TIPLICÀTION PRODIGIEUSE DES RATS
Pendant que ces scènes guerrières se passaient sur le Paraguay et sur ses affluents, Cuyaba, qui avait reçu un gouverneur dès 1727, prenait dé l’accroissement. En 1772, Antonio d'Almeida avait trouvé, sur les rives du San-Lourenço , la canne à sucre , où elle croissait à l’état sauvage. Au lieu de chercher uniquement de l’or, il avait deviné qu’il y avait plus de richesses à tirer de ces champs verdoyants de cannes , que des sables que l’on exploitait avec tant d’ardeur. Il était devenu planteur ; et un nouveau genre de prospérité commençait pour le Mato-Grosso. Un seul fait suffira sans doute pour donner une idée de l’opulence que dut acquérir, en peu d’années , cet homme et ceux qui l’imitèrent. Les premiers flacons de rhum qu’ils purent débiter furent achetés au prix énorme de dix onças d’or.
Lorsque les sables aurifères du Mato - Grosso seront épuisés , lorsqu’au lieu de cent vingt mille habitants, il offrira une population de soixante millions d’hommes, quand ses forêts immenses auront disparu pour faire place à de vastes cultures , il sera curieux de consulter les origines de cette haute prospérité. Alors on sourira sans doute au récit des vieilles relations, et l’on ne pourra pas retenir quelques marques d’étonnemerit , en se rappelant que les cultures naissantes de maïs avaient multiplié d’une manière si extraordinaire les rats sur cette terre vierge , que le premier couple de chats qu’on transporta dans la province ne tut pas vendu moins d’une livre d’or. Ce trafic étrange fut aussi fructueux sans doute à l’acquéreur qu’à celui qui avait eu l’idée de l’entreprendre. La progéniture de ces animaux se vendit jusqu’à trente octavas.
Quelque faible que nous paraisse en^ core la population decette province comparée à son étendue, si l’on se rappelle que des fièvres pernicieuses , presque toujours inséparables des nouveaux défrichements, accueillirent dès l’origine les colons, et qu’une sécheresse ,
L’UN I VERS
dont il n’y a pas d’exemple dans les annales du pays, détruisit leurs premiers travaux, on trouvera sans doute qu’elle s’est accrue dans une proportion au moins égale à celle des autres provinces. Des bourgades ont été fondées, des routes ont été ouvertes, les nations sauvages ont été pacifiées , les négociants européens portent aujourd’hui, jusque dans le centre de la province, les produits de nos manufactures. Tout peut donc faire présager une immense amélioration. Entrons dans quelques renseignements sur la position géographique du pays.
Description de la province. La province de Mato-Grosso confine au nord avec le gouvernement du Para; à l’ouest, elle est séparée des nouvelles républiques par les Rios Madeira- Guaporé, Jauru et Paraguay; au sud, ses limites touchent encore à celles des anciennes possessions espagnoles qui sont situées au nord du gouvernement de Rio-G rande et de Saint-Paul ; à l’est , le Paranna et l’Araguaya la séparent du pays de Saint-Paul et de Goiaz. En jetant un coup d’œil sur la carte, on verra que cet immense pays a plus de six cents lieues brésiliennes de circuit; situé entre les parallèles du 7e degré et du *24e degré 3' de latitude sud, il peut avoir une étendue de trois cent quinze lieues du nord au sud, sur deux cent trente dans sa plus grande largeur.
Pour peu que l’on examine la configuration du sol et la disposition des fleuves , on verra que la nature a divisé le Mato-Grosso entre trois vastes districts, dont il sera facile de faire sept comarcas, qui ont aussi leurs limites naturelles. Il faut donc établir, comme le fait la chorographie brésilienne , trois gouvernements au nord , au midi et au centre; on aura pour subdivisions la Camapuania, \e Mato-Grosso proprement dit, le Cuyaba , la Bororonia , la Juruenna , l’ Ar inos et la Tappiraquia. Selon les géographes brésiliens, cette province offre quatre climats bien distincts, et elle s’avance d’une vingtaine de lieues dans la zone tempérée; examinées sous le point de vue général cependant, ses productions sont ana-
logues à la plupart de celles que l’on rencontre dans les provinces centrales.
