‹ Brésil, Colombie et GuyanesChapitre 4 sur 39 · L XJ JN I VERS · texte numérisé non relu

L XJ JN I VERS

existants lors de la conquête. Les monuments les plus simples, ces monolithes érigés en mémoire de quelque grand événement , ces autels grossiers en usage parmi des peuples beaucoup moins avancés que les Tupis en civilisation , leur ont été complètement inconnus, et Ton ne sait pas encore si c’est aux Tupinambas qu’il faut attribuer ces inscriptions hiéroglyphiques qu’on a trouvées surdes rochers et qui devaient sans doute transmettre à la postérité plutôt un événement guerrier qu’une tradition religieuse. Quand un village devait être fondé, le moussacat , le père de famille, le chef civil, allait faire lui-même le choix de l’emplacement sur le bord de quelque cours d’eau , dans un lieu exposé à l’influence des vents, et la plupart du temps il déployait une grande sagacité dans ces premières dispositions.

Il est assez difficile de se taire une juste idée des habitations des Tupinambas , d’après les cabanes que construisent journellement encore les nations disséminées de l’intérieur.

Chacune de ces longues arches (qu’on me passe le terme) servait d’asile à vingt ou trente familles , et on ne peut mieux se les représenter qu’en se rappelant ces longs berceaux de nos jardins , dont les arceaux légers sont revêtus de feuillage. Chez les Tupinamoas, une construction en charpente, habilement disposée, supportait un toit couvert de feuilles de palmier ou de longs roseaux; et selon le précieux manuscrit que j’ai sous les yeux , c’était de la durée de ce toit de feuillage que dépendait ie séjour plus ou moins prolongé de la tribu dans un même lieu. Il durait tout au plus quatre ans ; et comme probablement quelque usage superstitieux qu’il ne nous est plus donné d’expliquer, s’opposait à ce qu’on lui fît subir les réparations nécessaires , souvent la pluie inondait la cabane quand on l’abandonnait.

Les premiers explorateurs furent tellement frappés de l’immensité de ces arches de feuillage , qu’ils les comparèrent, pour l’étendue, à un vaisseau de lisrne. Une aidée fort peuplée pou-

vait donc se composer , comme on le rapporte, de six ou même de quatre cabanes , disposées de manière à former une place régulière où se tenaient les assemblées de la tribu. Hans Stade parle bien d’une espèce de tabernacle qui existait au centre du village, et qui était destiné à recevoir les maraca sacrés; mais il est probable que ce temple , couvert de feuilles de palmier, ne différait guère des autres constructions. Rien n’était plus simle, du reste, que l’intérieur de ces haitations ; on n’y rencontrait pas même ce luxe de nattes qu’on trouve encore dans quelques cabanes des insulaires de la mer du Sud. Une ouverture en arcade était ménagée à chaque extrémité et permettait à l’air de circuler ; des pieux solides, fixés parallèlement , servaient à suspendre ces nombreux hamacs de coton que les Tupinambas désignaient sous 1e nom cTlnis } et où se déployait surtout leur industrie sauvage. Une espèce de soupente , formée avec de longues gaules , et attachée aux traverses supérieures qui soutenaient le toit, était disposée de manière à pouvoir y déposer ce que possédait chaque famille.

Tel était l’ameublement invariable de chaque cabane, où l’usage voulait qu’on entretînt continuellement , surtout durant la nuit , une multitude de petits feux , disposés entre chaque hamac. Était-on dans le voisinage de quelque tribu ennemie , la simple aidée devenait un village fortifié, entouré de pieux solidement fixés en terre, et quelquefois de chevaux de frise, cachés sous l’herbe, qui pouvaient défendre au besoin d’une surrise. Ces fortifications, toujours en ois, variaient, du reste, dans leur structure , et elles étaient quelquefois assez compliquées : des crânes d’ennemis étaient fixés au-dessus des portes et demeuraient là comme autant de sanglants trophées.

Moyens de subsistance. Nul pays, sous ce rapport, n’avait été plus favorisé que le Brésil. Ce n’est point que, comme aux Sandwich ou à Taïti, un seul végétal, l’arbre à pain, pdt

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subvenir en tout temps et à peu près sans préparation aux besoins des plus nombreuses familles; il fallait bien une certaine industrie pour tirer de la racine vénéneuse du manioc une nourriture salutaire; mais cette industrie s’était développée parmi les Tupinambas , et ils avaient même certains procédés culinaires qui ne sont pas, dit-on, parvenus jusqu’à nous (*). L ’aypi ou manioc doux, qu’on peut manger sans qu’il soit torréfié , les racines de cara , la patate, l’igname, qui fut promptement naturalisé s’il n’était indigène, fournissaient en outre une nourriture abondante et variée , qu’une grossière culture pouvait facilement obtenir.

Si les céréales de l’Europe étaient inconnues au Brésil , on y récoltait cinq espèces de maïs, désignées sous le nom générique ftavati ou abati. Le bananier, qui exige si peu de soins, offrait en abondance ses régimes nourrissants , et aurait pu , dans certaines saisons, remplacer la plupart de ces végétaux précieux, puisque, d’après les savants calculs de M. de Humboldt, une portion de sol employée à sa culture donne cinquante fois plus de substance alimentaire que le même espace de terrain planté en céréales. Dans cette rapide nomenclature des végétaux propres à la nourriture de l’homme, je ne citerai ni les lianes aux fécules nourrissantes, ni les fruits oléagineux du palmier, ni même les amandes du sapoucaya , si estimées de toutes les tribus de l’Amérique du sud. Ces détails nous entraîneraient trop loin : il suffira de dire qu’une multitude de fruits croissant spontanément , mais propres à certaines localités, ajoutaient aux ressources que le pays offrait avec une

(*) On cite , entre autres , une espèce de brouet fait avec le jus obtenu par la pression et qui servait à l’assaisonnement des viandes. Les Tupinambas avaient une grande répugnance pour le sel ; plusieurs des mets qu’on prépare avec le manioc , tels , par exemple, que le mingan , ont conservé de nos jours leur ancienne dénomination tupi.

2e livraison. (Brésil.)

réelle profusion. Malgré cette fertilité du sol, c’était surtout des forêts et des fleuves que les Tupinambas tiraient leur principale nourriture , et il faut convenir qu’ils offraient à cette époque des ressources en partie épuisées. L’animal le plus grôs du Brésil , le tapir , qui a été refoulé dans l’intérieur , se montrait alors jusque sur le littoral; on y rencontrait, en troupes innombrables, ces diverses espèces de pécaris, qui offrent un aliment à la fois plus agréable et plus sain que la chair du porc domestique.

Les cerfs , devenus si rares sur le bord de la mer , y traversaient encore les forêts. Les tatous , les pacas, les coatis, qu’on expose si rarement dans les marchés des grandes villes , fournissaient une nourriture abondante et variée. De même que les tribus nomades existantes de nos jours, les Tupinambas mangeaient la chair des nombreuses espèces de singes qui parcourent le Brésil , et s’il faut s’en rapporter aux récits des vieux voyageurs, comme les Botocoudos , les Puris et les Patachos , ils ne dédaignaient ni la chair musquée des caïmans, ni celle des serpents de la grosse espèce; le lézard connu sous la dénomination d’iguana ou de tupinambis , indique assez , par son nom , combien il était recherché par ces tribus. Peu de contrées présentent autant de gibier à plumes que le Brésil, et cette ressource était encore mise à profit par les Tupinambas. S’il faut en croire d’anciennes relations , ils faisaient usage, pour se procurer certains oiseaux , d’un moyen ingénieux , connu des anciens habitants d’Haïti. Cachés sous le feuillage , munis d’un ïoseau léger, qu’on garnissait d’un nœud coulant, ils s’emparaient du volatile imprudent qui venait se percher près d’eux. Lorsque les Européens eurent établi un commerce d’échange régulier avec le Brésil, les indigènes eurent des poules; mais ils regardaient comme la preuve d’une insatiable gourmandise, de la part des étrangers, l’habitude de faire usage des œufs. Une circonspection salutaire dans le choix

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des aliments leur avait appris à respecter les moyens de reproduction.

Bien qu’ils fissent usage de la ligne et de l’hameçon , c’était au moyen de la flèche , lancée avec un admirable calcul des déviations, qu’ils se procuraient le poisson, dont ils faisaient souvent la base de leur nourriture.

Un procédé plus facile était mis en usage au bord des lacs et des rivières, et pouvait donner l’abondance à une tribu entière durant plusieurs jours.

Certaines lianes , les racines de plantes bien connues , telles que le sinapou et le conamy du Par à étaient broyées et jetées dans les eaux. L’effet de ces substances était immédiat; le poisson enivré venait à la surface des flots et l’on pouvait s’en emparer sans qu’il fît le moindre mouvement (*). Si la pêche avait été abondante, si les produits de la chasse dépassaient les besoins de la tribu, on étalait immédiatement, sur un vaste gril en bois , désigné sous le nom de boucan, le gibier et le poisson qu’on voulait conserver. Exposé ainsi à l’action lente de la chaleur, il pouvait être gardé durant plusieurs ^mois. Le procédé et le mot qui le rappelle nous ont été transmis , et c’est sans doute aux Tu-

funambas , visités de bonne heure par es Normands , que nous devons les viandes boucanées en usage dans tout le Nouveau-Monde.

