‹ BrésilChapitre 12 sur 22 · MOLOGIE DE CELUI QU'ELLE PORTAIT · texte numérisé non relu

MOLOGIE DE CELUI QU'ELLE PORTAIT

parmi les Indiens. Les personnes qui sont familiarisées avec la phi.osophie moderne de l'histoire, se rappelleront sans doute l'intérêt qui s'attachait parmi les anciens à la dénomination de certaines villes. Nous ne sommes plus sans doute a l'époque où les cités ^ avaient leur nom mystérieux qu'ignorait la multitude, et qui se rattachait aux dogmes les plus puissants; néanmoins, celui de Rio de Janeiro a une origine toute religieuse, et c'est ce qu'ont ignoré un grand nombre de voyageurs. Si l'on s'en rapporte à Rocha Pilta, lorsque Mem de Sa repoussa les Français de la baie de Ganabara, où ils s'étaient établis, un jeune homme, éclatant de lumière , combattit avec l'arn:ée portugaise , et l'on crut si bien y reconnaître le saint dont le nom avait été imposé à l'héritier présomptif de la couronne, qu'on le donna à la ville nouvelle dont les murs ne tardèrent pas à s'élever. Quant au nom de Rio de Janeiro, plus généralement usité, il pourrait bien venir du mot Ganabara que les Indiens , au dire de Lery, avaient imposé à la baie, ou il rappellerait simplement que ce port magnifique fut découvert le 15 du

mois de janvier. Ce qu'il y a de bien certain, c'est que tel qu'il a" été adopté, il consacre une grave erreur de géographie; les premiers voyageurs euxmêmes qui l'avaient répandue ne tardèrent pas à s'en apercevoir; la baie de Rio de Janeiro n'est pas formée par un fleuve , et les Indiens, qui ont habituellement des dénominations si heureuses pour désigner chaque localité, lui avaient imposé un nom plus significatif en l'appelant le pays de ISiteroliy ou de l'eau cachée (*).

Aspect de la ville. En effet, avant d'avoir franchi cette passe bordée par des roches granitiques qui défendent la rade d'une manière si pittoresque, rien n'apparaît aux regards; rien dans tout ce qu'on a vu le long de la plage ne saurait donner une idée du spectacle magnifique que présente la baie au lever du soleii.

San Sebastiao de Rio de Janeiro, qu'on appelle fréquemment par abréviation o Rio, est bâti sur le bord occidental de la baie ; elle s'élève dans une plaine montueuse à moins d'une lieue de ce grand rocher conique auquel on a donné le nom de Pao cCAssucar, et qui révèle son entrée au navigateur.

Quand on a pénétré dans la passe comprise entre le fort de Santa-Cruz et le fort de San-José, et qu'on a dépassé la petite île de Lage, on se trouve dans la vaste baie que Mem de Sa choisit, en 1567, pour y remplir le vœu d'une noble reine, et pour y fonder une ville qui devait être en moins de trois siècles la rivale de sa métropole.

Peur me servir des expressions d'un célèbre navigateur, la forme de ce vaste enfoncement est irrégulièrement triangulaire ; « la ligne selon laquelle il se développe vers son extrémité septentrionale , n'a pas moins de cinq lieues; celle qui, à partir de l'île Lage, se dirige du sud au nord, a quatre lieues environ (**). » Ce n'est donc pas

(*) Ou de Nelhero hy. Yoy. le journal O P a trio ta.

(**) Elle peut avoir environ trois quaris de mille de largeur. Freycinei, Toyage autour du monde.

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sans raison, on le voit, qu'on a vanté l'immense étendue de cette baie et que l'on a été jusqu'à dire qu'elle pourrait contenir à elle seule tous les ports de l'univers. Poussé par une brise légère et presque toujours à l'abri des vents dangereux, le navigateur qui pénètre dans la baie porte ses regards avec surprise sur cette multitude d'îles et d'îlots qui parsèment la baie : c'est Vilha do Governardor, qui n'a pas moins de deux lieues d'étendue; c'est celle de Paqueia, qui se distingue par son aspect pittoresque; un peu plus avant, l'île de Villegagnon rappelle aux Français les vieux souvenirs historique'; l'île das Cobras, qui défend avec elle la rade, lui en dit de plus modernes et de plus brillants.

Est-on mouillé dans le port, pendant qu'on subit la visite de la santé, les yeux se portent avec admiration autour de ce beau lac que sillonnent aujourd'hui des navires appartenant à toutes les puissances maritimes du globe. Ce qui frappe d'abord les regards , ce sont les grandes lignes du paysage, la végétation abondante des collines, l'indicible sérénité de l'air, la pureté des vagues qui reflètent ce beau paysage.