Comme Minas-Geraes , elle possède des sables aurifères et des diamants; mais il y a cette différence que la plupart des districts de Minas ont été soigneusement explorés, tandis que les déserts ignorés de l’Arinos et de la Tappiraquia renferment des richesses qui n’ont pas encore paru aux veux des hommes, et que l’on n’exploitera peut-être que dans des siècles , tant ces districts sont reculés.
En effet, si l’on jette un coup d’œil sur les géographies et sur les routiers , à chaque instant ce sont des terres inconnues dont il faut prendre note, des régions dont on ne saurait rien dire, parce qu’on n’y a point pénétré. Durant ces derniers temps sans doute , les voyageurs étrangers ont donné un rare exemple d’intrépidité aux nationaux; mais il semble qu’une sorte de fatalité s’attache à ces explorations courageuses. En consultant les Mémoires de l’académie de Lisbonne, on voit que, dès le commencement du siècle, un naturaliste, auquel on est tenté de donner le titre de Humboldt portugais, emploie neuf ans de sa vie à parcourir le Para, le Rio- Negro, le Mato-Grosso, et qu’il meurt avant d’avoir pu publier sa relation (*).
De nos jours, un savant connu par sa science consciencieuse, par sa rare intrépidité, M. Langsdorff, s’avance dans les lieux reculés du Mato-Grosso, il brave mille fatigues , il visite les peuples les moins connus ; mais c’est pour
(*) Les manuscrits du savant Rodriguez Ferreira ne sont point anéantis sans doute, mais ils ont déjà perdu l’attrait de la nouveauté , et il leur arrivera, malgré leur importance, ce qui est arrivé à tant de précieux roteiros , écrits en espagnol et en portugais ; ils resteront enfouis dans la poussière des bibliothèques. Une excellente Notice a été publiée sur le Dr. Rodriguez Ferreira , et l’on voit combien avaient été multipliés les travaux de cet homme infatigable : la liste de ses ouvrages occupe à elle seule huit ou neuf pages in-f°. Voyez Memorias da Academia real dos sciencias de Lisboa , t. V.
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voir périr (le la manière la plus déplorable son compagnon de voyage. Le jeune et infortuné Taunay, qui avait déjà affronté tant de périls en exécutant un voyage autour du monde, vient périr dans cette solitude, victime de son amour pour la science et pour l’art. A son retour, Langsdorff lui-même, surpris par une maladie cruelle , ne peut pas donner le résultat de ses observations, et les parties solitaires du Mato- Grosso qu’il a visitées nous restent pour longtemps inconnues. Je ne veux pas dire néanmoins que tout soit perdu pour la science dans les grandes explorations des derniers voyageurs : en 1816, Spix et Martius visitent les frontières de la province, et ils en rapportent de précieux documents. Si M. de Saint-Hilaire, auquel le Brésil a déjà tant d’obligations , ne pénètre pas avant dans cette portion de l’interieur, il visite des districts tort rapprochés, et ce que sa sagacité consciencieuse a découvert dans un pays peut quelquefois s’appliquer à celui dont nous nous occupons. Mais, malgré l’habileté de tels hommes, qu’est-ce que ces voyages rapides à travers l’immense désert?
qu’est-ce que le sillon du voyageur sur cette surface de quarante-huit mille lieues? Nous le répétons, les Brési- ! liens ne connaîtront eux-mêmes la plus vaste province de leur empire que I quand ils auront continué les travaux i des Langsdorff et des Rodriguez Ferreira.