Bien que ces peuples eussent diverses manières de préparer leurs aliments, ils ignoraient un des moyens les plus simples de faire rôtir les vian-

(*) Ce procédé est encore en usage, nonseulement au Brésil, mais aux Antilles, à la Guiane , et même dans plusieurs contrées de l’Asie: plusieurs plantes produisent le même effet qui est obtenu chez nous par la coque du Levant. L’usage des bois à enivrer , qui pouvait convenir à des tribus errantes, comme les Tupis , a des résultats trop destructeurs

Î)Our ne pas être prohibé dans les lieux où a population s’est accrue. A la Guiane , des mesures sévères avaient été promulguées par l’ordonnance de 1765, contre ceux qui ne craignaient pas de dépeupler ainsi les fleuves. "Voy. les manuscrits de la Bibloth. roy. relatifs à la Guiane.

des : Lery nous apprend qu’une broche de bois, chargée de gibier, et tournant devant le feu, excita assez vivement leur surprise, pour qu’ils missent en doute la réussite d’un semblable procédé. En revanche , on trouva établi chez eux, mais principalement chez les Tapuyas, un mode de préparation beaucoup plus compliqué et qui est encore en usage dans les îles de la mer du Sud : souvent on creusait une fosse, on la garnissait de larges feuilles , la pièce de gibier était recouverte de terre , et le feu qu’on allumait au-dessus lui donnait un degré de cuisson qui surprenait toujours les étrangers. Quand la peuplade n’était pas errante , que les femmes pouvaient donner un libre cours à leur industrie , on fabriquait dans certains villages des poteries excellentes, et les viandes étaient étuvées.

Religion. C’était l’usage , dans le XVIe siècle , de décider a priori que les peuples sauvages n’avaient aucune idée de la Divinité. Quelques écrivains même , alliant l’idée la plus fausse au rapprochement le plus bizarre, allaient répétant que le langage des Brésiliens était dépourvu de certaines lettres, telles que l’F, l’L etl’R (*), parce qu’ils étaient sans foi, sans loi et sans roi. Et cependant, quand on examine la mythologie des peuples de race tupique , on est étonné du développement métaphysique qui semble la caractériser.

C’est à tort qu’on a dit que le mot tupan désignait à la fois, chez ces peuples , la divinité et le tonnerre. Tupa ou tupan signifiait l’excellence terrifiante, l’être puissant et terrible. Tupacanunga, c’était le tonnerre, l’organe de Dieu , le bruit qu’il fait quand il veut être entendu. L’éclair, tupa beraba , désignait là lueur divine. Ils croyaient que Dieu était partout et qu’il avait fait tout. L’être opposé au Dieu favorable se nommait An-

(*) Sem fé, sem lei, sem rei. Voy. le Hôte iro do Br as il, et Yasconcellos , S'olUias, etc.

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hanga {*). Geropary est quelquefois employé dans ce sens; mais je pense qu’il y a eu confusion d’idées dans ses attributions; les Indiens dirent au P. Ives d’Évreux, que leurs devins n’avaient jamais parlé au Toupan, mais bien aux compagnons de Geropary , qui est le serviteur de Dieu.

Cette phrase, à elle seule, explique la pluralité des génies secondaires. Les bons génies étaient désignés sous le nom d ' Apoiaueué, et les mauvais sous celui d 'Ouiaoupia. Les esprits favorables faisaient venir la pluie en temps opportun , et semblaient destinés à diriger la température , à être des messagers diligents, montant sans cesse de la terre au ciel. Les démons soumis à Geropary, chassés par Dieu, habitant les villages délaissés et les cimetières , s’opposaient , au contraire, à ce que la pluie vînt en sa saison, et maltraitaient de mille manières ceux qu’ils rencontraient.

IJn des caractères de cette mythologie sauvage , qu’elle partage du reste avec les croyances plus complètes du Pérou , du Mexique et du plateau de Bogota , c’est l’existence d’un législateur divin , qui apparaît pour civiliser les hommes , et qui disparaît après avoir rempli sa céleste mission. Les Brésiliens avaient aussi leur Quetzatcoatl ou leur Bochica, et ils le désignaient sous le nom de Sumé. Ce marata , cet apôtre divin, leur avait enseigné la culture du manioc , et, avant de disparaître comme Bouddha , il avait laissé des vestiges sur la terre. On montra encore à Vasconcellos et au P. Ives l’empreinte de ses pieds dans le roc, et, selon l’esprit de l’époque , ils y retrouvèrent tous deux le passage de saint Thomas. La tradition d’un grand cataclysme, qui aurait inondé la terre par les ordres du Dieu irrité, ne leur était pas non plus étrangère.

Temendaré , le vieillard choisi pour repeupler le monde , s’était sauvé avec sa famille au sommet d’un palmier gigantesque , et c’est de là qu’il était

(*) C’est le même génie que Léry nomme Aignan et Hans Stade lngange.

descendu pour devenir le père du genre humain.

Non seulement les Tupinambas admettaient l’immortalité de l’ame, mais, comme plusieurs nations américaines, ils avaient à . ce sujet des croyances fort déliées. Tant que l’ame dirigeait le corps, elle se nommait an; aussitôt que la séparation s’était accomplie , elle était désignée sous le nom d 'angouère. Il y avait les génies des pensées, que Vasconcellos appelle curupira , tandis que les anîes séparées qui pouvaient annoncer la mort, étaient connues sous le nom de maràguigàna. Il est presque inutile de dire que les forts, les vaillants, les vertueux allaient , après leur mort .

dans des campagnes heureuses , où ils jouissaient de toutes les félicités que peut rêver un homme des forêts :

les lâches , les faibles et les traîtres devenaient la proie d’Anhanga.

Une des croyances les plus poétiques et les plus touchantes de ces peuples, c’était celle qui retrouvait dans le chant mélancolique d’un oiseau , un message des âmes , un avertissement salutaire des ancêtres à leurs petits-neveux.

Culte. Chez les Tupinambas, le culte de Dieu et des génies semble avoir été confié plus spécialement à une classe d’hommes désignés sous les noms de Pagès et de Caraïbes : c’étaient à la fois les devins et les médecins de ces peuples , ses voyants , ses prophètes. Il y a mieux , et comme le fait très-bien observer M. de Humboldt, le nom de Caraïbe semble indiquer que chez ces peuples sauvages une nation privilégiée aurait renouvelé l’antique usage des Chaldéens, qui remplissaient l’office de devins chez les peuples du voisinage. Ce qui confirmerait dans cette opinion , ce sont les épreuves terribles auxquelles les Piaches ou Piayes eux-mêmes étaient soumis chez les Caraïbes , avant d’être investis de cette dignité , et qui se renouvelaient avec des formes trèsadoucies chez les nations tupiques.

Les Caraïbes, Piayes ou Pagès, sont représentés comme habitant des ca-

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banes séparées et obscures, où nul n’était assez hardi pour entrer. Vers le milieu du XVIe siècle, à l’époque où la nation formait de grands villages fortifiés, il est probable qu’on avait commencé à ériger des espèces de temples au Tupan et aux divinités inférieures , car Hans Stade parle fréquemment d’un tabernacle mystérieux, reposant au milieu du village où il était retenu prisonnier. Bien qu’aucun historien ne fasse mention des idoles des Tupinambas, ils en avaient, et je trouve ce fait important exprimé d’une manière positive dans le P. Ives d’Évreux. « Et de fait, dit-il, c’est une chose assez fréquente, tant dedans l’île qu’ès autres pays voisins, que les sorciers bâtissent des petites loges de palmes , ès lieux les plus cachés des bois, et là plantent de petites idoles faictes de cire , ou de bois , en forme d’hommes, les uns moindres, les autres plus grands; mais ces plus grands ne surpassent une coudée de haut. Là en certains jours , ces sorciers vont seuls , portant avec soy du feu , de l’eau , de la chair ou poisson , de la farine, maïs, légumes, plumes de couleur et des fleurs : de ces viandes ils en font une espèce de sacrifice à ces idoles , et aussi bruslent des gommes de bonne odeur devant elles ; avec les plumes et les fleurs ils en paroient l’idole et se tenoient un long temps dans ces logettes , tous seuls : et faut croire que c’estoit à la communication de ces esprits. »