Les vieilles nations de l'Europe ont toutes quelque dicton populaire, qui , avec un peu d'exagération peut-être, peint la beauté de certaines cités: tout le monde connaît le proverbe qui rappelle les merveilles de Séville ; personne n'ignore celui que les Italiens répètent toujours, à la vue du golfe de Naples. Après avoir jeté un coup d'oeil sur cette viile qui se déroule majestueusement au bord de la mer et qui va bientôt gravir les collines , après avoir suivi les contours harmonieux de la baie, on est tenté de rappeler l'adage des Espagnols et de répéter surtout celui des Napolitains. Ce repos des airs et cette fraîcheur des eaux , cette végétation sans fin et qui n'a jamais de sommeil, les bruits si doux et si légers qui semblent venir des collines, tout nous donne les idées de repos et de poésie qu'on rêve au golfe de Baia. La nature, en formant la baie

de Rio de Janeiro, semble avoir réuni toutes les formes heureuses qui peuvent s'allier dans le paysage. Si l'on a sous les yeux des collines aux contours arrondies, interrompues par quelques fentes accidentelles, par quelques escarpements irréguliers qui révèlent l'existence d'une loule de sources limpides dont se raniment les plantations des Quintas, au loin, dans le fond de la baia , les pitons réguliers et nuageux de la montagne des Orgues font rêver les grandes solitudes et la végétation primitive.

Si le cône granitique qu'on voit à l'entrée de la baie frappe par son aspect sévère et imposant les navigateurs qui l'ont aperçu une seule fois , le Corcovado (*) ne laisse pas une impression moins vive, et la forme qui lui a fait donner le- nom qu'on lui a imposé se représente dans toute l'étendue de la rade, avec un caractère pittoresque qui la distingue des autres montagnes.

Caractères du sol de Rio de Janeiro. Comme la plupart des cités destinées à un grand avenir , la ville de Rio de Janeiro est assise sur un terrain où se développent, dans une vaste étendue , les matériaux propres à son accroissement : des forêts immenses sont à ses portes et lui envoient des poutres énormes, comme l'ancien inoncle peut-être ne saurait s'en procurer ; des monticules granitiques (**), renfermés même dans son enceinte, permettraient, au besoin, d'y tailler des fûts de colonnes et des obélisques d'une seule pièce. Vienne donc le grand

(*) Corcovado signifie littéralement bossu. C'est la monlagne la pins élevée de toutes celles qui avoisinenl la capitale : elle a 2,329 pieds au-dessus du niveau de la mer (voy. Walsh). Le gneiss dont cette montagne se compose, dil M. Gaudichaud, pris à sou sommet et à l'endroit où l'aqueduc commence , est à petits grains ; il se délite très-facilement par l'action des météores, et se sépare en plaques minces et fragiles. Voyez Fi eyciuel, 1. 1, p. 104.

(*) Quelques-uns de ces monticules offrent à l'exploitation une pierre propre aux grandes constructions. Ainsi qu'on a remarqué, celui deCatète, entre autres,présente un gneiss por-

artiste et le peuple capable de le comprendre, toutes les richesses de la nature seconderont bientôt la puissance de son invention. .

En même temps, si les prévisions de quelques voyageurs ne sont pas exagérées, si les' récits qu'ils rapportent sont puisés à des sources certaines, Rio de Janeiro serait appelé à participer un jour au grand mouvement industriel que peutlmprimer remploi de la vapeur. Des dépôts de tourbe et de houiile ont été , dit-on , découverts dans son voisinage, et si l'on s'avance à une centaine de lieues dans l'intérieur, des mines de fer , telles que celles de Congonhos, pourront alimenter un jour de ce métal indispensable, non seulement ses constructions et ses usines , mais elles suffiront pour en approvisionner, au besoin, le reste de l'empire.

Il s'en faut bien, sans doute, que Rio de Janeiro se soit approprié complètement les ressources immenses et peu connues qu'offre son riche territoire : cependant, quand on lit les anciens voyageurs , on est émerveillé du prodigieux accroissement qui lui a été imprimé en quelques années seulement;

phyroïde avec grenat, dont la couleur généralement blanchàîre est agréablement veinée par de petites couches de quartz, de feld-path et de mica. Si nos souvenirs uous servent bien, cette carrière, dont l'exploitation est tout extérieure, ne tardera pas à disparaître sous le pics des noirs mineurs qui en détachent depuis plusieurs années des blocs assez considérables au moyen de la poudre à canon , et par un système néanmoins qui a dù être perfectionné. J'ai déjà dit, je crois, que toute la chaux employée à Rio de Janeiro était tirée des coquillages qu'on recueillait sur le littoral. Le docteur Walsh affirme qu'un Allemand établi dans la Serra dos O.-gôes avait découvert une carrière de pierre à chaux , et que de misérables tracasseries, venant d'un propriétaire des environs , l'ont empêché de découvrir son secret. Il est probable que le gouvernement saura s'en rendre maître par une soigneuse exploration minéralogique de ces montagnes , dont les produits de tou!e espèce peuvent trouvai- un débouché si facile dans la capitale.

et nulle ville de l'Europe, peut-être , ne peut se flatter d'avoir obtenu un développement si rapide, il suffira de dire, pour prouver ce que nous affirmons, qu'au commencement du siècle la population de cette ville montait à 80,000 ames , et qu'on peut l'évaluer aujourd'hui à environ 260,000.