Curiosités géoctRaphiques du i M ato-Grosso. Que d’intéressantes explorations restent donc à faire, que de singularités nous sont inconnues! Pénètre-t-on dans la Tappiraquia, le voyageur peut chercher cette pierre du pays des Aracys, sur laquelle Bartholomeu Buenno crut voir figurés les instruments de la passion, et qui n’est * peut-être autre chose qu’un rocher couvert d’hiéroglyphes , comme nous en avons déjà reproduit un dans cet ouvrage, et comme il en existe, avec des dimensions plus colossales, à Cayraca, sur les bords de l’Atabapa , et dans une foule d’ondroits arrosés par l’Orénoque et le Rio-Negro, où elles attestent le
séjour d’un peuple inconnu. Arrivet-on dans le pays d’Arinos, on peut visiter déjà des ruines; et les champs de vargeSj en laissant voir les traces d’une colonie naissante, fondée jadis par quelques hardis aventuriers qui l’abandonnèrent, montrent combien il est difficile de s’établir ainsi au désert, loin de tout secours de la métropole, et dans le voisinage des tribus indiennes.
Dans le Juruenna, c’est une merveille de la nature que l’observateur peut admirer : parmi les arbres de la Msdeira et de l’Itenez, on remarque un palmier fort singulier; on l’a désigné dans le pays sous le nom d 'ubassu; il présente une fleur d’où l’on tire une sorte de cocon fibreux, élastique, qui semble fait au métier. Les Indiens se couvrent la tête de cette coiffure étrange que l’on trouve toute faite dans les forêts. Pénètre-t-on dans la comarca de Cuyaba, où estsituéel’anciennecapitale de la province, un autre spectacle frappe desurprise : lorsque le Rio-Cuyaba vient à déborder, apres sa jonction avec le San-Lourenço, on peut parcourir en pirogue d’immenses champs de riz sauvage, qui se reproduisent annuellement sans rien devoir à la culture des hommes , et sans que les crues du fleuve leur soient jamais nuisibles; les tiges s’élevant toujours de cinq ou six palmes au-dessus du niveau des eaux, la récolte de ces champs naturels se fait au moyen de légers canots. Des hommes habitués à ce travail naviguent dans le canal ; et, avec une gaule flexible, ils se contentent de faire tomber dans leur embarcation le grain que produisent les épis.
Grottes du Mato-Grosso. Mais, sans contredit, une des curiosités naturelles les plus remarquables du Mato- Grosso , ce sont ces grottes immenses dont aucun Voyage moderne, venu a notre connaissance, n’a fait mention jusqu’aujourd’hui. Elles se trouvent situées en divers endroits de la province, où le docteur Alexandre Ferreira alla les visiter vers la lin dudernier siècle. La première, que l’on désigne sous le nom de Gruta das Onças, à cause de la grande quantité de jaguars qui venaient
L’UJNIVERS.
y chercher un asile , est près de l’Arrayal das Lavrinhas, et se prolonge sous la grande chaîne des Parecis. Si l’on en croit les récits du voyageur portugais , non-seulement l’intérieur de cette excavation offre un coup d’œil admirable, grâce à ses accidents naturels, mais il paraît que le long des parois, ainsi que des piliers qui se prolongent jusqu’à la voûte , il y a des figures sculptées, qu’au rapport des écrivains nationaux on juge pieusement être l’ouvrage de quelque artiste éclairé par la religion chrétienne. Ces bas-reliefs mériteraient une attention d’autant plus rigoureuse , qu*îls n’affirment pas ce dernier fait, et que certains monuments de l’Amérique méridionale, fort éloignés, il est vrai, du Mato-Grosso, reproduisent quelques symboles de notre religion, sans qu’on puisse les attribuer à des artistes chrétiens. Quoiqu’on ne doive guère s’attendre à une semblable analogie, il serait curieux sans doute que la croix de Palenqué et son adoration se reproduisissent dans cette caverne.