Soit que des jeûnes austères , des boissons stupéfiantes, telles que le jus de tabac , ou même la fumee enivrante de certaines plantes , les fissent tomber dans un état réel d’extase, et qu’ils fussent dupes alors de leur propre imagination; soit qu’ils eussent compris l’action qu’ils pouvaient exercer sur des esprits rêveurs et enthousiastes , ils entraient dans un état de délire prophétique , vrai chez les uns , simulé chez d’autres , dont les accès se renouvelaient fréquemment. C’étaient eux qui allaient la veille d’une bataille, interrogeant les guerriers sur 4eurs songes, et les expliquant au

profit de la tribu; c’étaient eux encore qui, durant certaines cérémonies religieuses, renouvelées de trois ans en trois ans, soufflaient l’esprit de courage aux Tupinambas , en les inondant de la fumée enivrante du petun. Durant certaines danses consacrées, armés du maraca symbolique, ils rendaient leurs oracles, et telle était leur puissance, que tout Indien auquel ils annonçaient la mort, ne conservait plus aucun espoir, et souvent mourait de terreur, sans essayer de se soustraire au sort qui lui était annoncé. Le maraca planté devant un village était bientôt environné d’offrandes; et ces offrandes devenaient le salaire du prêtre. Comme médecins, les Pagès avaient connaissance de certaines plantes utiles, dont ils cachèrent toujours les propriétés aux Européens, et qui leur firent opérer certaines cures remarquables. De meme que tous les indigènes de cette partie de l’Amérique du sud, ils paraissent avoir employé une sorte de magnétisme animal, et ce fait serait curieux à examiner, surtout chez les Caraïbes de la Guiane, et chez les Tupinambas , s’il n’était environné de mille jongleries ridicules. Comme dans les îles de la mer du Sud et parmi une foule de peuplades dans l’enfance de la civilisation, le prêtre médecin avait observé l’action puissante de l’ame sur l’organisation physique; il opérait avant tout sur l’imagination, et après une succion répétée de la partie malade, ou certaines imprécations adressées au malin génie , ne manquait pas de montrer au patient les corps étrangers qu’il avait tirés de la partie douloureuse, et qui causaient, disait-il, ses souffrances. Quel qu’en fût le résultat, du reste, il ne faut pas croire que le droit d’exciter une telle confiance fût acquis sans nul effort. Chez certaines tribus , l’initiation avait un caractère de barbarie qui en Europe ferait peut-être reculer les plus courageux.

Langue. Nous rappellerons ici ce ue le savant Balbi a écrit à propos e l’idiome des anciens dominateurs

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du Brésil : « La langue Est-guarani on brasilienne, dite aussi tupi ; la lingoa gérai peut être considérée comme un des trois dialectes principaux d’un même idiome. Les trois langues guarani forment une famille qui diffère non seulement de toutes les langues de l’Amérique méridionale , mais aussi de toutes celles du Nouveau-Monde; moyennant un grand nombre d’affixes et de prépositions , ces langues forment des modes et des temps très-compliqués et très-différents de notre syntaxe. Les sons portugais F , L, R , S et V manquent au Brésilien. » L’U français existait dans cette langue, et les jésuites l’exprimaient par un Y. La lingoa gérai s’était singulièrement propagée dans certaines provinces , et les colons de la capitainerie de Maranham en faisaient un usage habituel. On a des dictionnaires et des grammaires des divers idiomes du guarani.

Gouvernement. Montaigne, rencontrant un chef indien au Havre, lui fit demander, par Finterprète, quel était son droit dans la tribu : « C’est celui de marcher le premier à la guerre , » répondit le sauvage , et cette belle, réponse résumait en effet le degré de pouvoir que la nation lui accordait. Chez les Tupinambas, le chef était à la fois électif et héréditaire , c’est-à-dire qu’on choisissait de préférence le fils pour succéder au père, sans que cette loi paraisse avoir été immuable. A l’exemple de toutes les nations américaines, il y avait des conseils où s’agitaient les grands intérêts de la peuplade, et les Caraïbes jouaient nécessairement un grand rôle, même dans ces assemblées guerrières, puisqu’on leur soumettait la délibération, et qu’ils déclaraient, après avoir consulté les maracas, si l’expédition échouerait ou si elle devait être favorable. Vers le milieu du XVIe siècle, le chef le plus redouté de la côte portait le nom de Konian-Bebe ou de Konian-Beck. Hans Stade et Thevet le connurent dans des dispositions fort différentes, et le dernier n’a pas hésité à le placer dans sa Biograpnie des

hommes célèbres. Ce n’était pas un de ces hommes à la manière de Finow de Radama et de Tamehameha , qui , comprenant rapidement la supériorité des Européens , poussent hardiment leur nation dans la voie d’une civilisation naissante. Cependant il n’était pas étranger à toute combinaison sociale :

il avait fait élever des parapets en terre autour de son village , et il les avait fait garnir de quelques pièces d’artillerie. Dans sa jactance sauvage, nul chef américain ne pouvait lui être opposé ; il aimait à se comparer luimême au jaguar, et il se vantait d’avoir mangé sa part de plus de cinq mille prisonniers.

Idées sur la propriété. On a déjà vu que plusieurs familles habitaient la même cabane. Chaque individu possédait les meubles à son usage. Chacun pouvait élever certains animaux et en disposer selon son bon plaisir ; mais il n’entrait pas dans la pensée du Tupinambas qu’une portion du sol pût appartenir éternellement au même individu ; chaque travailleur, cependant, devenait possesseur du terrain qu’il avait cultivé.

Quoiqu’il en soit, les idées des Tupinambas étaient fort larges à ce sujet.

Comme c’étaient leurs femmes qui étaient chargées des soins de la culture , ils attachaient fort peu d’importance à tout ce qui regardait la police agricole. Une seule phrase du vieux Thevet explique complètement leurs idées à ce sujet. « Un sauvage mourrait de honte s’il voyait son voisin ou son prochain auprès de soi avoir faute de ce qu’il a en sa puissance. »

Lois. Bien qu’il ait été inexact d’affirmer que les Tupinambas étaient sans lois ces lois étaient fort simples. Dans le cas d’un meurtre , si la préméditation se trouvait prouvée, l’homicide était remis aux parents du mort , qui lui ôtaient la vie. La peine du talion punissait les autres crimes. Le vol ne pouvait guère exister parmi ces tribus où tout était à peu près commun.

Quant à l’adultère, la justice était prompte et redoutable; bien que les jeunes filles jouissent d’une grande li

berté , une femme mariée dont l’infidélité était prouvée recevait la mort.

Sort des Femmes. Comme dans toutes les sociétés naissantes, le sort des femmes était précaire. Chez les Tupinambas, cependant , leur position paraît avoir été moins misérable que chez plusieurs autres nations sauvages. D’abord quelques-unes d’entre elles participaient au sacerdoce, elles recevaient le don de prophétie du Caraïbe , et alors , nécessairement , elles jouissaient d’une certaine influence :

ensuite, comme je viens de le dire, leur première jeunesse s’écoulait dans une grande liberté. Mais presque toujours ê* étaient elles qrui, au moyen d’instruments grossiers, labouraient la terre et devaient l’ensemencer ; à la guerre, elles suivaient leurs maris, chargées d’une portion du bagage ; et il arrivait même de temps à autre qu’elles en venaient aux mains. Prisonnières, elles partageaient le sort des hommes et étaient massacrées pour servir à un festin solennel. Cependant , après la première fureur du combat, on se contentait souvent de les emmener en esclavage. Parvenues à la vieillesse, les femmes tupinambas jouaient un rôle terrible dans les cérémonies du massacre, et on nous les représente comme des espèces de harpies hideuses , dont rien n’égalait la férocité. S’il faut en croire une ancienne relation française, ce serait des femmes de cette nation, qui, lasses du joug des hommes , se seraient retirées dans une des îles du Grand- Fleuve et y auraient renouvelé un des mythes les plus célèbres de l’antiquité. Selon le P. Ives, qui paraît avoir recouru à des sources moins fabuleuses que ses devanciers , les Amazones américaines n’auraient eu d’autres rapports avec celles de la Grèce que la coutume de vivre loin des hommes; comme elles, cependant , au temps où le cajueiro fournit un vin enivrant, elles admettaient les guerriers des nations voisines dans leurs villages, et les fruits de ces unions momentanées servaient à entretenir la peuplade. Il est inutile de dire que les enfants mâles étaient renvoyés à leurs pères , ou

qu’on les mettait à mort. Quoique nous soyons parfaitement disposés à admettre avec M. de Humboldt la possibilité d’une société semblable, son existence a dû être fort peu durable, et elle dut se renouveler sur divers points, sans pouvoir durer plus de quelques années. C’est le seul moyen peut-être d’expliquer les notions contradictoires des voyageurs et d’admettre la tradition.

