les restes de leurs morts le respect qui caractérise presque toutes les tribus de l’Amérique. Us virent avec une certaine indifférence M. de Saint-Hilaire creuser une tombe pour s’emparer des ossements qu’elle renfermait , et ils ne lui tirent aucune observation qui püt l’en détourner.
Maintenant, ajoutons quelques faits importants aux faits que nous avons réunis. Ce que nous avons dit sur les Botocoudos , d’après nos souvenirs et d’après les récits des voyageurs J es plus consciencieux, ne peut déjà plus s’appliquer qu’avec certaines restrictions du moins , aux tribus qui errent sur les bords du Rio-Doce et du Belmonte. Depuis dix à douze ans, ces peuplades se sont trouvées dans un rapport perpétuel avec des colons brésiliens , et elles ont subi les modifications qui devaient résulter de ce contact immédiat avec des hommes plus civilisés. Une de leurs premières résolutions a été d’abandonner, du moins en partie, l’usage de l’ornement bizarre qui donne à leur physionomie un caractère si effroyable;" quelques individus se sont décidés-à former de petites cultures ; des chefs , en apparence irréconciliables , se sont rapprochés ; la paix règne enfin dans ces déserts, où se renouvelaient sans cesse des luttes partielles, des haines
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profondes, que le sang pouvait seul apaiser. Disons-le avec orgueil, tout cela est dû à un Français, à un de ces amis courageux de Yhumanité que n’effrayent, pour accomplir le bien, ni la vie des forêts, ni les privations de toute espèce qu’elle entraîne avec elle. Si plus d’espace nous était réservé , ce serait un intéressant épisode à introduire ici, que le récit où l’on raconterait la vie de cet homme courageux, auquel les Indiens avaient imposé le surnom de vieux capitaine, et qu’ils chérissaient comme un père.
M. Thomas Guido Marlière les a traités en effet comme des enfants inconstants , mais bons , qui ont besoin sans cesse qu’une pensée veille sur eux. Nous l’avouerons: malgré des intentions si généreuses, il est à craindre que l’imprévoyance et la légèreté naturelles aux sauvages ne rendent inutiles tant d’efforts, et que les essais qui ont été tentés pour les rapprocher de la civilisation ne soient précisément ce qui hâte leur anéantissement. C’est du moins ce que semble redouter le savant qui les a étudiés sur les lieux avec le plus de conscience. M. Marlière s’était établi sur les bords du Rio- Doce depuis 1824 ; il était secondé par les intentions vraiment généreuses de don Pedro. Des obstacles sans nombre se présentèrent dès cette époque au bien qu’il voulait faire. Nous ignorons s’ils se sont aplanis aujourd’hui ; mais c’est une vie noblement sacrifiée que celle de cet homme qui ne cessait de dire aux Brésiliens, à propos des sauvages : Amor e lealdade para com elles , meus amigos , e temos homens (aimons-les, soyons loyaux envers eux, mes amis, et nous aurons des hommes). Répétons avec le voyageur qui cite ces nobles paroles :
« Pour exécuter les plans du bon Marlière, il aurait fallu trouver des hommes qui lui ressemblassent: et où les trouver (*) ? »
(*) M. Guido Thomas Marlière, qui vient de mourir, avait reçu récemment le titre de directeur général de la civilisation desindiens. Nous empruntons à M. de Saint-Hilaire quel-
15e I.wraison. (Brésil.)