La seconde grotte que visita le docteur Alexandre Ferreira, est moins curieuse sous le rapport de l’art; mais elle est plus remarquable sans doute par sa prodigieuse étendue. Située près du presidio da Nova-Coi mbra , elle descend sous le sol où coule le Rio-Paraguay. Ses stalactites sont admirables, et elle est sillonnée par plusieurs ruisseaux, qu’on suppose provenir des infiltrations du grand fleuve. Des curieux, qui y pénétrèrent après la visite du docteur Alexandre, découvrirent que cette caverne s’était ouverte de vastes salles, qui se prolongeaient d’une manière prodigieuse sous le lit du Paraguay; les stalactites n’en étaient pas moins merveilleuses que celles de l’entrée. La contrée que nous examinons n’est pas la seule, du reste, qui présente ce genre de curiosité; et, dans le récit de ses excursions minéralogiques au centre de la province de Saint- Paul , Martini Francisco d’Andrada Machado fait mention de quelques grottes de ce genre qui se rencontrent dans le pays; il parle surtout de celle de
Sa nto -Antonio, près de l'arrayal do Ribeirào de Yporanga.
Ce pays des grottes profondes , des hautes montagnes, des forêts immenses, est aussi celui des chutes d’eau magnifiques; et les cascades d’Avanhadara et d’Utapuru, sur le Tieté, présentent un des spectacles les plus 1 mposants que puissent offf ir les grands fleuves.
Cuyabà, Villa Bella, villes principales du Mato-Grosso. En 1829, M. Langsdorff écrivait : « Les habitants de Cuyaba sont tout étonnés de voir flotter le pavillon russe sur leurs rivières. » Rien sans doute ne devait exciter plus vivement la surprise de cette petite ville, que l’arrivée successive d’étrangers appartenant aux coins les plus reculés de l’Europe, et se donnant, pour ainsi dire, rendez-vous, afin de visiter les immenses déserts qui l’entourent.
Comme on l’a déjà vu au commencement de notre notice, Villa Real de Cuyaba est l’établissement le plus ancien de la province, et néanmoins il ne compte guère plus d’un siècle d’existence. Capitale de la comarca de Mato-Grosso, Villa de Cuyaba le cède cependant en importance à Villa Bella ; cela ne l’empêche
Î joint d’occuper le premier rang dans a division ecclésiastique. Ce n’est pas précisément un évêché, car le prélat qui y réside n’a que le titre d’évêque in partibus, mais c’est le lieu où se traitent toutes les négociations cléricales du pays , et ces affaires ecclésiastiques doivent être d’une décision difficile , car nulle contrée au monde , peut-être , ne présente des paroisses d’une semblable étendue. Nonobstant sa position reculée, Villa Real de Cuyaba est une ville populeuseet florissante, qui compte plusieurs édifices religieux, et dont les rues principales sont pavées. Comme cette ville a été fondée par les Paulistes, les maisons et les édifices y sont construits en taipa. Cuyaba est située par les 15° de latitude australe, et les 317° 42' 3" de longitude comptée de l’île de Fer.
Villa Bella , qui fait partie du même
BRÉSIL
district , est la capitale de toute la province. C’est une jolie ville, qui s’élève dans un terrain plat, sur les rives du Guaporé, dont les grandes crues lui deviennent quelquefois nuisibles. Villa Bella a pris depuis quelques années le I titre de cidade de Malo-Grosso. Cei pendant , de l’avis commun , son séjour est moins agréable que celui de Cuyaba, et le gouverneur n’y demeure que durant une portion de l’année. Les maisons sont de plain-pied, et leur * aspect est assez gai, car elles sont blanchies presque toutes à la tabal tinga. Villa Bella a plusieurs églises, une fonderie pour l’or, et divers édifices civils. Mais, il y a quelques années, on n’y comptait pas encore une seule fontaine. On ne lit pas sans quelque surprise, dans les descriptions topographiques, que c’est la seule paroisse de la comarca. Située par les 15° de latitude australe, et les 317° 42' 30" de , longitude comptée de l’île de Fer, son climat est un peu moins chaud que celui de Cuyaba. Varrayal Diaman- |j tin fait partie de son territoire. Avantageusement situé, non loin du Rio- Paraguav, au confluent de deux rivières dont les noms (*) attestent la richesse, il promet de prendre un grand accroissement. Il y a trente-huit ou quarante ans que cet arrayal fut fondé en raison de la quantité d’or et de diamants qu’on trouva dans son voisinage. Les pierres précieuses et les diamants, dont l’exploitation n’est pas encore aujourd’hui aussi active qu’elle ne peut manquer de le devenir, for- ! ment déjà un des produits les plus remarquables du Mato-Grosso ; et le voisinage de la capitale n’est pas le seul lieu dans la province où l’on puisse réunir des richesses considérables.
