‹ Brésil, Colombie et GuyanesChapitre 32 sur 39 · LU MYERS · texte numérisé non relu

LU MYERS

tiques de l’Amérique méridionale, il était nourri de la lecture des philosophes du dernier siècle ; et, ainsi qu’il le disait lui-même, il ne respirait que pour la liberté. Les œuvres de Condorcet avaient exercé principalement leur influence sur son esprit ; il témoignait , dit-on , la plus haute confiance dans les progrès de l'esprit humain. Son imagination, on l’a remarqué, allait lus vite que son siècle, et surtout eaucoup plus avant que le génie de ses compatriotes. « Aujourd’hui, écrivait en présence des événements un homme qui ne partageait pas ses opinions , mais qui les jugeait avec une rare sagacité, aujourd’hui il est moins enivré de l’honneur d’être le premier magistrat de son pays , que de la gloire d’en être le régénérateur. Je me'plais à rendre justice à ses intentions , je les crois bonnes ; mais , je dois aussi le dire, il a plus d’enthousiasme que de talents administratifs. Je le trouve, sous ce rapport , d’une faiblesse extrême. Il n’a aucune connaissance des hommes; l’art de manier leurs passions lui est aussi inconnu que l’intrigue. Cet homme saura se sacrifier pour sa patrie , mais il ne saura pas la sauver. «

Ces paroles remarquables étaient écrites le 23 mars : deux mois après , l'abbé Jean Ribeiro, qui avait suivi l'armée des indépendants, pieds et jambes nus, pour donner l’exemple des privations , ce pauvre prêtre , qui semblait ne devoir jamais prendre part à aucune action politique , était le seul qui eût le courage de se donner volontairement la mort , et sa tête sanglante était promenée, au bout d’une pique, dans les rues de Pernambuco (*).

lége d’Olinda. Cet emploi ayant été supprimé , il obtint la place de desservant d’un hôpital ; ce qui lui valait un traitement annuel d’environ trois mille francs. Il continuait d’y exercer l’art qu’il cultivait, et le traitement qu’il recevait l’avait mis à même de se livrer à l’étude des sciences, pour laquelle il avait une passion sincère ; il se proposait d’ouvrir un cours de physique , et il possédait quelques instruments.

(*) Il te tua à trois lieues de cette ville.

Nouveaux mouvements insurrectionnels de Pernambuco. Depuis , et durant cette effervescence générale qui s’est fait sentir au Brésil, deux autres mouvements insurrectionnels ont eu lieu à Pernambuco, l’un en 1824, l’autre vers 1829 : tous deux sans doute se rattachaient aux anciens principes qui avaient été manifestés lors de la première révolution; mais ils avaient aussi pour but de consolider des intérêts locaux, dont nous ne pouvons pas suffisamment comprendre l’importance , si loin du théâtre de ces discussions orageuses. Nous nous abstiendrons de détails à ce sujet, et nous dirons seulement que la dernière insurrection peut fournir une preuve des progrès rapides que l’esprit du gouvernementconstitutionnel a faits au Brésil. L’empereur rendit deux décrets à cette époque pour suspendre les lois concernant la liberté individuelle, et il voulut établir en même temps une commission militaire pour juger sans appel les chefs de cette conspiration. « Ces mesures inconstitutionnelles furent généralement blâmées, dit M. Warden, et elles excitèrent un grand mécontentement, la révolte ayant été d'ailleurs aussitôt comprimée que commencée. Une pétition fut même adressée à la législature pour mettre en accusation le ministre de la justice, qui, s’étant permis l’arrestation de plusieurs individus , avait violé les formalités prescrites par la loi (*). « Les décrets qui avaient excité une réprobation si générale furent rapportés.

Population agricole de Pernambuco. Nous avons essayé de faire connaître en quelques mots les divisions politiques de Pernambuco, la fertilité de son territoire, la variété de ses productions, et surtout la disposi-

Pour conserver à ce récit toute sa vérité historique, nous devons ajouter que les deux hommes qui montrèrent le plus d’énergie comme gens d’action , furent Martins et Antonio Carlos.

(*) L’Art de vérifier les dates, depuis l’année 1770 jusqu’à nos jours, t. XIV,

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tion de ses habitants à se livrer aux travaux de l’agriculture; nous avons fait voir que les blancs travailleurs y étaient en beaucoup plus grand nombre que dans les autres provinces. Nous ferons connaître maintenant la hiérarchie qui existe dans cette classe intéressante, en rappelant néanmoins que ce que nous disons ici peut s’appliquer non-seulement à Pernambuco , mais au reste du Brésil : dans cette province seulement la hiérarchie est plus marquée (*).

Les senhores d’engenho sont les seuls propriétaires des terrains; je ne connais d’exception qu’en faveur de quelques chapelles édifiées il y a cent ou cent cinquante ans par la piété des Portugais, et dotées de quelque cinquante à soixante arpents de terres restées incultes. L’étendue de terrain possédée par les sucreries est donc immense; les capitaux qui les exploitent sont bien moins considérables qu’ils ne l’étaient dans nos îles françaises; ce sont les plus forts établissements qui ont de cent quarante à cent cinquante nègres.

Il ne faudrait compter l’importance des sucreries que par le nombre de leurs nègres, s’il n’existait ici l’établissement des lavradores.

Les lavradores sont des métayers sans baux ; ils cultivent la canne , mais n’ont point d’usines; ils envoient à la sucrerie dont ils relèvent les cannes qu’ils ont recueillies. Là elles sont converties en sucre; moitié appartient au lavrador, moitié au suzerain : celuici garde le sirop, mais fournit les caisses; chacun paye séparément la dîme de sa portion.

Les lavradores ont communément de six à dix nègres en propriété , et manient eux-mêmes la houe; ce sont des Brésiliens d’origine blanche, peu mélangés de mulâtres. J’ai compté de deux à trois lavradores par sucrerie.

Cette classe est vraiment digne d’intérêt, puisqu’elle a quelques capitaux et qu’elle travaille; mais la loi protège

(*) Cet important paragraphe est emprunté au manuscrit de M. de Tollenare, intitulé : Votes dominicales.

moins les lavradores que les seigneurs d’engenho. Ils n’ont point de baux, et à peine se sont-ils efforcés de mettre un terrain en rapport que le seigneur a le droit de les renvoyer sans indemnité. On conçoit que des fermages qui ne durent qu’un an sont bien peu favorables à l’agriculture. Le lavrador ne construit qu’une misérable case, ne s’occupe d’aucune amélioration du sol , ne fait que des clôtures provisoires, parce qu’il peut être chassé d’une année a l’autre, et qu’alors tous ses travaux sont perdus. Il emploie son capital en nègres et en bestiaux, qu’il peut toujours emmener avec lui.

Les lavradores ont participé aux bénéfices que l’affranchissement a procurés aux cultivateurs; si je compte huit nègres l’un dans l’autre par métairie , et le produit à cinquante arrobas de sucre par tête de nègre , ce qui n’est pas trop , vu la vigilance et le travail du maître lui-même, je puis estimer le revenu de chaque lavrador à au moins six milliers pesant de sucre par an, qui, depuis six à sept ans, se sont vendus pour environ trois mille francs : or ce revenu est net, parce que le lavrador n’achète rien pour vivre lui et ses nègres, et qu’il vit sobrement et sans luxe du manioc qu’il cultive.

Cette classe capitalise donc; et, si le gouvernement la favorise, elle est appelée à jouer un grand rôle dans l’économie politique du Brésil. Qu’on juge de l’influence qu’elle exercerait si le gouvernement garantissait des baux de neuf ans, et surtout s’il venait à adopter une loi agraire qui obligerait les propriétaires actuels à faire des concessions, à prix estimés, de certaines portions de terrain qu’ils laissent en friche.

Les lavradores sont assez fiers pour recevoir d’égal à égal l’étranger curieux qui vient les visiter. Sous le prétexte de me désaltérer, je suis entré chez plusieurs d’entre eux pour les faire converser; les femmes disparaissaient comme chez les seigneurs d’engenho, et l’on m’offrait toujours des confitures. Je n’ai jamais pu faire agréer les petits présents de menue bijouterie dont je

L'UMVERS.

m’étais muni pour mon voyage. Cette noble fierté m’a fait estimer la classe laborieuse des lavradores, intermédiaire entre l’orgueilleux seigneur d’engenho et le morador paresseux et rampant. Le lavrador a une habitation chétive; mais lorsqu’il quitte sa houe pour aller à la ville ou à l’église , il est vêtu comme un homme de la ville, il a même des étriers et des éperons d’argent.

Les moradores sont de petits colons auxquels les seigneurs d’engenho ont concédé la permission de se construire une case au milieu des bois, et de cultiver un petit coin de terre; la redevance qu’ils payent est très-faible; à peine va-t-elle au "dixième du produit brut, sans préjudice de la dime royale. Comme les lavradores, ils n’ont point de baii, le seigneur peut les renvoyer quand il le veut : ce sont ordinairement des mélangés de mulâtres , de nègres libres, d’indiens ; les nègres et les Indiens purs se rencontrent rarement parmi eux. Cette classe libre est aujourd’hui le véritable peuple ‘(j plèbe) brésilien; elle est très-pauvre, parce qu’elle travaille peu. Il semblerait que de son sein devrait sortir un grand nombre de travailleurs salariés ; mais il n’en est rien, le morador se refuse au travail, cultive un peu de manioc et vit dans l'oisiveté; sa femme fait un peu de dentelle. Si la récolte du manioc a été bonne, il peut faire quelques petites ventes et s’acheter des vêtements : ceuxci forment toute sa dépense; car son mobilier ne consiste qu’en quelques nattes et quelques pots de terre; une râpe à manioc est un ustensile qui ne se rencontre pas chez tous les hommes de cette classe; la hutte est quelquefois en terre, quelquefois en branchages.

Les moradores vivent isolés loin de toute autorité civile ou religieuse, sans connaître, pour ainsi dire, le prix de la propriété. Ils ont remplacé les sauvages brésiliens; car ceux-ci admettent au moins un lien politique et national. Les moradores ne connaissent que leur enclos, et considèrent presque comme ennemi tout ce qui y est étranger.

En général , on méprise et l’on craint cette classe. Les planteurs qui usent du droit de congédier leurs moradores parce qu’ils payent peu , mal, et qu’ils volent souvent , les planteurs tremblent en prenant cette mesure dangereuse dans un pays de forêts, sans police.

Les assassinats sont fréquents, et ne donnent lieu à aucune poursuite. Je connais tel planteur qui ne s’éloignerait pas seul d’un quart de lieue de sa maison, à cause de l’inimitié et de la perfidie des moradores; il avait encouru leur haine. Je n’avais point de semblables motifs de crainte; je suis entré souvent dans leurs cabanes

J’ai déjà dit que je n’avais aucune base pour estimer la population ; c’est l’autorité publique qui seule peut faire des recherches utiles à cet égard. Mais au coup d’œil, dans les pays que j’ai parcourus , j’apprécie celle des moradores aux 19/20® de la population totale des campagnes, les esclaves exceptés.

Cette classe si nombreuse est toute à civiliser. Les moyens de le faire sont difficiles à trouver, parce ijue l’introduction des nègres empêche qu’on ne réclame ses services dans les habitations. Peut-être faudrait-il quelque mesure agraire, quelques distributions de terrains; mais le morador est si paresseux, il a si peu de besoins, qu’il faudrait, ce nous semble, commencer par refondre son moral : or on sait que c’est dans la réforme morale que les administrateurs rencontrent les plus grands obstacles (*).

Bois du Brésil, privilège dont il est l’objet. Trois siècles avant qu’un seul district du Pernambuco offrît dans son étendue près de trois

(*) Déjà un décret impérial, en ordonnant l’établissement d’un plus grand nombre d’écoles primaires, a répondu aux vues élevées que manifeste ici le judicieux écrivain que nous citons. Eu i83i , un rapport du ministre de la justice, sur la nécessité d’établir des sociétés pour l’encouragement de l’agriculture, a prouvé combien les réflexions de M. de Tollenare étaient justes, et combien la situation des choses qui les avaient fait naître devait occuper un jour les hommes chargés du pouvoir.

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mille engenhos à sucre, et que lacomarca, dont le Recife est la capitale, fournît à l’Europe les plus beaux cotons qu’on eût encore livrés à ses manufactures, ce que l’on venait chercher surtout à la petite aidée d’Iguarassu, qui existait dès les premières années du seizième siècle, c’était ce fameux bois du Brésil qui avait donné son nom au pays, et que les indigènes connaissaient sous celui d’ibirapitanga.

Des bois analogues au brazil, du moins quant à la teinture, paraissent avoir été en usage dès l’époque la plus reculée du moyen âge ; le cæsalpina brasiliensis croissait surtout du coté des Alagoas et d’Itamaraca. Les Européens instruisirent de bonne heure les indigènes à le débiter, et il fut connu bientôt sous trois dénominations différentes :

le brazil mirim , le brazil assu et le brazileto. De bonne heure aussi, le gouvernement sentit de quelle importance pouvait être l’exploitation de ce bois, et il en réserva le privilège à la couronne, ou plutôt à la reine.

Sertao de Pernambuco; considérations générales; provinces adjacentes. Nous avons parcouru jusqu’à présent de vastes contrées couvertes de forêts, arrosées de beaux fleuves , et offrant , d’intervalle en intervalle du moins, des cités populeuses :

le spectacle va désormais changer jusqu’au Maranham, et le lecteur devra s’initier non-seulement à une nature bien différente, mais encore à un genre d’existence qui n’a rien d’analogue dans les provinces agricoles, et qu’on ne saurait comparer qu’à la vie de ces péons des pampas qui parcourent les grandes plaines de Buenos-Ayres ou du Montevideo, et qui renouvellent euxmêmes dans ces déserts les scènes de la vie errante qu’on attribue à quelques peuples de l’Asie. En effet, les grands traits du paysage, la disposition du sol et des productions, ont dû nécessairement amener quelques-unes de ces ressemblances chez des peuples qui n’avaient, d’ailleurs, aucun rapport ensemble. Malgré les vastes espaces qui séparent , au Brésil , Rio-Grande doSul du Pernambuco, du Parahyba, du Rio-

Grande do Norte, et des autres provinces de cette région, l’analogie paraîtra moins surprenante lorsqu’on se rappellera que les infatigables explorateurs des plaines du Sud, les Paulistes, sont également ceux qui se sont portés dans l’origine vers les capitaineries du Nord. Le Piauhy entre autres appartint jadis tout entier à quelques habitants de Saint -Paul qui franchirent cette énorme distance, et qui le peuplèrent de nombreux troupeaux.

Cependant la ressemblance entre les plaines du Sud et celles du Nord ne peut jamais être qu’imparfaite. Dans le voisinage du Rio de la Plata les plaines sont uniformes, le sol sans accident, la végétation sans variété; ici , le territoire est toujours entrecoupé de quelques catingas ou de quelques forêts; quelques fleuves fréquemment desséchés, il est vrai, séparent les diverses provinces, quelques cultures isolées succèdent aux grands pâturages , et tout n’est pas livré à l’éducation des bestiaux; et si, par exemple, il y a une vingtaine d’années, on rencontrait encore des espaces de terrain pouvant avoir quarante-cinq lieues sans présenter la moindre trace d’habitation , il y a, dans le district de Parahyba surtout, des établissements que l’on peut comparer aux plantations les plus florissantes, et qui se trouvent fort rapprochés. On ne saurait se le dissimuler néanmoins, un pays qui, dans un espace de trois cent trente lieues, et c’est la distance qui existe entre le Recife et le Ciara , un pays, dis-je, qui n’offre que six petites villes, dont Parahyba est la plus grande, et une vingtaine de villages de deux à quatre cents habitants, est loin d’offrir l’aspect de la prospérité, et cependant le Piauhy est encore plus désert. C’est que dans cette vaste étendue de terrain on ne rencontre pas de rivières qui puissent servir réellement à la navigation intérieure, et que celles qui baignent la contrée ne sont pas toujours suffisantes pour abreuver les bestiaux. Si l’on joint à cela fa rareté des ports, qui sont très-peu nombreux et n’offrent qu’un abri médiocre, des sentiers à peine tracés et que l’on dé-

core pompeusement du nom de routes , l’absence presque complète d’établissements militaires ou civils , on aura une idée assez exacte du rôle que doit jouer un jour cette vaste contrée dans les destinées du Brésil.

Parahyba est le premier district important que l’on rencontre en quittant le Pernambuco et en longeant le littoral; il formait jadis une capitainerie (*), ou, pour mieux dire, il occupait les deux tiers de la capitainerie d’Jtamaraca, qui joua un si grand rôle durant le seizième et le dix-septième siècle, et à laquelle une île fertile, faisant partie du Pernambuco et formant un district à part, donna jadis son nom.

Le pays de Parahyba peut avoir soixante lieues de l’est à l’ouest dans sa plus grande longueur; il gît entre les 6° 15' et les 7° 14' de latitude. Quoique rafraîchi par ces vents frais qui viennent de l’Océan , et que l’on nomme viraçôes, le pays est excessivement chaud; le bord de la mer est fertile, mais les deux tiers du pays sont occupés par des catingas qui n’offrent aucune ressource à l’agriculture. Le fleuve le plus considérable de cette province est celui qui lui a imposé son nom; il prend ses sources dans le pays des Cayriris Velhos, sur le revers de la

(*) Ce qui arrive relativement à la démarcation de ce pays est une preuve bien positive de l’incertitude qui règne encore relativement aux limites des provinces anciennes. Ayres de Cazal établit le fait géographique que nous citons ici ; mais l’auteur du Castrioto Lusitano, en donnant à la concession qui fut faite à Jean de Barros vingt-cinq lieues de côtes , et en réduisant celle d’Itamaraca à sept, prétend aussi que la capitainerie de Parahyba était différente de celle d’Ilamaraca. Comme l’établit fort bien le géographe brésilien , les deux pays ne forment qu’un même division. Nous ne saurions trop recommander pour l’étude de la géographie ancienne le beau manuscrit suivant de notre Bibliothèque royale , si riche en livres portugais inédits. Description de toutes les côtes et ports du Brésil, en 19 cartes présentées au roi d Espagne en 1627, par Jean Texeira Albernas, in-fol. oblong, n° 837a.)

Serra de Jabitaca; il court â l’est-nordest; mais il n’a quelque profondeur que dans le voisinage de l’Océan : des bâtiments d’une faible importance remontent son embouchure et viennent devant la capitale. Cette embouchure elle-même est interrompue par une île des plus pittoresques, que l’on connaît sous le nom de San-Bento, et dont nous offrons ici une vue curieuse tirée des cartons de la Bibliothèque royale.

La ville de Parahyba. Parahyba , ue l’on considère comme le chef-lieu e la province, ne renferme cependant que deux à trois mille habitants. Mais quelques maisons anglaises ont été s’y établir pour traiter des cotons excellents que produit le district , et pour faire directement des affaires avec l’Europe. Comme cela est arrivé dans tant de contrées du Brésil et de l’Amérique méridionale , le couvent des jésuites sert de palais au gouverneur.

Parahyba renferme un assez grand nombre de couvents ; on y remarque une douane et plusieurs autres édifices d’utilité publique. Les Hollandais lui avaient imposé jadis le nom de Frédérica , en l’honneur du prince d’Orange; et , comme on peut le voir dans Barlæus , ils avaient substitué à ses armes un pain de sucre , pour faire allusion , sans aucun doute , à l’excellente qualité des moscouades qui se fabriquent sur son territoire.

Rio-Grande do Norte. Voici encore une grande province à peu près déserte , si l’on considère son étendue.

Située entre les 4° 10' et les 5° 4' de latitude méridionale, elle peut avoir cinquante lieues de l’est à l’ouest, dans sa plus grande longueur , et 30° du nord au sud dans la partie occidentale. C’est encore un de ces territoires dont les catingas occupent la plus grande partie. Ce Rio-Grande, ou ce prétendu grand fleuve qui donne son nom à tout le pays, prend, il est vrai, naissance dans le centre de la province , mais il n’est navigable , pour des barques un peu considérables, que durant environ onze lieues; et le nom indien de Pottengy, qu’il portait jadis, lui convien-

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(irait infiniment mieux que celui qu’on lui a imposé.

Nat al. Mais que peut être la capitale d’un semblable pays, quand on a visité Parahyba , dont le territoire est au moi ns fertile et qui offre néanmoins une si faible population. Il y a une vingtaine d’années, Natal ne renfermait pas plus de sept à huit cents habitants. En supposant que cette population ait doublé, on voit que ce n’est pas encore une capitale bien considérable. Natal , connu dans l’histoire sous le nom de Cidade dos Reys , est bâti sur la rive droite du Rio , une demi-lieue au-dessus de son embouchure ; il est défendu par le fort des Rois-Mages , qui joua un grand rôle durant les guerres de la Hollande. Les Hollandais donnèrent pour armes, à cette petite cité, une ema , ou plutôt une autruche du Brésil, comme symbole, probablement, de ses déserts sablonneux. Son territoire est heureusement plus fertile que l’intérieur , et l’on y cultive nonseulement du coton , mais encore du maïs , du manioc , et quelques autres denrées propres à la culture des régions équinoxiales.

A environ soixante-dix lieues à l’estnord-est du cap Saint-Roch, se trouve l’île de Fernando de Noronha qui fait partie de la province; elle peut avoir trois lieues de longueur sur une largeur équivalente: on y entretient quelues soldats, et elle a servi de lieu de éportation.

Aridité du pays. C’est après avoir traversé le Ciara Mirim que l’on pénètre enfin dans ces vastes plaines trop souvent arides , que l’on désigne sous le nom de Sertôes , et qui nourrissent les bestiaux dont la province tire son revenu principal. Quand les sécheresses se font sentir, comme cela advint de 1776 à 92, il est difficile de voir des lieux plus tristes et plus désolés. Dans cette circonstance, et cela eut lieu à cette époque , les bestiaux meurent par milliers ; les habitants eux-mêmes courraient risque de la vie , s’ils n’abandonnaient pas leurs déserts.

C’est alors, comme un voyageur anglais en eut la preuve, qu’on voit de

pauvres animaux faire plus de cent lieues pour trouver une de ces citernes d’eau bourbeuse qu’on désigne dans le pays sous le nom de cocimbas. On est quelquefois obligé de voyager d’une bourgade à une autre, comme on le fait dans l’Orient , par caravane. Vers 1814, trois années consécutives de sécheresse détruisirent la plus grande partie des bestiaux , et enlevèrent un grand nombre d’individus. Plusieurs familles riches se trouvèrent alors complètement ruinées. Cependant, comme nous l’avons dit tout à l’heure, ces grands espaces sablonneux ne peuvent pas se comparer tout à fait aux pampas; et, malgré la chaleur, quelques arbres verdoyants en interrompent la monotonie. Le cactus croît au milieu des terrains les plus arides ; et , ainsi que deux savants allemands ont eu occasion de s’en assurer , cette plante grasse, qui semble complètement inutile dans ces lieux solitaires, devient une ressource précieuse pour les pauvres animaux , si la sécheresse se prolonge. Malgré les longs piquants dont elle est armée, ils arrachent sa tige , ils la foulent aux pieds , et ils se désaltèrent un peu avec le suc rafraîchissant qu’ils en obtiennent. Mais ces misérables bestiaux sont alors victimes de la nécessité. Souvent les aiguillons du cactus pénètrent dans leurs naseaux , et ils y causent des ulcères qu’on ne peut pas toujours guérir.

Caravanes. Nous l’avons dit: dans les provinces du Rio-Grande, du Ciara et du Piauhy, on est quelquefois contraint de former de petites caravanes assez semblables à celles de l’Orient Ÿ pour se transporter d’une bourgade à une autre. On prend alors des guides qui ont parcouru l’étendue du sertào; ils connaissent toutes les citernes de ces déserts, qui n’ont pas moins quelquefois de quarante lieues , comme cela arrive entre Natal et Açu; et, s’ils font habituellement un mystère de l’existence de cocimbas , ils n’hésitent pas à les faire connaître au voyageur qu’ils se sont chargés de guider. Nous ne refusons jamais de les indiquer di*

L’UNIVERS

saient-ils à Koster, mais nous en parlons le moins que cela nous est possible.

Depuis longtemps, la population indienne de ces parages a disparu , et il est probable qu’elle n’a jamais été bien considérable; la sécheresse désolante du sol et la rareté du gibier ont dû en éloigner de bonne heure les tribus de Cahétès , de Pitigoaras , et de Carirys qui auraient pu les parcourir. On a remarqué, de bonne heure aussi, que les noirs étaient en général trop insouciants pour faire de bons pasteurs ; en sorte que les vastes troupeaux du sertào sont confiés ou à des blancs qui se sont acclimatés depuis longtemps dans ces climats, et qui peuvent en supporter les fatigues, ou à des hommes de sang mêlé , qui descendent plutôt de l’alliance des Européens avec les indigènes , que du produit des blancs avec leurs esclaves noires. Les mamalucos sont essentiellement propres à la vie aventureuse du sertao et à ses fatigues.