Mariages, Naissances. La polygamie était permise parmi les Tupi nambas , et il est fait mention de certains chefs qui avaient jusqu’à douze ou quinze femmes. Ces cas néanmoins étaient rares; et d’ordinaire chaque guerrier se contentait d’une seule épousé. Certaines lois étaient gardées dans ces unions. Il y en a de si sacrées et de si simples , qu’on les trouve observées chez tous les peuples. Parmi les Tupinambas, non seulement le.

père ou le frère ne pouvait pas épouser sa fille ou sa sœur , mais il en était de même à l’égard de l’atourassap, c’est-à-dire du parfait ami, du compagnon immédiat de cabane, avec lequel on confondait ses biens. Rien ne s’opposait à ce qu’un oncle épousât sa nièce , et les degrés immédiats de parenté devenaient ensuite une cause d’union, bien plutôt qu’une raison admissible d’empêchement. Un vieux voyageur décrit, avec sa naïveté ordinaire , les formules toutes simples employées dans cette occasion : « Pour l’esgard des cérémonies, ils n’en font pas d’autres, sinon que celui qui voudra avoir femme, soit vesve ou fille, après avoir sçeu sa volonté , s’adressant au père , ou à défaut d’icelui aux plus proches parens d’icelle, demandera si on lui veut bailler une telle en mariage. Que si on respond qu’ouy , dès lors sans passer autre contràct (car les notaires n’y gagnent rien), il la tiendra avec soy pour sa femme.

Si au contraire on luy refuse, sans s’en formalizer autrement il se déportera. » Léry vante en outre la paix nonpareille qui régnait dans les gynécées sauvages, lorsqu’un guerrier avait plusieurs femmes.

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Plusieurs cérémonies avaient lieu à la naissance d’un enfant : quel que fût son sexe, aussitôt qu’il avait vu le jour , le père lui comprimait le nez.

Si c’était un garçon, après qu’il avait été lavé , on le peignait de noir et de rouge. On le suspendait dans un petit hamac , le père lui fabriquait une tacape en miniature , un petit arc et des flèches, et il lui imposait le nom qu’il devait garder durant le premier âge , en l’exhortant à devenir un guerrier terrible pour les tribus ennemies.

D’ordinaire, les noms étaient pris ou dans les objets visibles de la création , ou même parmi ceux de l’industrie sauvage. C’est ainsi qu’un Tupinambas pouvait s’appeler Goaracyaba , le rayon du soleil ; Orapacen , l’arc et la corde; Piragiba, la nageoire de poisson. On cite encore le fameux Tabira, dont le nom signifie littéralement bras de fer; et Camaran, ce chef si connu durant les guerres de la Hollande, qui s’appelait là Crevette. Il paraît, du reste, que la noblesse personnelle des Tupinambas s’exprimait par le nombre des dénominations qu’on se sentait le droit d’adopter. A chaque festin solennel où un prisonnier était immolé, le maître de l’esclave prenait un nouveau nom , sans perdre le souvenir des anciens. Il arrivait que certains guerriers nourrissaient pendant plusieurs années un esclave, afin de le faire massacrer par leur fils encore adolescent , qui changeait alors le nom qu’on lui avait imposé à sa naissance.

Travaux et fêtes. Comme je l’ai déjà dit , dans cette société sauvage c’était à la femme qu’était dévolue la plus grande partie des travaux; si l’homme se décidait à remuer la terre , c’était à sa compagne qu’appartenaient les autres soins du labourage et de l’ensemencement. A elle la fabrication des hamacs et celle de la poterie, dont on nous vante la perfection; à elle encore le soin de faire boucaner les viandes , et souvent les soins minutieux de la toilette du guerrier, qui duraient plusieurs heures. Le Tupinambas se réservait la fabrica-

tion des armes , celle des jangadas , espèces de radeaux connus sous le nom qu’ils portaient jadis , celle des canots, opération difficile avant l’arrivée des Européens, mais dont ils venaient à bout au moyen du feu appliqué d’après certaines règles, et grâce à la dureté de leurs haches de pierre. Tout ce qui concernait la pêche et la chasse les regardait , et ils s’y montraient d’une habileté merveilleuse. Ils construisaient leurs vil lages et leurs retranchements. Dès que les Portugais eurent établi avec eux un commerce d’échange, ce furent eux qui allèrent couper le bois de teinture, souvent à des distances fort éloignées, et qui le chargeaient sur leurs épaules pour le porter au bord de la mer.

Après avoir accompli ces travaux assez pénibles, le guerrier reposait plusieurs heures de suite au fond de son hamac, dans une complète inaction , et il attendait même, pour prendre quelque nourriture, que sa femme lui en apportât. Anciennement, les fêtes se renouvelaient assez fréquemment; elles précédaient les grandes guerres, ou elles leur succédaient. Il y avait certaines danses symboliques, dont les noms nous ont été conservés, et dont les femmes paraissent avoir été exclues. La danse était désignée en général sous le nom de guau , et un de ses modes les plus usités était celui d \irucapy. Celle qui convenait à un âge plus tendre s’appelait la curupirara. On en connaissait d’autres sous les noms de guaibipaye et de guaibiabuçu ; mais la plus étrange et la plus solennelle était celle où les guerriers , formant une ronde immense sans changer de place , racontaient tour à tour leurs exploits dans un chant grave et mesuré ; c’était plutôt une cérémonie guerrière qu’une danse proprement dite , et elle ne se renouvelait guère que tous les trois ans. Celle à laquelle Lery assista se composait de 5 ou 600 guerriers , divisés en trois troupes différentes. Il était difficile de voir quelque chose de plus bizarre et de plus imposant à la fois. Les femmes avaient

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été renvoyées dans une cabane voisine, et elles devaient seulement répondre au chant qu’elles entendaient. Qu’on se figure un vaste cercle mouvant : les hommes qui le composent sont peints de noir et de rouge, ils conservent tous une attitude sérieuse et recueillie , rapprochés l’un de l’autre, sans se tenir la main; cnacun d’entre eux a placé sa main droite sur la hanche , tandis que l’autre reste pendante. Par un mouvement d’oscillation qui se communique à chaque danseur, le corps se penche et se relève tour à tour ; la jambe et le pied droits s’agitent au mouvement des maracas.

Tout à coup un chœur harmonieux s’élève de la multitude : ce sont les voix qui célèbrent la gloire des ancêtres et qui invitent les guerriers à de nouveaux combats. Alors trois Caraïbes , revêtus de leurs manteaux de plumes , déposent l’instrument sacré , et armés d’une espèce de calumet, ils inondent chaque guerrier des vapeurs enivrantes du petun, en l’invitant à recevoir l’esprit de force, afin de vaincre ses ennemis. Le vieux voyageur qui nous a fourni ces détails, vante la singulière harmonie de toutes ces voix , chantant d’antiques ballades, et bien qu’il y ait peut-être un peu d’enthousiasme dans ses expressions, il est probable qu’à l’époque où les Tupinambas formaient une nation puissante, les chants primitifs offraient un caractère qu’ils ont perdu depuis. Ce qu’il y a de certain , c’est qu’à l’imitation des Chactaws de l’Amérique du Nord, certaines nations brésiliennes jouissaient du privilège de fournir de poètes et de musiciens les autres peuplades. Parmi lesTupis, c’était aux Tamoyos qu’était dévolu ce privilège (*). La qualité de barde

(*) Le Rotciro do Brazil de la Bibl. roy. dit positivement que le titre de poète et de chanteur ( qualités qui ne se séparent guère à l’enfance de la civilisation ) donne le droit d’aller sans crainte parmi des tribus ennemies. On retrouve ce privilège établi chez plusieurs autres nations indiennes de l’Amérique du Nord et du Sud.

était distincte de celle du devin ; mais souvent elle s’alliait à cette dignité, et la plupart du temps on nous représente les Caraïbes comme dépositaires des grandes traditions poétiques dont ils animaient les fêtes.

Je ne sais plus quel est le vieux missionnaire portugais qui, préoccupé d’un souvenir mythologique , s’écrie naïvement que quelque dieu Bacchus semble avoir parcouru les forêts du Brésil, pour enseigner les sauvages. En effet, les diverses nations de la côte avaient singulièrement propagé l’usage des boissons enivrantes, puisqu’on en comptait jusqu’à trente-deux espèces. Non seulement on faisait des vins fort recherchés avec le fruit du cajou , du pacoba et du guabirabeira , mais on fabriquait avec le maïs , et surtout avec le manioc, deux sortes de bière connues sous les noms iïabatiouy et de caouin , qui n’étaient guère en usage que dans des fêtes préparées d’avance. Aussi ces solennités particulières recevaient-elles le nom de la boisson favorite. Les villages voisins s’invitaient d’avance à un caouin , comme on s’invite parmi nous à un banquet.

Je l’avouerai, si les récits qui nous ont été faits encore tout récemment par plusieurs voyageurs, ne nous avaient point accoutumés à ne reculer devant aucun des détails qui forment les traits saillants de la vie du sauvage , ce serait avec quelque crainte d’exciter le dégoût du lecteur que je poursuivrais ce récit : mais l’usage du caouin était tellement répandu d’un bout de l’Amérique méridionale à l’autre extrémité, les Galibis de la Guiane et les Guaranis du Paraguay le préparaient d’une manière tellement analogue, que son usage peut signaler une sorte d’identité dans les coutumes de cette race, et qu’on ne saurait passer sous silence les détails étranges qu’une foule de relations nous ont transmis.