FOXDATiO\ PRIMITIVE DE LA.

yïlle. La ville de Rio de Janeiro n'avait pas été bâtie primitivement sur le territoire qu'elle occupe aujourd'hui; les premiers colons portugais construisirent leurs établissements sur le terrain qui se développe entre le Pain de Sucre et le Morne de San Joâo : c'est cet assemblage de maisons qu'on désigna d'abord sous le nom de Vitta I elha; mais il parait qu'il n'existe plus aucun vestige de cette ville primitive.

Ce ne fut qu'en 1567 , lorsque la reine Catherine eut ordonné qu'on fondât définitivement une cité sur les bords de la baie de Ganabara, que le plan de la vilie actuelle fut tracé pour l'emplacement où elle s'élève. Le nouvej établissement fit d'abord de très-fai* bles progrès, et il paraît qu'il se renferma sur le point occupé encore aujourd'hui par le fort de Calabouço.

Quelques vieilles maisons pouvant dater de l'époque de la fondation, ainsi que la forteresse et l'éaiise de Saint- Sébastien , sont encore là comme les monuments les plus authentiques de l'ancienne cité,

Ce ne fut que vers la fin du dix-septième siècle, quand les Paulistes eurent découvert les mines abondantes de Minas Geraes, que la renommée de ces nouvelles richesses attira de Lisbonne une multitude de colons , qui vinrent s'établir à Rio de Janeiro, et que cette aflluence d'étrangers nécessita la construction d'une foule de maisons nouvelles.

Ainsi que l'a judicieusement observé un auteur anglais, les environs de Calabouço étaient de telle nature, qu'ils pouvaient singulièrement compromettre l'existence d'une grande cité: C'était une vaste plaine marécageuse, presque toujours inondée, entrecoupée dans toutes Iss saisons de

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flaques d'eau croupissantes; on -y découvrait çà et là des collines couvertes de bois qui interceptaient la circulation de l'air. Aucun de ces obstacles n'arrêta les nouveaux arrivants, et ce qu'on pourrait appeler la troisième ville fut fondé; mais les inconvénients de la première disposition du terrain ne purent être encore tellement dissimulés, au bout d'un siècle, que des voyageurs , tels que Stauton et lord Macartney, ne regardassent les exhalaisons des marais stagnants comme un des plus grands fléaux de la capitale du Brésil. Il y a seulement quelques années, ces plaintes étaient répétées par divers voyageurs. Les travaux ordonnés par D. Pedro ont singulièrement diminué cet inconvénient, s'il n'a disparu complètement.

Expéditions de Du Cleec et de Duguay-Trouin. En 1676, la ville de Rio de Janeiro fut érigée en archevêché, et le palais épiscopal fut bâti sur une colline élevée ; c'est à partir de cette époque qu'on vit fonder dans des positions analogues les autres édifices religieux qui donnent à l'ensemble de Rio de Janeiro un aspect si imposant.

Au commencement du dix-huitième siècle , les mines de l'intérieur étaient en pleine exploitation, l'opulence de Rio de Janeiro s'était accrue ; sa richesse tenta quelques corsaires entreprenants. En 1710, le capitaine Du Clerc fut envoyé, avec une escadre forte de 1,200 hommes, pour s'emparer de la cité; il n'osa pas franchir la passe et il débarqua ses hommes à Guaratiba, sur une rive déserte. Deux nègres le conduisirent à travers les montagnes, il entra sans obstacle dans la ville, et il pénétra même dans une des places principales. Ce fut ià qu'il fut attaqué par le peuple, et qu'il se vit contraint de se retirer dans les bâtiments de la douane, où il capitula. Il eut la vie sauve pour lui et les siens; mais il demeura prisonnier de guerre avec tous ceux qui Taisaient partie de l'expédition. Dans la nuit du 18 mars 1711, il fut assassiné, et le sort de ses compagnons devint encore plus déplorable.

Il y avait à cette époque, en France, un homme d'une singulière énergie:

c'était Duguay-Trouin ; il résolut de venger Du Clerc. Il était évident, comme il le dit lui-même, que le succès de cette expédition dépendait de sa promptitude, et qu'il ne fallait pas donner aux ennemis le temps de se reconnaître : aussi, dès le 1 1 septembre 1711, était-il déjà en dehors de la baië et en avait-il forcé l'entrée dès le lendemain. Malgré les forces portugaises, qui montaient, dit-on, à dix ou douze mille hommes de troupes, auxquels on doit joindre un nombre considérable de milices et de noirs armés, dans la même journée il s'empara de l'île das Cobras, débarqua dix-huit cents hommes au Saco do Altérez, et disposa tout pour l'assaut.

Ainsi que je l'ai déjà dit dans un ouvrage historique sur le Brésil, l'amiral fut bientôt averti que les batteriesdel'iledas Cobras pourraient battre la ville en ruine; mais avant de porter les premiers coups, il jugea à propos d'écrire au gouverneur général. Il lui demandait raison de l'attentat commis sur la personnede l'infortune Du Clerc, et exigeait qu'on mît à sa disposition les assassins, pour les faire punir selon la rigueur des lois. Il réclamait également les prisonniers, et il finissait en exigeant une contribution qui put indemniser ses commettants des frais de l'expédition.