A peu près vers l’époque où ces événements se passaient, les tribus du Rio-Doce et du Belmonte envoyaient quelquefois en députation à Rio de Janeiro ceux de leurs chefs et de leurs guerriers qu’ils croyaient les plus éloquents. Ces étranges ambassadeurs se revêtaient d’une pompe inusitée. Selon
ques lignes sur ses travaux : « M. Marlière, après avoir porté les armes en Europe, passa au Brésil, vers i8o8,et fut placé dans le beau régiment de Minas-Geraes. La qualité de Français attira d’abord] à M. Marlière quelques persécutions absurdes ; mais bientôt on lui rendit une justice éclatante ; et depuis cette époque, il consacra son existence entière au bonheur des indigènes. La civilisation des Coroados , des Coropos et des Puris fut l'objet de ses premiers travaux. Il était plus difficile d’éteindi’e la haine que portaient aux Brésiliens-Portugais lesBotocoudos, irrités par une longue guerre et de barbares traitements. La philanthropie de Guido
Marlière triompha de tous les obstacles
Afin de s’attacher de plus en plus les Botocoudos , Marlière fit faire pour eux plusieurs plantations. C’éiaient les soldats des divisions militaires qu’il employait à ce travail , et souvent il avait le plaisir de voir ces derniers serrer dans leurs bras les sauvages, que naguère ils exterminaient comme des bêtes féroces. Un des premiers soins de Marlière fut d’établir une discipline plus sévère parmi les soldats des divisions. Il avait obtenu la réforme des vieux bouchers des Indiens, ce sont ses expressions, et les avait remplacés par des hommes moins barbares : il avait établi pour règle qu’il n’y aurait aucun avancement pour les soldats dont la conduite tendrait à éloigner les indigènes. Marlière fixa son quartier général au lieu appelé Gallo , au-dessus du confluent du Rio de Santo- Antonio, et il y fit faire des plantations de bananiers, de manioc, de maïs , de riz , d’ananas , de eafiers , qui surpassèrent ses espérances. Il fonda d’autres colonies. » C’est du reste dans le savant voyageur, auquel nous empruntons cette note , qu’il faut lire le détail des sages précautions qu’on employa à l’égard des Indiens. Un des premiers soins, et l’on ne saurait trop le faire remarquer, ce fut de restreindre le commerce si funeste de l’eaude-vie dans les aldeas. (Voyage dans le district des Diamants et sur le littoral du Brésil; tom II, pag. 337, et suivantes).
LUNIVERS.
l’usage invariable, ils étaient peints de rocou et de genipa ; une longue peau de tamandua servait de manteau à l’un d’entre eux. Ce fut sous cet aspect bizarre qu’une famille entière apparut dans les rues de Rio à l’artiste habile auquel nous avons emprunté son dessin.
Les régions à moitié désertes que parcourent les Botocoudos, les rives du Pardo , du Rio-Doce et du Belmonte, servent encore d’asile à des hordes peu nombreuses , débris de nations plus puissantes , et qui vont s’anéantissant. Les Machakalis , moitié indépendants , moitié civilisés, qui s'introduisaient jadis une plume d’ara dans la lèvre inférieure , les Patachos , qui partagent leur haine contre les Botocoudos , les Mucunrs qui se disent aussi descendants des Aymorès, et qu’on a vus se soumettre en partie au christianisme , les Panhames et les Capochos que les dernières guerres ont affaiblis, toutes ces tribus à moitié désorganisées , qui appartiennent à des nations souvent d’origine fort différente , seraient curieuses à examiner ; mais , outre que leurs caractères distinctifs se sont fort affaiblis par le contact avec les Européens, nous serions contraints de répéter en partie ce que nous venons de dire à propos de la nation la plus puissante qui existe dans ces forêts. Plus tard , en nous dirigeant vers l’Amazone et dans l’intérieur, les peuplades indiennes nous apparaîtront avec leurs coutumes sauvages et leurs traditions originales.
Nous allons rentrer dans des contrées mieux explorées , et surtout dans des lieux où la civilisation exerce davantage son influence.
Ancienne province dos II-
HEOS, FAISANT PARTIE DU TERRI- TOIRE de Bahia. Lorsque l’on abandonne cette portion de la côte orientale si déserte encore, et où l’on était en droit de s’attendre a rencontrer des établissements agricoles plus florissants et plus nombreux, on pénètre dans la province dos Ilheos, à laquelle la fertilité de son territoire et le voisinage de Bahia donnent une certaine importance.
C’est le Rio-Pardo qui forme ses limites avec la comarca de Porto-Seguro ; et le nom qu’il porte a été imposé a ce district en raison de quelques îlots incultes que l’on rencontre le long de la côte, à l’embouchure du fleuve dos Ilheos.
Cette comarca, dont la circonscription a été diminuée lors des divisions nouvelles , formait jadis une des douze capitaineries fondées par Jean III.
Aujourd’hui, Porto-Seguro et Bahia occupent une partie de son territoire.
Il y a quelques années seulement, elle s’étendait depuis le Belmonte jusqu’au Rio-Jiquiriça, et elle occupait les cinquante lieues de côte qui lui avaient été dévolues; mais les circonscriptions territoriales changent si fréquemment au Brésil , qu’il est difficile de rien dire de bien positif à ce sujet.
