‹ Brésil, Colombie et GuyanesChapitre 31 sur 39 · SI L · texte numérisé non relu

SI L

juste idée de son importance, il suffira de dire qu’à partir du R.io das Velhas , l’un de ses affluents, jusqu’à un lieu connu sous le nom de Vargem Redonda , son cours est parfaitement navigable dans un espace de trois cent quarante lieues. Dans le lieu que nous venons de nommer, une immense cascade interrompt son cours, c’est celle de Paulo-Affonso. Durant vingtsix lieues, la navigation est impraticable; puis elle recommence jusqu’à la mer. C’est ce qui fait que l’on établit dans le pays une grande ligne de démarcation entre la navigation des hauts et celle qui conduit vers l’Océan ( navegacâo de cima , navegacào de baixo). Tous ceux qui ont été à même de voir la cascade de Paulo-Affonso, s’accordent à dire qu’elle présente un des spectacles les plus imposants que l’on puisse contempler; les vapeurs qui s’élèvent du fleuve s’aperçoivent des hauteurs environnantes, et ressemblent, au sein des forêts, à la fumée d’un vaste incendie. Arrive-t-on près du fleuve, on le voit courir avec furie entre les rochers bleuâtres et quelquefois complètement noirs qui bordent le rivage. Une foule de cascades se présentent aux regards; puis on arrive enfin à la Cachoeira Grande , qui dépasse, par son aspect imposant, tout ce qu’on peut imaginer.

Il y a quelques années seulement, la science en était réduite aux hypothèses merveilleuses sur les sources du Rio San-Francisco. Les plus raisonnables voulaient qu’elles fussent placées dans les montagnes d’où s’échappent le Pa- . raguay et le Tocantins ; c’était même l’opinion de l’historien du Brésil, Southey. Mais, dans le pays même, on faisait descendre le fleuve du lac merveilleux où s’élève la ville imaginaire de Manoa , la riche capitale de l’Eldorado.

Tous ces rêves se sont évanouis devant les courageuses explorations de nos modernes voyageurs, et grâce aux Saint-Hilaire et aux d’Eschwege, on sait maintenant que le Rio San-Francisco doit son origine à une magnifique cascade de la chaîne de Canastra, qui tombe environ par le 26° 4', et

L’UNIVERS

que l’on désigne sous le nom de Cachoeira de Casca d’Jnla , du nom d’un arbre qui croît sur ses bords. Il ne reste donc de merveilleux dans l’histoire du San-Francisco que sa belle cataracte , et que les forêts magnifiques qui bordent ses rivages. Au delà de Paulo-Affonso , ce grand fleuve sort de son lit , et s’étend dans ses inondations jusqu’à six ou sept lieues (*).

Les habitants, réfugiés sur les collines, communiquent alors entre eux au moyen de pirogues légères , et ils se consolent sans doute d’un si terrible inconvénients, par l’idée de la fertilité nouvelle que doivent répandre ces inondations, dont on a singulièrement exagéré le danger dans des descriptions récentes. Le mal réel, celui auquel ils ne peuvent se soustraire , ce sont les fièvres désolantes qui les accueillent lorsqu’ils se voient contraints de descendre dans leurs campagnes marécageuses. Presque toujours, lorsque le fleuve est rentré dans son lit, il laisse des lagunes nombreuses dans les forêts, et rien ne peut rendre la magnificence de ces étangs environnés d’arbres séculaires. Les oiseaux de rivage accourent en foule dans ces retraites solitaires ; et telle est leur sécurité au milieu des grandes forêts, que l’aspect de l’homme les effarouche à peine. Spix et Martius furent frappés du spectacle admirable que présente cette innombrable réunion d’oiseaux , et ils nous'ont transmis leurs souvenirs. Ce sont des jabirus qui se promènent gravement, des hérons gris et blancs , parmi lesquels on remarque ce soco boy, dont le nom atteste assez la taille gigantesque; ce sont des échassiers élégants , que l’on connaît dans le pays sous le nom de guarauna , des bandes de canards , qui se portent incessamment d’un rivage à l’autre. Puis , parmi ces oiseaux étourdissants qui se réunissent en société, on voit s'avancer la belle spatule rose, la culheireira, qui se glisse dou-

(*) En 1773, les eaux du fleuve se répandirent à plus de vingt lieues. C’est du moins ce que rapporte Pizarro , Memorias historieos. , etc.

cernent entre les grands roseaux, et qui semble comme une reine au milieu de ce peuple bruyant.

Le Piranha. Si la chasse est facile sur les bords du San-Francisco , si les oiseaux offrent surtout une moisson abondante à l’ornithologiste, les poissons ne sont pas moins nombreux, et ils ne présentent pas une ressource moins assurée au voyageur. Le Rio San - Francisco entre autres est l’asile bien connu du 'piranha, ou poisson diable, aussi recherché pour sa chair exquise, qu’il est redouté à cause de ses morsures cruelles. « Ce beau poisson , dit un savant naturaliste, atteint à peine deux pieds de longueur; mais il va par bandes , et a les mâchoires armées de dents triangulaires et tranchantes. Lorsqu’un animal ou un homme tombe dans l’eau , il est ordinairement attaqué dans l’instant même par les piranhas.

Leur morsure est tellement prompte et si vive qu’on la sent aussi peu que

la coupure d’un rasoir On prend

les piranhas avec des filets ou des lignes dormantes, auxquelles on met pour appât un morceau de viande. Ces poissons ont une telle voracité , qu’ils se laissent prendre par la chair d’autres individus de. leur espèce , et l’on assure qi» ils se mangent entre eux. »

Fièvres, Penedo. Malgré la fertilité des terres que l’on cultive sur les bords du San - Francisco , en dépit des ressources qu’offrent sans cesse des communications faciles et le passage fréquent des voyageurs , la population y est clair-semée , et son aspect inspire la tristesse. On ne vous parle, dans tout le Brésil, que des fièvres intermittentes et souvent pernicieuses qui attendent le voyageur assez hardi pour traverser ces dangereuses et magnifiques solitudes. Les colons eux-mêmes sont la vivante image des souffrances qui vous attendent : leur teint est jaune, et, comme le dit un voyageur qui a demeuré parmi eux, ils ont un air de langueur qui ne s’observe pas chez les habitants des autres parties de la province.

Si l’on descend le Rio San-Francisco

BRÉSIL

jusqu’à Villa do Penedo , où il se jette par deux embouchures assez larges, mais inégales , on jouit d’un spectacle bien différent de celui que nous avons décrit en parlant de l’intérieur. D’innombrables carias fistulas couvrent ses rivages, et les belles Heurs rouges de cet arbre, qui fournit la casse, sont si abondantes, qu’elles forment comme un rideau de pourpre qu’on voit se prolongerdix lieues au delà de la bourgade.

Ce fleuve , si profond dans l’intérieur du continent, cesse de l’être quand il se jette dans l’Océan. Sa principale embouchure, qui peut avoir une demilieue de largeur , ne donne entrée qu’à de petites sumacas , qui n’entrent qu’avec la mer haute , et qui sont contraintes d’attendre les grandes marées pour sortir.

Provincia dos Alagoàs. Le territoire fertile des Alagoas, qui n’était jadis qu’une annexe de Pernambuco, forme aujourd’hui une province séparée. Au nord , elle est bornée par Pernambuco ; l’Océan la baigne à l’est ; au sud, elle touche à Seregipe, tandis que les déserts de Goyaz la touchent au couchant.

Cette province se compose d’un territoire trop restreint pour avoir plus d’une comarca. Sa capitale , qui porte elle-même le nom d’Alagoas, est située par les 10° 19' de latitude, et les 6° 20' de longitude orientale, sur la portion méridionale du lac Manguaba, d’où lui vient, dit-on , son nom. C’est une villa qui ne renferme aucun monument remarquable, mais qui jouissait jadis d’une haute célébrité par les produits agricoles de ses alentours. En Europe, ses cotons passaient pour les meilleurs que l’on put se procurer dans toute l’Amérique méridionale; aujourd’hui , quoiqu’ils soient achetés avec empressement, on leur préfère ceux du district de Pernambuco. Jadis elle exportait annuellement quinze cents rouleaux de tabac d’une qualité que l’on trouvait supérieure à celui de Bahia, et ce commerce lui -même a diminué : le sucre forme maintenant sa richesse principale.

Fernandez Calabar. Lepaysd’Alagoas a joué un rôle fort important durant les guerres du dix-septième siècle avec la Hollande ; et, pendant longtemps même, le siège principal des hostilités fut sur son territoire. Une de ses bourgades est restée célèbre dans les fastes du Brésil : non-seulement Porto-Calvo vit périr, sous ses murs, un neveu du comte de Nassau , mais ce fut là que le fameux Henrique Dias, chef des noirs, perdit une partie du bras , et qu’il donna une preuve éclatante d’énergie en continuant de combattre, malgré son effroyable blessure. Porto- Calvo est encore la patrie d’un de ces aventuriers audacieux , comme le Brésil en vit surgir un si grand nombre au dix-septième siècle. Le mulâtre Calabar est un de ces hommes qui semblent plus propres encore à figurer dans un roman historique, qu’à jouer un rôle sérieux dans l’histoire ellemême. Réalisation de ces caractères exceptionnels que le génie du romancier américain a créés , la ruse active , la difficulté vaincue par une volonté puissante, lui assignent un rang à part dans les traditions populaires. En Espagne, c’eût été le héros de mainte romance ; et ses compatriotes , qu’il avait trahis, eurent pour lui autant d’admiration que de haine. Aujourd’hui encore, lorsque vous visitez le port du Pontal , on vous fait voir, dans le récif, un passage si étroit, qu’il vous semble impossible qu’un navire de quelque importance ait pu jamais traverser un tel chenal. En 1634, lorsque la possession de la ville de Nazareth était devenue une dernière ressource our les Portugais, Fernandez Calaar se dirigea vers cette portion du récif, et , avec un sang-froid sans exemple , il y fit passer une escadre de treize lanchas qui portaient environ mille hommes ; la ville fut prise , et cet acte d’audace valut à celui qui l’avait accompli le titre de sargento mor. Rio- Grande, Parahiba, et une foule d’autres établissements du Pernambuco , ne tombèrent au pouvoir des Hollandais que grâce à l’activité toujours croissante de Calabar. Cet homme avait

vécu de la vie ardente et passionnée qu’il s’était faite volontairement ; son existence ne devait pas être longue.