Quelle que soit la couleur à laquelle ils appartiennent , les pasteurs de ces contrées portent le nom de sertanejos.

Rien n’est plus curieux que leur costume; et, s’il n’offre pas un caractère très-pittoresque , il est essentiellement propre au pays et à la vie que l’on y mène. Comme le sertao est entrecoupé de catingas, ou de petites forêts basses remplies de végétaux épineux , et que les troupeaux à demi sauvages y cherchent souvent un asile, il a fallu, avant tout, se prémunir contre les accidents qui peuvent résulter d’un passage rapide à travers ces halliers dangereux. De la tête aux pieds, et, sans en excepter aucune portion du corps , le sertanejo est revêtu d’une véritable armure de cuir, de couleur fauve, ou, pour mieux dire, sa coiffure arrondie , sa veste courte , ses pantalons , ou , si on l’aime mieux , ses jambières, sont en cuir de cerf préparé de manière à ce que la solidité n’exclue pas entièrement la souplesse, surtout aux articulations. Les sertanejos sont armés ordinairement de la faca à la poignée rouge, ou, pour mieux dire, d’une espèce de sabre dont

la lame, plus que médiocre, ressemble beaucoup à celle de nos briquets d’infanterie. Ils se servent avec une extrême dextérité d’une grande lance au moyen de laquelle ils poursuivent les bestiaux , et les contraignent à retourner au coral; ils sont presque aussi habiles que les guauchos ou les péons à jeter le lacet ; mais ils ignorent l’usage des bolas.

Le sertanejo du Brésil a un peu plus d’industrie que le guaucho des pampas, et il mène une vie un peu moins rude. Sa cabane est petite, il est vrai , mais elle est bâtie en terre et couverte en tuiles ; et, si ce luxe lui paraît trop grand , des feuilles de palmier lui font un chaume excellent. Au lieu des ossements de bœufs et de chevaux qui forment presque tout l’ameublement de la hutte d’un péon de Buenos-Ayres, il a emprunté aux Indiens l’usage du hamac ; et il y a quelquefois une table dans sa cabane. Cependant ce luxe est souvent dédaigné. L’usage est de s’asseoir à terre pour prendre les repas.

La vaisselle est aussi simple que le mobilier ; mais elle offre plus de ressources que celle du péon. Elle consiste en plats de faïence anglaise, en calebasses , qu’on se procure aisément dans la campagne , et en jattes de terre, que fabriquent les Indiennes de la côte avec un art infini.

La nourriture du sertanejo est infiniment plus variée que celle du péon.

La viande fait la base principale de ses repas , il est vrai, et il en mange trois fois par jour ; mais il y ajoute de la farine de manioc, du riz, des haricots, quelquefois du maïs. Les sertanejos font du fromage et quelquefois du beurre. Le lait caillé se sert fréquemment à côté de la viande rôtie. Mais l’idée de manger de la salade ou quelques végétaux cultivés dans nos potagers , excite au plus haut degré leur hilarité. Les fruits sauvages ne leur manquent pas , non plus que les melons d’eau , et ils en font un fréquent usage.

Le sertanejo quitte fort rarement sa famille , et il vit en bonne intelligence avec elle. Si sa vie est errante dans

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les pâturages , ses voyages ne se prolongent pas autant que ceux du Guaucho. Il s’en faut néanmoins que les mœurs des pasteurs du sertào soient innocentes; sans cesse en lutte avec la nature , passionnés , ardents , ils sont d’une jalousie extrême, et leur soif de vengeance ne connaît pas de bornes. Chacun dans le désert se fait justice par ses propres mains, et le contraire semblerait un miracle.

On ne saurait dire toutefois que ces pasteurs soient privés de qualités réelles ; comme leurs vices , elles sont extrêmes. Rien de tempéré, de paisible ne peut germer en de telles âmes. Iis sont francs, courageux, pleins de générosité. L’hospitalité est parmi eux une vertu commune. Il y a quelques années encore , ils se seraient crus insultés si on avait voulu leur payer le lait de leurs troupeaux. Un service demandé n’éprouve jamais de refus. Le vol est presque inconnu parmi eux ; cependant Koster, qui les a si bien observés , ne leur en fait pas un mérite. « La terre, dans les bonnes années, est trop fertile pour que le besoin excite au larcin , dit-il ; et, dans les années de disette , tout le monde souffre également. On doit chercher sa subsistance dans un pays où tout le monde est également brave et déterminé. »

L’éducation des bestiaux est loin d’offrir encore , dans ces parages , les résultats qu’elle pourra présenter un jour, quand certains préjugés auront disparu, et surtout quand on donnera plus de soin aux bestiaux. A Rio-Grande , on élève principalement des bœufs ; les chevaux sont en petit nombre; les mulets offrent de grandes ressources à l’exportation. Ainsi cjue cela se passe dans le reste de l’ Amérique méridionale, les moutons sont regardés comme des animaux inutiles, et leur toison grossière est abandonnée. La panthère de l’Amérique, le jaguar, fait une guerre audacieuse à tous, les bestiaux du sertâo; mais le sertanejo n’est pas seulement un pasteur actif, c’est un chasseur plein de sang-froid, et l’ani-

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mal qu’il va combattre succombe près* que toujours.

Province de Ciara ou Seara (*).

Plusaride encore que l’intérieur deRio- Grandedo Norte , Ciara , vu dans son ensemble , nous offre des traits analogues. Ce sont toujours ces grandes plaines tantôt fertiles , tantôt desséchées; c’est encore ce manque presque absolu de fleuves navigables , qui s’oppose à ce que le pays puisse jamais prendre une grande importance commerciale. C’est cependant un vaste territoire dont il serait possible de tirer encore un plus grand parti qu’on ne le suppose; mais u faudrait pour cela qu’une industrie active mît à profit les richesses locales. Au nord , le Ciara est baigné par l’Océan ; au sud , on voit s’étendre la cordilière d’Ararippeou desCayriris, qui la sépare de Pernambuco; à l’est , c’est le Rio-Grande et Parahyba qui forment ses bornes ; à l’ouest,*^ on pénètre dans le Piauhy, après avoir traversé la chaîne d’Hybiappaba.

L’esprit demeure confondu quand on jette un regard sur cet immense territoire, qui peut avoir 90 lieues d’étendue sur une largeur égale, et qui est à peine connu au Brésil même. Il faut s’en prendre de cette indifférence sans doute à la stérilité désolante du sertào. Dans les portions montueuses , il existe de grandes forêts inexplorées, où l’on pourrait établir de ricnes cultures. Ce qui s’oppose aussi à ce que ce vaste pays soit mieux connu des voyageurs , c’est le manque presque absolu de fleuves navigables. Au milieu de cette multitude de rios, ou, pour mieux dire , de torrents qu’un été suffit quelquefois pour dessécher , on remarque le Jaguaribe , qui prend naissance dans la serra de Boa-Vista, por-

(*) Il y a quelques personnes qui , trompées par l’analogie du son, seraient tentées de trouver dans le nom de Ciara, ou mieux Seara, une ressemblance absolue avec le nom du grand désert. Ciara exprimait tout simplement, dans la langue des indigènes, le chant du jandaya. Le jandaya est un perroquet de petite espèce, commun dans ce* régions.

L’UN I VERS

tion de la chaîne des Cayriris, et traverse les plus beaux pâturages en se dirigeant vers le nord. II se jette dans l’Océan, quinze lieues au couchant d’Appody,et la marée lui donne un caractère assez majestueux. Un lac communique avec ce fleuve par deux canaux , c’est celui do Yelho. Le Jaguarassu , le Camurupim sont encore des lacs assez considérables , mais malheureusement ils longent le bord de la mer, et ne sauraient être d’une grande ressource pour les bestiaux. Le Ciara, qui donne son nom à la province, est un fleuve sans aucune espèce d’importance, et dont le lit est souvent à sec. Il n’en est pas de même du Camucim , et on peut le remonter jusqu’à une assez grande distance; il est vrai que son cours entier n’est évalué qu’à trente lieues.

On le voit donc aisément , tout s’est réuni pendant longtemps pour que le Ciara restât complètement inconnu. Ce qui dut encore en éloigner les voyageurs, c’est l’inconstance des hivernages:

plusieurs années s’écoulent quelquefois sans pluie , et alors les désastres sont épouvantables. Non-seulement les bestiaux périssent, mais les voyageurs tombent morts d’épuisement dans les vastes plaines de l’intérieur. Si on s’en rapporte à un voyageur brésilien , on a remarqué que ce fléau sévissait de dix ans en dix ans.

Les Brésiliens négligèrent longtemps le Ciara, qui était d’ailleurs soumis aux incursions des Pitigoars. Ce ne fut que vers le commencement du dixseptième siècle que le gouvernement portugais songea à y établir quelques presidios; on sait que l’on nommait ainsi les lieux d’exil , et nul pays sans doute ne pouvait être mieux choisi pour cela Ce qu’il y a de certain , c’est que, dans les vieux ouvrages portugais que nous avons sous les yeux , le Ciara est désigné de la manière la plus vague; on ne le connaît même que sous le nom de la côte du Jaguaribe; et, en 1587, nul encore n’avait pénétré dans l’intérieur.

Alliance des Indiens avec les Français. Cependant un Français,

M. de Bombille, avait fait alliance avec un chef des montagnes d’Hybiappaba; c’était le célèbre Mel Redondo.

Il inquiétait les presidios. Pedro Coelho de Souza marcha contre lui. Il se vit contraint de s’éloigner, et les Indiens de la montagne se soumirent au Portugal. Le vainqueur voulut bâtir une ville qu’il aurait appelée la Nouvelle- Lisbonne; d’autres Pitigoars surent l’en empêcher. Durant les guerres du Maranham , qui succédèrent à cette escarmouche, il fallut que les nouveaux colons marchassent encore contre les Français : la population de Ciara ne se porta en avant qu’avec une lenteur extrême. En 1637, les Hollandais s’emparèrent de cette province, sans fatigue, sans dépense et sans gloire, pour nous servir des expressions d’un historien portugais. Us la possédèrent même durant plusieurs années, sans en tirer un profit bien considérable. Us la quittèrent enfin contre leur volonté; mais aussi aucun ouvrage utile n’y marqua leur passage.

N’est-ce pas une histoire curieuse que celle d’une vaste contrée presque aussi grande que le Portugal , et dont toutes les révolutions peuvent sa résumer en si peu de mots ?

Épidémie causée par la disette ET PAR L’USAGE DU MIEL.

Troupeaux de chèvres. La véritable histoire du Ciara, sans doute, ce serait celle de ses sécheresses ; nous n’entreprendrons pas, on le pense bien, une tâche semblable. Cependant nous ne saurions oublier celle qui , ayant commencé en 1792 , se prolongea jusqu’en 1796. Durant ces quatre mortelles années, presque tous les animaux domestiques périrent. Le miel sauvage, qu’on récolte en abondance, devint à peu près le seul aliment de la population, et causa , par cela même, diverses épidémies qui enlevèrent plusieurs milliers de personnes. On raconte que la population de sept paroisses fut contrainte de déserter sans qu’il restât un seul individu.

Quoique le gros bétail ait multiplié d’une manière remarquable dans le Ciara , ce sont surtout les chèvres et

BRÉSIL

les brebis qui forment ici les troupeaux les plus considérables. Ils ne sont pas néanmoins aussi nombreux qu’avant la sécheresse de 1792. Si l’on s’en rapporte au Roteiro, que nous avons consulté plus d’une fois , et qui renferme des origines si peu connues, les chèvres qui parcourent le sertao viendraient primitivement du Cap- Vert , de même qu’une partie du gros bétail. Les moutons auraient été tirés directement de Portugal. On a fait remarquer déjà avec raison que les peaux de chèvres et de moutons offriraient une branche immense de commerce, si les habitants s’instruisaient dans les procédés du maroquinage, tels qu’ils sont usités en Barbarie. La chair de ces animaux n’est pas rejetée , comme cela arrive en beaucoup d’autres districts.

Vampires. Ici , comme dans le sertào de Minas, les bestiaux comptent plusieurs ennemis ; mais les plus dangereux sans doute , ce sont les chauvessouris qui s’abattent durant la nuit sur le dos des bœufs et des chevaux, et qui les affaiblissent en suçant leur sang. Ces espèces de vampires se rendent complices, dans le Ciara, de la sécheresse ; c’est à cette époque qu’elles exercent surtout leur fureur; et l’on a remarqué qu’elles causaient plus de ravages au milieu des troupeaux que toutes les bêtes fauves réunies. Nous ignorons s’il y a de l’exagération dans le récit d’Ayres de Cazal ; mais il affirme que plusieurs propriétaires ont été réduits ainsi à l’indigence. Il paraît que les chauves-souris causent surtout leurs déprédations dans les fazendas où il existe des mornes et des grottes. C’est là qu’elles vont se réunir, en affectant, dans leur agglomération, la forme pyramidale. Il est vrai aussi que , dans ce cas , on les détruit plus aisément en employant le feu. Les chauves-souris ne sont pas nuisibles seulement par l’affaiblissement qu’elles causent aux bestiaux; au rapport de M. de Humboldt, elles se cramponnent au dos de ces animaux , et nonseulement elles sucent leur sang , « mais elles leur occasionnent des

laies purulentes , où viennent s’étalir les hippobosques , les moustiques, et une foule d’autres insectes à aiguillon. »

Quelques naturalistes ont voulu nier dernièrement que les grandes chauves-souris d’Amérique devinssent fatales aux hommes. Il est bien prouvé aujourd’hui que les voyageurs ne sont nullement à l’abri de leurs attaques nocturnes. Non-seulement M. Freycinet ne craint pas de l’affirmer , mais un voyageur moderne , qui a observé attentivement cet animal sur les lieux , l’établit d’une manière positive. « A la fin du jour , dit M. Walterton , les vampires quittent les arbres creux où ils s’étaient réfugiés au lever du soleil , et parcourent les bords du fleuve pour chercher leur proie. En s’éveillant , le voyageur étonné trouve son hamac tout taché de sang; c’est le vampire qui l’a touché. Ce n’est pas seulement l’homme , mais tous les animaux sans défense qui sont exposés à ses attaques ; et ce chirurgien nocturne tire si doucement le sang , que le patient , au lieu de s’éveiller , est plongé dans un sommeil plus profond. Il y a à Demerary deux espèces de vampires qui sucent toutes deux le sang des animaux vivants : l’une est un peu plus grande que la chauve-souris commune ; l’autre a plus de deux pieds d’envergure. » Il est fort probable que la même différence dans les espèces doit être attribuée à la chauve-souris du Brésil; nous ne pourrions cependant l’affirmer. Un voyageur dit que c’est en général au gros orteil que les chéiroptères s’attachent; et, comme l’a fort bien observé INI. de Saint-Hilaire, uoiqu’il n’ait jamais entendu parler e cette préférence , les Brésiliens dormant généralement les pieds nus , avec un caleçon ou un pantalon , il est facile de concevoir que ces animaux doivent fréquemment s’attacher à leurs pieds.

En effet , une anecdote assez curieuse, que Walterton raconte dans son troisième Voyage, ne change rien à la uestion. Comme il avait passé la nuit ans les forêts de la Guyane, avec un compagnon de voyage, celui-ci, au

L’ UJNI VERS.

réveil , s’aperçut qu’il avait été mordu

fiar une chauve-souris. « En examinant e pied de notre voyageur , je vis que le vampire avait fait une saignée à son gros orteil. Il y avait une blessure un peu moins grande que celle d’une sangsue ; le sang en coulait encore ; je supposai qu’il en avait perdu dix à douze onces. » On nous pardonnera , nous le pensons, cette digression un peu longue; mais les morceqos du Brésil ne sont pas moins incommodes que les vampires de la Guyane; et nous avons entendu faire, à leur sujet, plus d’un récit qui confirme les détails donnés par le voyageur.

Comme on le pense aisément, l’histoire naturelle de cette vaste contrée n’est pas connue encore d’une manière bien spéciale. A en juger par les généralités que nous offrent les descriptions modernes , on y trouve une végétation analogue à celle du sertào de Pernambuco, et la faune semble être la même. Cependant le palmier à cire, le précieux carnahuba , semble prospérer plus que les autres végétaux dans les sables du Ciara.

Le carnahuba , coripha cerifera . Le carnahuba est un de ces arbres de vie , comme dit M. de Humboldt, en parlant du murichi, un de ces palmiers auxquels l’existence entière d’une aidée peut se rattacher, surtout dans une contrée aride. Grâce à la solidité de son bois et à la disposition de son feuillage, unecabane commode peut être construite avec quelques carnahubas, sans qu’il soit nécessaire d’employer d’autres matériaux qu’un peu de terre pour en former les murailles. Les folioles, disposées en éventail , servent à fabriquer une foule de menus ouvrages, tels que des nattes, des chapeaux, des corbeilles, des paniers ; et , de plus , le gros bétail peut s’en nourrir. Durant les temps de sécheresse extrême , on donne également aux animaux le cœur de l’arbre quand il est jeune , et ils peuvent s’en contenter au défaut d’autre aliment. Parvenu à toute sa croissance , on en tire pour les hommes une sorte de fécule nourrissante, à laquelle on a recours

dans les temps de disette. Son fruit est agréable , et tout le monde peut s’en nourrir ; mais la véritable production du carnahuba , ce qui en fait un végétal tout à fait à part dans l’économie sociale, c’est la cire qui couvre la superficie de ses jeunes feuilles, et qui se présente sous l’aspect d’une poudre glutineuse, répandue, il faut le dire, en assez faible quantité. Extraite par le moyen du feu , cette poussière prend la consistance de la cire, et elle en a l'odeur ; aussi en fait-on dans le pays des cierges de petite dimension. Le carnahuba fournit au luxe des cannes que l’on recherche dans le commerce à cause de leur poli admirable et des mouchetures heureusement disposées qu’elles présentent.

Indiens ouvriers; usage du maraca. La province de Ciara sert encore de refuge à quelques tribus d’indiens civilisés, qui faisaient probablement partie de la grande nation des Pitigoars. Koster les visita vers 1809, et ils lui parurent d’un caractère paisible et inoffensif; ils vivaient alors sous la conduite d’un directeur, auquel les propriétaires s’adressaient lorsqu’ils avaient besoin d’ouvriers. Mais où les grandes forêts manquent, les traits distinctifs de la vie sauvage doivent s’effacer encore plus complètement que dans d’autres provinces. Comme leurs frères, les Caboclos de la côte orientale, ces pauvres Indiens courbent la tête, parce qu’ils n’ont plus le pouvoir de résister. Ils ont le même esprit d’imprévoyance; et, s’ils se décident à cultiver la terre, ils vendront leur maïs et leur manioc sur pied , et à moitié de la valeur probable, plutôt que d’at tendre l’époque de la récolte. Là, comme ailleurs, un goût irrésistible pour les liqueurs fortes est la cause d’une foule de maux. Ces pauvres gens du reste se soumettent avec une grande résignation à leur sort. Quoique convertis en apparence au christianisme, ils ont conservé, dit-on, l’usage du maraca, considéré comme symbole religieux, et ils passent des journées entières, des nuits même, à danser en rond au bruit de chansons monotones,

BRESIL

comme le faisaient jadis les Tupis. Ils se contentent sans doute de quelques traditions affaiblies; ce ne sont plus aujourd’hui ces longues chansons de guerre qui conviaient les tribus au combat: tout s’est éteint parmi eux, jusqu’aux souvenirs d’indépendance.

Aracati. Après ce que nous avons dit de l’état actuel de cette province, on ne s’attend pas sans doute à ce que sa capitale offre rien de bien important. Aracati est en effet une petite ville bâtie sur les bords du Jaguaribe, à environ huit milles de son embouchure; les maisons n’ont guère qu’un étage au-dessus du rez-de-chaussée, et la ville consiste en une longue rue où en viennent aboutir d’autres , qui se dirigent au sud; des marais salins, des plaines couvertes de palmiers, s’étendent aux environs; le port a pris une certaine importance, et l’on vient y charger des cotons et des cuirs.

Province du Piauhy. Voici encore un de ces pays « que l’on croit connaître assez quand on sait qu’ils existent. »

Ces paroles d’un géographe habile trouvent ici , et cela on ne peut mieux , leur application. On pourrait même ajouter que le nom du Piauhy était jadis .si complètement ignoré en Europe qu’on ne le voyait pas toujours figurer, même dans les livres spéciaux qui traitent de l’Amérique. Ainsi qu’on l’avait fait au Brésil jusqu’au dix-huitième siècle, on le confondait vaguement avec le pays de Maranham, parce que c’est en effet un prolongement de cette province vers le couchant. C’est cependant un vaste territoire de forme presque triangulaire, auquel on ne donne pas moins de cent vingt lieues portugaises du nord au sud, et cinquante dans sa largeur moderne. Vers le sud, il confine par l’intérieur avec le pays de Pernambuco; au nord, au contraire, il n’a plus que dix-huit lieues de côtes, et il est baigné par l’Océan : le vaste pays de Ciara forme ses limites à l’est.

La province du Piauhy est un pays plat entrecoupé de collines; des plaines immenses, souvent privées d’arbres, s’y prolongent à perte de vue; durant les pluies , ce sont d’admirables pâturages ;

la sécheresse se fait-elle sentir, elles n’offrent plus que l’image de l’aridité. Les fleuves qui arrosent ce vaste pays sont assez nombreux; mais ils sont presque tous tributaires du Parnahyba , fleuve de troisième grandeur, qui prend naissancedans l’intérieur, et qui sejette dans l’Océan par six embouchures. Le Parnahyba, qui n’est navigable pour les embarcations de haut port que jusqu’à son confluent avec le Rio das Balsas, reçoit des canots jusque dans le pays de ses sources. Grâce au Parnahyba et à ses affluents , grâce surtout à ses excellents pâturages, le Piauhy est destiné à prendre un jour une tout autre importance que le Ciara et même que le Rio-Grande. Telle a été en peu d’années la multiplication des bestiaux dans ces parages, telle a été surtout la supériorité incontestable des troupeaux, qu’on a presque entièrement abandonné les essais d’agriculture , ou , pour mieux dire, qu’on les a crus inutiles.

Découverte du Piauhy. L’histoire de la découverte de ce vaste pays, ou, pour mieux dire, le récit de" sa première exploration a quelque chose d’aventureux qui frappe l’imagination. En 1664, on savait vaguement qu’il existait une grande région découverte au nord de Pernambueo, mais on savait aussi que nul Européen n’y avait encore pénétré. Quelques hordes isolées d’indiens parcouraient ces plaines, et elles avaient conservé leur indépendance grâce à l’étendue du désert. Précisément en la même année, deux hommes qui ne s’étaient point communiqué leur projet, et qui étaient partis de deux points différents , se rencontrèrent dans ces solitudes :

l’un était un Pauliste nommé Domingos Jorge, qui s’en allait à la chasse des Indiens, et qui marchait audacieusement dans le désert, jusqu’à ce que le hasard lui eût offert une proie facile; l’autre était un Européen , un Portugais, nommé Domingos Affonso, né à Mafra, et qui était allé s’établir sur les bords du San -Francisco, où il élevait des troupeaux; le désir d’étendre ses pâturages, et de châtier des hordes in-

L’LNIV ERS.

diennes qui l'avaient attaqué, l’entraînait dans cette solitude. Les deux conquistadores , à la tête de leurs banderinhas, se rencontrèrent; ils réunirent leurs efforts, et tout se soumit bientôt devant ces deux volontés de fer. Le Pauliste retourna dans son pays, chassant devant lui une grande caravane d’esclaves; l’Européen resta maître de ce vaste territoire, qui valait presqu’un royaume. Les expéditions connues sous le nom d 'entradas se multiplièrent; et, bien que Domingos Affonso en fût toujours le chef, comme les dépenses qu’elles nécessitaient étaient au-dessus de ses richesses, il se vit contraint de faire certaines concessions à ceux qui y contribuaient; sa suzeraineté en reçut quelque échec sans doute. Néanmoins il tira encore de tels avantages de ces expéditions, qu’il ne fut plus connu que sous le nom de Domingos Affonso du désert; la plus grande partie de la province était regardée comme son patrimoine.

On raconte qu’il établit plus de cinquante fazendas propres à élever du gros bétail, et qu’il vendit une partie de ces vastes établissements durant sa vie. A sa mort, il lui en restait encore trente. Il ne laissa pas d’enfants ; mais il fit le plus noble usage des biens que lui avaient acquis son infatigable courage et sa persévérance. Les jésuites du collège de Bahia furent nommés ses exécuteurs testamentaires, et grâce à ses dernières dispositions, les richesses immenses dont ils étaient les administrateurs devenaient un trésor où pouvaient puiser les indigents.

Une partie des revenus de Domingos Affonso devait être employée à doter des filles pauvres, à secourir des veuves, à subvenir aux nécessités croissantes de la population; le reste retournait au Piauhy et servait à fonder de nouveaux établissements ; trois fazendas nouvelles furent élevées ainsi.