Comme Espirito-Santo et Porto-Seguro, ce vaste district, arrosé par des fleuves qui prennent naissance dans l’intérieur, se prêterait à la grande culture des denrées coloniales, et les habitants en trouveraient aisément le débouché; mais une insouciance, que le temps n’a pas encore pu vaincre, les rend pour la plupart d’une indifférence complète aux aisances de la vie. Le coton, le sucre, le café, le cacaotier même, seraient pour les petits propriétaires une source assurée de prospérité croissante. A l’exception des grands établissements agricoles que fondent depuis une vingtaine d’années des grands propriétaires, et surtout des étrangers , ces végétaux utiles sont à peine cultivés. On ne saurait se figurer, dans nos contrées actives, le calme tout philosophique avec lequel un habitant de Porto-Seguro ou d’Ilheos se contente, pour sa nourriture, d’une faible quantité de farine de manioc, d’un peu de poisson, qu’on se procure sans peine, et de quelques cuisses de crabes qu’on trempe dans une eau pimentée. Mal nourri, mal vêtu, plus mal logé encore, il se repose dans sa molle indolence, et il vous avoue qu’il ne souhaite rien au delà de ce que le ciel lui a accordé. Voulez -vous l’écouter cependant, il vous dira que,
BRÉSIL
comme bien d’autres habitants du Brésil, il pourrait se procurer, s’il le voulait, de l’or et des pierreries; il vous racontera l’histoire de son Eldorado ; car ce mythe, qu’on trouve répandu sur toute la surface du continent américain, s’est réfugié depuis longues années dans la province dos Uheos.
Pour parvenir à cet Eldorado des Brésiliens, il faut remonter le Taipé.
D’abord on aperçoit quelques fazendas, quelques cultures assez abondantes; puis on entre dans la solitude, et l’on pénètre dans la région des forêts. Après que vous aurez admiré à loisir la poule sultane au plumage bleu, qui marche avec tant d’élégance sur les tiges de l’aninga; après que vous aurez jeté un regard d’affection sur le picapara j qui couvre de ses ailes ses petits qu’il emporte en fuyant ; quand les jeux de la loutre brésilienne vous auront occupé quelques heures, un bras de fleuve qui se dirige à droite vous conduira dans un grand lac entouré de jolies montagnes : c’est la Lagoa, le lac par excellence. Il a à peu près deux milles d’Allemagne de longueur, siir un mille de large; ses bords sont admirables ; mais cette brise si agréable à sentir sur le bord de la mer, la viracâo, acquiert une certaine violence, et elle soulève ses vagues de manière à faire chavirer les pirogues. La Lagoa communiquait, dit-on, jadis avec les eaux de l’Océan , et des coquillages de la mer se trouvent, à ce que l’on affirme, dans l’intérieur. Autrefois, une petite lie, formée des détritus de végétaux, flottait à sa surface : elle s’est appuyée à l’une des rives, et c’est là qu’on la voit fixée.
« La beauté et l’utilité de ce lac, dit M. le prince de Neuwied , lui ont donné une si grande valeur aux yeux des habitants du pays, que c’est un des premiers objets dont ils parlent aux voyageurs qui arrivent. Il se mêle à ces récits beaucoup de fables sur le lac, sur son origine, sur le canton qui l’entoure, sur les phénomènes qu’il présente; on exagère fréquemment sa grandeur et ses bienfaits; on dit que les montagnes voisines sont riches en
or et en pierres précieuses; on a même placé au milieu des solitudes de ces montagnes un Eldorado fabuleux, ou un pays dans lequel il n’est pas nécessaire de prendre beaucoup de peine pour acquérir de grandes richesses. »
Il est fâcheux sans doute que le savant voyageur auquel nous empruntons ces paroles ne nous ait pas transmis la tradition qui lui fut racontée sur les bords mêmes du lac. Nous ajouterons cependant que les récits fabuleux des Brésiliens , relativement aux espèces d’ Eldorado qu’ils ont placés dans les forêts ou dans les montagnes de l’intérieur, sont infiniment moins poétiques et surtout moins exagérés que ceux qui circulent sur les bords de l’Orénoque : ce sont presque toujours , comme Americanas , des lieux solitaires, environnés de bois sombres, dont l’accès est impraticable : les pierreries s’y trouvent à la surface de la terre /il est vrai; l’or étincelle de toutes parts; mais des orages effroyables grondent au-dessus de la tête des voyageurs, et s’opposent souvent à leurs travaux.