Pris par les Portugais, il fut exécuté à Porto-Calvo même , où il était né ; et l’on dit que sa tête, clouée sur la porte de la ville, resta longtemps comme un sanglant trophée de la haine qu’il avait inspirée à ses compatriotes.

Un autre épisode, plus dramatique encore , occupe les dernières pages de l’histoire d’Alagoas.

Palmarès, L’anéantissement des peuplades indiennes, les révolutions successives arrivées parmi les descendants des Européens, la lutte qui eut lieu dans ces derniers temps pour la conquête de l’indépendance, ne sont pas , nous le répétons , les seuls événements historiques qui aient ensanglanté ce pays. Une race malheureuse , et dont l’histoire ne compte guère parmi nous que du jour où elle fut soumise au plus rude esclavage, les noirs essayèrent d’élever un empire durable dans les déserts de Pernambuco ; ils surent s’y maintenir durant quelques années. Ce récit est trop curieux pour que nous ne le rapportions pas tel qu’il nous a été transmis par les contemporains.

Quand on a quitté la Serra do Barriga, et que l’on parvient dans le voisinage de Villa de Anadia , à une vingtaine de lieues de la mer, on pénètre dans la campagne, à peu près déserte , où s’élevait encore vers 1696 le quilombo de Palmarès. Il suffit d’avoir parcouru quelques Voyages au Brésil, pour savoir ce que les habitants entendent par cette expression.

Un quilombo , et il s’en rencontre assez fréquemment aujourd’hui dans les forêts désertes voisines des pays de culture, c’est la réunion de quelques misérables cabanes de feuillage, construites à la hâte par des noirs fugitifs, pour leur servir d’abri. Presque touours ces hameaux, improvisés au miieu de la solitude, n'ont d’autre durée que l’espace de temps qui s’écoule entre la fuite du noir marron et sa capture par le capitâo do mato. O11 verra

qu’une telle dénomination ne convenait guère à Palmarès.

Il se forma d’abord deux établissements de ce genre dans la fertile capitainerie de Pernambuco, près de Porto- Calvo. Une trentaine d’années après la colonisation , les Hollandais dirigèrent leurs attaques contre eux , et anéantirent presque entièrement le plus considérable : ceci se passait vers

Plusieurs années après, en 1650, à l’époque de la restauration, une quarantaine d’esclaves, tous sortis du pays de Guinée, se rappelèrent le courage de leurs prédécesseurs, s’emparèrent d’un certain nombre d’armes à feu, et se retirèrent vers l’endroit de la capitainerie que les premiers fugitifs avaient choisi, et qui devait acquérir bientôt une grande célébrité. Il est probable qu’ils y trouvèrent les débris de l’ancien établissement; mais, quand bien même ils n’auraient pas eu cette ressource, leur quilombo n’en devait pas moins prendre un accroissement prodigieux. Il se recruta rapidement de tous les noirs mécontents des environs, et même de plusieurs hommes de couleur. A cette époque, l’institution des capitâes do mato n’existait pas ; il était difficile de s’emparer des noirs isolés qui fuyaient dans la campagne, et la capitainerie se sentait trop épuisée pour diriger ses efforts contre des hommes résolus, qui avaient eu le bon esprit, du reste, de mettre une assez grande distance entre eux et leurs oppresseurs.

Rocha Pitta dit qu’en augmentant de nombre, ils pénétrèrent davantage dans le serlào de la province; qu’ils se partagèrent les campos découverts, et qu’ils les répartirent entre les familles fugitives , étendant ainsi leurs richesses et leur juridiction , ajoute-t-il dans son style pédantesque, sans s’embarrasser le moins du monde de la république de Platon ou des spéculations d’Aristote.

La ville de Palmarès s’éleva , à ce qu’il paraît , sans obstacles ; mais des hommes nouvellement échappés à l’esclavage n’avaient pu faire partager

BRÉSIL

leur sort à un nombre de femmes suffisant. Ils se procurèrent de9 compagnes comme les Romains; et, bien que Rocha Pitta affirme , avec ses réminiscences perpétuelles d’antiquité, que l’enlèvement des Sabines ne fut ni plus général , ni plus complet, on sait que les Palmarésiens s’emparaient tout simplement, à m^in armée, des femmes de couleur et même des blanches qui se trouvaient sur les habitations d’alentour. Malheureusement ils ne s’en tinrent pas là, et ils imitèrent les anciens maîtres du monde , en pillant leurs voisins.

Les planteurs sentirent bientôt la nécessité d’acheter leur alliance ; ils leur fournirent secrètement des armes, des munitions, et des marchandises d’Europe. Leur gouvernement n’eSsayant pas de les défendre, ils ne craignirent pas d’obtenir une paix temporaire à ses propres dépens.

Ces noirs, qui commençaient à former une nation considérable et redoutée, se livrèrent, plus que jamais, à l’agriculture; et l’agriculture adoucit leurs moeurs. Ils étaient parvenus à un ordre de l’état social trop élevé pour vivre sans lois. L’historien portugais qui nous a fourni le plus de détails dit qu’ils formèrent une république rustique > mais fort bien ordonnée à leur mode. Ils adoptèrent un gouvernement électif; leur chef, nommé zombi ou zombé, conservait la dignité suprême durant sa vie. Le nom imposé à ce chef n’est pas précisément celui du diable chez les nations africaines , comme le dit Rocha Pitta , mais il sert à désigner un génie redoutable. On choisissait son successeur parmi les plus braves ou parmi les plus puissants; et cela paraît très -naturel chez un peuple composé de tant d’autres peuples. Chaque nation voulait jouir tour à tour des mêmes avantages politiques. Mais, ce qu’il y a de remarquable , c’est que les Palmarésiens n’exclurent pas les mulâtres et les hommes de couleur de cette dignité. Des magistrats secondaires furent établis ; ils se partageaient les soins de la guerre ; des lois furent promulguées, et elles

se conservaient par la tradition. Bien que l’histoire de cette législation grossière, qui punissait de mort l’homicide , l’adultère et le vol , ne nous soit parvenue que fort imparfaitement, nous savons qu’il y avait , dans ce code oral, une étrange disposition. Tous les noirs fugitifs qui conquéraient euxmêmes leur liberté la conservaient chez les Palmarésiens ; tous ceux que l’on arrachait aux habitations restaient esclaves. La peine capitale atteignait l’homme qui , ayant une fois gagné la liberté, retournait chez son maître; un châtiment beaucoup moins grave était réservé au noir esclave qui parvenait à s’échapper. Lorsque Palmarès fut détruit, du reste, c’était la troisième ou la quatrième génération que ces lois régissaient, et elles s’étaient conservées dans leur intégrité. Quant à la religion , Rocha Pitta nous dit gravement que s’ils n’étaient point précisément idolâtres , on pouvait les dire tout au moins schismatiques. Le fait est que, bien qu’ils eussent conservé fort dévotement l’usage du signe de la croix , et qu’ils répétassent mécaniquement quelques oraisons empruntées au culte catholique, ils n’avaient conservé que des formules grossières du christianisme , qu’ils mêlaient à des superstitions bizarres empruntées au fétichisme.

Quoi qu’il en soit , et tout en nous défiant des exagérations du livre qui nous sert ici de base, l’agriculture fit des progrès réels, et la population s’accrut d’une manière extraordinaire; des campagnes qu’on avait vues désertes peu de temps auparavant se couvrirent d’aldées , ou , si on l’aime mieux, de quilombos. La capitale fut fortifiée autant que le permettaient l’industrie des habitants et les matériaux qu’ils avaient à leur disposition ; c’est-à-dire, qu’ils équarrissaient des arbres énormes que leur fournissaient les forêts d’alentour, et qu’ils en construisirent des remparts d’une élévation considérable. Cette circonvallation , qui se composait de deux rangées de madriers, n’avait pas moins d’une lieue de circuit. Trois portes, fa-

L’UNIVERS

briquées avec les bois les plus durs , donnaient entrée dans la ville. Chacune d’elles était garnie à son sommet de plates-formes solides , sur lesquelles deux cents soldats palmarésiens faisaient même, en temps de paix, une garde vigilante. D’autres ouvrages rendaient plus difficile encore la prise de cette cité toute africaine.

Les maisons ne formaient point de rues comme dans nos villes; les habitations étaient dispersées au milieu d’espaces de terrain cultivés et arrosés par divers ruisseaux qui prenaient leur source dans un lac poissonneux. Des espèces de citernes , connues sous le nom de cacimbas, leur fournissaient une eau limpide; et, sous les murailles de la ville même, ils avaient de nombreux vergers. Le palais du zombé était probablement le seul édifice qui eût un aspect monumental. Rocha Pitta, dont il faut toujours un peu se défier, affirme qu’il était d’une somptuosité barbare quant à la forme et à l’étendue , mais qu’il y avait des habitations de particuliers magnifiques. Il y a beaucoup à rabattre, sans doute, d’une telle description. Ce qui paraît plus positif, c’est que, vers la fin du dix -septième siècle, la ville de Palmarès renfermait vingt mille habitants des deux sexes , sur lesquels on comptait dix mille hommes propres à porter les armes. Il est probable que les noirs fugitifs, qui s’échappaient fréquemment des habitations voisines , avaient toujours rendu le nombre des hommes plus considérable que celui des femmes.

Cinquante ans s’étaient à peine écoulés depuis le rétablissement de Palmarès , et sa prospérité était toujours croissante. Des progrès si rapides dans la civilisation, de la part d’une nation qu’on avait méprisée d’abord , ses efforts continus pour augmenter sa puissance, alarmèrent enfin le gouvernement portugais. L’anéantissement des Palmarésiens fut résolu.

La province de Pernambuco était alors gouvernée par Caetano de Mello de Castro. Ce fut lui qui osa prendre eette résolution, dont l’exécution défi-

nitive présentait plus d’une difficulté.