A la dissolution de la compagnie, les biens du généreux conquistador passèrent à l’administration de la couronne; et , chose assez rare dans ces bouleversements administratifs, les intentions du fondateur furent respectées. Il y a

quelques aimées seulement, les vastes possessions de Domingos Affonso étaient régies par troisadministrateurs, qui avaient chacun sous leurs ordres onze fazendas. A certaines époques, d’immenses troupeaux de bœufs , qu’on désigne dans le pays sous le nom de boyadas , partent des pâturages qu’arrosent le Canindé et le Rio-Piauhy; les uns se dirigent vers Bahia et le Reconcave; il y en a qui se rendent dans le Pernambuco; ceux de la partie septentrionale descendent vers le Maranham.

Exploration des voyageurs modernes; aérolithe. On n’avait encore que des généralités assez vagues sur le Piauhy, lorsque deux célèbres voyageurs allemands résolurent d’explorer au profit de la science une contrée à peu près inconnue, et qui n’avait été visitée encore que par des fazendeiros et des conducteurs de boyadas.

Ce fut dans le cours de l’année 1818 que MM. Spix et Martius , après avoir visité le sertâo de Bahia et de Pernambuco, se dirigèrent vers le Piauhy; en pénétrant dans cette capitainerie déserte , leur intention était surtout d’aller visiter sur la route une- masse de fer météorique célèbre dans toute la contrée. Nous ne rappellerons pas ici les horribles souffrances auxquelles les condamna alors la sécheresse qui s’é tait déclarée; cette course périlleuse n’eut pas même le résultat qu’ils en attendaient. Telle était la dureté de l’aérolithe dont ils allaient constater l’existence, qu’ils employèrent plusieurs jours à le marteler, sans pouvoir en détacher un seul morceau.

Mines de sel. Après avoir séjourné quelque temps sur les bords au Rio do Salitre, petit tributaire du San- Francisco, ils visitèrent des mines de sel dont l’exploitation est fort singulière. A l’extérieur, elles présentent une sorte de pizarra micacée, mêlée de fragments de quartz. Selon toute probabilité, cette pierre, composée de sable rouge de nouvelle formation, est toujours accompagnée de sel et de gypse; le sel est contenu dans une terre jaunâtre et de peu de consistance , qui se trouve mêlée à des débris de

BRESIL

végétaux qui le lient a la roche. Quand cette croûte extérieure a été complètement mouillée par l’eau provenant des pluies ou des inondations, on doit attendre que l’action du soleil ait pompé toute l’humidité du sol; le sel apparaît alors à la superficie, formé en petits cristaux; la terre est balayée immédiatement, avec des feuilles de palmier, à une profondeur d’environ un pouce, et on la fait dissoudre dans l’eau. Cette saumure est exposée ensuite au soleil dans des gamellas de bois, ou bien on la répand sur une peau de bœuf que soutiennent quatre pieux ; c’est par une ouverture que l’on pratique au fond que la saumure s’échappe goutte à goutte pour retomber dans un seau ou dans un autre cuir. Cette exploitation, si précieuse pour la contrée, a lieu pendant les mois de sécheresse; dans quelques endroits, le lavage des sables s’opère durant toute l’année.

Ce qu’il y a de plus curieux sans doute, et ce qui s’explique par le genre d’industrie propre à la contrée, c’est que le sel peut circuler dans le sertao comme monnaie courante. Dans certaines saisons, il y a un concours considérable de population qui accourt de toutes parts pour se procurer cette denrée précieuse. Chaque plat de sel est évalué à vingt ou trente reis, deux sous et demi ou trois sous. Les prêtres et les employés du gouvernement, qui exercent leurs fonctions dans ces solitudes reculées, reçoivent leurs appointements en cette monnaie étrange; ce qui ferait supposer que les payements considérables ne sauraient être communs.

Exploration. Les deux savants voyageurs quittèrent cette contrée pour se diriger au nord-ouest, vers la serra dos Dois Irmaos, ou la montagne des Deux Frères : c’était la route qui devait les conduire dans la capitale du Piauhy. Ils traversèrent alors un pays qui leur rappela la Suisse : ils se trouvaient entre le Rio Sa n-F ranci sco , et presque sur la ligne qui divise le bassin de ce Heuve du Parahyba. Lorsqu’ils eurent traversé cette barrière, qui est d’une hauteur considérable, ils se trouvèrent

sur la route de la capitale ; ce fut dans cette solitude qu’ils furent assaillis par un des plus effroyables orages dont le souvenir leur soit resté. Un accident bizarre, et qui pouvait leur être funeste, fut précisément ce qui les préserva d’un événement plus malheureux. Avant que le temps devînt menaçant, ils s’étaient établis sous un arbre immense, auquel on donne le nom de yoya ; l’arbre gigantesque fut déraciné durant la tempête, et son feuillage épais garantit si bien les bagages, que les précieuses collections des naturalistes furent heureusement préservées.

Cité d’Oeyras. Oevras, la capitale du Piauhy, ne remonte pas , on le pense bien, à une date fort reculée; elle fut fondée sous le nom de Villa da Mocha , vers l’année 1718. Le roi don Jozé lui accorda le titre de cité, et lui imposa le nom de son secrétaire, le célèbre comte d’Oeyras. Elle est bâtie sur la rive droite d’une petite rivière qui se jette dans le Canindé, et l’on calcule qu’elle peut renfermer quatre mille quatre cents habitants environ ; sa distance des côtes empêche qu’elle n’occupe un rang commercial bien important, et elle ne contient rien du reste qui soit digne d’attention. Située à deux cents lieues portugaises d’Olinda, et à la moitié de cette distance de San-Luiz de Maranham , on peut aisément supposer que son luxe n’offre rien de remarquable; cependant, avant la dernière révolution, la plupart des habitants étaient Européens. Cachias, que l’on désignait jadis sous le nom d’Aldeas Altas, est une villa florissante où l’on trouve plus de ressources, et qui contient près de trente mille âmes; la culture du coton fait sa richesse principale, et elle communique facilement avec le pays de Maranham par l’Itapicuru.

Roches a inscriptions hiéroglyphiques. Les solitudes encore si peu explorées du Piauhy renferment, dit-on , des rochers sur lesquels les anciens habitants ont gravé des espèces d’hiéroglyphes destinés sans doute à perpétuer parmi eux quelque grand événement. Doit-on les attribuer aux

L’UNIVERS

Guêguês qui occupaient jadis le territoire arrosé par le Parnahyba? est-ce aux Acroas qui erraient dans le Sud, ou aux Jahycos qui dominaient l’Itahim, qu’on doit ces espèces d’inscriptions dont parlent les premiers historiens? c’est ce que nous ne pouvons décider. Les roches peintes, ou, pour mieux dire, les grandes pierres à surface plane sur lesquelles on a gravé des figures symboliques , des espèces de sines hiéroglyphiques , ne sont pas rares ans l’Amérique méridionale, et il en existe plusieurs au Brésil et à la Guyane. M. de Humboldt cite celles des bords de l’Orénoque, qui semblent avoir appartenu à un peuple bien différent de celui qui occupe aujourd’hui ces déserts; M. Auguste de Saint-Hilaire parle des inscriptions peintes en rouge sur une roche des environs de Tijuco, et que les planteurs de la contrée y ont toujours vues ; Koster rencontra dans le Ciara un prêtre qui copiait des hiéroglyphes analogues à ceux que nous citons; enfin, on peut examiner dans les grands Voyages de MM. Spix et Martius, de même que dans celui de M. Debret, une inscription gravée par une nation appartenant à la race tupique, et destinée à rappeler une grande bataille livrée probablement dans la Serra de Anastabia. L’heure à laquelle le combat dut se livrer, le nombre des prisonniers faits durant l’action, le conseil tenu par les chefs, sont èxprimés par des signes dont le sens est plus ou moins hypothétique, mais que l’on peut admettre, du moins en partie, tel que les voyageurs l’on présenté. Toutefois le monument le plus curieux en ce genre n’appartient pas aux portions centrales du Brésil ; il est dû à une nation du Para, et nous l’empruntons au bel ouvrage de M. Debret. Voici l’explication que donne ce voyageur, après avoir rappelé que ces sculptures sont exécutées en creux sur un rocher des bords du Yapura, par des sauvages dont on admire habituellement les parures en plumes, qui sont d’une rare perfection. Il s’exprime ainsi :

« Et qui ne reconnaîtrait pas l’œuvre d’une intelligence bien fine , quoique

toute barbare, dans le tracé de plusieurs figures humaines variées d’attitudes, et dans la configuration de quelques têtes composées de détails insignifiants par eux-mêmes , il est vrai , mais qui rappellent cependant , par des lignes parallèles, l’ensemble d’un visage tatoué , et d’autres figures couronnées de plumes disposées en rayons? Des enroulements, irréguliers sans contredit dans leurs détails, expriment la volonté du parallélisme répété dans les ornements arabesques.

Mille autres bizarreries enfin, imaginées par un cerveau capable de rendre une inspiration par une traduction linéaire sans le secours d’une servile imitation , ne sont-elles pas le cachet du génie pittoresque? »

Mieux explorées, les solitudes du Para et du Piauhy présenteront des monuments analogues. Espérons qu’une sérieuse investigation les reproduira.

C’est un moyen incomplet sans doute, mais qui n’a point encore été employé, de faire quelques pas dans l’histoire des nations indigènes, et peut-être dans la connaissance de leurs émigrations.

Province du Maranham. Histoire DES CONCESSIONNAIRES. De toutes les contrées du Brésil , le Maranham est celle qui a conservé le plus de souvenirs de la domination française. L’histoire de la conquête, la réduction des indigènes, la fondation de la capitale, tout devrait rappeler la France au Maranham , et cependant ces souvenirs sont déjà effacés.

C’est dans nos vieux voyageurs, dans Claude d’Abbeville , dans le P.

Ives d’Évreux, qu’il faut lire le récit de toutes ces origines ; c’est dans les chroniqueurs portugais que l’on peut connaître les temps antérieurs a la colonisation. Lorsque Jean III répartit la côte en capitaineries, celle de Maranham échut par le sort au célèbre historien Jean de Barros. C’est un temps bien merveilleux dans l’histoire du Portugal, que celui où le roi d’un si petit royaume pouvait donner ainsi à un gentilhomme chroniqueur une étendue de territoire trois

BRÉSIL

1 ou quatre fois plus vaste que le pays qu'il gouvernait lui-même. Ce qu’il y a de plus étrange sans doute, c’est que la donation était faite de telle ma- ) nière , qu’on ignore encore aujourd’hui si le Piauhy, le Ciara, le Rio-Grande, faisaient partie de la concession, ou s’il faut les en séparer. Quelques centaines de lieues dans les déserts , quelques milliers de sauvages à réduire sous le joug européen, c’était peu alors pour les conseillers de Jean III : un trait de plume les abandonnait, une armée de huit ou de neuf cents hommes prétendait les soumettre.

Ce fut précisément le nombre des aventuriers qu’emmenèrent les fils du grand Barros, quand ils s’en allèrent, en 1530, prendre possession de ce vaste empire ; il leur était donné en toute propriété par le monarque européen dont leur père écrivait l’histoire.

Ils comptaient sur le courage de leurs compagnons , et ils en avaient le droit, après ce qui s’était passé dans les Indes ; mais ils n’avaient pas songé aux bas-fonds qui environnent l’île de Maranham : ce fut là qu’ils allèrent faire naufrage , et qu’ils perdirent leur suzeraineté. Leurs dix navires de guerre, leurs cent treize chevaux, tout périt ou bien peu s’en faut. Ceux qui purent échapper se réfugièrent dans la petite île ae Mêdo, et de là passèrent en Europe sur le premier bâtiment qui voulut bien les recevoir. Le donataire fut ruiné ; il se consola en allant achever, dans la solitude, son admirable histoire.

En ces temps d’étranges aventures , où l’on avait vu de simples capitaines devenir rois dans les Indes, un des naufragés résolut de tenter la fortune parmi les indigènes, et d’hériter, s’il se pouvait, des pouvoirs du donataire.

C’était tout simplement un serrurier, nommé Pedro, et par abréviation Pero. Il s’en alla sur la plage ramasser les débris de navire qui contenaient un peu de ferraille, et il étonna les sauvages des merveilles de son industrie : ce fut le commencement de sa haute fortune. Il épousa la fille d’un chef, ou, si on l’aime mieux, d’un pré-

tendu cacique, comme le rapporte Ayres de Cazal , et il vécut environné d’honneurs parmi ceux qui l’avaient accueilli . Ses deux fils reçurent des sauvages le nom de Peros. Comme on l’a vu dans la première partie de cette Notice, ce fut, selon quelques historiens, l’origine de la dénomination générale qui fut appliquée aux Portugais par la plupart des tribus sauvages.

Barros s’était désisté de sa donation, après avoir agi de la manière la plus généreuse. La faveur qui lui avait été faite fut accordée à Luiz de Mello , et de plus, on donna à celui-ci trois navires pour commencer la conquête. Le nouvel explorateur, dont le secret dessein était de remonter le fleuve des Amazones, et de visiter les mines du Pérou, ne fut guère plus heureux que son prédécesseur. Il s’en revint à Lisbonne sur une simple caravelle. L’immense province de Maranham se trouva alors sans maître. Elle tenta vivement les Français, qui rôdaient sur les côtes. Voici ce qu’on lit au commencement du voyage de Claude d’Abbeville.

Expédition des Français au Maranham. « Soubs l’heureux et paisible règne d’Henry le Grand , le quatriesme du nom , roy de France et de Navarre, un capitaine françois , nommé Riffault, ayant équippe trois navires , se partit pour aller au Brésil, le quinziesme de may de l’année 1594, avec l’intention d’y faire quelque conqueste ; chose qui lui sembloit facile pour la grande intelligence qu’il a voit avec un Indien brésilien , nommé Ouvrapive, qui signifie en notre langue françoise, arbre sec; lequel estoit tenu pour avoir grande authorité parmy les Indiens de ce pays , et qui , avec l’escorte d’une puissante armée d’indiens, conjointe à sa valeur, estant brave guerrier, le pouvoit très-facilement avantager selon son dessein, n’eust été la division et discorde qui survint entre les François, et l’eschouement de son principal vaisseau. Lesquelles choses estonnèrent tellement le susdit capitaine Riffault, que, perdant tout courage, il se retourna en France.

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« Mais, voyant que le vaisseau qui luy restoit n’estoit suffisant pour contenir le nombre des François qu’il avoit amenez , il fut contrainct d’y en laisser une bonne partie , entre lesquels estoit un jeune gentilhomme nommé monsieur des Vaux, natif de Saincte- Maure, en Touraine, lequel, avec d’autres François , s’accompagnans de quelques Indiens , marcha si valeureusement en guerre contre d’autres Indiens, qu’il y conquist plusieurs insignes victoires, se façonnant tousiours aux mœurs et coutumes du pays , et se rendant facille l’usage de leurs langues. Finalement , après s’estre généreusement comporté en diverses et périlleuses rencontres , et fait un long séjour audit pays, après avoir recogneu la beauté et les délices de cette terre, la fertilité et fæcundité dicelle, en ce que l’homme sauroit desirer, tant pour le contentement et récréation du corps humain, à cause de la tempérie de l’air et de l’amœnité du lieu, que pour l’acquisition de tout plein de richesses, qui, avec le temps, en pourroient provenir à la France.

Outre la promesse que ces Indiens luy firent de recevoir le christianisme, ils acceptèrent aussi dudit des Vaux l’offre qu’il leur fit de leur envoyer de France quelque personne de qualité pour les maintenir et deffendre de tous leurs ennemis, jugeans l’humeur françoise plus sortable à la leur qu’aucune" autre pour la douceur de la conversation. »

Je me garde bien de rien inventer.

Je cite les textes avec leur grâce naïve. Cette fois, si l’on s’en rapporte au bon missionnaire, ce sont les Indiens qui invitent les Français à venir demeurer parmi eux. Ceux-ci ne manquèrent pas à l’appel. Un capitaine de haut courage les conduisit ; ils vinrent s’établir dans l’îlede Maranham , et en peu de mois la ville de San-Luiz fut fondée.

Les Portugais conçurent quelque inquiétude, on le pensera aisément, d’un semblable voisinage; et, parles ordres de Gaspar de Souza, gouverneur du Brésil, Jeronimo d’Albuquejç-

que Coelho marcha contre les nouveaux colons de l’île de Maranham.

C’est un bien curieux épisode dans l’histoire du Brésil que la guerre du Maranham. Cette grande nation des Tupinambas, qui n’a trouvé d’autre refuge que le pays dominé par les Français, et qui se sent expirante; ces hardis aventuriers, dont l’unique ambition est de fonder encore une nouvelle France sur cette terre où les accueillent depuis un siècle les anciens habitants ; les rapports vraiment chevaleresques qui existent entre les deux partis; puis les grands noms historiques qui viennent surgir au milieu de cette guerre des forêts, les Albuquerque, les Moura, les Ravardière, les Rasilly, les Harley; tout prend un caractère dramatique , et qui sera indubitablement un jour l’objet d’une histoire particulière.

Les Français furent cependant contraints d’abandonner le territoire sur lequel ils s’étaient établis. A près un combat meurtrier, où il perdit environ cent cinquante hommes, et c’était beaucoup sans doute pour une colonie naissante , la Ravardière se vit obligé d’accepter une capitulation , qu’on l’accusa de ne pas avoir assez disputée, et qui laissait la ville et les forts à la couronne d’Espagne(*). Philippe III régnait alors, et le Portugal n’avait pas encore recouvré son indépendance. La Ravardière retourna en France : on ne put pas dire que son séjour au Maranham avait été complètement inutile : une gronde ville était fondée; un grand nombre de tribus s’étaient soumises, et, grâce aux efforts des missionnaires français, elles avaient abandonné l’horrible coutume de dévorer leurs prisonniers.

Trois cents lieues de côtes avaient été reconnues par le chef lui-même. Des expéditions , poussées jusque dans le

(*) La Ravardière opposa une résistance honorable; mais quelques historiens pensent qu’appartenant à la religion réformée et ayant appris combien la cour de France avait à cœur de le remplacer, il avait peutêtre perdu une partie de ce zèle qui aurait pu lui faire prolonger sa défense.

BR

Para, avaient fait un peu mieux connaître un pays à peine exploré. Ce que les historiens portugais ignorent eüxmêmes aujourd’hui , ce furent les efforts ardents que renouvelèrent à la cour de France ceux qui avaient commencé l’expédition , et surtout parmi eux M. de Rasilly. Maisun parti contraire s’opposa de tous ses efforts au renouvellement d’une colonie qui eût assuré notre domination dans cette portion de l’Amérique, et qui nous eût fait contre-balancer peut-être un jour dans le nord du Brésil la puissance du Portugal. On ne discrédita pas seulement l’expédition, on alla jusqu’à anéantir les livres des missionnaires qui pouvaient l’encourager (*). Louis XIII régnait alors ; de petits intérêts se partageaient la France : le Maranham fut oublié.

La province qui porte aujourd’hui ce nom est bien certainement une des contrées les plus importantes du Brésil ; elle succède à cette zone tantôt aride, tantôt fertile, mais presque dépourvue de forêts et de grands fleuves, qui commence au Rio San-Francisco , et qui se termine à l’Itapicuru. Ici, des rivières nombreuses sillonnent de nouveau le pays , les forêts croissent avec vigueur, les hivernages sont réglés, et l’on voit se renouveler avec plus de pompe encore peut-être les scènes de magnificence que présente la côte orientale.

Étendue de la province. Ce vaste territoire tire son nom du fleuve Meari , auquel les premiers explorateurs avaient imposé le nom de Maranham , comme le pays avec lequel il confine au sud et à l’orient. C’est un vaste triangle qui a cent vingt lieues du nord-sud a la partie occidentale, et qui présente un développement de côtes à peu près aussi considérable. Qui connaît l’intérieur de ces vastes forêts? Qui a remonté ces fleuves? Qui pourrait même dénombrer les nations qui

O Ce fait curieux et si peu connu est attesté par l’exemplaire unique d’un livre qui fut présenté en i6r4 à Louis XIII , et qui allait être publié par le P.Yvesid’Évreux.

ÉSIL.

errent jusque dans le voisinage des nouvelles républiques? On n’a encore, il faut l’avouer, que les données les plus imparfaites sur le centre de cet immense pays.

Productions, phénomènes de la nature. C’est une étrange histoire à écrire sans doute que celle d’un pays presque aussi vaste que l’Europe , où l’on cherche vainement les ouvrages des hommes pour les rappeler, et où l’on n’a à décrire que des forêts sans limites. Nous ne l’ignorons pas, il y a probablement dans ces grandes solitudes , et tenues comme en réserve pour l’humanité, quelque végétal inconnu, quelque arbre précieux , dont la population future du Brésil doit tirer des résultats autrement grands , autrement féconds que le vague souvenir des ruines, dont on n’obtient pas toujours un utile renseignement. Ce serait un récit digne d’intérêt, sans doute, que celui où l’on pourrait signaler tant de plantes non décrites , tant de richesses ignorées. Aujourd’hui, bien que des hommes tels que les Humboldt, les Auguste Saint-Hilaire , les Spix et les Martius , nous aient préparés à cette grande initiation des scènes les plus imposantes et les plus variées , il faut nous contenter de l’indication de quelques phénomènes , de quelques descriptions isolées : l’ensemble du tableau serait trop vaste , et les bornes de cette Notice ne nous permettraient pas d’en développer toute la magnificence.

Nous ne sommes plus au temps où l’on se contentait d’une admiration naïve, d’un coup d’œil ravi d’enthousiasme : on veut tout voir, on veut analyser tous les détails, on veut sonder toutes les profondeurs. On ne peut plus dire, comme au temps du P.

Claude d’Abbeville : « En aucuns endroits, il y a de très-grandes et espaisses forests de diverses sortes d’arbres incogneus par-deça , la plupart desquels paroissent fort” médicinaux , rendant force gommes et huiles des plus odoriférantes. L’on y voit des arbres beaux et droits, d’une admirable hauteur, dont on retire les bois jaunes , les bois rouges et les bois madrez , que l’or»

met icy en usage pour faire les teintures et quelques pièces d’ouvrage de prix et de valeur.

« Il fait bon voir les campagnes diaprées d’une infinité de belles et diverses couleurs et d’herbes et de fleurs; vous n’y en pouvez trouver aucune semblable aux nostres , sinon le pourpier qui vient naturellement sans être semé. Il ne se peut dire combien il y a de beaux et rares simples par les bois et campagnes, comme ès montagnes et vallées. Nos arboristes auroient bien là de quov passer le temps ; et quant à moy , je ne puis croire qu’il n’y en aye beaucoup de très-rares et trèssouveraines Et cependant, con-

tinue le pieux moine , il n’y a d’autre jardinier en ce pays-là que Dieu et la nature , pour enter, alter ou écussonner les arbres. » Voyons ce qu’a fait le divin ouvrier.

Ainsi que nous l’apprend le bon missionnaire, le* pays est plein d’arbres précieux ou d’herbes souveraines.

La gomme copal et élémi, le benjoin, le sang-de-dragon , l’huile du copahiba peuvent être récoltés avec abondance dans les forêts du Maranham. Vararibas donne une écorce dont s’extrait un pourpre magnifique; le sucuba fournit une gomme dans laquelle on a cru reconnaître l’ammoniaque du Levant; le storax découle de l’arbre qui le produit; le cacaotier croît le long des fleuves et forme des forêts naturelles ; la vanille, le gingembre, la butua, le jalap, l’ipécacuana croissent en abondance, et fournissent déjà de riches produits à l’exportation.

Mais telle est la force de la végétation dans ces contrées, telle est la puissance d’un soleil fécondant, que les lagunes d’eau douce se diaprent rapidement d’une herbe épaisse, qui ne tarde pas à couvrir la superficie des eaux. En quelques endroits , c’est un tapis verdoyant qui acquiert avec le temps de la solidité: une espèce de pont végétal , sur lequel peut se promener le voyageur ravi de cette fraîcheur délicieuse, et tout émerveillé de sentir le sol trembler sous ses pieds , tandis que Je jacaré surgit quelquefois

d’entre les herbes, et lui montre son œil étincelant.

Divisions tebbitoriales. Les Tupinambas. La province du Maranham offre deux divisions fort naturelles : le continent , qui se prolonge jusqu’ aux anciennes possessions espagnoles; et l’île, qui forme aujourd’hui une comarca séparée. C’est dans l’île, qui peut avoir une quarantaine de lieues de tour, et qui n’est séparée du continent que par un détroit de cinq lieues, que fut bâtie la cité française ; c’est là que s’acheva , pour la nation des Tupinambas , le grand drame commencé depuis plus d’un siècle, et qui devait finir par l’extermination du peuple célèbre qui dominait la côte.

Repoussés par les Portugais de tous les points qu’ils avaient occupés jadis, chassés même des lieux où ils pouvaient espérer de conserver un asile, les Tupinambas comprirent, par un vague instinct, ou , pour mieux dire, ils sentirent, par leur admirable connaissance des localités, que c’était aux immenses forêts du nord qu’il fallait demander un refuge. Ils se mirent en marche sous la conduite de leurs chefs, et ils s’arrêtèrent dans l’île de Maranham, qui leur parut suffisamment éloignée des possessions portugaises.