La fabrication du caouin rentrait dans les attributions des femmes , et c’étaient les moins jeunes qui en étaient chargées. Quelques jours avant

l’époque désignée pour une réunion solennelle, elles se procuraient une grande quantité de racines de manioc, elles leur faisaient subir une sorte de ramollissement au moyen de la cuisson, puis, réunies autour d’immenses jarres de terre, elles mâchaient à qui mieux mieux ces racines ; et quand cette singulière opération était terminée , l’usage voulait qu’on fît bouillir ce qui avait été ainsi préparé, et qu’on l’abandonnât à la fermentation. Le caouin de manioc, quand il avait reposé quelques jours, conservait une teinte blanchâtre, et avait le goût d’une bière légère. La boisson fermentée faite avec l’avati ou maïs était un peu plus forte. Ce qu’il y a de fort bizarre , c’est que les premiers Européens qui voulurent faire du caouin de manioc , en évitant la préparation usitée par les Tupinambas, déclarent unanimement qu’ils ne purent jamais y réussir, et que force leur fut de se contenter de celui des Indiens. Lery ajoute même , qu’après avoir surmonté la première répugnance, il le trouvait excellent. Le caouin devait être bu tiède; aussi quand les guerriers étaient réunis, quand les danses étaient préparées , le premier soin des femmes était-il de taire un feu doux autour des jarres immenses qui renfermaient la boisson favorite (*). Lorsque la liqueur commençait à tiédir , elles découvraient le premier vaisseau, remuaient le breuvage qu’il contenait, et le puisant dans de grandes courges qui pouvaient contenir près de trois bouteilles , elles présentaient l’immense coupe à cha-

(*) Selon Lery, chacun de ces grands vaisseaux contenait plus de soixante pintes de Paris ; et il en a vu jusqu’à trente rangés symétriquement dans la même cabane.

Les Tupinambas , du reste , ne sont pas les seuls qui aient fait subir une si étrange préparation à leurs boissons enivrantes; les habitants de la mer du Sud n’expriment pas autrement le jus de la cava, dont ils font leurs délices. Mais cette espèce de poivre a une influence bien plus délétère sur l’économie animale que la bière de manioc ou de maïs.

ue guerrier : celui-ci la recevait eu ansant, et il était d’usage qu’il l’a vidât d’un seul trait. Ces libations devaient durer jusqu’à ce que les jarres fussent vides et qu’ i 1 n’y restât pas même une goutte de liquide ; « et de fait, dit Lery , avec sa naïveté ordinaire , je les ay veus, non seulement trois jours et trois nuits sans cesser de boire, mais si yvres qu’ils n’en pouvoient plus...

d’autant que quitter le jeu eust esté pour estre réputé efféminé... Ainsi pour continuer mon propos , tant que ce caouinage dure, nos friponniers et gale -bon -temps de Brésiliens, pour s’eschaufer tant plus la cervelle cliantans , siflans , s’accourageans et exhortans l’un l’autre de se porter vaillamment et de prendre force prisonniers, quand ils iront en guerre , estans arrangez comme grues, ne cessent de danser et aller et venir parmi la maison où ils sont assemblez.... Et certainement pour mieux vérifier ce que j’ay dit qu’ils sont les premiers et superlatifs en matière d’ivrongnerie , je crois qu’il y en a tel qui à sa part, en une seule assemblée, avale plus de vingt pots de caouin. »

Guerres. Ce n’est pas sans motif ue nous avons essayé de décrire une e ces fêtes sauvages , avant de rappeler les usages de la guerre , car souvent les guerres les plus sanglantes venaient à la suite de ces orgies consacrées , où l’on rappelait tous ses motifs de haine contre les tribus ennemies. Avant que le départ fut décidé cependant , le conseil s’assemblait dans la place de l’aidée, où des pieux, propres à soutenir les hamacs, avaient été dressés. On se réunissait ainsi autour du chef : comme chez les Indiens du Nord , le calumet passait de main en main (*) , chacun aspirait quelques bouffées de tabac , et c’était après s’être environné d’un nuage de fumée qui sortait de la manière la plus bizarre par les diverses ouvertures du

(*) Le calumel des Tupinambas était fait, comme je l’ai déjà indiqué , de feuilles sèches de palmier , formant une espèce de tube , dans lequel on introduisait le tabac.

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visage, que chaque guerrier parlait.

La guerre était bientôt résolue; un chef était choisi séance tenante; par ses ordres , des envoyés s’en allaient convier la nation entière au lieu d’un rendez-vous; on préparait en abondance, avec le carima et le manioc, une espèce de farine qui pouvait se conserver en dépit de l’humidité, et l’on partait quelquefois au nombre de huit ou dix milles. Plusieurs historiens nous ont parlé avec admiration de ces armées , qui envahissaient tout à coup les campagnes du Brésil. Ce devait être , en effet , quelque chose d’imposant et de formidable que de voir s’avancer le long des fleuves et quelquefois au milieu des grandes forêts, cette multitude de guerriers peints de noir et de rouge, couleurs dont l’alliance a toujours quelque chose de funèbre.

Le front ceint d’un diadème de plumes , les joues bizarrement ornées de ces gorges de toucan, qui leur descendaient des tempes comme des espèces de favoris, les reins en partie couverts de ces rondelles à plumes d’autruche , ornement symbolique destiné à rappeler l’agilité qui convient au guerrier, garantis par leur

f>avois de peau de tapir, armés de eurs arcs immenses et de leur tacape de bois de fer, ils marchaient sur une longue file, suivis de leurs femmes qui portaient les provisions et les hamacs. Tant qu’on était sur le territoire ami, l’air retentissait des sons prolongés du janubia (*), du bruit des tambours et du son aigre des flûtes , fabriquéesd’os humains. Avait-on passé la frontière , on avançait avec circonspection, car c’était une guerre toute de surprise et d’embuches , comme la plupart de celles qui se font dans les forêts américaines. Les espions qu’on envoyait à une ou deux lieues, étaient-ils de retour, le chef allait de hamac en hamac convier les guerriers aux songes pour les soumettre aux devins. L’attaque était-elle résolue d’après ces étranges oracles , on

(*) Espèce de trompe guerrière.

s’élancait vers le village ennemi ; mais quelquefois des pieux cachés sous l’herbe arrêtaient l’armée entière et donnaient aux assiégés le temps de se réveiller. C’est alors que les fortifications d’un village,* tout imparfaites qu’elles étaient , pouvaient sauver une tribu, car on se réservait des meurtrières, afin de tirer sur les assaillants. Quelquefois le siège se faisait en règle : au lieu de fusées à incendie, on lançait contre les toits de pindoba , des flèches garnies de coton enflammé et un seul projectile produisant son effet , suffisait pour détruire une aidée. Malheur au village qui se laissait ainsi surprendre! tous ceux qui voulaient échapper aux flammes étaient massacrés sans pitié , et la massue qui leur donnait la mort était abandonnée près des cadavres , comme une espèce de monument. Toutefois on cherchait à faire des prisonniers, et il n’était pas rare qu’on en amenât plusieurs centaines dans le village des vainqueurs. Souvent, si le siège durait plusieurs jours , et que les provisions vinssent à manquer , un village garni de redoutes en bois s’élevait contre un village fortifié. La guerre prenait un autre caractère , et les assiégés changeaient de rôle en attaquant à leur tour ceux qui étaient venus pour les anéantir. Une rencontre avait-elle lieu en plaine, le combat prenait un caractère d’atrocité qu’on ne rencontre peut-être que chez ces sauvages, et dont le récit pittoresque d’un témoin oculaire pourra seul donner une idée.

« Premièrement, quand nos Tououpinambaoult, d’environ demi-quart de lieue, eurent aperçu leurs ennemis, ils se prindrent à hurler de telle façon... que non seulement ceux qui vont à la chasse aux loups par deçà , en comparaison ne mènent pas tant de bruit , mais aussi l’air fendans de leurs cris et de leurs voix , quand il eust tonné du ciel, nous ne l’eussions pas entendu. Et au surplus, à mesure qu’ils approchoient , redoublans leurs cris, sonnans de leurs cornets, et en estendant les bras, se menaçans et monstrans les uns aux autres” les os

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des prisonniers qui avoient esté mangées , voire les dents enfilez dont aucuns avoient plus de deux brassées pendues à leur col, c’estoit une horreur de voir leur contenance. Mais au joindre ce fut bien encor pis : car sitôt qu’ils furent à deux ou trois cens pas l’un de l’autre, se saluans à grands coups de flèches, dès le commencement de cette escarmouche, vous en eussiez veu une infinité voler en l’air aussi drues que mousches. Que si quelques-uns en estoient atteints, comme furent plusieurs, après qu’avec un merveilleux courage ils les avoient arrachées de leurs corps , les rompans et comme chiens enragez, mordans les pièces à belles dents, ils ne Iaissoient pas pour cela de re-, tourner tous navrez au combat. Sur quoi faut noter , que ces Américains sont si acharnez en leurs guerres, que tant qu’ils peuvent remuer bras et jambes sans reculer ni tourner le dos , iis combattent incessamment, ce qui semble leur estre naturel... Mais quoi que c’en soit, quand nos Tououpinambaoult et Margaias furent meslez , ce fust avec les espées et massues de bois à grands coups et à deux mains , à sè charger de telle façon , que qui rencontroit la teste de son ennemi , il ne l’envoyoit pas seulement par terre, mais l’assommoit comme font les bouchers les bœufs par deçà.»