Il est cependant d’autres sources de richesses pour l’habitant des Ilheos , et ce sont celles qu’il néglige, ou, pour mieux dire, elles lui sont indifférentes. A coté de bois de construction admirables, tels que le massaranduba, le tapinhuan, le vinhatico, le cèdre brésilien, le sucupira, le bois de fer, le quatéléet lepao d’areo, on voit s’élever le sassafras, l’arbre copal, celui qui donne la gomme élémi, le pechurim , ou l’arbre tout épice, qui ne croît pas cependant aussi haut qu’au Para, i’ibirapitanga , ou le bois du Brésil, qui devient d’autant plus précieux que plusieurs des forêts exploitées depuis la découverte ne peuvent plus guère en fournir.
Nous ne parlerons ni des arbres à fruits des forêts, ni de ceux qu’on a naturalisés, il faudrait répéter, en partie du moins, la liste nombreuse déjà donnée; mais nous rappellerons qu’à coté des plantes médicinales les plus précieuses , telles que l’ipécacuana , le pseudo-quina ou strvchnos, le jalap, la butua, et tant d’autres, on peut recueillir abondamment le rocou , et
L’UNIVERS
même l’anil, dont on obtient l’indigo.
Quelquefois, frappé de la fertilité de ces terres abondantes si négligées, un étranger vient s’y établir, et des récoltes , qui l’ont bientôt dédommagé de ses sacrifices et de la vie solitaire qu’il se voit contraint de mener, frappent les habitants sans leur donner beaucoup plus d’énergie. De temps à autre, c’est un cultivateur de la côte orientale qui vient se fixer sur les bords de quelque fleuve plus rapproché de Bahia.
Rien de plus pittoresque que ces habitations brésiliennes, par cela même u’on en exclut les constructions solies, et qui se rapprocheraient de nos fermes européennes. Ces palmiers qui se balancent au-dessus d’un toit de feuillage; cette multitude de plantes utiles qui croissent à l’abandon, et qui empruntent de leur désordre même quelque chose de pittoresque, tout se réunit pour donner à ces habitations solitaires un aspect d’élégance qui doit son charme principal aux formes variées de la végétation.
Le coco de Piassaba. Presque toujours, parmi les arbres qui environnent une habitation d’Ilheos, on aperçoit un palmier élégant dont on ne soupçonne pas au premier abord l’immense utilité : c’est le coco de piassaba. Les longs filaments ligneux de sa tige ne sont jamais perdus; on en fait des câbles solides dont Bahia conserve l’usage; et ces cordages grossiers, qu’on ne rencontre guere qu’au Brésil, sont un objet important ae commerce pour le pays d’Ilheos.
Ainsi que la plupart des palmiers, du reste, le piassaba peut être employé de divers manières; après avoir fourni l’utile, il donne encore le superflu; non-seulement son bois est excellent pour les constructions légères , sa noix est nourrissante, mais toute l’industrie d’une bourgade repose sur l’abondance de son fruit. A Olivença, fécale du coco de piassaba est travaillée en longs chapelets que l’on exporte dans tout le Brésil; et devinez quels sont les hommes qui se livrent à cette industrie paisible, à cette occupation presque monacale : rien moins que les anciens
dominateurs de la côte, ces terrible* Tupiniquins, dont la renommée s’étendait parmi les nations les plus puissantes , et qui , après avoir reçu Cabrai , accueillirent les premiers explorateurs avec tant de défiance. Aujourd’hui, plus d’arc formidable, plus de lavera pème, plus de fronteau de plumes d’ara; partant, plus de chasses, plus de guerres, et plus de cérémonies du massacre; mais aussi adieu les grandes fêtes d’initiations où l’on soufflait l’esprit de courage; adieu les caouins «où l’on buvait comme lansquenets » , au di re du bon Lery; adieu encore les chasses aventureuses auxquelles succédaient de longs festins. Aujourd’hui, le Tupiniquin , vêtu d’un pantalon de coton blanc et d’une chemise de même étoffe, est assis paisiblement à son tour, et fabriquant des patenôtres. Il ne va jamais à la chasse, quoique le gibier soit abondant; et, au lieu de la cérémonie imposante qui accueillait le voyageur, il vous dira adeos meu senhor , et il vous demandera la bénédiction dans son mauvais portugais.
C’est que Villa de Olivença qu’habitent surtout les Indiens , a* été fondée jadis par les jésuites, et que là encore se montre cette politique admirable qu’ils ont seuls bien possédée, et qui eut sauvé la population indienne , si quelque chose eût pu la sauver (*).
Abondance des objets d’htstoibe