Us y formaient, dit-on, vingt-huit aidées, ayant probablement chacune leurs chefs , parmi lesquels on remarquait surtout Jappy Ouassou, le grand guerrier dont les conseils et l’inflexible résolution semblaient avoir dirige ses compatriotes lors de la dernière émigration. L’abondance du gibier, la fertilité des forêts, la facilité que tant de petits fleuves présentaient pour la pêche, des avantages si évidents réunis firent bientôt oublier aux Tupinambas les délices de la région orientale et les périls qui les menaçaient. Nos vieux missionnaires qui vécurent parmi eux ne parlent que de la facilité indolente de la vie sauvage, des cérémonies pompeuses qui se pratiquaient, des festins qui se renouvelaient sans cesse, des caouins où ils égaraient leur raison. « Jamais, dit Claude d’Ab-

BRÉSIL

beville, je ne fus tant estonné qu’alors que lorsque J’entray dans leurs loges où ils caouinnoient , apercevant de prime face ces grands vaisseaux de terre environnez de feu et remplis de caouin , qui fumoient comme des grandes marmites bouillantes ; y ayant d’autre part un grand nombre de ces barbares, tant hommes que femmes, dont les uns estoient tout nuds, les autres toutes deschevelées , et les autres revestus de diverses plumages bigarrez. Les uns couchez , comme dit est , exhalant la fumée de petun par les narines et par la bouche ; les autres dansants , sautants , chantants et criants, ayant tous la teste si bien coeffée, et la cervelle tellement timbrée de caouin, qu’ils rouloient les eux dans la teste, tant qu’il me semloit à voir quelque symbole ou figure d’un petit enfer ; et dé fait, si le diable se delecte (à sa plus grande confusion) parmi les compagnies de Bacchus , je ne doute pas qu’il ne reçoive bien grand contentement... »

En 1612, cependant les Tupinambas sortirent de cette vie indolente et de ces fêtes où s’éteignaient leurs anciens souvenirs. Lorsque les Français furent attaqués dans l’île, ils firent cause commune avec eux , et ils montrèrent aux Portugais qu’ils n’étaient point un peuple dégénéré.

Après la conquête , ces Indiens furent un moment considérés comme esclaves ; ils se rappelaient avec terreur qu’en dépit des traités les tribus nombreuses de Tapuyas avaient été vendues par Pedro Coelho, après son expédition d’Hybiappaba. Ils montrèrent d’abord des dispositions hostiles ; puis, apaisés par Diogo de Campos et par F. Manoel da Piedade, ils restèrent sur ce territoire. Néanmoins une grande catastrophe les menaçait. En 1616, les Tupinambas continuaient à vivre paisiblement dans leurs aidées, quoiqu’ils regrettassent le séjour de leurs anciens alliés, lorsque, par une horrible machination dont tous les faits ne nous sont pas bien connus, un Indien nouvellement converti, et nommé Amaro , vint leur persuader qu’ils

allaient être réduits eu esclavage.

Poussés au désespoir, et ne croyant plus à la possibilité de conserver leur indépendance, ils massacrèrent trente soldats portugais qui formaient la garnison. Toutes les aidées se soulevèrent , l’insurrection devint terrible.

Mathias d’Albuquerque et Caldeira marchèrent contre les tribus ; Amaro fut fait prisonnier , et il paya par un affreux supplice le rapport , trop vrai peut-être, qui avait allumé la guerre.

On l’attacha à la bouche d’un canon , et ses membres furent dispersés. Cette catastrophe n’arrêta pas la guerre; elle fut continuée au contraire avec une nouvelle vigueur , et le fort de Belem se vit bientôt environné de Tupinambas. Peut-être les Indiens fussent-ils demeurés vainqueurs, peutêtre eut-on pu les apaiser, et faire avec eux des traités. Bento Maciel arriva de Pernambuco avec des forces nouvelles; il massacra un grand nombre d’indiens, et il poursuivit les débris des tribus jusques aux bouches de l’Amazone. Qui pourrait dire aujourd’hui que les épouvantables événements du Para ne sont pas liés à tous ces souvenirs, et qu’après plus de deux cents ans , les descendants des Tupinambas n’exercent pas quelque sanglante représaille? L’espoir de la vengeance ne meurt jamais au cœur du sauvage. Claude d’Abbeville d’ailleurs nous le dit positivement : « Les plus anciens se ressouviennent encore de six , sept ou huit vingts ans et plus , et vous feront de longs discours des entreprises, des stratagèmes et autres particularités du passé. »

Faute de documents, cependant, nous n’oserions affirmer d’une manière positive le fait que nous nous contentons d’indiquer. Si l’on s’en rapporte au dénombrement des nations brésiliennes donné récemment par M. Martius , les Tupinambas se seraient enfoncés si avant dans les profondeurs de l’Amazonie, que nul voyageur ne les aurait visités. Les Apiacas et les Cahahivas seraient les restes de leurs tribus.

Sauvages du Mar ami am a Paris.

L*UNIVERS

Pendant que les Tupfnambas vivaient encore paisiblement sous la domination française au Maranham, les missionnaires capucins de la cité de Saint- Louis donnèrent, pour la première fois peut-être, aux Parisiens un spectacle, qui s’est renouvelé fréquemment depuis, et qui fut toujours fatal à ceux qui en devinrent l’objet. En 1612, plusieurs Tupinambas firent leur entrée solennelle à Paris. Cent vingt religieux , conduits par le R. P. Archange de Pembrok , vinrent à leur rencontre en dehors du faubourg Saint-Honoré :

« Lacroix marchoit devant en forme de procession, dit le bon missionnaire, et il se trouva grand nombre de personnes de qualité témoignant du contentement qu’ils avoient de cette sainte et heureuse conquête. » Mais, par une naïveté assez plaisante , Claude d’Abbeville nous apprend qu’on avait laissé à ces néophytes l’instrument principal de leur culte d’idolâtres. « Tous sont bien ayses de voir ces pauvres sauvages revestus de leurs beaux plumages, tenant leur maraca en la main , mais bien plus joyeux de les voir en chemin et en volonté de se revestir du nouvel homme et de la robe nuptiale, je veux dire, de l’innocence des enfants de Dieu , par le moyen du saint baptême qu’ils venoient chercher. »

Quelques jours après, le couvent des capucins de Paris était assailli par une multitude qui devenait incommode aux bons pères , et jamais sans doute les Osages n’ont excité à ce point la curiosité populaire. « Ce n’estoit plus un couvent , mais il sembloit une halle, où tout le monde affluoit plus de vingt lieues à la ronde. Si que quelquefois , désirant fermer les portes du couvent, on les rompoit, ou si on ne les rompoit, l’on entendoit des murmures, jusqu’à nous dire des injures, non pour le mal qu’ils nous voulussent, mais ne sachant quasi ce qu’ils disoient pourestre transportés de leurs désirs.»

Les Tupinambas firent une belle harangue au roi en présence de la reine mère , et cela en langage tupi (*). Ils

(*) Claude d’Abbeville nous a conservé Voriginal.

furent baptisés solennellement, et fun d’entre elix eut pour parrain et pour marraine Marie de Médicis et son fils; les autres virent les plus grands seigneurs remplir auprès d’eux ce devoir de religion. Tant d’honneurs leur furent peu profitables : trois d’entre eux étaient morts dès leur arrivée, les autres retournèrent au bout de quelques mois dans leur île (*) ; et il est assez probable qu’à l’époque où Bento Maciel porta la guerre dans le Maranham, s’ils ne subirent pas le sort de leurs compatriotes, ils s’enfuirent vers le Para.

Indiens sauvages existant au* jourd’hui. La région méridionale du territoire qui se trouve au couchant de cette province est encore au pouvoir des nations sauvages; c’est là que l’on rencontre ces Gamellas, qui portent un ornement plus bizarre encore que celui des Botocoudos, et qu’au premier aspect cependant on serait tenté de confondre avec la botoque des tribus de la côte orientale. Comme les descendants des Aymorès , les Gamellas se percent la lèvre inférieure , et ils y introduisent une petite calebasse ou une rouelle de bois, probablement tirée du barrigudo, à laquelle ils donnent l’aspect d’un petit vase circulaire. Cet étrange ornement, dont l’usage tombe en désuétude, avait au moins son utilité; les sauvages y mettaient leur nourriture, et une contraction de la lèvre suffisait pour la lancer dans la bouche. Ces Indiens, qui s’occupent un peu de l’agriculture , commençaient, il y a une vingtaine d’années , à sentir tout ce qu’il y avait de bizarre dans un semblable ornement, et plusieurs d’entre eux avaient cessé de percer la lèvre de leurs enfants.

Outre l’arc et les flèches , ils font usage d’une massue, qu’ils désignent sous le nom de mataranna , et qui paraît avoir de l’analogie avec la tacape des Tupinambas.

Si , comme le fait observer un géo-

(*) C’est Yves d’Évreux qui nous apprend le retour de ces pauvres Indiens qui avaient vécu plusieurs mois parmi les capucins.

BRÉSIL

graphe brésilien, onze mille six cents lieues carrées, de vingt au degré , sont occupées par des établissements agricoles, ou par la population civilisée, et qu’il en reste sept mille six cents où doivent errer encore les Indiens indépendants, on aura une idée de la multitude de tribus qui peuvent exister dans le Maranham, et dont les noms sont à peine connus hors de leurs vastes solitudes. Les Timbyras ou Tumbiras, qui habitent les bords du Rio-Alpercatas , vers le sud, sont les plus célèbres. Il y a les Timbyras des forêts et les Tymbiras de Canellafina , qui parcourent de vastes plaines, et auxquels on a imposé la dénomination toute portugaise de jambes fines, à cause de leur prodigieuse vélocité; ils atteignent, dit-on, un cheval à la course. C’est à tort qu’on a voulu faire des nations séparées de plusieurs tribus dont les noms se distinguent par la terminaison en krans et en gez : les Sakamekrans , les Capiekrans , les Parcmekrans , les Xomekrans y les Macamekrans , de même que les Procobgez , les Canaygez et Crygez ne sont autre chose que des Timbyras qui habitent à l’ouest de Pastos-Boms. Ces indigènes commencent à entrer en relation avec les Brésiliens, et nous n’avons donné l’aride nomenclature qui les désigne que pour faire voir combien des relations superficielles peuvent établir de préjugés relativement aux nations indiennes dont on n’a pas reconnu la filiation primitive. Sous peine d’erreur grave, les noms des tribus ne doivent jamais être confondus avec celui du peuple dont elles tirent leur origine.

Ile de Maranham proprement dite. Le coup d’œil que nous avons jeté sur l’histoire primitive de l’îie de Maranham a dû faire comprendre qu’on ne devait plus s’attendre à trouver aucune nation indienne dans cette région. Situé dans un golfe , près de la bouche occidentale du Rio-Mearim, ce territoire fertile, qui a sept lieues d’étendue du nord-ouest au sud-ouest, forme avec le continent deux jolies baies, qui peuvent avoir six milles

de largeur. Elles communiquent par un petit détroit nommé le Puo do Mosquito, gui a cinq lieues de longueur, et qui sépare l’île de la province. C’est là que fut fondée , au dix-septième siècle, la ville de San-Luiz, comme nous l’avons déjà dit dans un ouvrage sur la géographie spéciale du Brésil.

On la voit s’étendre depuis le bord de l'eau jusqu’à environ un mille vers le nord-est. Ses rues sont larges , et elles aboutissent à plusieurs grandes places.

Les maisons n’y ont en général qu’un étage ; mais elles offrent une assez jolie apparence. Le palais du gouverneur est situé sur une hauteur, à peu de distance du bord de l’eau; c’est un long bâtiment d’une architecture régulière, et qui n’a qu’un étage. Sur la place oblongue qui se trouve devant ce palais s’élèvent la maison de ville et la prison ; l’un des côtés est ouvert devant le port et la forteresse ; le côté opposé est occupé par la cathédrale. Il existe à Maranham plusieurs institutions d’une utilité indispensable, telles qu’un hôpital , une maison de miséricorde et diverses écoles où des professeurs, payés par le gouvernement, enseignent le latin et la philosophie.

^Depuis 1812, cette ville possède un tribunal da relaçào, comme Rio de Janeiro, Bahia et Pernambuco.

Le port est fermé par une anse , et donne dans la baie de San-Marcos, dont le côté sud-est est formé par Plie Maranham. Quoique le chenal soit d’une profondeur suffisante pour les bâtiments de moyenne grandeur, son peu de largeur s’oppose à ce qu’on y entre sans pilote. Le commerce le plus considérable de Maranham consiste en riz et en coton. Koster fait monter à 50,000 sacs, pesant chacun 80 livres, l’exportation de cette dernière denrée, qui n’a commencé que depuis 80 ans environ , et qui a eu lieu pour la première fois malgré l’opposition formelle des habitants, qui, selon Koster, croyaient qu’on allait les dépouiller entièrement de leurs récoltes. Lorsque Spix et Martius visitèrent , il y a une quinzaine d’années , la capitale du Maranhan, ils furent surpris du nom-

L'UNIVERS

bre de Portugais européens qu’ils y rencontrèrent^ et de l’instruction qu’on remarquait chez plusieurs d’entre eux.

Déjà on sentait entre ceux-ci et les Brésiliens ces ferments de discorde qui ont éclaté , là comme partout ailleurs. Les environs de San-Luiz n’offrent rien d’essentiellement curieux aux deux savants naturalistes.

Province du Para.. En l’année 1501, précisément quelques mois avant que Cabrai abordât la côte de Santa Cruz, le hardi compagnon de voyage de Christophe Colomb , Vicente Yanez j Pi nzon , découvrait les bouches de l’Amazone. Il était frappé des magnificences de ce fleuve; et, si l’on s’en rapporte au récit d’Herrera, préoccupé de la pensée qui avait toujours dominé son illustre rival, il croyait qu’il avait dépassé la cité du Cathay, et qu’il avait navigué au delà des embouchures du Gange. Dès ce jour d’erreur, la province du Para est découverte. Mais, pendant plusieurs années encore, on ignorera quelle est cette vaste région, et d’où vient le fleuve immense qui l’arrose.

Voilà cependant un grand événement qui se prépare de l’autre côté de l’Amérique du Sud ; les Espagnols méditent un de ces voyages comme il s’en accomplissait au seizième siècle, en un temps d’ignorance toute chevaleresque:

c’était l’époque où l’on s’attendait toujours à rencontrer quelque cité resplendissante d’or , au sortir des forêts, quelques contrées opulentes , de celles qui étaient apparues à Marco Polo durant ses longues pérégrinations , et qui lui avaient mérité, grâce à des descriptions un peu pompeuses, le surnom de Messer Milione.

Voyage sur l’Amazone. Recherche DE LA CITÉ AUX ARMURES ü’OR.

En 1534 , vers le temps où l’on ne songeait qu’à la cité resplendissante de la Guyane, à la Mcuioci del Dorado, lefrère du conquérant du Pérou , Gonçalo Pizarro, qui gouvernait les provinces septentrionales, entendit aussi parler d’une autre cité merveilleuse qui occupait les vallées de l’intérieur, et dont les habitants, durant la guerre, portaient

toujours des cuirasses d’or; il n’en fallut pas davantage pour décider une expédition. Ce fut au mois de décembre 1539 que le nouveau conquistador résolut de l’accomplir. Deux cents fantassins l’accompagnaient; plus de quatre mille Indiens suivaient cette petite armée aventureuse; des troupeaux de bœufs, de moutons, de porcs, devaient nourrir les gens de l’expédition dans les vastes solitudes où on allait pénétrer. On passa les Cordillères; déjà une ^entaine d’indiens périssaient, et, au bout de quelques jours , on se voyait contraint d’abandonner les bestiaux dans les forêts. Ce fut dans la vallée de Zumaque, à cent lieues de Quito , que Gonçalo Pizarro fut rejoint par une cinquantaine de cavaliers , commandés par un hardi capitaine , nommé Francisco d’Orellana.

Il le nomma son lieutenant général.

On n’était pas encore sur les t>ords du grand fleuve , on ignorait même son existence; mais on cherchait toujours la grande cité. Tour à tour on caressait les Indiens , ou ils étaient soumis à d’épouvantables tortures; tour à tour on leur offrait de belles armes d’Europe , ou on les emmenait en esclavage. Mais , qu’on employât les caresses ou la violence , une seule idée préoccupait les Espagnols, c’était de rencontrer ces hommes aux armures d’or, c’était de pouvoir pénétrer enfin dans la ville magnifique qu’ils défendaient. Malgré tant de récits menteurs, aucune cité ne se montra dans la solitude. Ce fut tout au plus si de misérables aidées , composées de pauvres cabanes, accueillirent l’expédition.

Les conquistadores trouvèrent de l’or cependant ; il est probable que les prétendues armures de la nouvellecité d’el Dorado se transformèrent en plaques fort minces de méta» , ou en caracolis éclatants , espèces de hausse-cols que portaient naguère encore les Caribes de la Guyane. Ce qu’il y a de certain , c’est qu’arrivé à une partie fort escarpée de la rivière de Coca , Pizarre fit construire un brigantin , le chargea d’environ cent mille livres d’or, et en confia le commandement à Orellana,

BRESIL

en lui ordonnant de ne pas s’éloigner de lui.

Les Espagnols ont des richesses, mais ils n’ont plus de vivres. Cinquante hommes sont confiés à Orellana ; il descendra le Napo , il emploiera tout ce qui sera en lui pour se procurer des munitions; et, s’il réussit, l’expédition lui devra son salut.

Orellana s’abandonne au courant du fleuve; il fait cent lieues sans le secours de la voile ou des rames ; puis voilà que tout à coup il pénètre dans une vaste rivière dont le cours lui est inconnu. Ici, le drame va se compliquer.

Un an s’est écoulé depuis les premiers jours de l’expédition; car on se trouve au dernier jour de décembre 1540. D’un coup d’œil rapide, Orellana comprend que les rôles sont changés : le chef réel de l’entreprise , désormais c’est lui. Malgré les murmures de Gaspard de Carjaval , le dominicain , et d’Hernando Sanchez de Vargas, le noble gentilhomme deBadajoz, il profite de sa haute fortune qui l’a conduit à la plus belle découverte qu’on ait faite encore dans le nouveau monde; mais il en profite en conquistador sans pitié. Le moine et le gentilhomme sont jetés sur le rivage ; et on ne leur laisse même pas les armes nécessaires pour leur défense. Quant à Orellana , il s’abandonne aux vagues du grand fleuve ; car il a compris qu’elles le conduiront à l’Océan, et qu’une route immense sera ouverte entre les deux mers.

Il ne faudrait pas croire cependant que cette grande découverte s’accomplisse sans travaux, et qu’il n’y ait qu’à suivre le cours du fleuve. Tantôt c’est un nouveau brigantin qu’il faut construire, tantôt il faut traverser un espace de deux cents lieues, sans rencontrer une seule cabane , un seul habitant. Orellana arrive-t-il au village du chef Aparia, qui le reçoit avec amitié, on lui recommande de prendre garde aux Conyapayaras , aux Amazones , dont le pays est infesté. Il continue son voyage cependant, mais ce ne sont pas ces femmes guerrières qu’i!

19e livraison. (Brésil.)

a à combattre; le 12 mai, il parvient à la province de Machiparo, voisine du pays d’Aomegua ; et il est poursuivi par deux mille Indiens qui lui tuent Pedro de Ampudia , et qui lui mettent dix-huit hommes hors de combat ; puis c’est encore un vaste désert de deux cents lieues qu’il faut traverser. Des villages, où des têtes sanglantes s’élèvent comme d’horribles trophées , se succèdent sur la route. Parvient -il enfin à l’endroit où le Rio-Negro se jette dans le grand fleuve , la portion merveilleuse du récit commence. Le 22 juin , Orellana est attaqué par des Indiens tributaires des Amazones, et dix ou douze de ces femmes les commandent. Si l’on se rappelle l’usage où sont encore les Manicurus de se faire accompagner par leurs femmes dans les combats , si l’on a présents au souvenir les vagues récits qui ont été faits à l’aventurier espagnol par les Indiens du haut Maranham, il n’y a rien d’étrange à ce qu’il croie avoir affaire à de véritables Amazones. Ce qu’il y a de plus extraordinaire , c’est que , dans la narration du conquistador , ces femmes, grandes et robustes, sont blondes. Nues jusqu’à la ceinture, elles portent leurs cheveux en tresse , et elles sont armées d’arcs et de flèches. L’expédition ne s’éloigne qu’après avoi r tué sept ou huit de ces femmes belliqueuses ; le reste de la tribu prend la fuite. On le voit, à cela près d’une circonstance assez peu importante, le récit du voyageur n’offre rien de merveilleux ; il s’explique même par la connaissance plus approfondie des usages de certains Indiens. Un peu d’exagération dans le récit d’Orellana, une préoccupation assez naturelle de la part des contemporains, imposeront plus tard un nouveau nom au fleuve, et c’est celui qu’il a conservé. En avançant vers l’Océan , on ne revoit pas les Amazones, mais les attaques sont plus fréquentes; quelques hommes même sont tués. Toutefois le courage des Espagnols n’a rien perdu de son énergie. Quelques jets d’arbalète , quelques coups de mousquet, suffisent presque toujours pour mettre en fuite ces

L’UNIVERS

flottilles de barbares. Enfin l’on touche au terme de la navigation intérieure ; la marée se fait sentir; et , après avoir passé dix-huit jours dans une forêt à réparer son bâtiment, Oreilana remet à la voile pour gagner l’embouchure du fleuve. Le 8 août est vraiment le terme de ce prodigieux voyage: le 8 août, après dix-huit mois de navigation, Oreilana entre dans le golfe de Paria ; et , dix-huit jours après , il abandonne la mer d’eau douce, comme on disait alors, pour pénétrer dans le grand Océan.

Arrivé à l’île de Cubagua , Oreilana achète un navire, et il part pour l’Espagne, où il remet au roi les deux cent mille marcs d’or et les émeraudes que Gonçaio Pizarro lui a confiés (* (**)). Mais peu importe ensuite au reste de cette histoire qu’on le nomme adelantado de la nouvelle Andalousie , et qu’on mette trois navires à sa disposition pour continuer ses découvertes; il périra d’une manière malheureuse dans cette seconde expédition. Toutefois un de ces grands problèmes géographiques, dont la solution ne s’obtient guère qu’au prix du sang et des souffrances (“),

(*) « Gonçalo Pizarro, étant arrivé au grand affluent du fleuve où Oreilana devait l’attendre , prit la résolution de retourner à Quito, dont il était éloigné de plus de quatre cents lieues; il y entra après un voyage de dix-huit mois , dans lequel il perdit les deux tiers de ses gens par la faim et les maladies. » L’écrivain auquel nous empruntons ces lignes ajoute en note : « Les soldats furent obligés de manger les chevaux et les chiens. Des neuf cents chiens qu’ils avaient en parlant, il n’en restait à leur retour que deux de vivants. » Yoyez Warden , Chronologie historique de Y Amérique.

(**) Oreilana s’embarqua de nouveau à San- Lucar, le 1 1 mai x 544, avec quatre navires , qui portaient plus de quatre cents hommes. Après une navigation malheureuse, durant laquelle il perdit deux bâtiments, il parvint à gagner l’embouchure du fleuve qui portait alors son nom. Il ne put pénétrer qu’à cent lieues, et son voyage n’offrit qu’une suite de désastres. Enfin le dernier navire ayan t rompu son câble devint complètement inutile. «On

a trouvé enfin son explication. On sait que le grand fleuve qui coule de l’ouest à l’est ouvre une communication entre deux vastes mers. Le reste , l’avenir l’apprendra bientôt.

Description de la province et du fleuve. La province du Gram- Para, c’est pour ainsi dire le territoire qu’arrose le fleuve ; le reste n’est qu’un vaste désert. Il importe donc d’offrir ici quelques détails géographiques.

Le fleuve des Amazones peut être regardé comme le plus grand fleuve du monde ; cependant plus d’une hypothèse a été débitée sur son origine.

Un géographe moderne, P>aibi, dit positivement qu’il est formé par la réunion du nouveau Maranon, appelé aussi Tanguragua , avec l’Ucayali ou vieux Maranon ; mais que c’est à tort qu’on s’accorde à regarder le Tanguragua comme la branche principale, et à fixer les sources de l’Amazone au lac Lauricocha. Selon ce savant, il faut regarder le Béni ou Paro , qui , après sa jonction avec l’Apurimac, forme l’Ucayali, comme le véritable Maranon. Le Bone ou Paro naît dans les montagnes de Sicasica , qui appartiennent à la république de Bolivia; et, après avoir traversé cet Etat du sud au nord , ainsi que la république du Pérou, il entre dans la Colombie.