A son avis, les habitants belliqueux de Saint-Paul devaient jouer un rôle important dans cette guerre. Il écrivit au capitaine général, don Joao de Lancastro, afin qu’il fut ordonné à Domingos-Jorge, mestre de camp des Paulistes , qui sc trouvait en garnison dans les sertaes de Bahia , de marcher sur Porto-Calvo. De son côté, il devait faire arriver des troupes du Recife et d’dlinda. L’armée portugaise offrait une certaine force ; mais on n’avait pas cru nécessaire de l’appuyer par de l’artillerie , et c’est ce qui retarda le succès de l’expédition : elle fut complètement battue. Tous les efforts échouèrent devant ces fortifications qu’on avait dédaignées; et, après une perte considérable de la part des Paulistes, qui attaquèrent, avec une vigueur peu commune, les remparts, il fallut opérer la retraite sur Porto-Calvo. L’affaire était devenue sérieuse; il était honteux de reculer. On n’hésita pas à envoyer des forces nouvelles; et le commandement en chef fut remis au capitâo mor Bernardo Vieira de Mello , qui s’était déjà mesuré avec les noirs fugitifs dans un de leurs mocambos. Cette fois, l’armée montait à six ou sept mille hommes, et on lui avait donné de l’artillerie. La marche s’opéra d’une manière heureuse; et le blocus fut établi dans les formes. Ce que l’on avait prévu arriva : les habitants des campagnes s’étaient réfugiés dans Palmarès; la famine s’y fit bientôt sentir. La faiblesse devait nécessairement diminuer le courage que l’on mettait à se défendre ; et quand le canon commença à battre les fortifications en ruine , la résistance des habitants fut assez faible; ils sentaient, a dit un historien , que , quelle que fût son énergie, elle serait infructueuse.

Les chroniques , qui ont recueilli assez soigneusement les particularités de cette guerre, disent qu’il y avait , au centre de Palmarès, une éminence d’où les regards plongeaient aisément sur les campagnes d’alentour, et d’où l’on pouvait juger de tous les progrès du siège. Lorsque les madriers se

furent écroulés sous l’effort du boulet , et que les trois portes eurent livré passage à Sebastiâo Dias, à Bernardo Vieira , et au mestre de camp des Paulistes , ce fut là que le chef de la république se retira avec les principaux habitants ; un trait d’énergie admirable termina cette sanglante tragédie :

le zombé et les chefs se précipitèrent volontairement du haut de la roche, et nul d’entre eux ne voulut survivre à la perte de sa liberté.

Palmarès fût détruit de fond en comble; et les habitants se- virent réduits en esclavage. A l’exception des armes , les objets qu’on y trouva n’étaient que d’une faible valeur. Il paraît que l’on distribua une partie de cette population noire aux hommes de l’expédition qui s’étaient distingués , et que l’on vendit les individus que l’on jugeait les plus à craindre, pour être exportés dans les provinces lointaines du Sud ou du Nord. Les processions solennelles qui furent faites à cette occasion , à San-Salvador, en action de grâces , prouvèrent assez l’importance qu’attachait le gouvernement au succès de l’expédition. Le gouverneur , Caetano de Mello, fut nommé vice-roi des Indes.

Aujourd’hui, l’emplacement de Palmarès , qui se trouve situé par les 9° nord , ne présente pas de ruines. Le temps a dû promptement détruire les restes deses remparts. Lachorographie brésilienne dit bien que c’était sur le versant oriental de la Serra de Barriga qu’était situé le fatal quilombo, mais elle ne donne aucun détail sur les restes de la ville africaine. Comme nous l’avons dit, la bourgade d’Anadia, qui se trouve à quatorze lieues des Alagoas , et à vingt lieues de l’Océan , serait, de tous les établissements de la province, celui où l’on pourrait découvrir le plus de renseignements sur Palmarès. Les habitants de cette bourgade, qui forment un millier d’individus, appartiennent à la race blanche et à la race indienne; et, si l’on s’en rapporte au dénombrement d’Ayrez de Cazal, il semble qu’il y ait encore une sorte d’cxçlusion pour les noirs.

Province de Pernambuco ( Fkhnambouc). Quand les Hollandais, qui avaient déjà enlevé aux Portugais tant de possessions importantes dans les mers de l’Inde, songèrent à les poursuivre jusqu’en Amérique, ce fut sur la capitainerie de Pernambuco qu’ils jetèrent les yeux. Un seul coup d’œil avait suffi à ces hommes de commerce et d’industrie active pour choisir, sur cette vaste étendue de pays, celui qui devait se prêter avec le plus d’avantage aux grandes spéculations commerciales que les États méditaient. Ce fut là qu’ils dirigèrent tous leurs efforts. Un tel choix, fait par de tels hommes, en dit assez pour le pays. La province de Pernambuco n’occupe que le troisième rang dans la grande division politique du Brésil. La fertilité de son territoire , l’esprit actif de ses habitants, lui en donnent un tout à fàit à part , et qu’elle a souvent imposé.

Ce qui tenta les Hollandais, ce qui fait la richesse des habitants, ce sont ces vastes plaines de terrains fertiles rarement interrompus par dès collines, et qui forment une étendue de soixante-dix lieues de côtes depuis le Rio San-Francisco jusqu’au Goyanna ; c’est cet air pur qui convient si bien aux descendants de la race européenne , que le pays de Pernambuco est à peu près le seul lieu, avec Minas, où l’on voie des blancs travailler à la terre sans danger. La position centrale de cette province était aussi un motif pour chercher à s’en emparer; car de là on pouvait dominer un jour lereste de la contrée. Nulle région, en effet, ne touche à tant de provinces, ou de comarcas. Au nord, elle permet de pénétrer dans le Parahiba, le Ciarà et le Piauhy ; au midi, le Rio de San-Francisco l’unit à Seregipe et à Bahia : c’est la route naturelle pour pénétrer dans le pays de Minas. Enfin le Carygenha lui-même la sépare de Minas-Geraes, tandis qu’au couchant elle voit s’étendre les fertiles déserts de Goyaz ; à l’est, la mer baigne son territoire, et lui ouvre un port magnifique.

Qui croirait cependant que ce vaste pays ne formait jadis qu’un ieul comté ,

L’UN I V K RS

et qu’il fut donné, comme récompense, à Duarte CoelhoPereira, pour avoir expulsé lesFrançais du pays de Santa-Gruz.

Dès le seizième siècle, le pays de Pernambuco était richement cultivé, et la population européenne s’y était accrue. Aussi est-ce en vain qu’on chercherait dans ce vaste pays quelques tribus un peu considérables des nations indiennes. Toute la côte était cependant dominée par ces puissants Cahétès, qui formaient jadis une partie de la race des Tupinambas, mais qui s’était éloignée de la grande confédération. Cette nation , si digne d’intérêt, se distinguait des autres peuplades par plus d’un trait qui lui étaient particuliers. Comme les Chactaws dans l’Amérique du Nord , elle avait le privilège de donner naissance à des bardes et à des musiciens chanteurs qui étaient respectés, en temps de guerre, parles tribus ennemies.Nation essentiellement maritime, elle portait la guerre dans les contrées du voisinage , sur des espèces de trains tressés, dit-on , avec des roseaux et des baguettes flexibles, mais qui étaient soutenus sans doute par des poutres solides. Selon toute probabilité, ces étranges embarcations devaient avoir plus d’une analogie avec les jangadas dont on se sert encore le long de la côte , et avec lesquelles on entreprend des excursions si lointaines, que l’esprit en serait effrayé, si l’on ne savait que le naufrage est presque impossible.

En 1534, les Cahétès se rendirent coupables d’un crime que les Portugais ne pouvaient oublier. Ils massacrèrent l’évêque du Brésil , don Pedro Fernandez Sardinha, qui avait fait naufrage sur leurs côtes. Durant le seizième siècle , Olinda ne s’était jamais vue complètement à l’abri de leurs attaques; mais ces agressions devinrent si fréquentes, que l’on eut à craindre les suites les plus terribles. On vit arriver alors ce qui n’avait eu lieu qu’à l’égard des tribus isolées. Toute la nation des Cahétès fut condamnée de plein droit à l’esclavage : c’était la condamner à la mort. Aussi a-t-elle complètement disparu.

Aujourd’hui il ne reste plus, dit-on, comme débris des nations indiennes, que quelques hordes désignées sous les noms de Pipisan , de Choco , d 'Uman et de Vouvê , qui parlaient des langues différentes, et qui, après avoir été ennemies irréconciliables les unes des autres, conservent encore, malgré leur faiblesse numérique, une antipathie profonde. Ces pauvres sauvages, qui occupaient un territoire de trente lieues carrées entre le Moxoto et le Pajehu , erraient dans un pays désolé par des sécheresses perpétuelles , où ils se nourrissaient de miel, de gibier et de fruits sauvages. Leurs femmes cachaient leur nudité avec des franges decroata. Privés d’instruments nécessaires pour creuser une fosse dans un sol aride, ils pressaient l’un contre l’autre les membres du mort, et ils l’enterraient à l’abri de quelque grand arbre solitaire, tel que l’ambuzeiro, comme s’ils avaient voulu qu’une ombre bienfaisante abritât, après son trépas, celui qui avait si souvent souffert des ardeurs du soleil dans ces solitudes désolées. Soumis au christianisme, ils se sont réunis en villages ; mais les pauvres gens n’ont jamais pu comprendre qu’il n’en était pas des bœufs et des taureaux comme des cerfs et des tapirs. Ils se croient en conséquence les mêmes droits sur les bestiaux de leurs voisins que sur les bêtes fauves qui errent dans leurs catingas. A cela près , dit un auteur portugais qui nous fournit ces renseignements peu connus, ils vivent dans une innocence certainement égale à celle des chrétiens de l’église primitive.

Antiquités. Le territoire de Pernambuco a-t-il renfermé jadis une nation plus avancée en civilisation que toutes celles qu’on rencontra dans le Brésil? Ce peuple avait-il quelques rudiments grossiers d’architecture? On serait tenté de le croire d’après ce que rapporte Baerl, plus connu sous son nom scientifique de Barlæus. Un certain Elias Herkman, ayant été envoyé par le comte de Nassau dans l’intérieur de Pernambuco, et en un lieu où probablement nul Européen n’avait pu

BRÉSIL

pénétrer, il y trouva deux pierres d’une rondeur parfaite, et superposées ; la plus grande avait seize pieds de diamètre : elle avait été placée sur celle qui était la moins considérable. Le même voyageur rencontra aussi un grand nombre de pierres rassemblées évidemment par la main des hommes, et qu’il compara à quelques monuments grossiers qu’il avait vus à Drenthe , en Belgique ; c’était pour lui des autels. Mais il est fâcheux , sans doute, que son récit ne soit pas plus détaillé. Ce qui donnerait quelque crédit à son récit, c’est que Koster, voyageant dans le Parahiba, vit un pretre qui s’occupait à dessiner une pierre où l’on avait tracé des figures inconnues. Notre notice renferme une inscription de ce genre , et il en existe plusieurs à Minas, et surtout dans le pays de Piauhy.