D. Francisco de Castro s'était retiré à Mata-Porcos. Il fit répondre au commandant français que ses conditions lui semblaient .inadmissibles, et qu'il était décidé, s'il le fallait, à mourir à son poste. La nuit du 20 au 21 fut une nuit de terreur et de désolation pour les habitants. « Le feu des batteries françaises ne discontinua plus , dit M. Ilippolvle Taunay, qui a puisé aux sources et qui a rendu compte de cette expédition d'une manière consciencieuse et animée. On profita des ténèbres pour envoyer des chaloupes remplies de troupes, afin qu'elles s'emparassent de cinq bâtiments portugais rangés sur la côte. Un orage survenu tout^à coup les fit apercevoir, et elics

essuyèrent un feu de mousqueterie qui ne les découragea pas. Duguay- Trouin voyant le feu des vaisseaux se diriger sur les chaloupes, fit partir lui-même un coup de canon , qui devait servir de signal pour que toutes les batteries tirassent en même temps - contre la ville. Ces détonations spontanées, le bruit de la foudre, rendu plus terrible par les nombreux échos de la baie, frappèrent de terreur les habitants de cette cité, contre laquelle le ciel, la terre et les enfers semblaient déchaînés ; ils se mirent à fuir en désordre vers l'intérieur des terres , emportant avec eux ce qu'ils purent de leurs trésors; les milices elles-mêmes, l'état- major abandonnèrent les remparts ; la ville était déserte : toutefois les éclats redoublés du tonnerre et de l'artillerie des assiégeants dérobèrent à Duguay Trouin la connaissance de cette désertion. »

On peut voir, du reste, dans les mémoires du célèbre marin , ce qu'il fallut d'audace et de sang-froid pour mettre à fin une attaque si audacieuse. Tout en fuyant, les Portugais n'avaient point négligé les précautions qui pouvaient retarder l'invasion de l'ennemi:

les forts de San-Bento étaient entièrementminéset devaient sauteravec une partie de l'armée française. On sut prévenir les terribles effets de cette explosion, et la ville se trouva complètement au pouvoir de Duguay-Trouin.

Ses ennemis eux-mêmes assurent que s'il ne put empêcher le pillage, il fit tous ses efforts pour le réprimer. Après un faible engagement, Francisco de Castro fut contraint d'en passer par les conditions qui lui furent imposées, et , selon des calculs approximatifs, on peut faire monter à près de vingtsept millions les pertes que subit la colonie (*).

(*) Les Portugais furent obligés de payer 600,000 cruzados (i,5oo,ooo fr. ) , el non 110,000 comme dit M.Walsh, 100 caisses de sucre et 200 boeufs ; ils perdirent en outre 4 vaisseaux , 2 frégates de guerre, et plus de 60 navires de commerce. On doit joindre à cet énorme butin une prodigieuse

T Livraison. (Brésil.)

Le couvent de San-Bento s'élève sur une colline qui se trouvait directement exposée au feu; aussi ses fortes murailles furent-elles labourées par les coups de canon de l'escadre française : après plus d'un siècle, on y voyait encore, il y a cinq ans, des traces de la canonnade. Les moines et la plupart des ecclésiastiques, si nombreux de tout temps à Rio, se réfugièrent, avec une partie de la population, dans les montagnes désertes qui avoisinentTijuca, à dix ou douze millesde la ville : quelques ermitages et quelques autels élevés à la hate dans la solitude, attestent leur séjour momentané dans ces lieux, qui sont devenus depuis un lieu de plaisance pour les habitants de Rio.

Prospér[té croissante de Rio, arrivée de jean vi au bresil. a partir de cette époque, et comme si ce devait être une compensation à tant de désastres, une foule de circonstances contribuèrent à l'accroissement de Rio de Janeiro. Grâce à l'établissement d'une route nouvelle, les riches marchandises de Minas, que l'on conduisait dans le port de Santos, eurent la capitale pour entrepôt; un an après, en 1725, les mines de diamants de ïejuco furent découvertes ; vingt ans plus tard, la ville, qui manquait d'eau, vit achever son magnifique aqueduc; vers 1755, un homme, qui devait avoir une active influence sur tous les lieux où s'exerçait sa puissance, Pombal envoya son' frère Carvalho comme gouverneur de la province, et le génie actif du grand homme donna une impulsion nouvelle à cette capitale , qui contenait déjà 40,000 âmes, et qu'il destinait, dit-on, à devenir une nouvelle métropole servant de lien entre l'Europe et le nouveau monde. Mais ce qu'avait rêvé le marquis de Pombal ne devait s'exécuter qu'au commencequantité de marchandises revendues immédiatement à des négociants portugais , ou embarquées à bord delà flotte française. Ce fut le 19 octobre 17 11 que Duguay- Trouin remit à la voile : les mauvais temps qui l'accueillirent durant la traversée, lui causèrent des pertes immenses.