C’est là que se forme sa jonction avec le nouveau Maranon, et elle s’opère dans le territoire encore contesté de la province de Maynas. Depuis sa jonction avec le nouveau Maranon , jus-

le dépeça, et trente personnes travaillèrent durant dix semaines à en faire une barque. Le cacique du pays leur fournil quelques vivres, et les accompagna jusqu’aux îles Maribuique et Caritan , et un autre les conduisit à trente lieues plus haut. Cependant la barque commença à faire eau , et Oreilana, après avoir passé trente jours à chercher le courant principal , et avoir vu dix-sept des siens succomber sous les flèches des Indiens, ne put supporter tant de malheurs, et mourut. Sa veuve et le reste de l’expédition descendirent le fleuve , et, après avoir été jetés sur la côte de Caracas , gagnèrent enfin Pile de Margarita. » (Warden, loe. cil.)

BRÉSIL

qu’au confluent avec le Rio*Negro, il porte dans le pays le nom de Soliinoës. C’est à Villa de Jaen de Bracamoros que le fleuve devient navigable. Plus bas, il offre un phénomène qui se renouvelle sans doute dans plusieurs fleuves de l’Amérique , mais qui , nulle part peut-être, n’offre le caractère de grandeur qu’on remarque sur l’Amazone ; après avoir reçu le Santiago, qui descend des montagnes de Loxa, le fleuve, qui avait une largeur de deux cent cinquante toises espagnoles, ou de près de quinze cents pieds, se rétrécit tout à coup. Les rochers de la Cordilière intérieure des Andes , qu’il traverse à l’est, se rapprochent; ils forment comme une espèce de voûte , et le fleuve n’a plus que vingt-cinq toises dans l’endroit le plus étroit.

C’est ce canal , qui n’a pas moins de deux lieues de longueur, qu’on désigne sous le nom de Pongo de Manseriche, de deux mots de la langue qqiehua, qui signifient porte et rivière. Tout au bas de ce détroit rapide se trouve Villa de Borja.

Une fois que la jonction de l’Ucayali et du Tanguragua s’est opérée , le fleuve devient magnifique ; il poursuit son cours sur le territoire de la nouvelle république, et c’est à San-Francisco de Tabatinga qu’il entre dans l’empire du Brésil. C’est de l’ouest à l’est qu’il parcourt l’immense province de Para , qui , elle-même , paraît tirer son nom indien du fleuve, puisque Para, ou mieux encore Parana, veut dire la grande eau.

« Les principaux affluents de l’Amazone, à la droite, sont le Javary,. la Madeira , qui , pour la longueur de leur cours, rivalisent avec les plus grands fleuves du monde , le Topayos et le Xingu ; ces quatre affluents arrosent le Brésil. » Outre le Tanguragua, que Balbi appelle aussi le nouvel Amazone, les principaux affluents , à la gauche, sont le Napo , le Putumayo ou Ica, le Caqueta ou Yapuru , et enfin0 le Rio-Negro, grossi par le Cassiquiare et le Rio-Branco. Le premier de ces affluents appartient entièrement au territoire de la Colombie; elle peut

réclamer également la plus grande partie du second et le cours supérieur de la Caqueta : les autres sont au Brésil. Lorsque le fleuve des Amazones a reçu le Rio-Negro et le Madeira, il peut avoir environ une lieue de largeur.

Mais la multitude d’îles qui interrompent son cours ne permettent guère que l’on aperçoive les deux rives, et la richesse de sa végétation si imposante sur la plage peut seule se comparera celle des lacs majestueux qu’on découvre dans l’intérieur» Quand il se jette dans l’Océan, on peut évaluer à huit lieues l’étendue de son embouchure. Dans de vieilles relations , il n’est pas rare de voir donner quatrevingts lieues d’embouchure à l’Amazone. C’est que l’on réunit sans doute alors le Tucantins avec le Maranham.

Ainsi que l’a fait remarquer Ayres de Cazal , il n’y a que cinquante lieues portugaises depuis Tigioca jusqu’à Macappa , et encore trouve-t-on entre cet espace la grande île de Marajo.

C’est à tort que le Rio-Tucantins, ue l’on désigne sous le nom de Para ans la partie inférieure de son cours , est regardé comme un affluent de l’Amazone. Il prend naissance dans la province de Goyaz , et ii communique avec le grand fleuve par un canal dont l’eau est saumâtre et la largeur fort inégale. Le Rio dos Tucantins se compose lui-même de deux fleuves : le Tucantins proprement dit, et le Rio- Grande ou Araguay; c’est le dernier qui est la branche principale. L’embouchure du Tucantins est égale à celle du Maranham , et les nombreuses îles qui occupent son lit , en ralentissant le courant, rendent la navigation plus facile : on dit même que les navires qui partent de Macappa passent par le Tucantins, pour éviter ces gonflements extraordinaires du fleuve qu’on désigne sous le nom de Porororoca.

Maintenant, si l’on n’a pas été rebuté par l’aridité de ces détails indispensables, nous dirons que c’est un spectacle trop imposant que celui d’un fleuve qui a onze cents lieues de cours, et qui permet à des navires de cinq cents tonneaux de remonter à une

L’UN IV ER. S

distance énorme, tandis que des vaisseaux de soixante-quatorze mouillent commodément au pied d’une de ses lies, pour que nous l’abandonnions sans examiner ses productions, et surtout ses habitants. Faisons d'abord comme les voyageurs, visitons en premier lieu Belem et son grenier d’abondance, l’île de Marajo; nous nous enfoncerons plus tard dans les solitudes où vivent les nations indiennes.

Cidade de Gram-Para , ou plutôt Belem > est bâti sur le bord oriental du Rio-Tueantins, dans la baie de Guajara ; le so! où elle s’élève est une plaine qui s’étend à environ vingt-cinq lieues de la mer ; au premier abord, on croirait que sa position doit la rendre malsaine , et c’est cependant une des villes les plus salubres du Brésil. Fondée vers la fin du dix-septième siècle, il ne faut s’attendre à y trouver aucun monument remarquable ; les rues sont régulières ; en général, les maisons sont construites en pierres , mais elles n’offrent aucun ornement d’architecture; et, quoiqu’elles soient pour la plupart propres et commodes , il y a quelques années seulement quelques-unes d’entre elles n’offraient pas de vitres. Les édifices les plus remarquables sont la cathédrale et le palais des gouv erneurs ; on a transformé en séminaire l’ancien collège des jésuites. Don Marcos de Noronha, qui a acquis une si grande célébrité dans tout le Brésil sous le titre de conde dos Arcos , a fait pour Belem ce qu’il avait fait pour San-Salvador. Grâce à ses ordres, une magnifique plantation de manguiers, de monbins, de cotonniers mapou, s’est élevée dans la ville, et elle sert maintenant de promenade aux habitants.

La population de Belem monte à vingtquatre mille âmes, et son commerce est considérable; MM. Spix et Martius s’accordent à reconnaître des qualités morales vraiment essentielles à ses habitants. Le voisinage des indigènes, qui ont été soumis à diverses reprises au christianisme, est cause sans doute de l’affluence d’individus appartenant à la race indienne qu’on remarque dans cette capitale. Presque tous les ouvra-

ges de peine sont exécutés par des Indios mansosy et malheureusement on en a arraché un trop grand nombre aux travaux de l’agriculture pour les enrégimenter comme soldats. Dans les environs de Para, et surtout dans l’ile de Marajo, cette mesure a eu, dit-on, les résultats les plus funestes, et le nombre des femmes indiennes est beaucoup plus considérable que celui des jeunes Indiens. Si, en dépit des efforts multipliés d’un savant évêque du Para, M»r. Gaetano Brandâo, qui devint plus tard primat de Portugal, on ne trouve pas encore à Belem toutes les ressources désirables d’instruction, en revanche, cette ville paraît être, de toutes les capitales du Brésil, celle où l’Européen nouvellement débarqué, et qui est sans ressources pécuniaires, trouve de la part des habitants les secours les plus prompts et les encouragements les plus efficaces , pour peu qu’il montre du zèle et de l’industrie.

L’absence complète de fortifications met malheureusement cette ville à la disposition du premier chef de parti qui voudra exercer contre elle un coup de main; et les derniers événements ne confirment que trop cruellement les prévisions de plusieurs voyageurs, qui ont appelé sur ce manque absolu des plus simples moyens de défense les regards du gouvernement.

Ile de Marajo. L’île de Joannes ou de Marajo, qui interrompt d’une manière si pittoresque l’embouchure de l’Amazone, ou, pour mieux dire, qui s’élève entre le Tucantins et le Maranham, n’a pas moins de vingtsept lieues portugaises du nord au sud , et trente-sept de l’est à l’ouest; elle est arrosée par plusieurs fleuves , et le sol , dans presque toute son étendue, est d’une fécondité prodigieuse. Spix et Martius pensent que son noyau est un rocher de grès ferrifère; d’autres observateurs disent que les détritus de végétaux, emportés par le cours des deux fleuves, l’ont revêtu insensiblement d’une terre végétale excellente.

Ce qu’il y a de positif, c’est que l’ile de Marajo est le territoire le plus productif de la provinco^et qu’on pouvait

BRÉSIL

évaluer à six ou neuf cent mille francs l’impôt qu’en tirait chaque année le gouvernement; en outre, c’est de ce district que Belem tire ses vivres. Les bestiaux , les chevaux même que Ton a introduits dans Fîle ont multiplié avec une rapidité si prodigieuse, que c’est maintenant une des richesses principales du pays. Il y a quelques années seulement, vers 1819, un bœuf valait de vingt-quatre à trente francs, un cheval de trente-six à soixante francs ; on pouvait acheter une jument pour douze francs , et même pour la moitié de cette modique somme.

Les terres arrosées par l’Amazone et par l’Orénoque sont une contrée de merveilles; on y a tout exagéré. L’île de Marajo n’a pas été à Fabri de ces contes; et, tandis que le P. André de Barros, qu’il faut bien se garder de confondre avec l’historien, déclarait qu’un de ses confrères avait visité dans les déserts du Tucantins une grande cité habitée par six nations différentes , dont chaque individu offrait une taille vraiment gigantesque, il affirmait aussi ! fort sérieusement que Fîle avait quntrevingt-dix lieues de largeur, et qu’elle surpassait en étendue le royaume de I Portugal. Il y avait cependant des faits j assez curieux à rapporter sur ce pays , sans recourir à toutes ces exagérations.

La Condamine, Lister Maw, et plus tard Spix et Martius, Font bien prouvé par leurs savantes excursions.

La Porororoca. Entre les phénomènes dont parlent tous les voyageurs , il en est un qui a lieu à la vaste embouchure du Para avec un caractère plus grandiose que sur aucun fleuve; les Indiens Font nommé la Porororoca , j et c’est surtout entre Macappa et le ; cap du Nord, où les îles rétrécissent | le canal, qu’îl se déploie avec majesté. Est-on arrivé aux trois jours qui précèdent les nouvelles ou les pleines lunes, temps, comme on sait, des plus grandes marées, une vague immense de quinze pieds de hauteur court de plage en plage avec un bruit formidable, et elle est suivie immédiatement d’un second, d’un troisième Ilot aussi puissant, quelquefois même d’un qua-

trième, qui se précipitent sur le rivage à peu d’intervalle l’un de l’autre, en renversant tout ce qui s’oppose à leur furie. La marée, au lieu d’employer près de six heures à croître, arrive en une ou deux minutes à sa plus grande hauteur. Le rugissement de la Porororoca s’entend à près de deux lieues de distance : c’est le mascaret de l’embouchure de la Garonne sur de plus grandes proportions.

Avant de nous enfoncer dans l’intérieur, nous rappellerons que Fîle de Marajo était jadis habitée par des Indiens que s’en alla prêcher le plus grand orateur sacré du Portugal, le P. Antonio Vieira, et qu’il convertit en partie du moins. Les N’hengahybas étaient, comme les Payagoas,des peuples essentiellement navigateurs , et ils possédaient d’innombrables canots, que l’on désignait sous le nom cVigaras.

Les Indiens de Fîle de Marajo prenaient le titre d’ fgarudnas , ou de Canotiers , pour établir une différence positive entre eux et les Indiens des forêts. Sous le nom d ' Igaraânas, cependant, ainsi que le fait très-bien observer M. Ayres de Cazal , on comprenait une foule de nations qui étaient venues habiter Fîle successivement ; tels étaient les Tupinambas, les Mammavamas, les Guayanas, les Juruunas, ïes Pacayas , et quelques autres. On voit ainsi que, dès le dix-septième siècle, et à la suite des guerres d’extermination qui avaient eu lieu dans le Sud, une fusion entre les tribus souvent opposées s’était déjà faite sur ce point. Là, comme partout où ils se présentèrent , les Tupinambas exercèrent leur influence. Non-seulement les Igaruânas possédaient de petites pirogues pour vaquer aux occupations habituelles de la vie sauvage, la chasse et la pêche, mais ils possédaient de vastes canots de guerre ayant quarante à cinquante pieds de longueur, et creusés dans un seul tronc d’arbre. On les appela maracatim , du nom de l’instrument sacré des Tupinambas, et du mot tim, qui signifie littéralement, nez ou bec d’oiseau. C’est qu’en effet le inaraca, lié à une longue perche, était attaché à

L’UMVERS.

la proue de la pirogue de guerre, et qu’un Indien devait être sans cesse occupé à faire retentir l’instrument sacré au moyen d’une corde. Ce devait être, à coup sûr, un spectacle imposant que ces flottes innombrables de Maracatim portant la guerre le long des côtes, et faisant retentir le rivage du bruit des maracas choqués en mesure, et se mêlant aux cris de guerre.

Les Igaruânas du bas Maranham passent pour les meilleurs rameurs du pays, parce qu’ils sont accoutumes dès l’enfance à cet exercice. Ce furent eux qui entraînèrent, à force de rames, la flotte du capitaine Teixeira, depuis l’Océan jusqu’en vue des Andes.

Examen de la population indienne du FLEUVE. Puisque nous avons commencé à jeter un coup d’œil sur les nations indiennes du Para, et que nous sommes encore à l’entrée du fleuve, nous dirons que sur les bords de l’Amazone, malgré leur nombre, les tribus errantes ou civilisées présentent un caractère de morcellement, un aspect d’isolement même, qui est bien différent de ce qu’on remarque dans le Sud. j ,

« A cent soixante-deux legoas environ au-dessus du Para, dit un écrivain qui a fait une étude spéciale des voyageurs allemands, on a déjà atteint les vastes régions que les habitants du Para désignent par le nom du désert seî'tao dos Amazonas,et quel’on peut considérer plus particulièrement comme le domaine des habitants primitifs du Brésil.

Parmi ces autochthones , ou indigènes , il en est qui , tout en continuant à vivre isolément au fond de leurs forêts, sesont pourtant assez apprivoisés pour entretenir quelques relations avec les blancs ; d’autres sont ennemis déclarés des colons, toujours prêts à les attaquer lorsqu’ils sont les plus forts , ou à fuir tout contact avec eux , s’ils se sentent les plus faibles. Quelquefois les missionnaires réussissent à engager des familles isolées ou des tribus peu nombreuses à se fixer dans des établissements européens. Lorsque les Indiens colonisés, Indios aldeculos , restent pendant quelque temps dans le voisi-

nage des Européens, ils abandonnent peu à peu leurs mœurs et leur idiome, et adoptent la langue portugaise ; mais, comme souvent ce ne sont que des causes passagères , telles qu’une guerre avec leurs voisins, une maladie pestilentielle ou une famine, qui les déterminent à se rapprocher des Européens , il arrive fréquemment qu’au bout de quelque temps ils retournent dans leurs forêts. On les a vus aussi massacrer leurs missionnaires, soit parce que dans leur nouvel état social ils ne trouvaient pas les avantages qu’ils s’en promettaient, soit parce qu’ils éprouvaient des vexations de la part des colons; massacre que les gouverneurs du Para ou du Rio-Negro ne manquent jamais de punir par une guerre d’extermination. Tout ceci explique la dépopulation de l’intérieur des provinces de Para et de Rio-Negro ; on comprend aussi , d’après cela , que les tribus que l'on y rencontre ont perdu leur originalité , et conservent 5 peine quelques restes de leur langue, de leurs mœurs et de leurs habitudes primitives; on comprend encore que celles d’entre elles qui, précisément à cause de leur faiblesse, consentaient plus facilement à se laisser coloniser, confondues avec les blancs, ont dû peu à peu disparaître complètement. En effet , la relation d’Acunha, ainsi que plusieurs cartes anciennes du Brésil, mentionnent les noms de plusieurs tribus habitant les bords du fleuve des Amazones, dont les voyageurs n’ont trouvé aucune trace. Celui qui veut les connaître est obligé d’aller les chercher dans leurs établissements , tous plus ou moins distants du grand fleuve.

« Le voyageur qui parcourt cette portion de l’intérieur du Brésil est donc frappé à chaque pas de l’absence totale d’unité et de consistance dans la race indienne, absence d’où proviennent des changements continuels dans leurs mœurs, leurs habitudes et leur langage. Les Indiens qui travaillent dans les environs de Santarem sont nn mélange d’une multitude de tribus, savoir : des Jacypuyas, des Jurunas, des Cariberis , des Curiares, des Cuza-

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ris , des Guaruaras , qui tous habitent entre le Rio-Xingu et le Tapajoz, et les Passes , les J uris , les Vainumas , les Maranhas et les Miranhas, qui vienrtent de l’ouest, surtout du Rio-Yapura. Le commerce habituel des blancs a exercé une telle influence sur les individus de toutes ces différentes tribus, qu’aujourd’hui ils se ressemblent tous par leurs mœurs et par leur lan^aee.

Peu d’entre eux ont conservé complètement le souvenir de leur langue primitive; mais peu d’entre eux aussi savent le portugais , ou la lingoa gérai : celle-ci, à la vérité, est 1! idiome au moyen duquel les colons communiquent avec les Indiens; mais ses mots harmonieux et riches sont étrangement modifiés ou altérés par ceux-ci. Un sentiment commun aux Indiens de toutes les tribus, sentiment plus indélébile chez eux que leurs mœurs et leur langue, c’est la haine héréditaire contre quelque autre tribu. Rien de plus triste , pour tout philanthrope , que de voir combien le sentiment de la haine nationale et le désir de la vengeance sont profondément enracinés dans le cœur de l’Indien; c’est au point que, lorsqu’on lui adresse des questions sur une tribu quelconque, en y répondant il ne manque jamais d’indiquer les tribus qui sont ses ennemis.

Les Indiens qui vivent au milieu des blancs, et qui ont perdu les qualités et les mœurs distinctives de leur tribu , se donnent eux-mêmes le nom de Canicaruz, ce qui veut dire les hommes civilisés , et appellent les tribus qui habitent les bords de la rivière des Amazones Yapiruara , c’est-à-dire, les hommes du fleuve supérieur ou du désert. »

Ayant donc fait entre eux une alliance qui pour être accidentelle n’en est pas moins durable, ces peuples, réunis désormais pour toujours, présentent un certain nombre de coutumes communes à tous , et que nous croyons devoir rappeler. En thèse générale, on peut supposer qu’ils ont cessé d’être cannibales; ils vivent principalement des produits de leur chasse et de leur pêche, plus rarement de l’agriculture; ils recueillent le miel sauvage, ainsi

que la cire, et ils vendent ce dernier objet aux colons. Ils n’usent pas encore de vêtements; et, bien qu’ils ne soient plus aussi belliqueux que par le passé, la guerre est encore dans leurs goûts.

Ils se soumettent au capitao le plus courageux et le plus fort, et c’est sous ses ordres qu’ils attaquent les établissements les plus voisins du lieu qu’ils habitent, mirant. la guerre, ce chef a droit sur eux de vie ét de mort. Us connaissent l’usage des flèches empoisonnées par le suc du wourali ; mais les armes dont ils se servent le plus généralement sont l’arc et la masse. Les prisonniers faits à la guerre ne sont plus mis à mort; on les réduit en esclavage. L’assassinat et le vol sont prohibés; le voleur est puni en proportion de la somme volée, et il est permis aux parents de l’individu assassiné de se venger sur l’homicide.

Us paraissent jaloux, et veillent à la chasteté de leurs femmes. Us comptent les révolutions du temps par les chanements delà lune ; c’est ce qui fait que urant la saison pluvieuse, quand cet astre reste trop longtemps couvert, leurs périodes s’étendent beaucoup au delà de vingt-huit jours, sons qu’ils aient pu trouver, jusqu’à ce jour, aucun moyen d’obvier à un inconvénient semblable. Us semblent considérer la sécheresse et l’humidité alternative du jour et de la nuit comme une nécessité mécanique, et qui n’a aucun rapport avec le pouvoir immédiat d’un être suprême.

Idées religieuses; génies des Indiens. Les superstitions qui appartiennent aux tribus de l’Amazone sont d’autant plus curieuses à examiner, qu’on y remarque l’influence persistante des Tupis, influence qui semble n’avoir pas été suffisamment observée par un habile voyageur. Trois espèces d’êtres surnaturels , ou plutôt trois sortes de génies, sont en général admises par les tribus de l’Amazone. Le Jurupariy le Gurupira et YUaiuara se montrent dans les mêmes lieux; mais ils occupent un rang bien opposé dans la céleste hiérarchie, et il nous semble que, divinités secondaires admises maintenant par les mêmes tribus, il

L’UNIVERS

se pourrait qu’ils eussent appartenu primitivement à des nations fort différentes; ils attesteraient encore aujourd’hui le plus ou moins de puissance religieuse de ces tribus, leur plus ou moins d’élévation dans l’échelle sociale. Le Jurupari, c’était le dieu malfaisant des Tupinambas, et c’est celui qui marche le premier dans les idées théogoniques des peuples de l’Amazone ; il ne se manifeste aux hommes que par les maux qu’il leur envoie. Les piayes ont le droit de l’évoquer; ils possèdent même des formules qui peuvent le contraindre à paraître; ce n’est jamais sous la forme humaine qu’il consent à se montrer. MM. Spix et Martius font ohserver avec justesse que jurupari signifie âme dans la plupart des dialectes de la race tupi , et que les Indiens donnent même ce nom à la divinité que les missionnaires leur font connaître; mais peut-on en conclure, comme sont disposés à le faire ces écrivains , que ce mot renferme en lui toutes les notions relatives «à un être spirituel et surnaturel, auquel leur faible intelligence a pu s’élever? nous ne le croyons pas. Le Gerupari , parmi les tribus de l’île de Maranham , n’empêchait pas la croyance au Toupan, qui semble avoir eu une tout autre attribution. Il faudrait supposer que les maux accumulés sur la tête des Indiens par l’arrivée des conquistadores ont tari , jusque dans sa source , la croyance originelle en un principe plus favorable à la race humaine. S’il faut s’en rapporter aux derniers voyageurs, le reste des idées religieuses appartenant en propre aux Indiens se ressentirait de cette croyance désespérée. Le Gurupira est un lutin, une sorte d’esprit follet, qui se montre aux sauvages sous toutes les formes, qui jette partout la discorde, et qui goûte un malin plaisir à contempler les maux des hommes. L’Uaiuara, assez semblable aux démons des races germaniques que l’on désigne sous le nom de Kobolds, apparaît sous la forme d’un petit homme, ou d’un gros chien à longues oreilles pendantes.

Lorsqu’on entend des hurlements prolongés durant la nuit, c’est l’Uaiuara

qui jette son cri funèbre. La croyance cabalistique des Indiens de l’Amazone ne s’en tient pas là : les seigneurs des eaux, les terribles Yapuras, les guettent au passage dans leurs pirogues; et, pour peu qu’ils étendent leurs bras formidables, ils les entraînent au fond des fleuves, où ils ont établi leur empire.

Indiens complètement sauvacjES

DES BORDS DE L’AMAZONE; LES Mu-

ras. Maintenant, pour peu que nous en venions aux peuplades qui ont su préserver leur individualité , si l’on peut se servir de cette expression , pour peu que nous examinions les tribus qui se sont réfugiées dans l’intérieur de la province, et qui se sont refusées à un contact toujours fatal pour elles avec les blancs, nous serons frappés des habitudes étranges, ou simplement des coutumes originales qui se sont conservées dans les forêts. C’est ainsi que l’on a affirmé qu’entre l’Araguaya et le Tucantins il existait une nation entièrement composée de cannibales, et qui renouvelait, dans les sombres festins de leurs funérailles, un usage horrible des anciens Tapuyas : les parents au déclin de la vie sont sacrifiés et dévorés. Dans la même contrée, il y a, dit-on, une autre tribu qui croit à l’immortalité de l’âme, et qui n'a cependant aucune notion sur la puissance d’un être suprême.

Mais , bien qu’elles soient errantes , bien qu’elles vivent en général de leur chasse et de leur pêche, ces hordes ne sont pas étrangères à toute notion d’agriculture; elles séjournent plus ou moins longtemps dans certaines localités. Au Para, il existe une nation plus vagabonde que toutes les autres, et à laquelle les Brésiliens eux-mêmes ont imposé le nom significatif* d'Indios de corso. Ce sont les Muras qui , à bien des égards , nous paraissent mener, sur les bords de l’Amazone, la vie que les Botocoudos mènent sur la cote orientale.