Olinda et Villa do Recife de Pernambuco. Leur origine. Selon toute probabilité, l’emplacement où est située aujourd’hui la cidade de Olinda, était occupé par quelque aidée de Tupinambas ou de Cahétès.

Il paraît qu’ils désignaient le territoire du Recife sous le nom de Paranambuco , ou que cette dénomination serait formée d’un mot tupique et d’un mot portugais , et il peindrait assez bien la localité; car parana signifie la grande eau.Paranambuco, en admettant quelque changement dans la terminaison , voudrait dire ainsi les bouches de la mer. Quoi qu’il en soit , tandis que le Brésil conservait dans son intégrité le nom antique, grâce à des altérations successives que l’on suit aisément dans les historiens , il s’altérait en Europe de manière à devenir méconnaissable.

Nous avons conservé au pays de Fernambouc son ancienne dénomination.

Ce pays est du petit nombre de ceux où la nature a fait ce que les hommes n’auraient pu faire. Un récif* de^ pierre, ou, pour mieux dire, un môle naturel, qui s’étend le longdela côte, depuis la baie de Tous les Saints

E’au cap de San-Roque , sans s’éer jamais de la plage, prend ici une configuration particulière , on di-

rait d’un ouvrage gigantesque dû à quelque génie puissant. Devant Pernambuco", cette espèce de chaussée court en ligne droite le long de la plage, et se prolonge ainsi l’espace d’une lieue. Située à cent brasses du rivage, elle apparaît sous la forme d’une muraille large , plane et toujours au niveau de la pleine mer , tandis qu’elle s’élève de six pieds à la marée basse. Un voyageur qui l’a parcourue fréquemment s’exprime ainsi sur sa nature géologique : « Le récif de pierre n’offre point de ressources pour la promenade ; il est raboteux et souvent submergé par les fortes lames. La pierre qui le compose est un grès fort dur, dans lequel sont empâtées des coquilles nombreuses d’une parfaite conservation. Je n’y ai vu que des bivalves, et je ne peux les appeler fossiles. Dans les cavités du môle, on

trouve beaucoup d’oursins (*) » On

sent aisément combien un port défendu ainsi doit être sûr. Son entrée n’est pas moins singulière que sa structure extérieure. Parvenue à un certain endroit de la plage , cette muraille naturelle s’interrompt tout à coup, et offre un passage aux navires. C’est à son extrémité que se trouve le fort de Picào; les bâtiments de commerce entrent en le côtoyant, eten longeant le plus possible le récif quand ils cherchent un fond un peu considérable. Quelquefois ils gagnent le Capibaribe jusqu’au pont de Saint-Antoine. Lorsque les vagues s’élèvent durant la tempête, cependant, elles se déroulent avec fracas au-dessus du récif, et elles viennent mêler leurs eaux à celles du port. Les grands navires surgissent , au nord du Picâo , dans une anse découverte , située en face des forts de Brun et do Buraco.

Deux fleuves, accourant de deux directions opposées , viennent mêler leurs eaux dans le port, ou, pour mieux dire, le port est formé par leur confluent. Le Capibaribe et le Biberibe, qui se réunissent, lui impriment même une sorte de courant.

(*) Corugrafia Brasilica , M. de Tollenare , manuscrit déjà cité.

L’UNIVERS

Ce fut, dit-on , quand il eut pénétré dans ce bassin, qu’pleut laissé en arrière cette chaussée monumentale, et qu’il se trouva porté par le Capibaribe à une lieue environ dans les terres, que Duarte Coelho Pereira , le premier donataire de la province, ne put contenir son admiration. La tradition rapporte qu’il s’écria en débarquant sur le rivage : O linda situacao para se fundar huma villa (ô la belle situation pour former un établissement).

La bourgade fut fondée, et le nom d’Olinda lui resta.

Olinda s’accrut rapidement. L’opulence de ses habitants devint célèbre; elle reçut le titre de cité. Olinda fut brûlée durant les guerres de la Hollande. Ses établissements furent ruinés ; il ne lui resta plus que son titre. Ce n’est pas d'Olinda que nous allons nous occuper maintenant, c’est du Récité, qui ne porte que le nom de villa, et qui est en réalité cependant la vraie cite de Pernambuco.

Qu’on ouvre le grand ouvrage de Bariæus, et on y verra la véritable origine du Recife. L’esprit demeure frappé d’admiration, quand on suit dans le vieil auteur hollandais tous les détails de cette fondation miraculeuse.

Recife n’offre, en 1645, qu’une plage sablonneuse occupée tout au plus par quelques misérables pêcheurs. Tout à coup Maurice de Nassau prend ce lieu en affection, ou, pour mieux dire, il devine son importance. Il veut d’abord réunir quelques arbres qui donnent un peu de verdure à cet endroit désolé : c’est un essai qu’il veut faire. Par ses ordres , de grands palmiers, qui ont acquis toute leur croissance, sont enlevés aux terres voisines ; et telles sont les précautions que l’on sait prendre, que le jardin du nouveau Fribourg se trouve rapidement paré d’une verdure éclatante. 11 en est de même de deux cent cinquante orangers, qui donnent leurs fruits presque aussitôt qu’ils ont été plantés. Les manguiers, les jacquiers , les jenipayers, et une foule d’autres arbres indigènes ornent en quelque mois le somptueux jardin de Maurice. Mais quand cette espèce de

parc est planté, il faut un lieu de retraite au gouverneur, une maison de plaisance. Un palais s’élève, puis une ville; la vraie capitale de Pernambuco est fondée. Elle portera durant quelques années le nom de Mauritiopolis : c’est la seule gloire qu’en tirera jamais son fondateur; et maintenant, à coup sûr, cette gloire est bien effacée. Aujourd’hui Viilado R.ecife, que les géographes brésiliens sont tentés d’appeler Tripoli, se trouve répartie, ar le Rio Capibaribe, en trois fauourgs de grandeur inégale : c’est le Recife proprement dit, Santo-Antonio et Boa-Vista. Chacun d’eux forme une paroisse, et ils communiquent par deux ponts. Celui de Boa-Vista, qui est construit presque complètement en bois , peut avoir environ trois cent cinquante pas de longueur; celui de Santo-Antonio , qui est en partie construit en pierre, n’a que deux cent quatre-vingts pieds. Il présente cette particularité, qu’à l’imitation des ponts du moyen âge, il offre de chaque côté une rangée de boutiques, et que chaque extrémité est terminée par un arc de pierre de taille, d’architecture assez élégante. Des niches intérieures permettent d’y célébrer la messe. Il est assez probable que les Portugais ont voulu sanctifier ainsi un édifice cons truit par les hérétiques.

On a si rarement examiné Pernambuco d’une manière un peu détaillée , que nous sommes heureux de pouvoir offrir ici une description de cette ville plus complète que celles qui ont été données jusqu’à présent, et cela , surtout, grâce aux Notes dominicales.

Di YISl ON DE LA VILLE, SON ASPECT.

Les trois quartiers de Villa do Recife, savoir, la presqu’île du Recife proprement dite, l’île Santo-Antonio, les deux rivières et Boa-Vista, sur la terre ferme, présentent une division trèsnaturelle et très -commode pour l’observation.

Le quartier de la presqu’île est le plus ancien et le plus vivant; il est aussi le plus mal bâti et le moins propre. La plupart des croisées sont garnies de grillages dans toute leur hau-

BRÉSIL

leur ; les rues sont généralement étroites; les maisons ont de deux à quatre étages sur trois fenêtres de façade : elles sont en pierres enduites <îe chaux, sauf les encadrements des portes et des croisées , qui sont en grès coquiller très - nettement taillé. Ce sont les grillages seuls qui leur donnent l’apparence de tristesse qu’elles présentent (*),

Ce quartier offre un mouvement continuel : les nègres porteurs font retentir sans cesse les rues de leur i chant monotone ; les négociants , rassemblés sur une petite place, en face d’un café , discutent leurs intérêts fort paisiblement, et ne présentent guère î’aspect d’une bourse de commerce, i Les boutiques sont garnies , en général , de marchandises de l’Angleterre et de l’Inde. Des négresses marchandes parcourent les rues, la tête chargée du cestode rigueur, ou d’une simple corbeille dans laquelle se trouvent des étoffes de toute espèce, qu’elles vont offrir de maison en maison. Leurs cris d’annonce se mêlent aux cris des nègres porteurs. En général, on ne voit point de femmes blanches dans ce quartier ; elles évitent même de s’y montrer. LequartierduRecifeestaussi celui où les noirs sont exposés en vente. Il y a quelques années seulement, il n’existait pas de lieu spécial pour cet effroyable commerce ; les hommes et les femmes étaient accroupis devant les magasins.

L’île de Santo-Antonio présente des rues un peu plus larges que celles du Recife. On y trouve une place carrée , sur laquelle on a construit un marché assez élégant , et d’assez grande étendue.Les magasins paraissent destinés à vendre des objets de plus menu détail.

En prenant à la droite du pont , on aperçoit un petit édifice qui faisait

(*) Un voyageur très-moderne, M. Charles ) Watterton, compare ces grillages, dont I l’empereur don Pedro a fait justice à Rio de Janeiro , aux treillis de la laiterie d’une | ferme, si ce n’est qu’ils sont encore plus i serrés. Voyez Excursions en Amérique, . pag. ioo.

partie jadis d’un vaste bâtiment qu’on aurait dd sans doute conserver : c’est le trésor public , reste du palais qu’avait fait construire Maurice de Nassau , et que l’on a détruit il y a une cinquantaine d’années. La prison et le théâtre ne sont pas éloignés de là.

A la gauche du pont se trouve le palais du gouverneur; mais ce palais n’est autre chose que l’ancien collège des jésuites ; et l’on a dit , avec raison, que le voyageur pouvait aisément juger, à sa forme et à son ensemble, qu’il ne fut jamais bâti pour l’usage auquel il est destiné aujourd’hui.

A un sixième près , les maisons de Santo-Antonio n’ont qu’un rez-dechaussée. Ce n’est qu’autour de la place, etdansquelques rues principales, qu’on trouve des maisons élevées comme au Recife. En revanche , c’est là que se sont élevées plusieurs belles églises et des couvents dont l’aspect est remarquable; des trottoirs garnissent les rues, comme au Recife et à Boa-Vista ; mais le milieu de la voie n’est pas pavé.