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ment d'un autre siècle. Dès 1763, il est vrai, le roi Joseph avait transporté le siège de la vice-royauté du Brésil à Rio de Janeiro. Cette capitale s'était singulièrement accrue, grâce au marquis de Lavradio et à Luiz Vasconcellos; mais nul souverain portugais n'avait songé à la choisir pour lieu de sa résidence , lorsque la guerre de la Péninsule contraignit Jean VI, alors régent du royaume, à venir lui demander un asile. Le 14 janvier 1808, le hrick de guerre le Voador, apporta à Rio la nouvelle que l'armée combinée des Français et des Espagnols était entrée en "Portugal , et que le 29 septembre ia famille royale s'était embarquée pour le Brésil. Cette nouvelle produisit une étrange sensation dans Rio. Les préparatifs nécessaires pour la réception de la reine Marieet de sa familleoccupèrent toutes les pensées. Le palais du vice-roi fut immédiatement disposé pour servir de résidence à la famille royale , et les maisons occupées précédemment par les diverses administrations furent mises à la disposition des nombreux offlciers qui accompagnaient la cour : on ajoute même que ces divers édifices ne semblant pas encore suffisants, tous les propriétaires de maisons particulières qui se trouvaient dans le voisinage furent contraints d'abandonner le lieu de leur résidence habituelle , et d'en envoyer la clef au vice-roi ; chose qui se fit sans la moindre hésitation et comme une disposition à laquelle on devait s'attendre; en même temps, des courriers furent dépêchés aux gouverneurs de Saint- Paul et de Minas-Geraes, pour annoncer l'événement qui allait changer la face du pays, et pour les engager à envoyer de leur côté quelques subsides. L'établissement de la famille royale, quelque peu somptueux qu'il fût d'abord , nécessitait certains frais, auxquels le trésor se trouvait hors d'état de subvenir

Et cependant tei idt l'empressement des grands propriétaires à accomplir les sacrifices pécuniaires qu'on exigeait d'eux, tel fut le sentiment profond

d'hospitalité qui se manifesta jusque chez les familles les moins opulentes, qu'on vint offrir de toutes parts , soit en numéraire, soit en nature, les sommes et les objets supposés indispensables aux hôtes nombreux que les événements contraignaient ainsi à venir chercher un asile bien différent alors de celui qu'ils abandonnaient.

Nous l'avons laissé entrevoir, dans les combinaisons politiques du gouvernement portugais , ce n'était point une résolution sans antécédents que celle qui faisait ainsi délaisser l'antique métropole et changer le siège du gouvernement. Le plus grand homme d'État qui ait surgi au XVIIIe siècle dans la Péninsule , le célèbre marquis de Pombai, avait entrevu, avec sa sagacité pénétrante, et longues années auparavant, les immenses résultats que devait amener la présence royale en Amérique. 11 avait deviné de son regard prophétique la nécessité imminente de jeter des idées monarchiques dans une vaste contrée , étrangère aux habitudes de l'Europe, et qu'une résolution énergique pouvait séparer à jamais du Portugal. Ces semblants de république qui fermentaient dans les plaines de Piratininga, au besoin, avaient pu l'instruire. La nécessité inflexible accomplit les vues de l'homme d'État. Mais sous quelque aspect qu'on envisage aujourd'hui Jean VI, il lui reste la gloire d'avoir réalisé les vues puissantes de l'homme de génie.

Après avoir échappé à une tempête violente, le roi débarqua enfin à San- Salvador, et ce fut dans cette ville, le 23 janvier 1808 , qu'il promulgua l'acte mémorable qui abolissait l'ancien système , et qui permettait à toutes les puissances alliées du Portugal la libre entrée des ports du Brésil.

C'était justice sans doute, mais la justice avait besoin d'être accomplie; un système absurde et intolérant venait d'être renversé, après plus de trois siècles d'existence. Chez un peuple plein d'ardeur et d'intelligence comme les Brésiliens, laisser s'opérer le libre contact avec les nations de l'Europe, c'était émanciper la contrée : la preuve du

fait que nous avançons se trouve dans les événements.

Pendant le court séjour que Jean VI fît à San- Salvador, de vives sollicitations lai furent adressées pour qu'il fixât sa résidence dans cette ville , qui revendiquait son ancien titre de capitale, et qui faisait valoir , non-seulement la douceur de son climat, la fertilité de son territoire, mais encore une position centrale qui permettait une surveillance plus exacte de toutes les capitaineries maritimes. Peut-être que s'il eût accepté les propositions qui lui étaient faites, Jean VL eût arrêté en effet plus rapidement les progrès insurrectionnels qui se manifestèrent dix ans après (*); peut-être même eût-il réparti plus également entre les provinces les avantages qu'on pouvait attendre de son séjour. On affirme à Bahia que, las de cette longue navigation qu'il venait de subir, et charmé de l'aspect du pays, il eut un instant le désir de se rendre aux vœux des habitants. Mais sans douteque rien, aux yeux de ses ministres, ne put compenser l'admirable position de B iode Janeiro; sans doute aussi que la facilité des communications avec Minas, et la certitude qu'il faudrait changer le siège des diverses administrations, le décidèrent. Il partit de San-Salvador, et il entra dans la baie de Rio de Janéiro le 7 mars 1809.