Les Muras sont un peuple essentiellement errant , et ils rappellent , par leur vie nomade , ces Zinganes asiatiques , que nous connaissons sous les noms di-

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vers d’Égyptiens, de Bohémiens, de Zingari , de Gypsies, et dont on retrouve aujourd’hui encore des hordes au Brésil même et dans la plupart des contrées de l’Europe. En adoptantcette opinion , MM. Spix et Martius l’appuient de plusieurs observations curieuses, qui établissent une analogie plus positive encore entre ces peuples d’origine si différente. Non-seulement les Muras ne vivent que de vol et de rapines , mais ils sont méprisés et persécutés par les autres tribus; et, comme on l’a remarqué, ils semblent être les restes d’un peuple jadis puissant , qui expie maintenant les persécutions dont il s’est rendu coupable dans les temps de sa prospérité. Selon nous , c’est ce qui rendrait assez probable l’opinion d’un philologue célèbre; il voit dans ces sauvages vagabonds les restes d’un peuple nommé Muru-Muru , qui habitait jadis le pays situé à l’est de Cusco, et qui fut réuni à l’empire des Incas par Capar Yupangu.

Si l’on en croit Ayres de Cazal , les Muras formeraient encore aujourd’hui une des nations les plus nombreuses de l’Amazonie. Chassés par les vaillants Mundrucus , les uns occupent le pays arrosé par le Teffe , et diverses peuplades ont disparu devant eux ; les autres se sont établis près de la ville de Borba, sur la rive droite de la Madeira, à environ vingt -quatre lieues de l’endroit où elle se jette dans l’Amazone. De là , ils fondent à l’improviste sur les établissements des colons, et ils renouvellent, dans ces contrées désertes, les scènes de désolation qui avaient lieu sur la côte orientale, au temps des farouches Aymorès.

Les Muras sont peut-être la seule nation brésilienne chez laquelle on ne trouve aucune espèce de notions agricoles. Comme c’est à la terreur qu’ils inspirent qu’ils doivent une partie de leur subsistance , on les voit chercher sans cesse dans leur imagination sauvage quelque moyen bizarre qui augmente encore l’aspect hideux de leur physionomie. Non -seulement ils se

tiercent la lèvre inférieure et les oreiles, comme les autres nations de ces

contrées, mais ils se fendent aussi les narines, et ils y introduisent des coquillages ou des dents saillantes de tajassu, qui leur donnent l’aspect le plus farouche. Les Muxuranas, les Miranhas se distinguent aussi par leur physionomie bizarre. Les Muras ne se contentent pas de se peindre comme les autres tribus; plusieurs d’entre eux emploient un véritable tatouage, et ils se dessinent sur la peau diverses figures , en employant les moyens les plus douloureux. Cet usage n’exclut point celui des peintures, et l’on prétend même qu’en divers endroits les guerriers se couvrent de fange pour augmenter encore le dégoût et la crainte qu’inspire leur seul aspect. Plusieurs fois , les autorités locales ont donné le conseil impitoyable de les détruire. Espérons qu’une idée semblable ne recevra point son exécution.

Comme les Botocoudos, les Muras sans doute vivront bientôt en paix avec ceux qu’ils persécutent.

Mundrucus. Mais, parmi les nations de l’Amazonie, la plus remarquable et la plus vaillante, c’est celle des Mundrucus, qui a imposé son nom à un vaste district, et qui s’est donné à elle-même la tâche de soumettre les Muras , qu’elle regarde comme des brigands. Les Mundrucus ont des habitudes belliqueuses qui ne les rendent guère moins farouches aux yeux des voyageurs que les nations vagabondes auxquelles ils ont voué une haine qui amènera peut-être leur extermination.

Ainsi que l’a fort bien remarqué Ayres de Cazal, les Munducus sont périœciens des Macassars de l’île Célèbes , qui passent pour un des peuples les plus courageux du grand archipel oriental ; et , par leur vaillance du moins, ils offrent une certaine analogie avec ce peuple belliqueux. Les Mundrucus ont reçu des nations .voisines le surnom de Payquicé, ou de coupe-têtes, et en effet leur habitude à la guerre est de trancher la tête à leur ennemi , et de la conserver comme un trophée. Tels sont leurs procédés d’embaumement, qu’ils surpassent même ceux employés par

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les habitants de la Nouvelle-Zélande.

Comme au temps des Tupinambas, ils ornent leurs cabanes de ces horribles trophées. Celui qui peut étaler dix têtes prouve par cela seul qu’il est habile à être élu comme chef. Malgré leurs habitudes guerrières , les Mundrucus ne sont pas étrangers à toute notion des sciences d’observation ; ils connaissent les vertus de plusieurs plantes, et ils guérissent par leurs moyens certaines maladies réputées vraiment dangereuses.

Les Mundrucus sont nombreux, comparés aux autres peuplades, et l’on fait monter à 16 ou 18,000 individus le chiffre total de leur population. La plupart de ces Indiens se sont convertis au christianisme. Mais, s’il faut en croire les voyageurs les plus modernes, ce serait parmi ceux qui errent au fond des forêts, et parmi les Mojuranasou Muxuranas, que se trouverait encore en vigueur un usage épouvantable, et qui ne peut trouver son explication que dans certaines croyances religieuses dont l’origine nous est inconnue. Les Mundrucus sauvages tuent leurs vieillards ou leurs parents infirmes, et ils demeurent convaincus qu’ils ont accompli un pieux devoir que leurs enfants leur rendront à leur tour quand le temps en sera venu.

Malgré cette étrange coutume , les Mundrucus n’en sont pas moins le peuple qui a conservé le plus d’influence sur les bords delà Madeira et de l’Amazone. Grâce à la position géographique qu’elle occupe, à sa force numérique, même en dépit de ses rapports avec les Européens , cette nation a su garder , en partie du moins, l’originalitéde ses habitudes primitives. C’est parmi les Mundrucus que l’on retrouve encore ces grandes initiations religieuses et cette exaltation persuasive qui donnent aux piayes une si grande analogie avec les schamanes de l’Asie septentrionale. C’est parmi eux qu’on observe cette multitude d’ornements en plumes, et tout ce luxe d’industrie sauvage qu’on ne remarque que chez les nations qui ont maintenu leur liberté. A eux encore les grands conseils où ne s’as-

semblent que les chefs de famille, pour délibérer sur les intérêts de la tribu; à eux les fêtes symboliques, où l’on se transmet les grandes traditions nationales ; à eux surtout ces espèces de danses religieuses, auxquelles les Indiens n’attachent pas seulement une idée de plaisir, mais qui tiennent essentiellement à quelque forme du culte populaire.

Fêtes et mascarades des Indiens. Que l’on consulte les anciens voyageurs qui ont visité cette portion de l’Amérique méridionale; que l’on ouvre d’Acunha, le P. Gumilla, Salvadore Gilii, et l’on se convaincra de l’importance dont étaient , et dont sont encore les fêtes ou même les danses parmi les nations qui habitent les bords de l’Orénoque, de l’Amazone, et de leurs immenses affluents. Rien de plus varié, du reste, que ces fêtes et que ces danses religieuses. Depuis la procession, où se fait entendre 1 ebotuto, trompette sacrée, dont les sons lugubres doivent chasser tout profane , et répandre la fertilité sous les voûtes des forêts, jusqu’aux grandes rondes que les Apiacas ont conservées de leurs ancêtres, les Tupis, et qu’ils exécutent sans doute avec des chants consacrés, on retrouve parmi cette multitude de hordes, qui n’ont plus de liaisons entre elles, les usages les plus étranges et souvent les plus inexplicables ; et, tandis qu’on voit se renouveler des cérémonies solennelles, qui n’appartiennent au premier abord qu’à des tribus vivant dans les forêts , on est surpris d’en retrouver quelques-unes qui rappellent, par leur caractère, ce que les civilisations européennes ont enfanté de plus bizarre et souvent de plus burlesque ; telles sont les processions masquées des Tecunas ou Ticunas qu’on remarque dans le Solimoens.

Ce ne serait pas, du reste, cette unique province de l’Amazonie qu’il faudrait explorer pour trouver en Amérique l’origine des vraies mascarades sauvages. Non -seulement les masques existaient dès une haute antiquité au Mexique, où ils étaient employés dans certaines cérémonies reli-

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gieuses, mais on en a trouvé de fort remarquables par leurs formes sur les bords du Rio-Negro (*); et, à l’arrivée de Christophe Colomb dans l’île d’Haïti, il remarqua parmi les grandes nations de cette île l’usage de masques fort habilement faits, qui portaient des ornements en or (**). Les masques des Tecunas n’exigent pas tant de délicatesse de travail, et cependant lears formes sont quelquefois assez habilement inventées pour que l’effet en soit vraiment original. Ainsi que le fait observer un artiste habile, qui a pris soin de reproduire une scène entière de travestissement, les masques des Tecunas ne sont en effet qu’une imitation vraiment barbare de la nature. Il nous paraît peu probable, néanmoins, que le génie inventif de l’artiste sauvage ait prétendu s’en tenir à une imitation exacte des objets qu’il avait sous les yeux ; il a entendu le grotesque à sa manière , et il l’a rendu d’après ses idées. Ce n’est pas pour la première fois que l’esprit de sarcasme, naturel au sauvage, s’en prend à la physionomie ou à l’allure des animaux ; et , à partir de la danse du kangourou , exécutée à la Nouvelle-Hollande , jusqu’à ces espèces de scènes dramatiques dans lesquelles on représente une chasse au tigre, et que le P. Sobreviela vit exécuter au Pérou, ce n’est qu’une imitation burlesque , où tous les êtres de la création apparaissent devant l’homme pour être l’objet de ses railleries. Ici néanmoins, comme le fait très -bien observer M. Debret, ces masques d’animaux, exécutés avec beaucoup de soin, ont un degré de ressemblance bien marquée avec l’objet qu’ils sont supposés représenter.

« On retrouve dans le premier une tête de tigre surmontant un entourage de mèches de cuir ajoutées pour accompagner le visage de l’homme qui en sera coiffé. Le second représente une tête de tapir , à laquelle on a ajouté

(*) Archeologia Britannica. Ces masques nous ont paru avoir de l’analogie avec certaines sculptures religieuses de la Polynésie.

(**) Voy. Oviedo, Navarrele, etc.

une crinière de filaments soyeux de tucum; le troisième, un tatou parfaitement figuré, et posé sur une coiffure très-compliquée de détails coloriés.

Le quatrième représente un masque humain ailé et coiffé en plumes ; le cinquième, un casque surmonté d’un poisson ; le sixième, une tête de singe; le septième, un visage humain garni de deux nageoires. Ces deux derniers sont des casques (*).»

Pour se faire une juste idée d’une mascarade tecunas, il faut se représenter cette longue troupe indienne apparaissant vers la fin de la journée sur quelque colline, et précédée d’une femme qui marque la marche en frappant en cadence sur la carapace d’une tortue. Les uns marchent tout nus, bien qu’ils soient coiffés de leurs masques bizarres ; les autres se sont orné le corps des peintures éclatantes usitées dans les fêtes indiennes. Il y en a enfin qui se sont revêtus d’une longue robe , et qui , grâce à ce travestissement, figurent quelque géant épouvantable. Il est difficile sans doute, maintenant, deconnaître l’origine d’un tel divertissement. Ce qu’il y a de probable , c’est que , pour en connaître tous les détails , il faudrait descendre fort avant dans les croyances intimes d’un peuple dont on ne connaît guère que le nom. Les. peuples que nous venons de rappeler ne sont pas les seuls , à coup sûr, dans l’Amazonie qui offriraient des usages curieux à examiner : les Jummas, qui sc servent si bien de la massue, \es Araras, qui tirent leur nom du singulier ornement en plumes qui orne leur bouche , les Parmthinthins, qui se dilatent prodigieusement les oreilles, et qui se noircissent la lèvre supérieure en re-

(*) M. Debret ajoute que ces figures, d’un très-grand relief, sont aussi légères que solides. Elles consistent en un tissu de coton assez épais, fortement gommé des deux côtés, et peint ensuite; ce qui lui donne la consistance d’un corps dur et sonore. Les différentes teintes employées dans leur coloris sont le blanc, le jaune clair, le rouge, le brun et le noir.

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produisant la forme d’une demi-lune; toutes ces tribus, et tant d’autres que nous omettons à dessein , forment encore des aidées assez nombreuses , et offrent dans leurs usages plus d’un trait original à examiner. Cependant, quelque multipliés que soient ces noms , à 1 exception des Mundrucus, ils ne représentent en réalité que des fractions de peuplades. Les granues nations, telles que les Omaguas , qui se faisaient remarquer par un commencement de civilisation , et qui avaient adopté cependant des usages si bizarres, les Omaguas, soumis en partie par les jésuites , ne se montrent plus que dans ces débris de réductions ue l’on remarque encore sur les bords u fleuve, et dont la splendeur passagère a disparu avec l’extinction de la société religieuse qui les avait fondées.

Amazones. Avant de quitter les nations qui appartiennent essentiellement au Para , une question dont la solution n’est pas sans intérêt se présente tout naturellement : la tribu belliqueuse qui a donné son nom au fleuve a-t-elle vraiment existé? A-t-on vu de vraies Amazones combattre sur les bords du MaranhamPLe récit d’Orellana est environné, on l’a bien vu, de circonstances trop étrangères au fait principal pour qu’on doive l’admettre sans examen. La tradition hellénique s’y reproduit d’une manière trop sensible ; elle est trop selon les idées européennes , pour qu’il soit possible de l’adopter implicitement. C’est évidemment un mythe de l’antiquité reproduit dans le nouveau monde, et servant ce goût pour le merveilleux, qu’on retrouve chez les voyageurs durant tout le seizième siècle. Au lieu d’éclaircir la question, Raleigh,d’Acunha , Teijo , Sarmiento , Cornelli n’ont fait que la rendre plus obscure. Selon ies uns, les Amazones auraient fait partie de la nation des Omaguas. Mais si l'on s’en rapporte au P. Yves d’Évreux, qui paraît avoir reçu à ce sujet des communications fort positives , elles auraient existé bien réellement, et il faudrait les rattacher à la race desTupinambas, au joug desquels elles

se seraient soustraites. Cette opinion se rapproche essentiellement de celle qui a été déjà émise par le plus célèbre de nos voyageurs modernes. M. de Humboldt pense que quelques femmes indiennes, lasses de l’espèce d’esclavage dans lequel les retiennent leurs maris , Qnt bien pu se séparer, et vivre à part des autres tribus. Les rapports des Indiens, acceptés sans critique, et l’imagination des voyageurs auront fait aisément le reste.

État présent des bords de l’Amazone. Ceux qui s’en rapportent au Voyage , d’ailleurs fort estimable , de la Condamine , pour connaître les bords de l’Amazone , se font difficilement une idée des changements qu’ont subis, depuis quelques années, les rivages du fleuve. C’est en lisant Lister- Maw, et surtout les deux habiles voyageurs allemands , que l’on s’aperçoit de la métamorphose qui s’est opérée ; les réductions n’existent plus, il est vrai, ou on n’en voit plus que les débris; mais, dans le voisinage du bord de la mer, les aidées se sont multipliées ; et , si une révolution sanglante ne venait pas d’en arrêter tout à coup le développement , il n’y a nul doute qu’elles ne dussent marcher vers une haute prospérité. Aujourd’hui, dans les quatre grandes divisions du Para, il n’existe encore que douze villas, outre la capitale. Néanmoins on a multiplié les détachements ainsi que les habitations ; et la bourgade de Santarem , que l’on rencontre en remontant le fleuve , offre 5 peu près toutes les ressources de luxe qu’on peut rencontrer dans les villes du bord de la mer. Nous en dirons presque autant d’Obydos, désigné autrefois sous le nom de Pauxis; c’est un des établissements de l’Amazonie qui promettent le plus d’accroissement, et son entrepôt de cacao lui a acquis déjà dans le pays une certaine célébrité commerciale.

Ceci ne serait rien sans doute ; et quelques bourgades, disséminées dans ce vaste désert, n’offriraient pas encore un bien grand espoir de prospérité intérieure ; hâtons-nous de le dire, l’agriculture et l’industrie semblent

vouloir faire quelques progrès. Déjà, outre le coton , le sucre , le cacao , les drogues médicinales , le beau bois citrin , connu sous le nom de pao setim , on exporte du Para les fruits aromatiques du pechurim, que l’on connaît en Europe sous le nom de toute épice, et ceux du cucheri, que l’on appelle le girofle du Maranham.

Récolte des œufs de toetue.

Il est cependant quelques industries profitables qui doivent diminuer d’importance avec les progrès de la civili- I sation; telle est, entre autres, la fa- : bri cation de cette espèce de beurre , dont on fait usage sur le bord du fleuve ,

; et qu’on obtient des œufs de tortue.

Au temps delà ponte générale, on voit les tortues arriver par milliers sur les rivages du fleuve, et chercher un lieu favorable dans le sable pour y déposer leurs œufs. Le seul choc des écailles qui se heurtent sur la plage sablonneuse produit en ce moment un bruit formidable , que tous les voyageurs ont remarqué. La ponte générale commence au coucher du soleil , et elle finit au crépuscule du matin. Alors tous les habitants des aidées voisines accourent

f>our prendre part à la moisson ; mais e gouvernement a préposé d’avance des gardiens que l’on désigne sous le nom de capüaes da praya, capitaines du rivage et qui, en même temps qu’on doit leur remettre les droits exigés par l’administration, veillent à ce que tout se passe dans l’ordre. Chaque tortue , après avoir déposé dans le sable soixante et un œufs au moins, cent quarante au plus , se retire , et le rivage reste libre. «La récolte faite, dit un ouvrage auquel nous avons emprunté plusieurs renseignements , on commence par mettre ces myriades d’œufs en monceaux de quinze à vingt pieds de diamètre, sur une hauteur proportionnée; on jette les œufs dans des barques soigneusement calfatées; on les brise avec des fourches de bois, et on les pile en les foulant avec les pieds, jusqu’à les réduireen une bouilliejaune, sur laquelle on verse de l’eau , et qu’on expose aux rayons du soleil. La chaleur fait monter à la surface la partie

huileuse des œufs , laquelle s’enlève au moyen de cuillers faites avec de grands coquillages , et se met dans des chaudières exposées à un feu lent ; peu à peu cette espèce de graisse , appelée manteiga de tartaruga , se clarifie et acquiert la consistance et la couleur de beurre fondu. Lorsqu’elle est refroidie, on la met dans de grands pots de terre, dont chacun contient environ soixante livres pesant; on les ferme avec des feuilles de palmier. »

La manteiga de tartaruga , ou, pour mieux dire, le beurre de tortue, est aussi en usage chez les Indiens de l’Orénoque, et parmi ceux qui habitent les rives de ses tributaires. Quoi qu’on fasse , cette graisse , ou , pour mieux dire, cette huile consistante, qui sert à assaisonner différents mets , conserve toujours un goût d’huile de poisson, auquel il est difficile de s’accoutumer. On se fera, du reste, une idée à peu près exacte du nombre d’œufs de tortue qui se détruit annuellement sur les bords de l’Amazone, quand on saura qu’on évalue à quinze mille potes la quantité d’huile qui se récolte dans les parages arrosés par le Solimoens, et qu’il faut seize cents œufs environ pour chaque pote. C'est donc une destruction de deux cent quarante millions d’œufs qui se fait annuellement ; et , comme on l’a déjà remarqué, il est difficile que les rives, maintenant désertes, des grands fleuves du Para , fournissent toujours à cette consommation.

Caoutchouc. Une autre industrie propre au Para a reçu tout dernièrement un grand développement; il semble devoir s’accroître encore. Nous voulons parler de la récolte du caoutchouc ; cette gomme , devenue si nécessaire à l’Europe, s’obtient d’un grand arbre du genre des euphorbes.

Dans le nord du Brésil , il est connu sous le nom de seringeira , ou d’arbre à seringues; c’est que, dès l’origine, les Omaguas faisaient usage du suc épaissi de cet arbre pour fabriquer l’instrument dont il porte le nom. Aujourd’hui encore, les Indiens qui récoltent le suc du caoutchouc sont appelés

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seringeiros. Ces hommes, dont le nombre s’est augmenté, travaillent en mai , juin , juillet et août ; c’est l’époque où ils font des incisions transversales aux arbres qui fournissent la gomme.

Un petit pot de terre glaise est attaché au-dessous de cette fontaine , qui coule assez abondamment pour que le vase soit rempli en vingt-quatre heures. Le suc liquide du caoutchouc est emporté par les seringeiros, qui forment des moules de terre glaise ayant la forme de l’objet qu’ils veulent façonner, et qui l’enduisent, à diverses reprises, du suc qu’ils viennent de recueillir. Pour que le caoutchouc, encore frais , ne puisse pas se corrompre , une opération est pratiquée, et c’est elle qui colore la gomme élastique en noir. Les moules sont exposés à la fumée du palmier ouassou, et cette fumigation est toujours regardée comme nécessaire. On ne brise les moules de terre que quand les couches de gomme ont acquis la consistance suffisante.

Bien d’autres substances ignorées sans doute , bien d’autres arbres précieux existent dans l’Amazonie, qui doivent concourir au développement industriel de l’Europe et de l’Amérique. Espérons que de nouvelles explorations , encouragées par le gouvernement brésilien lui -même , sauront bientôt les découvrir.

Qu’il nous soit permis de raconter ici une de ces grandes infortunes qui sont regardées comme un exemple presque fabuleux de courage , et dont le souvenir toutefois n’est pas entièrement perdu sur les bords des grands fleuves. Le témoignage si sincère de la Condamine , celui aeM. Godin lui-même, donnent à ce récit une certitude historique qu’on ne saurait aujourd’hui réfuter.

Madame Godin des Odonais , sur les bords de V Amazone.

Je ne sais plus quel vieux missionnaire, pénétrant dans les forêts qui bordent l’Amazone, s’écria, ravi par l’enthousiasme: Quel beau sermon que ces forêts ! D’un mot, il essayait de faire comprendre ainsi leur sublime

beauté ; d’un seul mot en effet , pour qui a des souvenirs , il peignait ces immenses arcades formées par les vignaticos joignant à quatre-vingts pieds leurs branches robustes, comme les ogives de nos cathédrales s’entrelacent dans leur sublime régularité. D'un mot, il peignait ces lianes verdâtres entourant dans leurs spirales immenses quelque vieux tronc de sapoucaya , ainsi qu’un serpent qui se tiendrait immobile comme le serpent' des Hébreux attaché à sa colonne d’airain.

D’un mot, il peignait encore ces aloès, coupes du temple , qui ouvrent à l’extrémité des jaquétibas leurs calices immenses de verdure, prêts à recevoir la rosée du ciel ; puis ces candélabres de cactus qu’un rayon du soleil vient quelquefois dorer, et qui se parent d’une grande fleur rouge comme d’un feu solitaire ; puis ces guirlandes d’épidendrum se balançant au souffle des vents , et fuyant l’obscurité des forêts pour jeter leurs fleurs au-dessus du temple ; puis ces bignonias, guirlandes éphémères qui forment mille festons.

Il disait aussi , le vieux moine , ce cri majestueux du guariba, dont le silence est interrompu vers le soir , et qui se prolonge comme la psalmodie d’un chœur, tandis que le ferrador, jetant par intervalles son cri sonore, imite la voix vibrante qui marque les heures dans nos cathédrales.

Les grands souvenirs historiques ne manquent pas à cette solitude :

Aguirre y égorgea sa fille; Orellana y suivit Gonçalo Pizarre ; et , prétendant lui ravir sa gloire, livra ses compagnons à toutes les horreurs de la faim.

Un jour, ces voûtes sombres retentissaient de sanglots à demi articulés; ce n’était ni le cri plaintif du sauvage, ni le miaulement entrecoupé du jaguar blessé par le chasseur. Pas un chasseur n’avait paru, depuis bien des journées, dans cette solitude; le tigre lui-même avait cherché d’autres forêts, et les oiseaux, incertains dans les airs , cherchaient en silence un autre asile. Des cris se prolongèrent encore, et la forêt demeura dans le repos : on

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{l'entendit plus que le bourdonnement confus de ces milliers d’insectes piueurs qui se balancent en nuages épais ans les forêts américaines, au milieu des vapeurs chaudes qu’on voit s’élever du fleuve, et qui, vers la fin du jour, s’abaissent sur la savane comme un linceul de mort.

Si quelque voyageur eût pénétré dans cette solitude, voilà ce qu’il eût vu , et je n’ajoute rien a la terrible vérité : une femme qu’à ses vêtements de soie en lambeaux, à la chaîne d’or qui pendait encore à son cou , on pouvait reconnaître pour avoir joui de toutes .'es mollesses de l’opulence, une pauvre femme n’ayant plus de force que par son âme, n’ayant plus de courage que par son cœur, était couchée près de huit cadavres. Ces cadavres ne sont pas sanglants, le jaguar ne les a pas déchirés, l’Indien ne les a pas frappés de sa flèche empoisonnée; une mort bien plus lente les a abattus de son souffle invisible : c’est la faim qui les a tués.