Le quartier de Boa-Vista , situé sur le continent, est plus gai, plus moderne ; les rues et les trottoirs y sont plus larges. Il y a quelques belles maisons habitées par des gens riches et qui n’appartiennent pas au commerce ; car, presque tous les négociants demeurent au Recife. En quittant la rue principale , on suit d’autres rues également tirées au cordeau , et garnies de trottoirs; mais elles ne sont bordées que par de petites maisons à un seul rez-de-chaussée. Elles servent d’asile à des créoles et à des nègres libres, et les grilles en sont moins exactement fermées que dans l’île Santo-Antonio. On peut marcher ainsi une heure , à partir du Recife , au milieu de ces rues aérées , sans en voir encore la fin ; elles conduisent cependant aux champs, où s’élèvent une foule de maisons de plaisance de l’aspect le plus gracieux.

Le pont qui conduit de Santo-Antonio à Boa-Vista sert de promenade pendant les belles nuits de ce climat ; il est garni de bancs, et l’on y jouit

L’UNIVERS

2ôG

d’une vue admirable. Au nord, on découvre la ville et les coteaux pittoresques d’Olinda ; au sud , la rivière Capibaribe, la chaussée des Affogados , et au delà l’Océan ; des pirogues indiennes conduites par des nègres se croisent en tout sens sur la paisible rivière ; à l’horizon , les jangadas se montrent avec leurs voiles triangulaires.

Jangada. La jangadaest une sorte d’embarcation essentiellement propre à la côte de Pernambuco, et qui frappe presque toujours d’étonnement le voyageur. Elle se compose ordinairementde trois morceaux de bois de douze à quinze pieds de long sur huit à neuf pouces de large , à peine équarris, et liés par deux traverses. L’un d’eux est percé d’un trou dans lequel s’implante le mât qui porte la voile; l’autre sert d’appui à un petit banc de deux pieds de haut, sur lequel s’accroupit le pilote, afin de se mettre un peu à l’abri de la lame, qui , à chaque instant , submerge l’embarcation. Un pieu, fiché en arrière du mât , sert à suspendre le sac de manioc et la calebasse d’eau douce du pilote. Il y a deux ou trois hommes sur chaque jangada. Lorsque le vent la fait pencher trop fortement, ces hardis caboteurs se suspendent de l’autre côté pour faire contrepoids; ils nagent tous avec une habileté peu commune. Si l’embarcation chavire, et elle chavire fort rarement, on glisse , entre deux madriers , une planche qui fait office de quille et de dérive. On arrache le mât et le banc; on les replante sur la partie du radeau qui a pris le dessus, et la navigation continue, comme si aucun accident n’était venu l’interrompre. Ces jangadas vont beaucoup plus près du vent que les bâtimentsàquille ; elles voguent avec une rapidité admirable ; et il n’est pas rare , dit-on , de les voir filer dix milles à l’heure ; presque tout le cabotage des objets qui ne craignent pas d’être mouillés se fait au moyen de ces étranges embarcations : nous en avons rencontré à quinze lieues en mer.

Nous venons de parler tout à l’heure

du pont de Boa-Vista et de la vue admirable qu’on y découvre; la rivière qu’il traverse n’est , à proprement parler, ni le Capibaribe, ni le Biberibe, qui sont des rivières très-peu considérables. L’étendue qu’elle présente n’a pas moins de cent à cent vingt toises de large ; c’est le confluent des deux petits fleuves, augmenté par les eaux de la mer montante, qui va baigner ensuite des terres marécageuses couvertes de mangliers.

Manque d’eau, le port, commerce. Une des graves incommodités que l’on éprouve dans cette ville , c’est que l’eau qui lui est nécessaire est apportée chaque jour d’Olinda, dans de grandes barques qui descendent le Capibaribe. On a projeté un aqueduc qui remédierait à cet inconvénient; il irait prendre les eaux du Biberibe , et il les conduirait au faubourg de Boa-Vista.

C’est un ouvrage d’une lieue d’étendue, et dont le besoin se fait sentir davantage de jour en jour. Mais l’énergie ne manque pas toujours aux habitants de Pernambuco , et il est probable que ce grand travail finira par s’accomplir.

Un voyageur étranger, dont le témoignage est presque uniquement invoqué lorsqu’il s’agit de Pernambuco , Koster , fait observer qu’une calamité plus grande encore serait à redouter pour cette cité opulente, qui réunit presque tout le commerce de la province.

Le port supérieur de Recife, que l’on désigne sous le nom de Mosqueiro, et qui court parallèlement à la ville , est très-sur; mais, si l’on ne prend des précautions efficaces , il est à craindre qu’il ne se comble. Le port inférieur, connu sous le nom de Poço , qui est destiné aux bâtiments de quatre cents tonneaux et au-dessus, n’offre pas à beaucoup près la même sécurité, parce qu’il est ouvert à la mer.

Les Français sont , en général , fort bien vus à Pernambuco; mais leur commerce y a pris encore peu de développement. L’auteur d’une brochure judicieuse, qui a paru il y a cinq ou six ans , attribue cette circonstance au petit nombre de fonctionnaires pu-

BRÉSIL

blics , et à l’absence presque complète d’aristocratie (*).

Instruction publique, divertissements. Quoique Pernambuco soit une ville essentiellement commerçante, on n’en a pas éloigné complètement tous les moyens d’instruction. Un homme d’un mérite supérieur, qui occupait son siège épiscopal vers le commencement de ce siècle, Azeredo Coutinho, avait fait , sous ce rapport , des efforts qui ont encore aujourd’hui leurs résultats.

Il existe à Olinda un séminaire fondé par ce prélat, où l’on reçoit les laïques, et où l’on fait , dit-on , 'des études assez fortes pour mettre l’élève à même de suivre les cours de l’université de Coïmbre. Dès 1823, il existait trois journaux à Pernambuco, et leur nombre a coup sûr s’est accru. La bibliothèque du couvent des bénédictins peut suppléer au besoin, par son importance, au manque de bibliothèques publiques. Beaucoup d’habitants, du reste , se composent des bibliothèques particulières , dans lesquelles dominent la littérature française du dernier siècle , et surtout les livres de philosophie appartenant à l’école voltairienne.

Les couvents d’hommes sont beaucoup moins nombreux à Pernambuco que dans les autres capitales du Brésil ; les bénédictins et les carmes réguliers sont les plus riches, et ils administrent leurs vastes propriétés avec douceur. Les ordres mendiants sont complètement déconsidérés ; et en effet , comme le fait observer très-ju-

(*) Le commerce y est assez actif, dit M. Galles , et la consommation locale peut être considérée comme très-importante par rapport à sa population. Mais il est utile de faire observer ici que nos produits de luxe , tant en parures qu’en comestibles , ne peuvent y trouver qu’un déboq^hé circonscrit, puisqu’on y compte seize hommes de couleur pour un blanc. Le même i voyageur fait observer que les pacotilles for- : mées pour Rio et pour Bahia ne conviendraient nullement à Pernambuco. Les articles trop riches ne peuvent s’y écouler que ! très-lentement, et les communs sont pres- ; que complètement rebutés.

17e Livraison. (Brésil.)

dicieusement M. de Tollenare, il est bien difficile que les moines qui courent les campagnes , les maisons et les cabarets pour mendier, n’aient pas fini par avilir cette espèce d’aristocratie de la couleur qui persiste si longtemps dans les colonies; il est impossible qu’un nègre voie un être supérieur dans un blanc qui s’humilie devant lui pour obtenir quelques charités. Il n’y a point de religieuses proprement dites dans cette ville. On ne voit , à Olinda et au Recife , que des maisons de retraite pour les femmes , casas de recolhimento ; et encore n’y fait-on point de vœux. Lorsque, par hasard, un père de famille veut faire donner quelque instruction à une jeune personne, il la confie , pendant quelque temps , aux directrices de ces maisons.

Si l’instruction s’est multipliée à Pernambuco; si l’on a fait quelques progrès , nous ne dirons pas dans les arts , mais dans les idées d’industrie et de bien-être , là , comme dans presque toutes les autres villes considérables du Brésil , les mœurs de la classe riche et de la classe moyenne ont perdu complètement leur originalité. C’est cette adoption presque absolue des mœurs européennes qui faisait dire , en 1818, à un observateur, qu’un peuple qui voulait se rendre imitateur d’un autre perdait à la fois son véritable génie et ses plaisirs. Il y a une vingtaine d’années , il y avait tous les ans, à Poço et à Panella,un carrousel où les jeunes gens de famille couraient la bague ; on cessa tout à coup un tel divertissement, et cela, selon toute apparence, parce que l’on s’aperçut que cet exercice n’était plus en usagé en France ni en Angleterre. Il n’y a pas plus longtemps que, d’après un antique usage du seizième siècle, les jeunes garçons et les jeunes filles dansaient toute la nuit , a une certaine époque , dans l’église de Saint-Gonzalve d’Olinda. Les chanoines le trouvèrent mauvais à l’arrivée des Européens, et la danse religieuse fut abolie.

Cité d’Olinda. Cette ancienne capitale de la province n’est éloignée de

L’UNIVERS

Villa do Recife que d’une petite lieue, et elle communique avec elle par un promontoire qui longe le rivage. Le Rio-Biberibe , dont le cours est assez considérable , s’étend parallèlement au promontoire du côté opposé à l’Océan, et offre, de même que la mer, un moyen facile de communication entre les deux villes. La cité d’Olinda a été bâtie, au seizième siècle , sur un terrain assez élevé , que les géographes brésiliens regardent comme le commencement d’une petite cordillière, qui se prolonge dans l’intérieur. L’air qu’on y respire est d’une pureté parfaite, et l’on y trouve quelques anciens édifices qui attestent son ancienne opulence.

La ville d’Olinda, presque déserte dans la saison des pluies, dit le précieux manuscrit qui nous a souvent servi de guide, est assez animée pendant la belle saison; beaucoup de bourgeois du Recife y ont leur maison de campagne ; sa position sur plusieurs collines en rend la vue charmante.

D’un côté , on aperçoit le port du Recife, avec sa foret de mâts et ses jolis clochers de faïence; on suit au loin la digue naturelle qui forme le récif de pierre proprement dit, et l’on domine sur l’Océan. De l’autre côté, l’oeil découvre la plaine marécageusequ’inonde le Biberibe, et va se reposer sur des mornes couverts de verdure : c’est l’image de la solitude. L’autre point de vue, au contraire, nous met en rapport avec un monde actif.