Rien ne peut donner une idée exacte des démonstrations de joie, poussées, dit-on, jusqu'à l'extravagance, qui se manifestèrent dans la ville. En un clin d'œil, les maisons furent désertes, les collines se couvrirent d'innombrables spectateurs, et ceux qui purent se procurer des pirogues ou des chaloupes s'embarquèrent pour accompagner l'escadre jusqu'au lieu où elle allait mouiller. Le premier acte du prince , en débarquant, fut de se rendre à la cathédrale , pour y rendre grâce de son heureuse arrivée.* Sa foi était sincère, et s'il n'accomplit pas par la suite ce qu'il demanda sans doute au

(*) On lui proposait de lui bâtir un magnifique palais.

ciel, dans ce moment solennel, d'avoir la force d'exécuter, il faut s'en prendre bien davantage au vice de sa première éducation, qu'à un besoin immodéré du pouvoir, ou à un défaut de sincérité (*).

Mais il n'entre ni dans notre intention, ni dans le but de cette notice, d'écrire l'histoire politique du Brésil, qui est destinée un jour à offrir un si puissant intérêt; nous voulons constater uniquement certains faits historiques, sans l'examen desquels il serait sans doute impossible de comprendre les changements prodigieux qui s'opérèrent, en moins de quelques années, dans la plupart des villes capitales.

Pour se faire une juste idée de la situation industrielle où était le Brésil au commencement du siècie, il suffira de rappeler que tout commerce ostensible avec les navires étrangers était réprimé sévèrement (**), et que la mé-

(*) Jean VI était le second fils de la reine Marie. Comme tous les aînés de la famille de P.ragance, son frère, dont on vantait l'intelligence peu commune , avait succombé bien avant d'avoir pu prendre la régence, que I aliénation mentale de la reine eùl fait tomber -entre ses mains. Je^an VI convenait , dit-on , avec ses familiers du peu de capacité qu'il y avait en lui pour supporter le fardeau du gouvernement , et il regrettait avec amertume la mort de son fi'ère.

(**) Vers 1801 , un homme qui avait subi la captivité lapins cruelle en voulant éluder cette loi de prohibition , Lindley écrivait à propos de San-Salvador : « Aucun vaisseau étranger ne peut commercer avec cette ville; il est même expressément défendu aux navires qui ne sont pas portugais d'entrer dans le port, à moins qu'ils n'aieut besoin de subsistances, d'eau ou de réparations. Pour prévenir toute possibilité de commerce, six douaniers se rendent à bord de chaque vaisseau à son arrivée, et un bateau de garde est attaché à la poupe, qui contient un lieutenant et des soldats. Outre cela, un administrateur de la justice, un colonel des officiers de marine, avec un charpentier, vont faire une inspection, examinent les papiers, et la cause réelle ou prétendue qui a fait entrer le bâtiment, et dressent procès-verbal du tout. Ce procès-verbal est ensuite mis

JIOO

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tropole, si arriérée elle-même sous ce rapport, se réservait le droit de fournir les colonies des objets indispensables. Certains habitants de Rio et de Bahia, encore peu avancés en âge, se rappellent fort bien l'époque où les plus riches propriétaires de ces Villes opulentes ne pouvaient point se procurer, sans des difficultés nombreuses, les ustensiles les plus ordinaires du service intérieur; et, pour en donner quelques exemples, tel était, il y a vingt ans, la pénurie des objets dont regorgent maintenant les magasins, qu'un seigneur d'Engenho, qui étalait dans un festin d'apparat l'argenterie la plus riche et la plus massive, ne pouvait pas souvent offrir un couteau à chacun de ses convives; nous nous rappelons nous-même avoir assisté, non loin de San-Salvador, à un banquet auquel présidait le premier magistrat du district, et durant lequel un seul verre lit souvent le tour de la tyble. Or, tel est maintenant l'abondance des objets de luxe ou de simple commodité, qu'il n'y a peut-être pas en Europe, en en exceptant les grandes capitales, une seule ville qui puisse, sous ce rapport, être comparée à Rio.

Ce fut le 1er avril 1808 que don Joao ouvrit aux habitants du Brésil une ère nouvelle de civilisation progressive, en rendant un alvara qui abolissait l'ancien système, et qui engageait les habitants "à se livrer aux divers genres d'industrie manufacturier et commerciaux prohibés jusqu'alors. En donnant la date de ce décret important, un auteur anglais fait observer avec raison que telle était la rigueur absurde de la loi qu'on venait d'abroger, qu'elle allait jusqu'à s'opposer à ce qu'on fit autre chose qu'une toile grossière, propre tout au plus aux vêtements des noirs,

sous les yeux du gouverneur général , qui fixe le temps de leur séjour, qui est ordinairement de quatre à vingt jours, selon le plus ou moins d'avaries ou la nature du rapport. » Voyez Lindley , Voyage au Brésil, où l'on trouve la description de ses habitants , de la ville et des provinces de San- Salvador et Porto-Seguro , i vol. in-8.

avec ces admirables cotons que se disputent les manufactures d'Europe.