Indigènes du Mato-Grosso. Jusqu’à présent , sans aucun doute , ce qui offre le plus d’intérêt à la curiosité du voyageur , ce sont les nombreuses trij bus indiennes répandues sur ce terri- I toire. On se tromperait étrangement
(*) Le Rio Diamantino, le Corrego Rico, j autrement dit Rio do Oiro, ou le Fleuve de ! l’or.
si on les croyait toutes issues d’une même nation, ou présentant partout les mêmes caractères de sociabilité.
Rien , au contraire , n’est plus différent que leurs usages et que leur organisation en tribus ; et, pour n’offrir que quelques exemples , tandis que les hordes qui errent sur les rivages des divers affluents de l’Amazonie ne présentent guère que des agrégations composées de quelques centaines d’individus, ceux qui s’avancent vers les régions du Sud peuvent mettre au besoin de dix à douze mille guerriers en campagne ; cela a lieu du moins chez les Guaycourous et les Charruas. Quoique vivant dans la même province, rien n’est aussi plus opposé que le mode d’existence de ces peuplades.
Tandis que les Gnatos, qui habitent le district de Bororonia, tirent la plus grande partie de leur subsistance de la pêche, et surtout de la chasse, à laquelle ils se livrent le long des grands fleuves , ces Guaycourous que nous venons de nommer, autrement dits les Indios cavalheiros , mettent à profit les nombreux bestiaux qui se sont multipliés sur les rives du Paraguay. Sans cesse au milieu des sombres forêts , où il est obligé d’affronter des myriades d’insectes piqueurs (*) , le Guato applique toute son habileté à diriger un canot à travers les mille obstacles que présente le fleuve. Il est re-
(*) Il faut avoir navigué sur certains fleu ves de l’Amérique pour comprendre le souhait naïf d’un Indien de l’Orénoque : il mettait le paradis dans la lune, parce qu’il supposait que l'on n’y était point tourmenté par les moustiques (voy. M. de Humboldt). Les Indiens paraissent moins sensibles que nous à cet horrible supplice. En parlant des Guatos du Mato-Grosso, M. Langsdorff fait une curieuse peinture de leur sang-froid à braver la piqûre des mosquitos. Immobile sur l’avant de son canot durant la pèche , le Guato ne larde pas à avoir son corps noir d’insectes qui sucent son sang. S’il en est trop tourmenté, un seul coup d’un instrument qu’il appelle sa matapjia, suffit pour s’en débarrasser. La matappa est un bâton armé transversalement d’un morceau dff toile de coton.
L’UNIVERS
nommé par la manière dont il nage.
Ses armes sont l’arc, la flèche, et une grande lance sans fer , avec laquelle il ne craint toutefois pas d’attaquer l’ours du Mato-Grosso, assez commun dans ses sombres forêts. Le Guaycourous fait également usage de l’arc, des flèches et de la lance. Mais il fait choix, pour dresser sa cabane, des campagnes découvertes; et, comme tous les peuples pasteurs de ces contrées, il n’ignore pas l’usage du laço et des bolas. Sans doute il serait curieux de suivre les diverses nations du Mato-Grosso dans les détails de leur existence ; il y aurait un vif intérêt à surprendre dans leurs forêts vierges des peuplades qui conservent plus qu’aiileurs les traits originaux des races primitives; mais, comme le disait naguère M. Langsdorff, si on faisait choix d’un tel sujet, il y aurait pour des siècles d’observations. Quant à nous, contraint de nous borner , c’est la nation la plus importante que nous essayerons de faire connaître.