La situation de la ville sur diverses collines permet à chaque maison d’avoir un petit jardin ; ce qui donne à l’ensemble quelque chose de fleuri et de gracieux. Quoique ces jardins soient

f>eu cultivés, puisqu’on se borne à y aisser croître quelques orangers et quelques bananiers, ils forment cependant des masses de verdure de l’aspect le plus pittoresque.

D’après d’anciennes conventions , le gouverneur et les autorités principales devraient séjourner six mois de l’année à Olinda ; on a même bâti un palais dans l’intention de rendre l’exécution de cette clause plus facile. On comprend que le mouvement des affaires,

qui est complètement concentré dans le Recife , retient presque toujours le chef de l’administration. L’évêque a également son palais à Olinda, mais c’est une misérable habitation ; tandis que celui de la Soledade , qui appartient également à l’évêché, et qui a été construit dans un des faubourgs du Recife , offre un aspect magnifique. L’ancienne cathédrale s’élève sur une colline ; elle domine le pays d’alentour, et elle ne manque ni d’élégance, ni de grandeur.

L’établissement d’Olinda le plus intéressant est , sans contredit, le jardin de botanique, ou, pour mieux dire, de naturalisation. Il fut fondé à l’arrivée de la cour ; et ce fut de Cayenne que l’on fit venir les premières plantes que l’on voulait acclimater, ainsi que le directeur qui devait diriger les diverses opérations d’horticulture. Le cannellier de Ceylan , le giroflier des Moluques, le muscadier, le poivre de la côte de Malabar, l’arbre à pain d’Otahiti , et une foule d’arbres exotiques sont l’objet d’une culture spéciale. Il y a plusieurs années, les cinq cents cannelliers qui y prospéraient n’avaient pas encore pu subir l’opération de l’écorcement. Cela ne veut pas dire cependant qu’une longue persistance dans les soins donnés à ces arbres ne puisse amener d’heureuses améliorations pour le commerce.

Révolution de Pernambuco.

C’est de Pernambuco qu’est parti le premier cri de liberté qui appelait le Brésil à l’indépendance. C’est là que s’est formée la première révolution ou les droits du pays ont été discutés.

Pour toutes les contrées de l’Amérique, c’est une grande époque historique, sans doute, que celle qui fit prévoir l’émancipation du Brésil. Mais, refoulée violemment presque aussitôt qu’elle se fut déclarée , arrêtée dès l’origine dans son développement, l’insurrection de 1819 a eu fort peu de retentissement en Europe ; et, si les faits principaux en ont été vaguement rapportés, tous les détails en sont restés inconnus ; disons plus , hors de Pernambuco, une foule de circonstances ont

échappé au souvenir des Brésiliens.

L’histoire de cette période n’a pas encore été écrite; et c’est pour nous une bonne fortune réelle que celle qui nous a mis à même de puiser à des documents positifs , dont l’authenticité nous est si bien garantie (*).

Comme la plupart des mouvements qui se manifestèrent da>ns l’Amérique méridionale , la première insurrection de Pernambuco paraît avoir eu pour premier mobile cette aversion profonde, cet esprit de haine qui sépare , depuis tant d’années , deux partis dont les intérêts sont diamétralement opposés, celui des colons, celui qui base ses droits sur la première conquête ; mais il y avait cette différence, qu’au Brésil de notables concessions avaient été faites, et que la métropole semblait s’unir franchement dans son alliance avec la colonie. A la longue, et comme la chose a été bien prouvée depuis , l’instinct secret des populations devait triompher. Ici néanmoins , la lutte fut cachée d’abord , parce qu’en apparence les intérêts s’étaient confondus, et qu'il n’y avait pas de motif réel pour qu’on brisât violemment des liens qui existaient depuis trois siècles , et que la métropole déliait, disait-elle, ellemême de son propre mouvement.

Que l’on ne s’y trompe pas cependant; ce qui a renversé JeanYI, ce qui a contraint , quinze ans plus tard, don Pedro à l’abdication , c’est ce mot si simple que l’on répétait, en 1818, à Pernambuco : être ou ne pas être enfant du sol; Être ou ne pas être Brésilien. Le temps a prouvé ce que valent de telles paroles.

Depuis cent cinquante ans , le Brésil jouissait d’une paix profonde; et cette paix n’avait été troublée, au commencement du siècle , que par quelques révoltes partielles de nègres, qui avaient eu lieu dans le réconcave de San-Salvador, et qui avaient été repoussées aussitôt leur manifestation.

(*) Notes dominicales, par M. L. T. de Tollenare, manuscrit déjà cité, et auquel nous avons emprunté ce récit important, avec le regret d’ètre contraint à l’abréger.

Dès 1817, quelques troubles se manifestèrent à Pernambuco, parmi les hommes de couleur ; des arrestations furent faites ; on fusilla quelques mulâtres; quelques noirs furent mis à mort. Ces mesures furent considérées comme rigoureuses ; mais les troubles qui les avaient rendues nécessaires ne se rattachaient, disait-on, que fort indirectement <à la politique. Le gouvernement avait probablement quelque raison pour ne pas penser ainsi*.

La tranquillité s’était rétablie cornlétement ; mais on parlait de conciliaules tenus sous les formes maçonniques. Il y avait eu des repas brésiliens où l’on avait exclu le pain et le vin d’Europe : on avait servi avec ostentation le manioc et le tafia du pays; enfin , on y avait porté des toasts contre la tyrannie royale et contre les Portugais d’Europe. Toute la ville était instruite de ces circonstances ; on avait fait des représentations réitérées au gouverneur Gaetano Pinto de Monténégro ; mais celui-ci , homme de loi , fort ami de la paix , imprévoyant par caractère , et manquant d’énergie, avait cru ne devoir accorder aucun crédit à ces bruits populaires. On ajoute , d’ailleurs, qu’il était trompé par des conseils infidèles : il ne sut prendre aucune mesure.

Cependant , le 3 mars , on répandit le bruit que l’administration voulait sortir de sa léthargie , et que sa première opération serait dirigée contre quelques Brésiliens qui avaient tenu des propos séditieux; il est probable qu’elle venait d’être informée que les projets des conjurés approchaient de leur maturité. Toutefois le public paraissait bien éloigné de croire à une explosion prochaine, et jugea sans nécessité une proclamation que le gouverneur fit publier. Il y prêchait la paix , l’union , la soumission surtout ; et , chose étrange , on y trouvait ces paroles : « Ne croyez pas <jue des expressions exagérées , échappées à la joie de posséder le souverain dans cet hémisphère , puissent être considérées comme criminelles ; tranquillisez-vous donc. » On a supposé que Montene»

L’UNIYERS.

gro voulait endormir les conjurés , et leur inspirer ainsi une fausse sécurité; mais beaucoup de gens, et notamment les troupes , parurent apprendre , pour la première fois alors , qu’il fallait faire une distinction entre les Portugais brésiliens et ceux d’Europe ; on défendait d’insulter ceux-ci. Cette proclamation , dans laquelle on ne vit , au premier coup d’œil , qu’un témoignage de faiblesse, excita les railleries des auteurs de la conjuration , fit hausser les épaules aux étrangers , et indigna , on le pense bien , les Portugais , qui voulaient des faits, et non des paroles, c’est-à-dire qu’on arrêtât ceux que l’opinion publiquedésignaitcomme conjurateurs. L’opinion publique ne s’était pas trompée dans ses désignations.

Il paraît que le 5 le gouverneur convoqua un conseil où il fut décidé qu’on arrêterait soixante-dix personnes; et il paraît aussi que la décision et la liste furent communiquées par un traître aux personnes intéressées. Peutêtre aussi ne l’a-t-elle été que depuis; c’est un point sur lequel il y a des rapports contradictoires.

Le 6 mars au matin, tout paraissait tranquille dans la ville. A dix heures même , la population semblait fort éloignée de songer au coup qui allait éclater. Cependant, vers onze heures , le gouverneur fit commencer les arrestations. Un homme, qu’on verra bientôt jouer le rôle principal dans la conjuration , Domingo-Jozé Martins, fut conduit en prison. Un général de brigade se rendit à la caserne, et y arrêta un officier du régiment d’artillerie. Il allait procéder au désarmement de plusieurs autres , lorsue le second officier désigné pour tre conduit en prison , M. Jozé de Barros , entreprit de résister , et termina l’altercation qui s’élevait entre lui et son général, en lui plongeant son épée dans la poitrine. Ce premier sang versé est le signal de la révolution; à l’instant, les militaires de la caserne courent aux armes pour défendre Jozé de Barros. Les uns volent à la prison, délivrent Domingo-Jozé

Martins, et assassinent celui qui l’avait arrêté ; les autres parcourent les rues de Saint-Antoine , font sonner le tocsin et battre la générale. Les habitants se précipitent armés dans les rues, sans connaître la cause du désordre.

On n’entend pas encore le cri de liberté, mais celui de Vwa a patria , mata os marinheiros (*). La fusillade s’engage sur divers points de i’îie de Saint-Antoine, et le sang coule au cri de Vive la patrie.

Mais , dans cette circonstance critique, que fait le gouverneur après avoir ordonné d’agir avec sévérité? Il ne prend aucune mesure pour faire respecter son autorité; et, à la première décharge de mousqueterie , il se réfugie dans la forteresse de Brown.

L’évasion du gouverneur dérangea sans doute le plan des conjurés. Iis avaient résolu primitivement de l’assiéger dans son palais. Cette circonstance inattendue donna lieu immédiatement à la formation de deux partis ; ils n’étaient séparés que par le pont Santo- Antonio : le premier se composait des marinheiros ou Portugais brésiliens, qui s’étaient armés au Recife; le second réunissait tous les insurgés, qui se trouvaient maîtres de Saint-Antoine et de Boa-Vista. Des excès horribles furent commis alors; et c’est dans ce moment de désordre que furent massacrés quatre matelots français qui étaient accourus au port pour secourir leur capitaine. Celui - ci leur avait remis une somme de quarante-huit mille francs en or, pour la transporter à bord ; mais ils ne purent gagner la plage à temps ; ils furent assassinés et dépouillés, non comme Français, il est vrai , mais comme marinheiros.

Un seul, parmi eux , échappa (**).