Francisco da Cunha, auteur contemporain du Voyageur français, parle des combats sur mer, et de la prodigieuse habileté des Tupinambas comme marins. Leurs canots , creusés dans un seul tronc d’arbre, étaient manœuvres par trente rameurs, qui se tenaient debout et qui faisaient voler l’embarcation sur la mer , en se servant uniquement de la pagaye; les canots de guerre portaient à la proue le maraca sacré, et l’on en voyait souvent plusieurs centaines qui se livraient des combats remarquable par /a combinaison des manœuvres.

Sort des prisonniers.— Anthropophagie. On a imprimé naguère en Allemagne, dans un livre du reste justement estimé, une espèce d’apo-

logie des indigènes du Brésil , où l’on essaie de les laver du reproche d’anthropophagie. Il y a mieux: le savant naturaliste, mettant en doute toutes les relations du XVIe siècle , va jusqu’à supposer que les anciens voyageurs, et notamment Améric Vespuce, ont bien pu être dupes de leur imagination troublée, et prendre pour des débris sanglants de chair humaine, des membres dépouillés de singes , préparés pour la nourriture des Indiens. Sans doute, quoique Southey, l’historien anglais du Brésil, en ait admis l’horrible détail, j’ai peine à croire avec Vasconcellos que les Brésiliens aient dévoré leurs victimes palpitantes, et qu’ils se soient abreuvés de leur sang. Mais de quelque bienveillante philanthropie qu’on soit pourvu , il n’est plus permis de nier le fait de l’anthropophagie en lui-même; et si les tribus du littoral et même de l’intérieur nient obstinément de nos jours, qu’elles aient conservé cette épouvantable coutume de leurs ancêtres , il ne s’ensuit pas qu’elles ne l’aient jamais eue.

Sans évoquer ici les autorités qui prouveraient au besoin que l’anthropophagie a été commune à plusieurs peuples de l’Europe ; sans m’appuyer des faits récents qui établissent d’une manière positive l’existence de cet horrible usage à la Nouvelle-Zélande et à Sumatra, il est facile de prouver que la plupart des nations américaines sacrifiaient leurs prisonniers pour les faire servir à des festins solennels. Les Leni-Lenape , qui formaient jadis la nation la plus puissante de l’Amérique du Nord , avouèrent au vénérable Heckewelder que l’anthropophagie avait été jadis en usage parmi eux. Les Mexicains eux - mêmes ne se contentaient pas d’immoler d’innombrables victimes au dieu Vitziloputchtli , les prêtres et des guerriers d’un certain ordre, sans se nourrir positivement de leur chair, dévoraient diverses portions consacrées, en signe de vengeance. Les Caraïbes (*) de

(*) Quelques écrivains veulent même

ïa Guiane et des Antilles massacraient, dans le même but, tous leurs prisonniers. On a vu quelle était à ce sujet l’étrange coutume des Tapuyas : peutêtre l’anthropophagie ne se présentat-elle chez aucune des nations du nouveau continent, avec les caractères de férocité et de bizarrerie qu’elle conserva toujours chez les Tupinambas.

Aussitôt qu’un prisonnier tombait entre les mains d’un guerrier , il devenait sa propriété exclusive. Celui-ci pouvait lui donner la mort immédiatement ou lui conserver la vie durant plusieurs années. Toutefois, à moins qu’il ne le gardât avec l’intention de le faire sacrifier à son fils, l’usage qui semblait avoir prévalu était qu’on célébrât le festin au bout de quelques mois.

En arrivant dans le village d’où l’expédition était partie, l’esclave se trouvait environné de femmes et d’enfants qui l’injuriaient, et il devait répondre par ces étranges paroles :

« Voici votre nourriture vivante qui « s’avance. » Dans quelques tribus , l’esclave restait parfaitement libre, dans d’autres on l’attachait avec une longue corde de coton , désignée sous le nom de la musurana. L’antique coutume voulait qu’on lui accordât une des filles les plus belles de la tribu, avec laquelle il restait uni jusqu’à sa mort. Il arrivait quelquefois, dit le Roteiro de la Bibliothèque royale, que l’épouse prenait une affection sincere pour son mari, et qu’elle lui fournissait tous les moyens de s’échapper.

Mais ces cas devaient être fort rares , et ils déshonoraient probablement celle qui avait préféré son amour à l’honneur de la tribu. Dans tout état de choses , la femme du prisonnier défaire venir le nom de cannibale du nom des Caribes , dont on aurait fait Cariba et ensuite Caniba. La prononciation réelle des langues américaines est si difficile à exprimer par nos caractères , que ces mutations successives sont peut-être moins étranges qu’elles ne nous le paraissent au premier abord.

vait l’environner de ses soins. Une nourriture abondante lui était continuellement apportée , jusqu’à ce qu’on jugeât son embonpoint suffisamment augmenté. Au jour fixé pour le sacrifice . tous les villages voisins étaient avertis ; quelquefois quatre ou cinq mille personnes se réunissaient : on avait préparé d’avance d’immenses jarres de caouin, et l’horrible fête commençait.

Pendant qu’on préparait le prisonnier au supplice, que les femmes lui rasaient la tête , et qu’après l’avoir enduit de miel par tout le corps , on le couvrait de plumes éclatantes, les conviés entonnaient des chants qui roulaient sur les guerres antiques de la nation et sur le bonheur de se vener de ses ennemis. Il y avait des anses consacrées à la terrible cérémonie , et la plus grande partie de la matinée se passait dans une espèce d’orgie à laquelle le prisonnier prenait toujours part sans laisser paraître la moindre trace d’émotion. Quand les danses avaient cessé, quand il voyait arriver l’heure du sacrifice, son enthousiasme guerrier s’exaltait , il commençait un long discours dans lequel il racontait la longue série de ses exploits, le détail des festins semblables où il s’était trouvé, et comment il avait donné une mort pareille à celle qu’on lui préparait, aux parents du sacrificateur. Alors on l’entraînait sur une place préparée, hors du village, pour l’exécution. Là, deux guerriers, armés de leurs boucliers, le maintenaient au moyen de la musurana, qui lui ceignait le milieu du corps, et qui leur permettait de se tenir à une certaine distance. Dans certains villages on le plaçait entre deux murs , éloignés l’un de l’autre d’environ vingt palmes, et percés de manière à ce qu’on pût passer les deux extrémités de la corde et qu’il parût immobile sans qu’on aperçût les guerriers qui le retenaient. Là une foule de vieilles, toutes semblables à des furies vengeresses , pour me servir des expressions d’un ancien voyageur portugais, lui disaient de se rassasier de la lumière

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ou jour, parce que sa fin était arrivée. INuès, hideusement peintes de noir et de jaune, elles faisaient retentir à ses oreilles leurs longs colliers de dents humaines, puis elles menaient une danse funèbre, qu’elles n’interrompaient que pour l’injurier. Le drame terrible allait continuant ainsi, durant plusieurs heures, les femmes rappelant au prisonnier , pour prolonger son supplice, tout ce que pouvait leur inspirer une de ces haines effroyables que notre civilisation ne sait plus comprendre; lui , racontant au long ses chances de vengeance , et rassemblant à l’heure suprême tout ce que pouvait lui inspirer la rage , pour irriter encore ses ennemis. «Tu ressembles, lui disait-on, à l’oiseau pillant nos campagnes ; mais te voici enfin arrêté. — Voilà ce que j’ai fait des vôtres, répondait-il, » et, au défaut du langage, l’énergie du geste achevait de faire comprendre une horrible allusion.