C’est elle aussi , il faut le dire, qui présente les traits les plus saillants : il est question ici des Indiens cavaliers.
Guaycourous. Leur histoire.
Les Guaycourous, ou Vaicourous , comme l’écrit le docteur Alexandre Ferreira, paraissent avoir occupé de temps immémorial les bords du Paraguay, sur une étendue de cent lieues au moins. Aujourd’hui on les rencontre principalement entre le Rio-Embotateu ou Mondego et le San-Lourenço. Cette nation ne saurait être rangée parmi les races purement sauvages , et elle nous parait devoir occuper, dans la hiérarchie sociale des peuples du nouveau monde , à peu près le rang qu’y tiennent aujourd’hui les Araucanos , bien que leurs usages n’aient qu’un rapport fort indirect avec ces peuples du Chili. Les Guaycourous offrent trois divisions fort distinctes : ceux qui occupent encore l’ancien Paraguay, où on les connaissait sous le nom de Lingoas , les habitants des rives orientales du grand fleuve et ceux qui demeurent sur les possessions du Brésil. Ces derniers seulsontledroit de nous occuper. Les Guaycourous
brésiliens sont divisés en sept hordes, dont on nous a conservé les noms:
elles occupent, selon l’usage, des territoires séparés; et encore aujourd’hui, dit-on, les trois corps de nation sont en guerre. Les plaines que parcourent ces tribus sont couvertes de riches pâturages situés principalement entre les rivières Tacoary et Ipani.
La race des Guaycourous est essentiellement belliqueuse, et son but principal, en entreprenant des courses guerrières, est de faire des prisonniers, qu’elle réduit en esclavage. Chose remarquable , et qui arrive rarement dans cette partie du nouveau monde, chaque horde maintient chez elle une hiérarchie sociale bien marquée. Il y a les chefs, ou capitans , les simples guerriers, et enfin les esclaves. Cette organisation intérieure a une durée probable d’autant mieux établie, que les descendants des prisonniers ne peuvent jamais, et sous aucun prétexte, former d’alliance avec les personnes libres. Une union semblable déshonore celui qui l’a contractée, et il n’y a pas d’exemple encore qu’un esclave ait été émancipé. La grande supériorité des Guaycourous a engagé plusieurs tribus du voisinage à se soumettre à une espèce de vasselage librement consenti. Les Goaxis, les Guanas, les Guatos,les Cayvabas , les Bororos , les Ooroas , les Cayapos , lesXiquitos , les Xamoccos, en “un mot presque toutes les nations du Sud, se trouvent aujourd’hui dans ce cas (*). Ceci prouve que, si la caste des chefs se conserve dans sa pureté primitive , il est peu de peuples dont la classe inférieure présente autant d’éléments hétérogènes; il n’y en a pas où celle des esclaves soit soumise à un si complet nivellement. Un article, bien étrange sans doute , de leur code religieux exclut à tout jamais les esclaves du paradis.
Aspect extérieur. Quoique arrivés à un certain degré de civilisation,
(*) Nous joindrons à cette nomenclature les Chagoteos , les Pacachodeos, les Adiocos , les Ateadeos, les Oleos , les Laudeos et le* Cadoeos.
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non-seulement les Guaycourous se peignent, mais il ont conservé l’usage du tatouage par incision , ce qui est fort rare chez les hordes américaines. Leur costume est simple, mais il n’est pas dénué d’élégance. Ils portent le poni cho; et, comme les Guauchos des Pampas, ils se fabriquent des bottes avec le cuir qui recouvre la jambe du cheval. Ceci est plus spécialement réservé aux chefs, qui portent aussi le bandeau.
i Nous avons déjà dit que ces peuples avaient conservé l’usage du tatouage.