La même année vit s'établir une presse à Rio de Janeiro. Pendant trois siècles, le même esprit de répression qui s'opposait au développement de l'industrie, avait considère l'imprimerie comme un moyen trop dangereux de discussion, un auxiliaire trop puissant d'indépendance, pour en permettre l'introduction. Il est presque inutile de dire que la publication d'une gazette suivit de près l'établissement de la première imprimerie qui fut fondée clans cette portion de l'Amérique méridionale. On l'a dit avec justesse : rien plus que cette dernière circonstance, peut-être, ne saurait donner une idée complète du degré d'ignorance dans lequel ce beau pays était resté plongé, et des progrès rapides que la nation a su faire. Il est presque impossible de croire qu'il y a une vingtaine d'années seulement il n'existait pas un seul papier public dans une contrée où plus de trente feuilles périodiques circulent librement aujourd'hui, et sont lues dans une seule ville.

L'année suivante fut marquée par | quelques fondations utiles, dont le temps montrera l'importance : une école d'anutomie, de chirurgie et de médecine fut annexée à l'hôpital militaire; on fonda un laboratoire de chimie; et enfin l'établissement d'un lazaret régulier, bâti sur le promontoire de Boa f iagem, donna une sécurté complète aux habitants, dans les libres rapports qu'ils allaient avoir désormais avec des navires partis de tous les ports de l'univers.

Mais précisément ces fondations successives d'établissements scientifiques, cette affluence d'étrangers qui ne tardèrent pas à se fixer à Rio de Janeiro, le contact des habitants avec les grandes familles portugaises , toutes les circonstances en un mot qui faisaient sortir les Brésiliens de l'espèce de léthargie morale où ils étaient plongés, éveillèrent en eux le sentiment de leurs droits, et , après le premier mouvement d'enthousiasme que leur avait inspiré l'arrivée de la cour et d'une

population plus instruite, plus industrieuse, ils songèrent à la lutte morale qui allait s'établir, et ne voulurent pas être vaincus. Dès ce moment, Rio de Janeiro cessa de présenter l'aspect d'une colonie qu'on exploitait à force ■de lois répressives; les intelligences s'éveillèrent, une ère nouvelle commença. IN'ous savons quelle en a été l'issue.

Et toutefois dans ce nouveau mouvement, qui devait opérer la grande fusion sociale que plusieurs publicistes avaient prévue, dès l'origine, dans cette, émancipation intellectuelle du pays, si l'on peut se servir d'une semblable expression, la cour eut moins d'influence qu'on ne pourrait le supposer au premier abord. Dès le principe, elle fît un monde à part, qui se groupa autour du monarque et qui conserva ses habitudes. Pour le prince régent, il étala peu de luxe, et vécut, à peu de différence près, comme l'eût fait un vice-roi. Plus tard, quand la mort de sa mère l'eut fait monter sur le trône, il conserva la même simplicité, et cependant les dépenses intérieures de sa maison s'élevaient h une somme énorme; quelques années encore, et elles devaient être un objet de sérieuse inquiétude pour son fils.

D'où procédaient ces dépenses qui pesaient nécessairement sur le peuple, et comment pouvaient-elles se maintenir? Selon nous, il faudrait les attribuer surtout à la situation précaire dans laquelle se trouvaient les nobles émigrés, et à un antique usage dont le prince ne crut pas devoir se départir : des subventions en nature étaient accordées à certains officiers de la couronne, et même aux simples employés du palais.

Aussi la liste des dépenses intérieures de la maison royale présente-t-eile certains détails qui" semblent appartenir à un autre âge, et qu'il est aussi difficile de concevoir que de qualifier.

Mais, quand la population plus instruite eut compris d'où lui venaient les améliorations réelles et positives qui s'étaient opérées dans le pays; quand elle eut deviné que c'était surtout de ses rapports avec les nombreuses mai-

sons commerciales anglaises et françaises , établies récemment , qu'elle pouvait tirer les lumières nécessaires à l'accroissement de l'industrie, la lutte prit un caractère plus actif encore, et, avouons -le, elle ne fut pas toujours à l'avantage de la mère patrie" On ne se rappelait pas sans amertume ce qu'elle avait pu faire et ce qu'elle n'avait pas fait. S'il était réellement accordé, le bienfait venait trop tard. De son côté, après avoir joui avec une sorte d'effusion de l'espèce de repos qui avait succédé pour elle aux jours d'anxiété; après s'être laissée aller à une réelle admiration pour ce ciel magnifique, que l'on comparait à celui de Lisbonne, et qui l'emportait encore sur lui; après avoir vanté cette fertilité abondante , cette richesse infinie des productions de la nature, qui frappe tant les étrangers, la classe que l'on désignait sous le nom de la fiaulguia, les" nobles, commencèrent à regretter les jouissances de luxe, de civilisation, d'opulence, qu'ils avaient abandonnées. On en vint aux comparaisons; on scruta les manières qu'on avait sous les yeux; les hôtes bienveillants ne furent pas, dit-on, ménagés; les inconvénients du climat frappèrent davantage; les regrets du pays vinrent aussi après le premier enthousiasme :

des deux côtés il y avait une question de patrie; ce fut elle qui l'emporta.

iM a intenant que la grande révolution qui devait être la conséquence inévitable de ces querelles futiles en apparence s'est accomplie; aujourd'hui que tous les intérêts sont séparés et qu'il ne doit plus y avoir que des rapports de fraternité entre les deux nations, hâtons-nous de l'ajouter, le contact un peu orageux et souvent interrompu qui s'opéra il y a vingt ans entre les Brésiliens et "les premières familles du royaume n'a pas été sans quelques fruits, et ils sont tous à l'avantage des habitants du Brésil. Il en est résulté à coup sûr pour ces derniers un goût plus délicat pour les arts, une élégance dans les manières que les étrangers remarquent toujours, et une sagacité intellectuelle, que l'étude doit dévelop-

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pcr; plus tard, sans doute, quelques observations indispensables, et s'appliqunnt surtout aux contrées reculées des provinces, serviront d'ombre à ce tableau.