Pendant tout ce temps, celui qui devait mettre fin à la tragédie, le matador, pour me servir de l’expression portugaise , ne paraissait pas. Sa parure guerrière devait lui faire honneur dans les chants futurs de la tribu, et il l’a combinait à loisir. D’ailleurs, l’usage exigeait de sa part un recueillement presque religieux , et il est probable qu’il y avait dans toutes les cérémonies préparatoires , quelque étrange symbole qu’il ne nous est plus permis de pénétrer. Quoi qu’il en soit, le guerrier sacrificateur ne négligeait rien pour rendre son aspect imposant ; il épuisait pour sa parure tout le luxe sauvage. Son corps entier était peint avec la teinture noire et un peu bleuâtre du jenipa ; un diadème de plumes d’un jaune éclatant ornait son front; il portait aux bras et aux cuisses des bracelets de même couleur , faits également en plumes. De longs colliers de dents humaines ou de dents de tigre tombaient sur sa poitrine , et il avait soin que les panaches de plumes d’émas se relevassent avec grâce sur ses reins ; quelquefois un court manteau de plumes rouges, flottant sur

les épaules, complétait cette toilette solennelle; en d’autres occasions il se ceignait d’une large ceinture d’où s’échappait une espèce de jupe , s’évasant comme un parasol, pour me servir des propres expressions de Vasconcellos. La livera-pème, la massue du sacrifice, était faite avec un art qui dénotait à la fois l’importance qu’on attachait à la cérémonie , et la prodigieuse patience que le sauvage sait déployer quand il y va pour lui de quelque idée de vengeance ou de triomphe. Fabriquée en bois de fer , incrustée de patenôtres blanches, on y avait encore dessiné des espèces de mosaïques , avec des coquilles d’œuf de couleurs variées, et de longs panaches de plumes éclatantes ornaient une de ses extrémités; c’était ceile qui servait de manche et qu’on désignait sous le nom d 'embagadura.

Quand le sacrificateur avait fait annoncer qu’il était prêt, ses parents et ses amis venaient le chercher en grande pompe, au bruit des instruments. On le conduisait sur la place, où l’attendait la victime. Là une scène bien étrange devait précéder l’inévitable dénoûment ; on amoncelait des pierres et des tessons devant le prisonnier , ou bien , dans quelques circonstances, il recevait une tacape en bois de fer , et pendant quelques minutes il avait le droit de se venger du supplice auquel il était condamné , en jetant des pierres à la multitude ou en se servant de sa massue. D’ordinaire, il pouvait retarder la mort de quelques minutes, en se défendant ainsi contre l’assaillant. L’auteur du manuscrit que j’ai sous les yeux avoue même que les choses se passaient souvent fort mal pour celui-ci , et Lery raconte qu’il vit une pierre lancée avec une telle violence, qu’une femme présente à la cérémonie faillit en avoir la jambe rompue. Tout en cherchant ainsi à se venger, le prisonnier continuait ses harangues de mort, il invitait sa tribu à une guerre d’extermination , et quelquefois , au moment où il faisait un dernier effort pour s’élancer vers le sacrificateur, la mus-

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surana se resserrait subitement, et un seul coup de livera-pème l’étendait mort , en lui brisant le crâne.

Après le dénoûment de cette tragédie , le guerrier qui avait accompli le sacrifice se retirait dans sa cabane , et s’étendait dans son hamac, non toutefois sans être dépouillé de ses ornements. Il ne devait point paraître à l’horrible fête qui se préparait ; plusieurs jours même devaient se passer pour lui dans le jeûne et dans le recueillement; après quoi il était indispensable qu’il déclarât à la nation le nouveau nom qu’il avait adopté. Des entailles profondes, faites à la poitrine ou aux cuisses, indiquaient combien de fois les sacrifices humains s’étaient renouvelés pour le guerrier ; et ce qu’il y a de bizarre , c’est que ses sœurs et ses parentes immédiates avaient le droit de porter comme lui ces marques apparentes de noblesse militaire , distinction du reste qui ne s’obtenait pas sans de vives souffrances, et qui pouvaient même compromettre la vie.

Pendant que le sacrificateur se retirait , six vieilles femmes, consacrées à cet office, accouraient en dansant au son des vases dans lesquels elles devaient recueillir le sang de la victime. Elles s’emparaient du cadavre.

Ici je crois devoir faire grâce au lecteur des horribles préparatifs du festin. Il suffira de dire que les membres de celui auquel on venait de donner la mort étaient immédiatement étendus sur ces espèces de grils en bois auxquels les Tupinambas donnaient le nom de boucan. La cervelle était la seule portion du corps qu’on en exceptât, et la tête était livrée aux enfants pour servir ensuite de trophée devant les portes principales du 1 village. Presque toujours , du reste , la foule accourue pour prendre part à un semblable festin, était si considérable , que la portion réservée à chaque individu excédait à peine la grosseur d’un doigt. Mais telles étaient les épouvantables idées d’honneur et de vengeance qui s’attachaient à ces exécutions , que chacun voulait y faire participer les siens , et que la

faible portion dévolue à chacun servait souvent pendant plusieurs jours à assaisonner les aliments dont se nourrissait une famille. En accomlissant ces sacrifices , les Tupinamas n’obéissaient pas, comme pourraient le croire quelques personnes, à un goût dépravé qui leur aurait fait préférer la chair humaine à toutes les autres ; ils étaient mus avant tout par un esprit de vengeance qui se transmettait de génération en génération, et dont notre civilisation nous empêche de comprendre la violence.

Il y a plus : bien^différents des Nouveaux-Zélandais, les plus terribles anthropophages connus de nos jours, quelques-uns d’entre eux avouèrent à nos vieux voyageurs que souvent leur estomac était contraint de rejeter cette horrible nourriture, et que s'ils assistaient avec tant de joie aux festins de guerre, c’était par un esprit de haine qui ne pouvait pas même s’éteindre aux derniers instants de la vie. Cet amour effréné de vengeance allait si loin , qu’il éteignait celui de tous les sentiments auquel on accorde le plus d’énergie et le plus de puissance, la tendresse maternelle. La femme d’un prisonnier devenait-elle enceinte, l’être misérable qu’elle mettait au monde portait le nom ^enfant de l'ennemi. Parvenu à deux ou trois ans, la veuve du prisonnier devait le remettre à ses frères ou à ses cousins , qui le massacraient avec les cérémonies consacrées, et qui ne manquaient pas d’offrir ù la mère sa» part du festin. Les vieux écrivains sont unanimes dans le récit de ce fait épouvantable. Les mères dévoraient leurs propres enfants , et elles eussent été déshonorées aux yeux de la tribu, si elles n’eussent point obéi à cet abominable usage. De temps à autre cependant, l’amour maternel reprenait tout son empire , et la femme tupinambas savait soustraire à l’aidée entière l’enfant qu’elle avait mis au monde; par tout ce qu’on raconte , cette dernière circonstance était exceptionnelle. Gomme je l’ai indiqué déjà , il arrivait aussi que la jeune fille s’éprenait

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tout à coup du guerrier captif qu’on lui avait donné pour époux ; dans ce cas elle parvenait quelquefois à le soustraire à la mort, et elle s’enfuyait avec lui dans les forêts; mais d’ordinaire , l’esprit de vengeance conservait tout son empire, et, pour me servir des expressions singulièrement naïves d’un vieux voyageur, « si tost « que le prisonnier aura été assommé, « si il avoit une femme, elle se met- « tant auprès du corps , fera quelque « petit deuil.... et après qu’elle aura « fait ses tels quels regrets et jetté « quelques feintes larmes sur son « mari mort , si elle peut ce sera la * première qui en mangera. »

Après le récit de ces épouvantables usages, il semblera difficile à quelques lecteurs d’admettre , dans l’existence sociale des Tupinambas, certaines vertus qu’on serait cependant bien loin de trouver au même degré chez des peuples infiniment plus avancés dans l’échelle de la civilisation. C’est ainsi que l’égoïsme , cette plaie de notre société moderne , n’eût pas trouvé de nom qui pût exprimer ses odieuses combinaisons. Dans les misères si fréquemment renouvelées de la vie sauvage , le faible n’était jamais oublié, et le fort se résignait le premier à souffrir. Il n’y avait pas de compromis fait avec sa conscience, qui eût décidé un chef à s’emparer des biens de la terre que l’on considérait comme appartenant à une tribu entière. Durant les famines , l’esclave lui-même était servi avant le moussacat. Une des qualités remarquables des Tupinambas, ce fut leur inviolable bonne foi dans leurs transactions particulières ou générales avec certaines nations , et principalement avec les Français (*). Le vol était à peine

(*) De très-bonne heure les Normands firent avec ces nations le commerce du bois du Brésil. Plusieurs interprètes qu’on laissait à dessein parmi les Tupinambas adoptaient complètement leur manière de vivre, et plusieurs écrivains du temps les accusent d’avoir partagé plus d’une fois les festins solennels de ces sauvages.

connu parmi eux, et malgré l’admiration que leur causaient les différents objets de fabrication européenne, qu’on apportait pour faire avec eux un commerce d’échange, jamais, comme les habitants de la mer du Sud, ils ne cherchèrent à se les approprier par la ruse ou par la force. Il n’y a peut-être pas d’exemple qu’un traité de paix fait avec les conquérants ait été rompu par eux ; dans l’histoire de leurs guerres , si on soumettait les faits à un sérieux examen, on verrait toujours que quelque infraction secrète à leurs idées d’honneur et de religion devenait un motif réel de rupture. Cette bonne foi dans les traités , ils la conservaient dans tous les rapports de la vie, et les anciens écrivains sont tous d’accord sur la tendresse et.

même sur les égards qu’ils se témoignaient entre eux , bien que plus de vingt familles vécussent quelquefois ensemble sous le même toit.