La face , le cou , la poitrine des Guaycourous adultes reçoivent un dessin ineffaçable en pointe de diamant; et , de” même que certaines tribus , avec lesquelles ils n’ont aucune affinité d’ail- ? leurs, iis se coupent les cheveux autour de la tête, à la manière des fran- I ciscains.
Les Guaycourous font usage de l’arc et des flèches ; ils portent un carquois de deux ou trois pieds de long; et l’énorme lance dont ils se servent peut , avoir douze ou treize pieds. Le commerce avec les Européens leur permet de l’armer d’un fer. Toutes les expé- 5 ditions de ce peuple se font à cheval; et, en guise de bride, ils usent d’une i seule corde filée avec les fibres que l’on tire de l’ananas sauvage. Habituellement ils portent une ceinture autour : du corps; ils la serrent ou ils la lâ-
! client a volonté, et ils y suspendent un coutelas, ou une sorte de couteau de chasse. En outre , comme beaucoup d’autres Indiens, ils trouvent moyen : de diminuer les angoisse? de la faim,
1 auxquelles ils sont fréquemment expoi sés dans leurs expéditions , en resser- ! rant cette ceinture. Sont-ils en marche , 1 de la main gauche ils guident le che- 1 val , avec la droite ils portent leurs ' armes. Dans leurs guerres avec les s autres nations indiennes, et même avec les Paulistes, ils avaient et ils J ont encore une manière de combattre ' que signalent MM. Spix et Martius, et que rappelle avec plus de détails • M. Debret. « Leur tactique, dit ce ' ; voyageur, est de rassembler une troupe ‘ ! assez nombreuse de chevaux sauva-
21* Livraison. (Brésil.;
ges , qu’ils lancent en avant sans cavaliers, en se mêlant aux derniers coureurs. Mais, pour se dérober à la vue de l’ennemi, ils imaginent une ruse qui, à elle seule, donne une idée de leur souplesse et de leur dextérité à cheval. Chaque cavalier, uniquement appuyé du pied droit sur son étrier, saisit la crinière de la main gauche, se tient ainsi suspendu et couché de côté le long du corps de son cheval, et conserve cette attitude jusqu’à ce qu’il soit arrivé à la portée de la lance; il se relève alors sur la selle , et combat avec avantage au milieu du désordre causé par cette attaque tumultueuse (*). »
Si l’on s’en rapportait uniquement au témoignage de deux savants Bavarois dont nous avons plus d’une fois invoqué ici le témoignage, les Guaycourous ne seraient pas toujours d’excellents cavaliers , parce qu’ils n’osent dompter les chevaux sauvages qu’en les obligeant à entrer dans un lac ou dans les eaux d’un fleuve ; mais il nous semble, au contraire, qu’ils donnent en cela une preuve de leur sagacité.
Aussitôt que l’animal est arreté au moyen du laço, ils l’entraînent dans l’eau, et l’y tiennent enfoncé jusqu’au poitrail. Dans cette lutte nouvelle pour lui , l’animal a bientôt reconnu son maître ; et il est dompté avec plus de certitude peut-être que le cheval des Pampas, qu’on pousse dans la plaine jusqu’à ce que la fatigue le contraigne à se regarder comme vaincu.
Sort des femmes guaycourous.
Comme les Guaycourous se sont avancés de quelques degrés dans l’échelle sociale , et qu’ils ont évidemment subi l’influence des idées européennes, les femmes jouissent d’un sort moins pénible que celui qui attend toujours la compagne du Coroado, du Mura et du sauvage Mongovo. Elles occupent même un rang dans la hiérarchie sociale , et les épouses des capitaines prennent le titre de douas.
Une coutume affreuse, qui fait hor-
(*) Les voyageurs allemands disent qu’ils emploient au même usage les troupeaux de bœufs.