Parmi ces corps livides, il y a trois jeunes femmes, deux enfants, deux hommes qui ont dû résister longtemps; car ils ont encore l’aspect de la force. Mais je me trompe, le moins âgé n’est point mort encore; il bégaye des mots d’agonie , et cette femme , dont je vous parlais tout à l’heure, elle se lève avec effort; elle veut encore entendre une voix humaine au milieu de cette solitude qui va rentrer dans un affreux silence ; elle veut recueillir les dernières paroles de son frère; car cet homme c’est son frère, et elle comprend, à ses propres tourments , que c’est pour la dernière fois que les sons rauques de sa voix se mêleront au souffle oppressé qui s’arrête Ce cadavre vi-

vant la regarde, puis il retombe dans une morne stupeur; il aspire avec effort l’air embrasé de la forêt, jette un

cri c’est le dernier et elle,

quand il est mort, elle ne peut croire à tant de misère ; elle arrache avec égarement quelques feuilles, non pas pour elle que la faim dévore, mais pour cet ami, l’unique ami qu’elle ait dans le désert; elle lui présente avec angoisse

un fruit desséché Penchée au-dessus

de lui, elle interroge son œil morne,

qui n’a pu se fermer Non , les dents

du malheureux, serrées par la faim, ne s’ouvriront plus. Elle le comprend

enfin; elle s’agenouille et elle prie

Qui lui fera entendre une voix humaine, une voix de secours? elle est seule à

cent lieues de toute terre habitée

Voyez! elle voudrait donner la sépulture à son frère bien-aimé : elle ne le peut pas, la terre résiste à ses efforts. Quelle misère! et je n’ai dit que la vérité.

Au bout de deux jours, elle songe à fuir; il faut qu’elle revoie son mari, puisque c’est pour le revoir qu’elle a entrepris ce voyage. Il y a mille lieues jusqu’au bord de la mer : elle les fera..... Mais elle n’a pas mangé depuis plusieurs jours; ses pieds délicats sont déchirés par les épines! Qu’importe! elle prend les souliers des morts, et voilà qu’elle fuit dans la forêt sans fin.

Si on vous racontait une chose semblable dans un roman, vous ne le croiriez pas; je vous le répète encore, je n’ai dit que la vérité.

Maintenant madame Godin des Odonais (car vous avez compris son nom par ses misères) , madame Godin marche toujours au milieu de ces grands arbres; et, ce qu’il y a de plus affreux, c’est qu’elle marché sans but,

n’ayant qu’une seule pensée Son

imagination , frappée d’épouvante , peuple ces grands bois de fantômes; et cependant elle a bien assez des réelles horreurs de cette solitude : pour les comprendre , il faut les avoir éprouvées. Quelquefois, au milieu du crépuscule sinistre qu’amène la fin du jour, elle s’arrête, croyant qu’une voix l’appelle; ce n’est que le cri du hocco, dont le murmure ressemble au murmure d’un mourant; en d’autres endroits, si elle regarde en l’air, deux yeux de feu paraissent entre des lianes ; c’est un singe Belzébuth qui s’échappe en sifflant.

Maintenant, voilà qu’elle franchit une grande flaque d’eau verdâtre, au risque de se noyer; elle cherche à se retenir aux gerbes qui croissent sur les bords; un palmier épineux lui fait une grande

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plaie en la sauvant. Mais comment irat-elle plus loin? voilà qu’elle entre au milieu de ces grandes herbes qui vous font des incisions si rapides et si froides, sans faire jaillir le sang; voilà que des milliers de ’carapates joignent leurs horribles piqûres aux piqûres des cactus et aux morsures brûlantes des grandes fourmis; tout à l’heure, elle a voulu monter sur un énorme tronc d’arbre que l’action des siècles a miné sourdement; son pied s’est enfoncé dans ce cadavre de végétal, et des milliers de scorpions s’en échappent en agitant leurs aiguillons. L’obstacle est cependant franchi; un frôlement s’est fait entendre, deux étincelles verdâtres ont brillé dans l’ombre; elle a entendu un sourd miaulement, c’est un jaguar; mais il est rassasié sans doute, et il fuit, comme cela arrive souvent au tigre d’Amérique, l’être le plus capricieux que l’on connaisse dans sa férocité. Ah! sans doute, dites-vous, c’est trop de misères; ce récit terrible est imaginaire Ce récit n’est rien au-

près de ce qu’éprouva madame des Odonais.

Maintenant qu’elle est tombée sans force au pied d’un arbre, qu’elle promène ses regards autour d’elle, qu’elle interroge avec anxiété tous les bruits, et qu’après s’être assurée que tout est en silence, elle demeure pour quelques instants dans un sombre repos , je vais vous dire comment elle se trouve seule dans cette grande forêt des bords de la Méta.

Lorsqu’en 1741 l’Académie des sciences eut pris la résolution d’envoyer quelques savants vers les pôles et sous l’équateur pour mesurer les degrés terrestres, M. Godin des Odonais, habile astronome, fut désigné pour accompagner au Pérou le célèbre la Condamine. M. Godin emmena avec lui sa femme, jeune, intéressante, brillante de santé. Durant quelque temps elle séjourna à Quito. Les plaisirs l’entourèrent; mais, ni le luxe presque oriental de la capitale du Pérou, ni l’opulence réelle qui y régnait alors , ni cette pompe chrétienne qui se mêlait encore au souvenir de la pompe

des Incas, rien ne pouvait lui faire oublier la France. Cependant sa famille l’avait suivie; elle était près de ses frères ; son père avait quitté la France pour demeurer près d’elle. Plusieurs enfants lui étaient nés, et elle les aimait avec cette tendresse qui sent qu’une patrie réelle manque à un enfant né loin du pays de sa mère , et qu’on doit essayer de la lui rendre à force d’amour. Plusieurs de ses fils moururent : là commencèrent ses malheurs. Son mari, après avoir mesuré les hauteurs des Cordilières , fut obligé de se rendre sur les bords de l’autre Océan , et il se vit contraint de mettre entre lui et sa femme quinze cents lieues de terres inhabitées. Toutefois il n’est pas probable qu’il se fût décidé à prendre une telle résolution , s’il avait pu soupçonner un instant que dix-neuf longues années s’écouleraient avant qu’il pût revoir cette femme qui avait tout quitté pour le suivre, et pour laquelle il sentait une tendresse profonde.

Parti de Quito en 1749, dès son arrivée à Cayenne , il avait fait , il est vrai , de nombreux efforts pour obtenir des passe-ports du gouvernement portugais , afin d’aller rejoindre madame des Odonais. Il voulait s’embarquer avec elle pour l’Europe ; mais la guerre était survenue, les passe-ports avaient été refusés , les lettres avaient été interceptées ou perdues. Les communications eussent été plus aisées si la mer eût été entre les deux époux , au lieu de ce grand fleuve aux rives désertes , dont si peu de voyageurs affrontaient les solitudes.

Enfin, en 1765, au moment où M. Godin des Odonais allait remonter lui -même f Amazone, une maladie dangereuse le frappa, et, par un enchaînement mystérieux de douleurs, une jeune fille de dix-huit ans , qui lui était née durant son absence, mourait à Quito sans avoir embrassé celui qui l’avait rêvée tant de fois dans ses songes, et qui ne devait jamais la connaître. Telle était la destinée de cette famille malheureuse , qu’un père devait se réjouir de cette mort , qui

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n’avait pas eu du moins une horrible ; agonie.

Cependant , après les premiers jours de douleurs, un bruit vague traversant le désert avait appris à madame Godin des Odonais que le roi de Portugal avait armé une embarcation pour qu’elle pût descendre le grand fleuve, et que son mari, ne pouvant entreprendre cet immense voyage, avait i chargé un homme nommé Tristan d’Oreasaval, dont il se croyait sûr , de | le remplacer et de réunir à Cayenne une famille si longtemps séparée. Des lettres interceptées ou perdues dans les missions qui bordent le Maranham , la criminelle insouciance du messager, la stupide lenteur des missionnaires, tout cela hâta l’horrible catastrophe , sans que la prudence humaine pût rien soupçonner ou pût rien prévoir au miî lieu de ces bruits vagues , de ces pré- )aratifs interminables qui consumaient es mois et les années , et qui préparaient lentement cette tragédie sanglante dont le souvenir dure encore dans l’ Amérique du Sud.

Enfin, après divers messages envoyés à travers les forêts ou en remontant les affluents de l’Amazone , madame des Odonais acquit la certitude qu’un armement du roi de Portugal r attendait dans les hautes missions, et qu’il était encore sous la direction de ce Tristan d’Oreasaval qu’avait envoyé son mari ; elle était alors à Rio- Balnba , et elle n’hésita pas à entreprendre l’immense voyage qui devait lui faire retrouver son mari.

Comme si , dans ce drame terrible dont elle hâtait encore le dénoûment, il eût manqué un de ces êtres malfaisants qui donnent quelque chose de plus fatal au malheur, un homme assez vil pour que la victime ait dédaigné de révéler son nom , un Français vint solliciter la voyageuse de l’emmener avec elle , et elle , pleine d’horribles pressentiments , le refusait ; mais c’était un médecin , un compatriote malheureux, disait-il : il fut décidé qu’on lui accorderait passage sur le bâtiment qui devait descendre jusqu’à la Guyane.

M. de Grandmaison, père de ma-

20* Livraison. (Bréstl.)

dame des Odonais, avait pris les devants pour tout faire préparer sur le passage de sa fille. On partit de Rio- Bamba en suivant toujours les rives de quelques tributaires de l’Amazone.

La traversée fut d’abord heureuse; mais les voyageurs , à mesure qu’ils entraient dans la solitude, voyaient les difficultés s’accroître, et bientôt elles devinrent insurmontables ; car la petite vérole exerçait d’horribles ravages dans les missions , et dépeuplait les villages d’indiens.

Enfin, ils arrivent dans une aidée où il ne restait plus que deux habitants , et c’est à la merci de ces Indiens que sont désormais les voyageurs; car ce sont eux qui doivent les conduire à travers ce dédale de fleuves-qui sillonnent l’immense désert de l’Amazonie. Mais voilà que , quand cette troupe infortunée de femmes et d’enfants se trouve dans des solitudes sans nom , les Indiens disparaissent... Ils se trouvent sans guides. Il faut vraiment avoir vu ces campagnes de l’Amérique, sans fumée lointaine , sans bruits annonçant quelque habitation , pour comprendre leur angoisse.

Cependant, au milieu de ce grand désert , ils trouvent un pauvre Indien malade , qui consent à leur servir de guide; mais le pauvre Indien se noie en essayant de ramasser dans le fleuve le chapeau du médecin français.

Alors les voilà tous, gens ignorant les manœuvres , laissant le canot aller à la dérive , et le voyant s’emplir d’eau ; ils sont forcés de débarquer sur les rives boisées de cette immense solitude , et d’élever à grand’ peine quelques misérables cabanes de feuillage.

II n’y a cependant plus que cinq ou six journées pour gagner Andoas, lieu connu de station.

Au bout de quelque temps passé dans l’anxiété , le médecin s’offre à aller chercher du secours , en se faisant accompagner par un nègre fidèle, appartenant à madame des Odonais; mais quinze jours se passent, un mois s’est presque écoulé , et personne ne paraît dans le désert.

Les pauvres vovageurs construi-

L’UNIVERS

sent, à grand’ peine, un radeau sur lequel ils embarquent quelques vivres, et ils s’abandonnent de nouveau au fleuve; bientôt une branche submergée heurte la frêle embarcation ; madame Godin est sauvée par ses frères , qui la retirent deux fois du fond des eaux.

Ayant à peine des vivres pour quelques jours , dépourvus de tout ce qui pouvait faire supporter les incroyables fatigues qui attendent le voyageur dans ces contrées , la triste caravane suivit le cours du Bobonasa , puis , bientôt ses innombrables sinuosités l’effrayèrent : il fut décidé que l’on entrerait dans la forêt. Pour moi , je n’ai jamais songé sans frémir à cette marche funèbre de quelques malheureux allant toujours et au hasard dans une forêt sans fin; ignorant complètement où ils vont ; cherchant avec avidité quelques fruits sauvages , bientôt n’en trouvant plus ; demandant quelques gouttes d’eau aux bromélias qui les reçoivent dans leurs larges feuilles , et en rencontrant rarement parce que le soleil les a desséchées.

Au bout de quelques jours , ils tombèrent presque tous ; ils essayèrent de se lever, et iis sentirent qu’ils n’avaient plus la force de se mouvoir , mais, au milieu de cette anxiété croissante , une parole de tendresse répondait à un cri de douleur, un mot d’espérance ranimait les forces abattues Eh bien! maintenant rappelez -vous mon récit; toutes ces misères sont accumulées sur la tête d’une femme , puisqu’elle est restée seule dans ces grands bois.

Incroyable puissance des anciens souvenirs! Comment expliquer cette existence d’une frêle créature au milieu de tant de périls , si l’on ne sent pas toute l’énergie que donne quelquefois à un cœur de femme un amour de mère , où une tendresse d’épouse.

Quelquefois, dans les grandes forêts américaines, je me suis représenté moi-même ce spectre vivant, aux cheveux blanchis , aux vêtements en lambeaux , à la chaîne d’or qui brille sur des haillons . disant des mots sans

suite , s’arrêtant pour écouter les moindres bruits , et regardant le ciel pour voir si quelques gouttes de pluie ne viendront pas la rafraîchir; voyant des fruits sauvages au sommet des arbres séculaires , les enviant aux aras de la forêt ; attendant , dans une morne angoisse, qu’il en tombe quelques-uns; ne se sentant pas , malgré la faim , la force de les atteindre. Je la voyais se cramponnant aux lianes , cherchant à atteindre les amandes nourrissantes du sapoucaya . et retombant avec les tiges brisées, comme un mousse enfant tombe des cordages aux premiers jours de son arrivée à bord. Tout à coup, elle se précipite sur un de ces fruits, que quelque animal sauvage a

dédaigné. Pour elle, c’est la vie

elle sent qu’elle pourra vivre un jour de plus. Quelquefois , ce sont des œufs verdâtres (*), qu’elle prend pour des œufs de serpent ; et , quoique la faim ne puisse pas éteindre un reste de dégoût profond , elle se décide à s’en nourrir, car c’est un jour que Dieu lui accorde encore, et un jour peut la sauver.

Elle dormirait peut-être; mais ces milliers de moustiques qui s’acharnent sur ses membres amaigris ; ces cara-' pâtes aux corps de crabes , qui s’attachent à sa peau en suçant son sang; le bruit léger de l’iguanè, qui passe en frôlant les feuilles près d’elle , et qu’elle prend pour un servent ; le miaulement lointain du jaguarète , les hurlements funèbres du loup d’Amérique, tout, au milieu de l’obscurité profonde des nuits, s’opposait à son repos. Et si la lumière verdâtre des lampyres venait à sillonner cette nuit funebre de ses éclairs passagers, c’était pour lui montrer toute l’horreur de cette solitude qu’elle tâchait d’oublier.

C’était le neuvième jour , le soleil commençait à découvrir les âpres magnificences de la forêt. Madame Godin marchait silencieusement, calculant

(*) On a supposé que ces œufs que ma dame Godin rencontra fréquemment, étaler t les œufs du jacupema ou de quelque autre espèce de perdrix sauvage

BRÉSIL

peut-être combien pourraient durer encore les douleurs de son agonie, quand tout à coup un bruit inaccoutumé la fit tressaillir. Immobile, elle écoute Elle craint quelque bête fé-

roce , quelques-uns de ces hommes des forêts , qui n’ont jamais vu les Européens , et dont la baine sanglante s’est accrue du souvenir de leurs compatriotes massacrés. Elle songe à fuir, à rentrer dans l’intérieur du bois qu’elle

allait abandonner Une réflexion

i rapide lui fait songer que le malheur n’existe pas pour elle, et qu’il y a de si grandes misères que d’autres misères ne peuvent plus les augmenter.

I Elle avance donc, et elle entend le j murmure des eaux; elle écarte les branches , et elle voit enfin le Rio de ! Bobonasa qui se déroule avec sa triste majesté. Sur le bord du fleuve, des Indiens attachaient un canot, et ils discutaient , avec la gravité américaine, s’ils resteraient en cet endroit. Bientôt ils n’hésitent plus, ils marchent vers la forêt, car ils ont aperçu l’étrangère Elle n’a pas encore parlé, et

le cœur des pauvres Indiens lui a donné l’hospitalité : ils connaissent les souffrances du désert.

Si mes paroles ont été impuissantes pour peindre les souffrances de madame des Odonais, elles seront encore plus inhabiles pour peindre ses émotions d’espérance; car, pour la joie, cette âme ulcérée, pendant bien des années , ne devait plus la sentir.

Arrivée aux missions, la voyageuse eût voulu enrichir pour la vie ces pauvres Indiens qu’on enrichit si facilement; mais elle portait ses regards sur ses vêtements déchirés, et des paroles de reconnaissance ardente étaient tout ce qu’elle pouvait offrir à ces bons sauvages. Tout à coup elle se rappelle qu’une double chaîne d’or est restée à son cou , c’est tout ce qu’elle possède , et elle est heureuse de l’offrir aux Indiens. Ils ne la possédèrent pas longtemps ; le prêtre de leur mission l’échangea contre un grossier présent; mais leur joie naïve n’en fut pas troublée, la voyageuse était sauvee.

Maintenant , à quoi bon vous dire

son arrivée à Loreto , son voyage sur le grand fleuve ; elle descendit son cours immense entourée de soins empressés, et, réunie à son père, elle put rêver quelques idées de bonheur, quelques doux commencements de repos ; mais, ni la magnificence des forêts qui bordent leMaranham, durant plus de mille lieues, ni l’auguste majesté des savanes qui leur succèdent , rien ne pouvait distraire i’infortunéedeses souvenirs. Ces souvenirs affreux, elle les conserva encore dans ce moment de bonheur, désiré pendant dix-neuf ans, et qu’elle avait à peine la force de sentir. La tendresse de M. des Odonais ne put lui faire oublier toutes ses souffrances , et quand , retirés paisiblement tous deux dans la terre qu’elie possédait à Saint-Amant dans le Berry, on venait à parler de voyages, un frémissement involontaire s’emparait d’elle; elle restait muette, il lui semblait entendre ces voix de la solitude, dont le calme qui l’entourait ne pouvait éteindre Je retentissement sinistre.

Bien des années après son retour, on faisait voir aux étrangers une robe grossière de coton , que lui avait donnée les Indiennes de l’Amazone, et l’on regardait avec une sorte d’effroi ces misérables sandales qu’elle avait dérobées aux morts pour fuir dans la forêt. C’était un triste monument dont la voyageuse n’avait pas voulu se séparer.

On raconte aussi que, quand elle entrait dans un bois solitaire, une terreur muette s’emparait d’elle : on pouvait lire dans ses regards l’histoire qu’elle ne raconta , dit-on , qu’une fois.

Province de Solimoens ou de Rio-Negro. Il semblerait que, parvenu aux bornes naturelles du Brésil , vers le nord, nous devrions nous arrêter pour nous enfoncer dans l’intérieur, et remonter vers le,sud. Il n’en est pas ainsi; la politique a enrichi le Brésil d’une immense région , et il a fallu subdiviser l’ancienne Amazonie. Que dire, par exemple, de cet province de Solimoens, qui renferme a elle seule un territoire que l’on

L’UNIVERS

peut comparer à celui de la Grande- Bretagne. Le pays de Solimoens, dont la province de Rio-Negro fait partie, est borné au nord par le fleuve des Amazones, qui porte en cet endroit le nom sous lequel on désigne la province ; à l’est, on rencontre la Madeira ; au sud et à l’ouest, ce sont les nouvelles républiques. Il a environ quatrevingts lieues portugaises dans sa partie orientale, et plus de cent soixante-dix de l’est à l’ouest. Outre le fleuve des Amazones et la Madeira , six fleuves , I’Hvutahy, leHyurba,leTeffe, leCoary, le Puru et l’Hyabary, le divisaient en sept districts. A uj ou rd ’li ni le gouvernement du Rio-Negro , qui faisait jadis partie du Para , s’èst détaché de cette contrée , et forme une province à part. A l’exception des rives de quelques fleuves, ces grandes régions sont à peu près ignorées; et les fleuves qui les parcourent roulent leurs eaux à travers de vastes forêts inutiles, que la hache n’a pas encore attaquées ; elles renferment six bourgades, qui ne portent encore que le nom de povoacôes, mais qui pourront s’élever à un haut degré d’accroissement. On le croira donc sans peine , les objets vraiment dignes d’intérêt sont encore cachés dans le désert. Si l’on connaissait les nations indiennes ui se sont réfugiées dans la profondeur u désert, sans doute que quelque coutume caractéristique viendrait jeter un certain intérêt sur l’aride nomenclature de leurs noms barbares. Nous avons fait connaître les Muras; et tout ce que nous savons des Purupurus et des Catauixis , c’est qu’ils habitent le centre du territoire avec plusieurs nations indomptées. Les Jumas, les Ambuas, les Irirtts, les Uayupés, les Hvauhauhavs, les Mariaranas, et tant d’autres, faisaient partie des hordes errantes du Solimoens. Elles ont été soumises en réductions, qui se prolongeaient au loin ; car, ainsi que le dit fort bien la Condamine , toute la partie découverte des bords du Rio- Negro était jadis peuplée des missions portugaises appartenant à ces religieux du Mont-Carmel, qu’il rencontra en descendant l’Amazone.

Le pays de Solimoens tire t il son nom des flèches empoisonnées (*) que les Indiens errant sur les bords du fleuve emploient ù l’imitation des habitants de la Guyane? Ce nom vient-il plutôt d’une peuplade que l’on désignait jadis sous le nom de Sorimcui, dont on fit plus tard Solimao, par une corruption assez naturelle? Ce fait , assez peu important en lui-même , ne sera jamais bien éclairci. Mais, comme on le verra bientôt, c’est surtout à la province que nous allons examiner, qu’il eût pu convenir, si, comme plusieurs géographes sont disposés à le croire, c’était de l’usage des sucs du wouraly que le pays de Solimoens empruntait sa dénomination.

Guyane portugaise. Une immense portion de la Guyane fait aujourd’hui partie du Brésil ; et nous ne saurions passer outre sans en dire au moins quelques mots (**). Malgré sa vaste étendue, le pays de Guianna relevait jadis de la province du Gran-Para. Aujoud’hui il forme un gouvernement séparé. Ce vaste territoire est , comme le Para et le Mato-Grosso , un pays à peu près inconnu, borné au nord par l’Océan et l’Orénoque , au midi par l’Amazone , à l’est par l’Océan, et à l’ouest par l’Hyapura et l’Orénoque; il n’a pas moins de deux cent quatre-vingts lieues de l’esta l’ouest, sur quatre-vingt-dix dans sa plus grande largeur. Quelles sont donc les villes qui occupent ce beau territoire destiné à devenir peutêtre un jour l’empire le plus florissant du nouveau monde? Il faut bien l’avouer , la partie orientale ne renferme encore que treize villas, dont les noms sont parfaitement inconnus en Europe; la portion occidentale n’en a que sept. Macappa se trouve être le

(*) Solimâo veut dire en portugais sublimé.

(**) Les Portugais n’occupaient jadis sur le territoire de la Guyane que 25 à 3o lieues, comprises entre le fleuve des Amazones et la rivière du Cap-Nord. Dans les contestations publiques qui se sont élevées à ce sujet, les cartes manuscrites d’Albernaz sont importantes à consulter; elles existent à la Bibliothèque royale.

BRÉSIL

dicf-licu de la province; c’est dans tous les cas la bourgade la plus considérable. Cette capitale n’a rien de remarquable ; mais elle est située sur le lleuve des Amazones , près d’une rivière à une lieue au nord de la ligne, et sa situation peut lui faire prendre un jour de l’importance.

Le Rio-Negro, qui établit une communication si heureuse entre l’Amazone et l’Orénoque, par le Pimichim et le Cassiquiare, peut être considéré comme la rivière la plus majestueuse de cette partie de la Guyane. Il prend naissance dans la province de Popayan, au nord du Hyapura, avec lequel il court parallèlement avant de se jeter dans l’Amazone. La Condamine, qui mesura la branche orientale, à trois lieues de l’Amazone, lui trouva douze

Icent trois toises de largeur dans sa partie la plus étroite. Le même voyageur ajoute qu’il s’élargit considérablement, à mesure qu’on s’éloigne du grand fleuve, et que les deux rives sont quelquefois distantes de quatre et six lieues.

Lac Parima ; cité de Manoa.