(*) Vive la patrie, tuez les mariniers , c’était ainsi que les Brésiliens désignaient les Portugais d’Europe, à quelque classe qu’ils appartinssent. Depuis et durant les troubles de Rio , les Européens furent désignés par le sobriquet de pé de chumbo, pied de plomb; ils désignaient à leur tour les Brésiliens sous celui de pé de cabra, pied de chèvre.

(**) Un Français bien connu par la no

BRÉSIL

Le gouverneur, qui s’était réfugié dans la forteresse de Brown , se désolait et ne prenait aucune mesure; il avait cependant pour lui tout le Recife armé, une assez nombreuse artillerie, et tous les marins du port disposés à le servir ; il est probable qu’avec ces moyens il eût pu reprendre l’avantage sur les forces des insurgés , qui ne consistaient que dans le régiment d’artillerie , un très-petit nombre de blancs et de mulâtres qu’on avait mis dans le secret, et un plus grand nombre d’habitants , appartenant à toutes les couleurs , dont on s’emparait par la force, et que l’on contraignait à faire quelques patrouilles. C’est à peine si l’on remarquait quelques soldats du régiment du Recife ; et il n’y avait peutêtre pas un seul noir que pût réclamer le régiment d’Henrique Dias. Les insurgés n’avaient encore que trois petites pièces de campagne; leur fusillade n’avait été dirigée que contre des fuyards ; ils n’avaient point éprouvé de résistance hors de la caserne ; on remarquait le plus grand désordre parmi eux. Le passage du pont de Saint-Antoine, tenté avec détermination par les forces du Recife , eût trèsprobablement jeté une grande hésitation dans celles de Saint- Antoine , qui n’avaient alors pour tout appui qu’une misérable caserne , située dans une rue, et non isolée. Au lieu d’un coup d’éclat , on vit venir du fort de Brown l’ordre de couper le pont de Saint-Antoine ; c’était s’avouer battu dans cette dernière partie de la ville, et donner au parti une confiance qu’il n’avait pas encore. En effet , ce fut à ce moment que les troupes et les conjurés, animés par les harangues du Padre Joâo Ribeiro , arborèrent le drapeau blanc insurrectionnel. Un officier d’artillerie , M. Pedroso, homme de résolution, conduisit deux petites pièces au pont, les fit jouer avec succès contre les tra-

blesse et la fermeté de son caractère demanda plus tard au gouvernement provisoire de faire exhumer avec précaution ces trois victimes, afin de faire constater leur décès; mais il s’y refusa.

vailleurs occupés à le couper. Ceux-ci n’étaient soutenus que par un feu de mousqueterie assez faible; il les mit en fuite; et, pénétrant avec audace sur ce pont qu’on voulait renverser, il osa entrer dans le Recife, où tout devait faire présumer qu’il trouverait sa perte , puisqu’il n’avait pas cent vingt hommes avec lui; mais aucune disposition n’avait été prise dans cette portion de la ville. L’épouvante s’y répand ; chacun se cache ou s’enfuit ; quelques personnes se jettent à la mer; un plus grand nombre cherche un asile dans les navires qui sont à l’ancre. En moins d’une heure, les insurgés se trouvent maîtres de toute la presqu’île, et le gouverneur , qui ne s’était pas montré un seul instant, se trouva renfermé avec deux cents ou deux cent cinquante hommes dans sa forteresse, sans communication avec Olinda , où les scènes du Recife avaient été répétées par la garnison secondée du peuple , qu’animaient les cris de Mata os marinlieiros.

La nuit du 6 au 7 se passa dans des alarmes continuelles ; de part et d’autre on craignait que l’attaque n’eût lieu. De fortes patrouilles, organisées par les insurgés, parcouraient les rues. Pendant ce temps, les chefs organisaient une sorte de gouvernement provisoire; et, dès la pointe du jour, ils firent sommer le gouverneur de leur remettre la forteresse de Brown. Une capitulation eut lieu, et les formes en furent aussi ridicules qu’humiliantes pour ceux qui représentaient le pouvoir royal. Il fut convenu que le gouverneur s’embarquerait immédiatement sur une goélette pour Rio de Janeiro; et, tandis qu’il se disposait à partir, sa petite garnison se joignait aux régiments insurgés (*).

(*) Dans cette capitulation, qui avait été écrite en style de procès-verbal , il était dit que le gouverneur, ayant appelé près de lui six ou sept généraux renfermés dans le fort, pour les consulter sur la possibilité de se défendre, ceux-ci avaient vérifié qu’il ne s’y trouvait aucune provision de guerre et de bouche , et que par conséquent ce serait

L’UNIVERS

Le peuple vit assez froidement s’embarquer le gouverneur; celui-ci emporta surtout la malédiction des Européens ; car le parti des indépendants comprenait fort bien que tout le succès qu’ils venaient d’obtenir tenait surtout à son inhabileté. Ce qu’il y a d’étrange sans doute, et ce qui est prouvé par des témoins oculaires , c’est que le peuple ne montra d’abord aucun enthousiasme ; il semblait croire que la révolution n’était dirigée que contre le gouvernement , et non contre le pouvoir royal.

Les chefs de l’insurrection ne s’expliquaient encore que d’une manière fort vague sur leurs projets de république.

Après l’embarquement du gouverneur, tout rentra dans le calme. Le nouveau gouvernement s’organisa : une commission provisoire, composée de cinq membres , fut revêtue de tous les pouvoirs ; elle se composait d’un ecclésiastique instruit, nommé JoaoRibeiro, de Jozé Luiz , jurisconsulte habile , de deux colonels , Manoel Correa d’Araujo et Domingo Jeddonio , et enfin d’un négociant dont le nom a survécu à peu près seul dans les récits ultérieurs. Comme c’est désormais sur Domingo- Jozé Martins que roulera la révolution, nous croyons devoir entrer dans quelques détails à son sujet. Ce chef de la première insurrection brésilienne était né à Bahia ; il avait fondé d’abord une maison de commerce à Londres, qui s’était vue dans la nécessité de manquer. De retour au Brésil , il se retira au Ciara ; et , à l'époque où une forte hausse se fit sentir dans les cotons , il gagna quelques capitaux, avec lesquels il vint s’établir sur la place du Recife. Ses opérations n’eurent rien de brillant ; et , sa fortune ne lui permettant pas de prendre rang dans le haut commerce , il tourna ses yeux vers l’agriculture , et finit par posséder une sucrerie dont le produit eût pu suffire aux vœux d’un homme modeste. Mais

inutilement répandre du sang que d’entreprendre de résister; en conséquence de cet avis , le gouverneur se voyait contraint d’accepter les conditions imposées par les insurgés , et il signait. La plupart des généraux restèrent prisonniers.

Domingo-Jozé Martins était ambitieux et ardent ; le séjour qu’il avait fait en Europe, les connaissances qu’il prétendait y avoir acquises , lui donnèrent une certaine influence sur ses compatriotes. C’était chez lui que se tenaient les dîners brésiliens dont nous avons parlé ; et , dès l’origine , il fut regardé comme un des premiers auteurs de la révolution , s’il ne fut pas le principal. Ses désirs d’indépendance ne paraissent pas avoir été aussi désintéressés , il s’en faut bien , que ceux du curé Guerreiro, et de quelques chefs qui ont figuré dans les révolutions de l’Amérique du Sud. On l’a accusé , avec juste raison, d’avoir mis peu de délicatesse dans les moyens qu’il employa pour parvenir à une haute fortune.

On ne saurait oublier qu’un des premiers usages qu’il fit de sa puissance momentanée , fut d’employer la me- • nace pour se faire donner en mariage la fille d’un riche négociant du Recife, qui lui avait été d’abord refusée ; mais il eut, dès l’origine, de la résolution et de la fermeté d’âme ; et il montra surtout du sang-froid et de l’énergie au moment où, étant délivré de la prison, il appela ses compatriotes aux armes. Il ne se donnait , du reste , aucune peine pour justifier la révolution ; mais il déployait une grande activité pour la faire marcher.

Le nouveau gouvernement étant une fois organisé , il publia plusieurs proclamations : on y appelait le peuple à secouer le joug d’une cour corrompue et coûteuse , où tout se faisait pour le profit des favoris, et rien pour celui de la nation. Il promettait une administration moins dispendieuse et plus nationale. Il restait une question importante à débattre , c’était celle de l’esclavage. Une proclamation fut publiée dansée but, sans doute, de rassurer les planteurs : on y déclarait que , bien que ce fût à regret, on ne toucherait pas encore au régime des nègres esclaves ; et cela , non pas pour en approuver la justice, mais par respect pour les propriétés. On supprima aussi quelques impôts ; mais les gens bien informés savaient, «à n’en pouvoir dou-

BRÉSIL

ter, que cette dernière mesure ne pouvait être durable, et que l’accroissement du trésor public devenait de jour en jour plus nécessaire.

On proscrivit de la conversation les anciennes formules dont on trouvait la politesse trop servile; au lieu d evossa mer ce, on dit vous tout court; au lieu de senhor, on s’interpella par le mot pati'iota : cela équivalait à l’expression citoyen, et au tutoiement dont on s’était servi , en France , durant 93.

La croix du Christ, ainsi que les autres décorations royales , quittèrent les boutonnières ; on fit disparaître les armes et les portraits du roi ; on prépara un nouveau pavillon national. On avait arboré d’abord le pavillon blanc , mais ce n’était que pour rendre la transition moins brusque. On le présentait comme le symbole d’intentions pacifiques. C’est d’ailleurs celui avec lequel les forts portugais signalent, depuis longtemps , dans les ports , l’apparition des navires qu’on aperçoit des côtes. Il était important que les bâtiments venant du dehors vissent toujours le signal accoutumé , et entrassent sans défiance. C’est ce que désiraient surtout les insurgés , car on manquait absolument de vivres. On craignait qu’un nouveau pavillon n’effarouchât ceux qui auraient voulu aborder au Recife.

Vers le 30 mars 1817, l’indépendance avait pris une certaine consistance. On savait que Parahyba s’était joint au parti de Pernambuco, et avait organisé , de son côté , un gouvernement provisoire. Le canon annonça enfin l’adhésion du district d’Alagoas. On apprit même que la capitainerie de Rio-Grande du Nord suivait le même exemple. On allait jusqu’à espérer que le Ciara et le Maranham entreraient dans la coalition. Il ne paraissait pas impossible à quelques esprits que Bahia ne proclamât son indépendance. C’en était fait alors de la cause royale ; car c’était de Bahia que devait venir la répression. L’espérance des insurgés ne reposait néanmoins sur aucune base certaine.