Dans cet examen rapide des usages d’un grand peuple qui a disparu du pays qu’il dominait, il ne nous reste plus qu’à rappeler le solennité des funérailles; c’est la cérémonie qui clôt toute chose , c’est par elle que nous terminerons cette portion de notre récit. Comme une foule de nations barbares , les Tupinambas ne donnaient des soins à leurs malades qu’autant qu’il restait quelque espoir de 1-es sauver; ils n’abrégeaient pas néanmoins leur vie , comme on a reproché aux Tapuyas de le faire.

Aussitôt qu’un d’entre eux était mort, on lui mettait sur la tête son diadème de plumes d’ara , on l’oignait de miel , on le peignait , en un mot , on le parait de tous les ornements qu’il avait coutume de porter dans les jours de fêtes, et il était ainsi exposé dans le hamac qui plus tard devait lui servir de linceul. Alors il était entouré de ses femmes et de ses enfants , et au milieu des ci Is et des gémissements on entendait plusieurs voix qui l’interrogeaient : on lui demandait surtout quelles avaient été ses raisons pour abandonner la vie.

Les uns déploraient sa perte; on van-

L’UNIVERS

tait en lui le guerrier infatigable, le tendre père, le bon époux. « Qui nous 'rendra un tel chasseur, s’écriait-on de toutes parts ! qui fera revenir ce puissant archer ! » Si les peuples, à l’enfance de la civilisation , ont été unanimes en quelque chose, c’est dans l’adoption de cette formule. On la retrouve chez une foule de nations complètement étrangères les unes aux autres , et appartenant même à des races différentes , et elle varie seulement selon le sol et selon le climat. Chez les Tupinambas, ces plaintes se terminaient par un cantique religieux, où une sorte de paradis terrestre, une terre promise , était annoncée aux vivants , comme existant derrière les montanes. C’était , disait-on , pour se renre en ce lieu de délices que le mort était parti. C’était là qu’on devait l’aller retrouver : ainsi l’annonçaient les Caraïbes. Aussi , quand le parent le plus proche avait fait une fosse profonde, tout était-il préparé pour le long voyage qu’allait entreprendre le guerrier. Souvent cette fosse était creusée dans le lieu même où le malade venait d’expirer, et alors on l’enterrait au milieu de sa famille. D’autres fois on se rendait sur le bord de la mer ou dans la forêt ; mais un soin minutieux présidait toujours aux funérailles. Après que le corps avait été ployé en deux , attitude étrange qu’on a retrouvée du reste dans une foule de monuments américains, il était soigneusement enveloppé dans un hamac et suspendu au centre de la fosse, à des pieux posés verticalement, de manière a ce que la terre ne tombât point dans cette espèce de caveau.

Près du filet mortuaire, on déposait l’arc , les flèches et la tacape du guerrier. Le maraca dont iî se servait dans les fêtes demeurait là peut-être comme un symbole religieux. On avait soin d’entretenir du feu à côté de la couche funéraire , pour éloigner probablement des mânes consacrés, Anhanga , le génie du mal. Et pendant plusieurs jours on déposait soigneusement , comme une offrande agréable au guerrier , du gibier et des

fruits dans une calebasse, de l’eau dans un vase de terre. On lui mettait à la main un calumet de feuilles de palmier , chargé de tabac , et l’on renouvelait ces provisions jusqu’à ce que l’on pût supposer que l’ame avait pris son vol vers les régions heureuses. Alors seulement on formait, avec des poutres rangées verticalement, un plafond au-dessus de la fosse , on y répandait une ramée abondante , et la terre recouvrait pour jamais le guerrier tupinambas, que son épouse devait venir pleurer solennellement durant plusieurs jours.

Si c’était une femme qui eût succombé, l’usage voulait que son mari creusât lui-même la fosse et qu’il la déposât dans la terre. Une jeune fille était ensevelie par son frère ou par son plus jeune parent; et si l’enfant d’un chef venait à mourir , on le déposait dans un vase qu’on enterrait dans la cabane où demeuraient ses parents.

Maintenant que dire des tribus indiennes qui entouraient cette grande nation ? En consultant les récits contemporains , on s’aperçoit aisément qu’elles partageaient à un degré plus ou moins éloigné ses usages , ses idées religieuses et jusqu’à ses superstitions ; mais on voit aussi que le foyer de la civilisation naissante demeurait chez le peuple qui s’était en quelque sorte constitué le chef des autres nations.

Les coutumes bizarres ou essentiellement différentes de celles qu’on remarquait chez les Tupinambas, tenaient surtout aux localités, à l’abondance plus ou moins grande de certaines productions , au voisinage plus ou moins rapproché de certaines races, telles que celles du sud ou de l’ouest. Mais ces variétés ne constituent pas une différence assez remarquable pour nous obliger à établir ici des subdivisions plus étendues que celles déjà indiquées. Les analogies en effet étaient si frappantes , que de vieux voyageurs n’hésitent pas à employer la même dénomination pour une même tribu. Les Tupiniquins , les Tupiaes , les Tamoyos , les Cahètes , se rapprochaient

BRÉSIL

essentiellement des Tupinambas , bien qu’ils fussent quelquefois en guerre avec eux ; les Carijos , plus rapprochés des tribus agricoles de Guaranis, conservaient aussi une réelle analogie de langage et d’habitudes avec la grande nation : néanmoins leurs moeurs étaient plus douces, et ils paraissent s’être plus promptement alliés aux Européens; les Pitigoares se distinguaient surtout par leur antique affection pour les Français, et on les admet parmi les hordes tupiques. Les Goynazes commençaient à se mêler à d’autres tribus; les Papanazes se préparaient à cette guerre terrible qu’ils soutinrent contre les Tupiniquins et les Goaytakazes , et que ne finit qu’avec leur dispersion.

Que dire aussi des Tapuyas , refoulés dans l’intérieur, mais bien décidés à ne point abandonner les vastes campagnes du Ciara, du Pianhy et du Pernambuco? Dès l’origine de la conquête, ils commencèrent à errer dans ces grandes solitudes , obéissant aux sombres prophéties de leurs devins , accomplissant comme à regret les rites de leur religion barbare, perdant au milieu d’une existence agitee les faibles lueurs qui semblaient les guider dans le principe de leur organisation sociale, pour retomber enfin dans une telle barbarie, qu’au bout de quelques années , et quand ils apparaissent sous le nom d’ Aymorès , iis sont considérés comme des sauvages par les Indiens Tupis qui eux-mêmes commençaient à subir une désorganisation sociale.

Maintenant, je l’avouerai, quoique le sujet ne fût pas en lui-même sans intérêt , il serait trop long et peut-être trop fatigant pour le lecteur de suivre les mouvements divers que l’établissement des Européens imprima à toutes les nations indiennes. Tantôt on verrait les differentes tribus qui composaient une nation , s’agglomérer pour s’éteindre, tels que les Carijos et les Patos, tantôt, tels que les Tupinambas, on pourrait les suivre au sortir du grand conseil, où les divers intérêts du peuple auraient été agités avec la gravité indienne, pour les voir s’avancer à travers d’immenses forêts, jusqu’à

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ce qu’ils aient trouvé dans les déserts de l’Amazonie un asile qu’ils auront jugé favorable à leur établissement : ils le considéreront comme tel si , par sa position , il est éloigné du contact avec les Européens , et s’ils peuvent s’y croire en sûreté contre les envahisseurs.

Mais dans le récit de ces émigrations imposantes, bien des noms inconnus de peuples et de lieux devraient être répétés ; et, je l’avouerai, ces détails qui la plupart du temps n’aboutissent qu’au récit de l’anéantissement d’une tribu, rebuteraient le lecteur par l’étrangeté des dénominations et par l’aridité des faits principaux. Plus tard, et en divers passages de cette notice , celles des nations indiennes qui ont résisté au choc de la conquête, et qui ont conservé leur liberté dans les forêts, nous apparaîtront avec ce qu’elles ont de bizarre dans leurs coutumes, de pittoresque dans leurs habitudes, dans leurs armes et dans leurs ornements. Toutefois, avant d’abandonner les nations dont nous avons essayé d’esquisser l’organisation sociale et religieuse , répétons ces belles paroles de M. de Chateaubriant, qui font avec tant d’éloquence la juste part des vainqueurs et des vaincus, et qui peuvent s’appliquer aux Tupinambas, comme elles s’appliquent aux Natchez : « L’Indien n’était pas sauvage; la civilisation européenne n’a point agi sur le pur état de nature, elle a agi sur la civilisation américaine commençante. Si elle n’eût rien rencontré, elle eût créé quelque chose; mais elle a trouvé des mœurs et les a détruites, parce qu’elle était plus forte et qu’elle n’a pas cru devoir se mêler à ces mœurs (*). »

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