C’est vers ces parages que l’on a placé le fameux lac Parima , qu’on efface et qu’on restitue tour à tour sur les cartes. Ce lac, célèbre dans l’histoire géoraphique du nouveau monde , pourrait ien n’être que le produit d’alluvions passagères; de même que la tradition qui élevait sur ses bords la cité resplendissante de Manoa , était due probablement à de vagues souvenirs des villes antiques que l’on a découvertes dans l’Amérique méridionale, et surtout à ces roches micacées qui bordent certains fleuves, dont les reflets éclatants ont pu tromper les voyageurs prévenus. Quelle que soit, du reste, l’origine de cet empire fabuleux d’Eldorado, qui prend naissance au temps de Colomb, et qu’on a reculé tour à tour dans les déserts les moins explorés de l’Amérique méridionale, elle paraît s’être fixée entre l’Orénoque et l’Amazone. Ce fut là où Keymis et l’infortuné Raleigh, après avoir fait d’inutiles efforts pour découvrir la vérité, finirent par créer eux-mêmes

une cité merveilleuse; et telle est la durée de semblables fictions , que celleci n’était point encore abandonnée au commencement du siècle (*).

Au lieu d’un lac immense, où une population florissante recueille l’or comme du sable; au lieu d’une ville semblable à celle du Cathay, et dont la magnificence est telle , qu’au rapport des Indiens c’est sa splendeur qui produit par réverbération la voie lactée; au lieu de ces palais aux toits d’argent que l’on fit admirer dans le lointain à Philippe de Utre, et de ce roi surnommé le Dorado (*), parce que la poudre d’or la plus brillante était répandue avec

rofusion chaque matin sur ses mem-

res nus ; au lieu de mille autres

(*) On peut consulter , sur cette grande question, M. de Humboldt, qui a examiné avec sa sagacité ordinaire toutes les traditions et toutes les conjectures. Un voyageur qui parcourait il y a quelques années la contrée voisine des limites portugaises , traversa une plaine inondée durant l’espace de trois lieues, et il supposa, sans s’arrêter d’une manière positive à cette opinion, que ce pouvait bien êlre l’origine du lac de la Manoa. Durant son séjour au fort Joachim , M. Watterton prit sur les lieux mêmes de nouveaux renseignements; mais il paraît que la tradition s’affaiblit dans le pays même , tandis qu’elle se conserve à l’autre extrémité de la Guyane. « Lorsque je demandai au vieil officier s’il existait un lieu nommé lac Parima ou Eldorado, il me répondit qu’il le regardait comme tout à fait imaginaire. J’ai habité plus de quarante ans la Guyane portugaise, ajoute-t-il, et je n’ai jamais rencontré personne qui eût vu ce lac.»

(*) L’origine du dorado qui commandait à la ville de Manoa , et que l’on revêtait chaque matin de poudre d’or, est due très-probablement à une coutume généralement adoptée au seizième siècle par les tribus indiennes. Comme on l’a vu au commencement de cette notice , à l’époque de certaines fêtes , on s’enduisait de gomme ou de miel , et l’on se saupoudrait de plumes rouges hachées fort menues, qui formaient alors comme une espèce de vêtement. Que quelque chef de horde indienne ait substitué, comme on le suppose ici , des paillettes de mica aux plumes, et voici l’origine de la fable du dorado expliquée.

L'UISI

merveilles, dont le récit nous entraînerait trop loin, il faut se contenter d’admirer, dans la province de Rio- Nesro et dans la Guyane portugaise, de grandes forêts , dès fleuves magnifiques, des vallées fertiles qui n’attendent que des bras laborieux pour se couvrir de riches moissons. Il ne faut songer à rencontrer que de pauvres aidées, qui méritent a peine le nom de villas, et dont, la plupart du temps, les maisons ne sont couvertes qu en feuilles de palmier. Si une population rare se montre de loin en loin dans l’intérieur, elle se compose surtout de tribus indiennes soumises par les moines du Carmel, et qui ont abandonné leurs anciens usages; ou bien elle offre encore quelques tribus errantes, trop peu considérables aujourd’hui pour être à craindre, trop peu laborieuses pour qu’on songe sérieusement à tirer parti de leurs efforts. En effet, si les tribus des Bamba , des Barès et des Passés ont été soumises depuis longtemps , ainsi que les Tarumas et les Aroaquis; les Guyenas, qui ont donné leur nom à la province, et qui habitaient les bords du Rio- Dimène, n’existent plus guere que dans la tradition.

WOURALI ; MANIÈRE DE LE PREPA- RER ET DE s’en servir. Il y a donc encore de petites hordes indépendantes, toujours errant du Rio-Negro au Sohmoens , et vivant du produit de leur chasse. A l’arc gigantesque dont se servent en général les nations brésiliennes, aux longues flèches armees d’une pointe de roseau, au boutou des hordes caraïbes, ces peuplades ont joint une arme plus certaine et plus redoutable ; c’est cette longue sarbacane de six à sept pieds de long que l’on désigne sous le nom d [csgaravatana sur les bords du Solimoens , et qui est destinée à lancer des fléchés empoisonnées.

L’esgaravatana , comme on la dit, est une des plus grandes curiosités de la Guyane et du Brésil ; elle se compose de deux pièces bien distinctes, d’un roseau très-droit, très-poli , qui ne croît que dans les déserts voisins

if ERS.

du Rio-Negro, et qui, étant trop faible pour former à lui seul la sarbacane, est enfermé dans une espèce d’étui qu’on obtient de la tige d’un palmier dont on a enlevé la pulpe intérieure (*).

« Le bout qui se met à la bouche est entouré d’une petite corde, faite avec l’herbe de soie , pour l’empêcher d’éclater; l’autre bout, qui est sujet à frapper contre terre , est assujetti par le noyau de l’acuero, coupé horizontalement par le milieu, et auquel on tait un trou dans le bout pour placer 1 extrémité de la sarbacane ; il est attaché extérieurement avec de la corde , et l’intérieur est rempli de cire d’abeilles sauvages.

« La flèche a neuf a dix pouces de long ; elle est tirée de la feuille d’une espece de palmier nommé coucourite. Elle est dure et fragile , et aussi pointue qu’une aiguille ; un pouce de la pointe environ est empoisonné, l’autre bout est passé au feu pour le rendre plus dur, et on l’entoure de coton sauvage à la hauteur d’un pouce et demi. Une grande habitude est nécessaire pour bien mettre ce coton ; il faut qu’il y en ait justement assez pour s’ajuster au creux du tube , et qu en se prolongeant il vienne Unir à rien ; il est attaché par un fil fait avec l’herbe de soie pour l’empêcher de glisser le long de la flèche. Les Indiens ont montré du génie dans la façon du carquois destiné à renfermer ces flèches :

il en contient de cinq à six cents; il a généralement de douze à quatorze pouces de long , et ressemble pour la forme à un cornet de trictrac. L intérieur est adroitement façonné en corbeille avec un bois qui ressemble au bambou ; l’extérieur est couvert d’une couche de cire ; la couverture est d’un seul morceau, et faite avec la peau du

tapir Avant de mettre les flèches

dans le carquois, ils les attachent ensemble par deux liens de coton, un à chaque bout, et ensuite ils les placent autour d’un bâton qui a presque la longueur du carquois ; la partie

(*) Le premier tube s’appelle ourah, lf second est le samourah.

SU

supérieure au bâton est protégée par deux petits morceaux de bois en croix, dont l’extrémité est entourée d’un cerceau; ce qui leur donne l’air d’une roue, et empêche la main d’être blessée lorsqu’on renverse le carquois pour en faire sortir le paquet de flèches. » Lancée avec dextérité , cette espèce de dard parvient à une distance de trois cents pieds environ.

C’est une vie étrange sans doute que celle de ces tribus, dont la subsistance repose sur l’arme la plus fragile et sur l’intensité d’un poison qu’elles seules savent préparer. On a beaucoup écrit sur le curare , sur cette liqueur terrible qui tue tout bas , comme disait un Indien à M. de Rumboldt. On connaît ses effets rapides , mais on ne sait trop quel est son antidote, et l’on ignore comment il agit; ce qu’il y a de certain , c’est qu’il n’exerce sa terrible influence qu’en se mêlant avec le sang. Sur les bords de l’Orénoque , M. de Humboldt ne craignit pas d’en manger, et, après cet essai, il n’éprouva aucune action délétère. Il est certain, en outre , qu’on peut se nourrir de la chair des animaux tués parce moyen, sans en recevoir aucune incommodité. En 18 1 2, M. Watterton entreprit le voyage de Guyane, et il poussa jusqu’aux frontières du Brésil pour étudier cette substance énergique. Voici en quelques mots les renseignements qu’il recueillit. Il paraît que les Indiens macoushi (*) sont les plus habiles à extrairece poison végétal, qu’ils désignent sous le nom de wourali. Ce nom vient d’une vigne , ou plutôt d’une espèce de liane qui croît dans le désert, et qui forme le principal ingrédient de la préparation. Une racine très-amère, deux sortes de plantes bulbeuses qui contiennent un jus vert et gluant , sont également recueillies avec soin , et c’est probablement à ces végétaux qu’est due l’action du wourali. Mais, non content de s’être procuré ces poisons actifs, l’Indien y joint des substances

(*) Ce sont très-probablement les mêmes que ces IWacus , prononcez Macous,dont parle la Chorographie brésilienne.

animales , telles que des fourmis venimeuses , des crochets broyés de serpent Iabari , qu’il tient en réserve pour une telle occasion. Les ingrédients une fois réunis , l’opération n’est pas sans danger. Le mélange ne se fait pas sans prendre des soins extrêmes; et il paraît que l’Indien, bien loin de regarder cette opération comme une action indifférente, la considère comme une oeuvre de ténèbres et de mystère. Selon les chasseurs à l’esgaravatana , malgré toutes les précautions qu’ils peuvent prendre, elle dérange toujours la santé. Us croient si bien qu’un malin génie préside à la fabrication du wourali , qu’on ne permet ni aux femmes ni aux jeunes filles d’être présentes, dans la crainte que le, démon n’exerce sur elles son influence.

Le toit sous lequel le poison a bouilli est considéré comme étant souillé, et toute la famille l’abandonne.

Quand les diverses opérations jugées indispensables sont toutes accomplies, la liqueur extraite du wourali et des autres ingrédients indiqués se présente sous l’aspect d’un sirop épais d’un brun foncé. C’est avec cette substance qu’il faut enduire les flèches de palmier à diverses reprises. Il n’est pas indispensable d’en faire usage immédiatement, et le wourali versé dans un petit pot indien ou dans une calebasse , se conserve soigneusement dans l’endroit le plus sec de la cabane.

Le poison du wourali se mêle instantanément avec un liquide quelconque, et c’est ainsi qu’il agit sur la masse du sang. Son action est rapide sans doute, mais peut-être a-t-elle été exagérée. Quelquefois la flèche silencieuse lancée par l’esgaravatana ne donne la mort à l’oiseau qu’elle a frappé qu’au bout de deux ou trois minutes ; mais ordinairement elle le frappe de stupeur , et l’empêche de se mouvoir ; d’autres fois il conserve la force de s’envoler ; néanmoins il meurt presque immédiatement , et il devient toujours la proie de l’Indien. Si c’est un quadrupède de grande dimension que le Macoushi veut atteindre, il n’emploie plus la sarbacane mais il

L’UNIVERS

se sert d’un dard de bambou empoisonné , qu’il adapte à sa longue flèche, et qu’il lance au moyen d’un arc. Quelquefois, avant de tomber, l’animal fait encore deux cents pas.

Nous le répétons , les Indiens se nourrissent sans aucun danger du gibier atteint par le poison du wourali ; mais, blessés accidentellement euxmêmes par un dard, ils n’ont encore découvert aucun antidote contre l’action de cette substance délétère. On suppose qu’elle attaque !e système nerveux , et qu’elle détruit ainsi les fonctions vitales (*).

Province du Mato-Grosso. Maintenant, si nous traversons ces déserts, si nous rentrons dans le Para , et que nous remontions le Rio-Tucantins , le pays de Mato-Grosso nous apparaîtra avec ses immenses forêts; car c’est elles qui lui donnent son nom. Bien longtemps sans doute le Mato-Grosso a été confondu avec cette vaste région que l’on désignait d’une manière si vague sous le nom d’Amazonie , et son nom était à peine répété dans les géographies les plus célèbres. Ses forêts magnifiques, ses fleuves qui ouvrent des communications si importantes avec les lieux les plus reculés de l’intérieur, ses mines à peine exploitées, tout cela était parfaitement inconnu avant Ayres de Cazal (**).

(*) M. Watterton fit un grand nombre d’expériences pour constater les effets du wourali. Un gros bœuf, pesant de neuf à mille livres, fut frappé de trois flèches à sanglier : le poison parut agir au bout de quatre minutes , et , au bout de vingt-cinq, ranimai était mort. Une ânesse, frappée en Angleterre par le dard des Macoushis , perdit tout sentiment ; mais on la rappela à la vie en lui introduisant de l’air dans les poumons , et , après avoir langui quelques mois , elle recouvra parfaitement la santé. C’est ce qui fait dire sans doute à M. Watterton , que ce moyen pourrait être employé d’une manière efficace à l’égard de l’homme, sans qu’il faille pour cela s’y fier complètement.

(**) L’auteur de cette Notice fut le premier à faire connaître en France la description du géographe portugais; Malle-Brun,

Étendue , histoire de la découverte.Mais qu’est-ce que cette province dont le territoire est si étrangement confondu avec un autre, et dont le nom s’efface à un tel point dans la mémoire des savants , que vous ne le voyez pas même marqué sur toutes les cartes du dix-huitième siècle? C’est un pays qui n’a pas moins de quarante-huit mille lieues carrées de surface, et auquel on n’accorde guère plus de cent vingt mille habitants; c’est une vaste région que l’on regarde comme le boulevard du Brésil, et qui ne compte pas plus de quelques bourgades, dont la capitale a été jusqu’à cette époque sans porter le nom de cité.

Les côtes du Brésil étaient explorées en^ sens divers, elles commençaient même à offrir une population nombreuse, que le Mato-Grosso était perdu pour les Brésiliens eux-mêmes, et cela à cause de sa situation. On savait vaguement sans doute qu’il y avait de vastes régions qui servaient d’asile aux tribus errantes, et qui devaient communiquer au Pérou ; mais Jà s’arrêtaient les conjectures. La configuration du sol, le gisement des montagnes et des fleuves, la nature des productions étaient complètement ignorés ; ce fut vers le milieu du seizième siècle, peut-être même vers 1532 ou 1533 , qu’un Pauliste, nommé Aleyxo Garcia, suivi d’un frère ou de son fils , et accompagné par un grand nombre d’indiens, passa au delà du Paraguay, pénétra dans le voisinage des Andes, et reconnut la partie méridionale de la vaste région qui va nous occuper. Le pays des grandes forêts fut néanmoins longtemps encore sans occuper la pensée des chefs de bandeiras. Peut-être le Mato-Grosso était-il en partie oublié.

Un autre Pauliste, Manuel Correa, suivit la route naturelle qui s’offre dans les régions septentrionales; il

qui vivait alors, accueillit ce travail dans ses Annales des voyages , où il a été inséré. Le savant géographe avoua lui-même qu’il n’avait eu que des idées singulièrement vagues jusqu’alors sur la topographie du Mato- Grosso

BRÉSIL

passa au delà de l’Aragaya, et il explora les régions du Nord. Ce qu’il y a de bien certain, c’est que cet immense pays, dans lequel il plut'aux Brésiliens ae ne voir qu’une seule province, ne fut parcouru pendant longtemps que par des bandes ignorées de Paulistes, qui allaient à la chasse des Indiens fugitifs, et qui rencontraient quelquefois des hordes belliqueuses devant lesquelles il fallait déployer un courage vraiment chevaleresque. Le premier nom connu qui se présente après celui des deux premiers explorateurs, n’apparaît qu’au commencement du dixhuitième siècle. En 1718, unPauliste, Antonio Pirez de Campos, qui poursuivait les Indiens Cuchipos, remonte le Puo-Cuyaba , et fait quelques découvertes.

Mines du Mato-Gbosso. Les choses vont changer de face cependant : cette région des grandes forêts, que l’on croit habitée uniquement par des tribus errantes, ce pays sans habitants, après deux siècles de découvertes, va trouver enfin une population active ; car il renferme des trésors.

En 1719, Pascoal Moreira Cabrai, suivant les traces d’Antonio Pirez , remonte le Rio-Cuchipo Mirim, et découvre, à peu de distance du fleuve, des pépites d’or: il avance encore, et une tribu entière lui apparaît, portant des ornements dont le prix n’est pas douteux.

La joie était grande parmi les ban deir antes, quand une découverte semblable venait couronner des mois et quelquefois des années de fatigues.

Qu’on se représente des hommes qui , sans aucun instrument propre à l’exploitation des mines, trouvent, en quelques jours , les uns cent octaves , les autres une demi-livre d’or, tandis que le chef en recueille au moins le double. Des cabanes s’élèvent, on persiste à demeurer au lieu où se découvrent tant de richesses, et la première bourgade est fondée. Les caravanes arrivent ; l’établissement augmente , il faut un chef, et c’est Pascoal Moreira Cabrai qui est nommé guarda mor ou garde général , jusqu’à ce que le gou-

vernement soit instruit des nouvelles découvertes.

Notre intention ne saurait être d’instruire minutieusement le lecteur du nombredes bandeiras qui se succédèrent dans ledésert, des périls qu’il leur fallut affronter, des maladies qui vinrent les assaillir. Les détails de ces expéditions seraient merveilleux; les résultats sont uniformes. Qu’il suffise de savoir qu’il y avait tel lieu où deux pauvres diables, guidés par quelque Indien, trouvaient en un seul jour, l’un une demi-arroba d’or , l’autre plus de quatre cents octaves.

C’est ce qui arriva à deux hommes dont les chroniques très-modernes du pays nous ont conservé les noms: Miguel Sutil de Sorocaba, et un certain Joam Francisco, surnommé le Barbado, établirent ainsi leur fortune. Ils ne tardèrent pas à faire part de leur aventure à l’arraial de Torquilha, où campaient les Paulistes , et la ville de Cuyaba s’éleva bientôt au lieu où étaient réunis tant de trésors. Il suffira de dire, pour avoir uneidéedes richesses immenses de ce territoire, que l’on réunit quatre cents arrobas de pépites, ou douze mille huit cents livres d’or dans l’espace d’un mois, sans qu’il fût besoin de creuser la terre à plus de quatre brasses de profondeur (*).

A partir de cette époque, l’histoire de Mato-Grosso offre la répétition des scènes sanglantes qui ont lieu dans l’intérieur , toutes les fois que de nouveaux trésors sont découverts. La lutte s’engage entre les Paulistes et les autres colons qui veulent s’établir dans les régions récemment découvertes. Deux hommes d’un caractère ardent et audacieux, comme en a produit Saint - Paul à cette époque , ont été nommés par Rodrigo César de Menezes, gouverneur de la capitainerie, pour recevoir le quint royal ; Lourenço Leme, et son frère Joam Leme, ces ‘deux hommes qui appartiennent

(*) Sur un terrain qui porte le nom de Sapateiro , parce que ce fui un savetier qui le découvrit, on trouva, dans l’espace de neuf jours, i34o livres d’or. 'Vov. Galles.

L’UNIVERS

aux familles tes plus distinguées de la contrée, sont investis de tout le pouvoir civil et militaire. L’un est procurador général , l’autre mestre de camp ; forts de l’appui du gouvernement, ils se constituent les seigneurs de ce désert. Des crimes abominables ensanglantent la nouvelle colonie. Par leurs ordres , un prêtre reçoit la mort au moment où il dit la messe. D’autres atrocités renouvellent d’anciennes accusations portées contre les deux frères. Le capitaine général , après les avoir favorisés, fait marcher des troupes contre eux; mais ils fuient dans le désert; ils se fortifient au milieu des forêts comme les anciens conquistadores.

Toutefois , à mesure que Balthasar Piibeiro, qu’on a envoyé contre eux, avance, la guerre devient plus implacable; quelques hommes périssent des deux côtés. La colonie naissante de Cuyaba ne retrouve sa tranquillité que lorsque les deux Paulistes, traqués comme des bêtes fauves au fond de leurs forêts, laissent le pouvoir avec la vie. Lourenço Leme reçoit un coup de mousquet qui lui donnera mort surle-champ ; son frère est transporté à Bahia , où le tribunal de la relaçâo le fait décapiter.

Tout cela arrivait il y a un peu plus d’un siècle; et la plupart des circonstances de cette guerre de partisans sont bien dignes, sans doute, de ce qui s’était passé aux premiers temps de la conquête. Voilà quelques descendants d’Européens ou milieu d’un pays plus vaste que la vieille Germanie ; et leur premier acte, c’est la guerre; la première page de leur histoire, c’est le récit d’une sanglante division. Mais, pendant que les Paulistes se battent contre les troupes du gouverneur, un autre drame se prépare , et il se prépare dans le conseil des nations indiennes , qui ont vu , dès le premier coup d’œil , quel est le sort que leur réservent les nouveaux conquérants.

Nations du Mato - Gbosso ; les Payagoas et les Guaycourous;

GUERRE AVEC LES PAULISTES. DCUX nations puissantes occupent la partie méridionale de ce vaste territoire; ce

sont les Guaycourous, ou les Indiens cavaliers, les Payagoas, ou les seigneurs du fleuve. Jusqu’à ce jour, les deux peuples ont été ennemis déclarés; la haine pour les Européens l’emporte sur leur vieille inimitié; ils s’allient entre eux. Alors le Mato-Grosso présente un aspect formidable, que les Paulistes n’avaient pas vu encore au désert. Les rivières se couvrent de flottilles armées; elles portent jusqu’aux frontières de grandes pirogues qui volent sur les eaux. Les plaines se peuplent de cavaliers qui rappellent, par leurs évolutions, les jeux des hordes tartares. Les forêts se hérissent d’archers habiles dont le trait ne manque jamais son but. Mais il y a de l’or dans le Mato-Grosso ; personne , dans Saint- Paul , n’a perdu le souvenir des récits merveilleux qu’ont dû faire, à leur retour, Miguel Sutil et le Barbado ; les canots de guerre s’équipent , les caravanes se mettent en marche ; toutefois le voyage ne se fait déjà plus, comme autrefois , à travers de grands déserts paisibles. Pénètre-t-on dans les forêts avec quelque sécurité, se croit-on hors de péril , tout à coup les pirogues des Payagoas, cachées derrière quelque île verdoyante des Pantanaes , s’avancent en bon ordre ; les Guaycourous cavaliers paraissent sur la plage ; nul espoir de salut n'est laissé aux chrétiens (*). Depuis plus de deux siècles heureusement, les Paulistes ne s’effrayent plus du cri de guerre ; et , s’ils sont vaincus quelquefois , si les bandeiras décimées parviennent à grand’ peine à s’échapper dans les plaines marécageuses , presque toujours un terrible souvenir reste aux Indiens de ces rencontres : ils comptent plu9 de défaites que de jours ou la victoire leur est restée.

C’est une étude curieuse à faire, à travers le style naïf des Roteiros, que celle de ces petites guerres locales dont le souvenir échappe à l’Europe , et qui commencent cependant l’histoire

(*) Sur trois cents personnes qui composaient une caravane en 1720, il n’échappa que trois noirs et un blanc.

BRÉSIL

d’un pays trois fois plus étendu que la France. Que de scènes dignes de Cooper , que d’épisodes curieux , et auxuels il ne manque que l’intérêt des étails.

Un jour, disent les anciennes relations rapportées par Cazal, quoique la flotte de Saint-Paul se trouvât nombreuse , elle fut attaquée par une flotte d’indiens beaucoup plus considérable, .vers un endroit que l’on appelle le territoire de Caranda. C’était .en 1736, à l’anniversaire de la Saint-Joseph. La bataille dura plusieurs heures ; et ce fut là que moururent , parmi plusieurs autres, le brave commandant de l’expédition, Pedro de Moraes, ainsi qu’un certain moine nommé Frey Antonio Nascentes , religieux franciscain, auquel sa force prodigieuse avait fait donner le surnom de Tigre. Bien d’autres se distinguèrent d’une manière plus heureuse, dans cette fatale rencontre , d’où , après tout , nous sortîmes vainqueurs. Il y eut un horrible carnage de tous ces barbares ; mais nul n’y prit plus de part qu’un mulâtre du pays de Pindamonhangaba, dont le vrai nom était Manuel Rodriguez, et que l’on appelait Mandu Assu , ou le grand Manuel , en raison de son énorme stature, et d’une corpulence qui attestait suffisamment ses forces extraordinaires.

Il était doué, outre cela , d’une résolution digne d’être citée. Cet homme à la taille gigantesque gouvernait un canot dont il était le propriétaire. Il y transportait sa femme, qui appartenait à la même race que lui , et qui était remarquable par sa magnanimité. Il avait aussi , dans la même embarcation , plusieurs esclaves. Il fut attaqué , lui seul , par deux pirogues ennemies; mais il se défendit avec tant de dextérité et de valeur, qu’aucune des deux ne parvint à l’aborder. Tantôt il faisait usage du fusil que sa femme lui chargeait ; tantôt il manœuvrait si bien avec une gaule , que chaque coup devenait fatal à l’ennemi qu’il atteignait. En arrivant à Cuyaba, il reçut le brevet de capitaine.

Culture du Mato-Grosso. Mul

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