Le comte dos Arcos était alors gouverneur de l’ancienne capitale du Brésil. De bonne heure il fut informé du mouvement qui s’était manifesté à Pernambueo; et, avec une promptitude qui a toujours été considérée comme l’acte le plus important de sa vie’politique , il organisa des troupes qui marchèrent contre cette province. Tandis qu’il prenait, avec une rare habileté, ces mesures répressives, Rio de Janeiro armait une flotte considérable :

l’issue de la lutte n’était pas douteuse.

Ce qu’il y avait de remarquable sans doute dans le mouvement insurrectionnel , c’était l’imprévoyance avec laquelle il avait été monté. Il n’existait pas d’imprimerie à Pernambuco. Les nommes du pouvoir n’avaient pas même à leur disposition cet agent puissant de toutes les révolutions modernes. On fit venir une presse et des caractères de Londres; mais, quand tout cela fut arrivé , on ne sut où trouver des ouvriers pour s’en servir: deux moines , un Anglais et un marin français , se transformèrent à la hâte en ouvriers typographes. On sentait , en organisant cette imprimerie, qu’on avait grand besoin de ce puissant moyen de diriger l’opinion publique.

Il en était de même des vivres et des munitions : on n’avait rien fait pour s’en procurer. Quelques tentatives furent bien dirigées du côté des étrangers, pour les engager à faire des contrats de subsistance ; elles furent sans effet. On tourna alors les yeux vers les États-Unis ; et un homme intelligent, revêtu d’un caractère diplomatique , fut envoyé dans l’Amérique du Nord pour acheter des armes , des munitions et des vivres ; l’événement qui se préparait rendait cette mesure inutile.

Grâce à l’activité du comte dos Arcos, dès le mois de mai une escadre assez considérable bloquait le port du Recife ; l’armée royale avait opéré une descente aux Alagoas; et elle marchait sur la ville. Parahyba avait repris le pavillon portugais. Toutes les routes étaient interceptées, et une grande

2fil

L’UN I VERS

confusion régnait dans Pernambuco.

Une mesure importante , mais qui jetait le trouble dans la population , avait été prise quelque temps auparavant.

C’était P affranchissement d’un millier d’esclaves; et, à cette époque, les forces des insurgés pouvaient s’élever à dix ou douze mille hommes. Martins en prit le commandement.

Ce fut le 15 mai 1817 que fut livré le combat qui devait décider du sort des insurgés. Les deux armées se rencontrèrent sur le territoire de Serinhem, près du Salgado; mais que dire d’une semblable bataille? L’armée des patriotes se composait de pauvres lavr adores et de mor adores , ramassés de force sur la route, depuis les Alagoas jusqu’au Recife. On ne les avait ni armés ni vêtus ; et , ne comprenant rien à la question , ils ne songeaient qu’à retourner à leurs travaux. L’armée royale était plus nombreuse sans doute ; mais , à l’exception de la cavalerie , elle ne pouvait guère donner plus de confiance à son général. De pauvres Indiens, qu’on avait réunis à la hâte, s’étaient joints volontairement aux troupes de Bahia ; et , comme cela était arrivé dans les guerres de la Hollande , on voyait marcher encore armés de leurs arcs ces débris des nations indigènes. On n’eut pas besoin de leur secours ; le feu s’engagea entre les deux armées à une distance considérable, et, après quelques décharges, il cessa ; car les troupes indépendantes s’éparpillèrent dans la campagne, ou se replièrent sur Pernambuco. Trois hommes seulement furent tués. Le général Meilo , qui commandait les forces royales , resta maître du champ de bataille.

Quant à Domingo-Jozé Martins, il fut peut-être le seul , dans cette armée improvisée, qui montrât un vrai courage. Blessé durant l’action , il se réfugia dans une chaumière , et s’y déguisa. Fuyant d’asile en asile , il fut dénoncé enfin par une Indienne. Une fois tombé au pouvoir des royalistes , il fut embarqué à Pontal , et conduit à la frégate qui devait le transporter à Bahia. Le sort des autres membres du

gouvernement provisoire 11e fut pas meilleur. L’un d’eux trahit la cause

u’il avait embrassée, et il se couvrit

’infamie. Deux autres furent arrêtés.

L’infortuné abbéRibeiro fut le seul qui osât se donner la mort. Le 17 mai , la première révolution du Brésil était terminée; elle avait duré en tout deux mois et demi. Le 25, les couleurs portugaises Bottaient sur tous les forts.

Nous n’entrerons pas ici dans de plus amples détails sur les désordres partiels qui eurent lieu, pendant deux ou trois jours, au Recife et à Olinda.

Ils étaient inséparables de l’affluence des troupes et du débarquement des marins. Deux habitants, appartenant au parti des indépendants, furent massacrés ; un plus grand nombre d’indifférents perdirent la vie. La flotte se montra insuffisante pour réprimer ces désordres; et la tranquillité ne fut rétablie complètement qu’à l’arrivée du maréchal de Mello.

Mais alors se manifesta la réaction royaliste ; et , ce qu’il y a de plus fâcheux à dire , c’est qu’elle se manifesta par des dénonciations. On chercha à justifier la docilité avec laquelle on avait reçu le joug républicain. Il y eut quelques' personnages bien connus qui prétendirent naïvement n’avoir adhéré au nouveau gouvernement qu’afm de l’entraîner dans l’erreur, ou, pour mieux dire, de hâter sa ruine. Mais, tandis que les arrestations se multipliaient (*) , et qu’on rendait à leurs maîtres les noirs, qui payaient par d’horribles fustigations un moment de liberté (* *), la fin de ce drame sanglant

(*) L’habitude où l’on est, au Brésil, de se faire justice soi-même, donna lieu à des arrestations bizarres. Un Brésilien était en procès avec un autre; il l’arrêta avec ses nègres, et l’amena au Recife , garrotté, en affirmant que c’était un patriote. Celui-ci prouva le contraire , et l’arrêtant fut arrêté à son tour. Un frère amena son frère la cordeau cou, sous le prétexte qu’il était venu vendre des denrées à la ville.

(**) Beaucoup d’entre eux avaient commis des violences; mais le supplice qu’on leur infligea était, dit-on, déchirant. Les bour-

BRÉSIL

se préparait: Domingo- Jozé Martins était jugé à Bahia, et il recevait la mort avec courage, avec plusieurs de ses adhérents; on dirigeait la plupart des prisonniers d’État sur la même ville, où ils devaient gémir longtemps dans les prisons ; et enfin , quatre chefs du parti indépendant subissaient le dernier supplice à Pernambuco.

Deux d’entre eux étaient ecclésiastiques ; mais la juridiction cléricale ne put rien faire en leur faveur. Les deux autres appartenaient à l’état militaire , et s’ctaient fait remarquer par leur ardeur pendant l’insurrection. C’étaient Jozé de Barros et Domingo Teodonio, qui avaient occupé jadis un rang dans l’armée.

Exécution de plusieurs chefs de l’insurrection. Les habitants de Pernambuco n’ont pas encore perdu le souvenir de cette terrible exécution. Nous en rappellerons les circonstances principales. Ce fut vers le mois de juillet que le jugement fut rendu. Les condamnés , la corde au cou , attendirent, pendant longtemps, que le cortège qui devait les accompagner se fût réuni. Les soldats , qui le formaient en partie, marchaient l’arme baissée, et le tambour battait comme aux funérailles. Selon l’ancien usage , les confréries arrivèrent lentement , les unes après les autres, et elles portaient des bannières qu’elles vinrent successivement présenter devant les patients.

Un officier supérieur de justice, portant l’habit et le manteau de deuil , se présenta ; il était monté sur un cheval noir, et précédé d’un alcade vêtu de rouge, monté également à cheval. Cet officier inférieur portait à la main un flambeau de cire jaune : on put croire

reaux étaient des criminels condamnés aux fers, et les spectateurs leur donnaient de l’argent pour les exciter à frapper de toute leur vigueur. Le patient était lié debout à une grille de fer, et dépouillé delà ceinture aux pieds. Les douze premiers coups mettaient la chair à découvert: on en donnait depuis ioo jusqu’à 3oo. Peu d’entre eux jetèrent des cris, mais quelques-uns s’évanouirent. On fustigea aussi des mulâtres et des demi-blancs.

un instant que la sentence de mort allait être lue ; mais de nouvelles députations du clergé apparurent encore , et vinrent réciter les prières de quarante heures. Tout cela se passait devant le perron de la geôle. Enfin le cortège s’ébranla , et il était fermé par les exécuteurs. Ces deux bourreaux étaient deux nègres condamnés à mort, mais auxquels on avait épargné le dernier supplice, pour qu’ils prêtassent leur terrible ministère à la justice. Arrivé au lieu de l’exécution , le curé d’Itamaraca, l’abbé Tenoiro, vêtu d’une aube et d’un camail blanc , put à peine faire quelques pas vers la potence ; car il était affaibli par la maladie. Des moines franciscains le soutenaient , et un jeune bénédictin l’accompagna jusqu’à la fatale échelle. Il ne pouvait parler , mais la voix du moine se fit entendre : « Sa mort l’acquitte envers la société; au delà ne voyez qu’un frère. » Les bourreaux remplirent leur office ; toutefois ce fut en versant des larmes. Les deux militaires montrèrent une grande fermeté. Jozé de Barros brava les assistants, et Domingo Teodonio les harangua avec chaleur.

Il reconnut qu’il s’était trompé ; mais il rappela que son cœur l’avait entraîné , et qu’il avait cru agir pour le bonheur de son pays. Il avait un fils à recommander à la considération publique, et il le fit dgns des termes qui excitèrent le plus vif intérêt.

Parmi ces hommes auxquels la prudence faillit, mais qui ne manquèrent jamais de courage, il en est un qui mérite sans doute plus que les autres les sympathies de l’historien : c’est cet abbé Ribeiro, qui avait été nommé président du gouvernement provisoire, et dont le nom est resté si complètement inconnu en Europe , que l’on ne saurait citer aucun ouvrage spécial qui se soit occupé de lui.

L’abbé Jean Ribeiro était un ecclésiastique instruit , mais sans fortune ; et il avait une philosophie pratique suffisante pour se contenter de la position dans laquelle le sort l’avait placé (*). Comme une foule d’ecclésias- (*) Il était professeur de dessin au col-

Page 1