Après ces grands événements, qui devaient être si influents dans les destinées ultérieures du Brésil , les autres changements marchèrent à grands pas; mais il en était un plus désiré que tous les autres peut-être, et qui ne s'était pas encore effectué, c'était celui qui devait faire cesser la position secondaire du Brésil dans la hiérarchie politique. Le 15 décembre 18 15, un décret parut qui élevait cette contrée immense, regardée jusqu'alors comme une province coloniale, à la dignité de royaume. A partir de cette époque, on devait réunir sous une seule dénomination les royaumes unis du Portugal, des Algarves" et du Brésil.

Aujourd'hui que les mouvements politiques se sont succédé dans ce pays avec une rapidité qui tient du prodige, on ne saurait se figurer le haut degré d'enthousiasme que cette nouvelle excita dans l'immense étendue du Brésil.

Des courriers furent envoyés dans toutes les provinces. Partout où l'on venait de transmettre la grande nouvelle, des illuminations spontanées attestaient la part que le peuple y prenait; on peut dire, pour se servir des expressions d'un voyageur anglais, que des rives de la Plata aux bords de l'Amazone uu seul navire peut-être ne resta pas sans être pavoisé. Quelques mois après, le congrès de Vienne approuva la mesure du prince régent, et lord Castiereagh, en transmettant l'adhésion de l'Angleterre, fit assez comprendre qu'elle rattachait à ses combinaisons politiques l'empressement qu'on lui voyait montrer.

Immédiatement après la consommation de ce grand événement , la reine dona Maria cessa de vivre; elle était depuis longues années dans un état d'aliénation mentale qui rendait sa mort de nulle influence sur les destinées du Brésil. Ce fut seulement alors que le prince régent prit le titre de Jean VI. Malgré la situation déplo-

rable où elle se trouvait, le roi avait conservé un vif attachement à sa mère : aussi sa douleur fut -elle profonde.

Ceux qui ont visité, à cette époque, le Brésil se rappellent encore avec quelle pompe on célébra les obsèques de la première reine qui fût venue mourir dans le nouveau monde. Si les récits ne sont pas exagérés, on renouvela alors à Rio de Janeiro ces magnificences funèbres dont quelques ouvrages du seizième siècle nous ont transmis les détails, et que l'uniformité des coutumes adoptées en Europe semble avoir bannies pour jamais (*).

Ce fut vers la même époque que le Brésil adopta les armes qui devaient le désigner comme royaume. De même qu'Alphonse III avait joint les armoiries du pays des Algarves à celles du Portugal, de même Jean VI posa l'ancien écusson sur la sphère armiilaire couronnée qui désignait le nouveau royaume.

leur arrivée. Si les Anglais ont été les premiers à développer chez les Brésiliens le goût des améliorations industrielles, si ce sont eux qui ont imprimé surtout au pays cette activité commerciale que nous avons secondée plus tard, et dont nous avons recueilli en partie les résultats, c'est à nous surtout qu'il appartient de réclamer cette antériorité d'initiation dans les arts et dans les sciences, qu'un peuple doit toujours à un autre peupie, et qui fait a jamais époque dans l'histoire de son développement social.

Si, en tenant compte du temps où ils ont pu se livrer sérieusement à des travaux intellectuels, on examine les productions des Brésiliens, et si on les compare sous le rapport de l'art aux autres peuples de l'Amérique, n'en doutons pas , c'est à eux dès à présent que doit appartenir la prééminence, et

(*) Pour donner une idée de ce luxe, il suffira de dire que le velours employé dans les tentures funèbres était du velours de soie, et que les broderies qu'on avait mullipliées partout étaient en or.

c'est eux sans doute qui la .conserveront dans l'avenir. Aux États du Nord, les grandes combinaisons politiques, le développement de l'industrie; aux États de l'Amérique du Sud et surtout au Brésil, le feu intelligent des arts, les innovations dans la science, et même la compréhension des grands mouvements sociaux qui doivent guider le monde.

Mais quand les années consacrées à l'étude se seront écoulées , quand des

f>roductions originales attesteront l'aliance du travail et de l'inspiration , si une justice complète est rendue à ceux qui peuvent la réclamer, ce sera surtout à cette colonie d'artistes français qu'on vit s'établir, il y a vingt ans', à Rio de Janeiro, qu'en reviendra la gloire. Bien des vicissitudes néanmoins marquèrent ses premiers efforts.

Ce fut en 1815 que le marquis de Marialva, ambassadeur du Portugal en France, se concerta avec le comte d'Abarca, ministre des affaires étrangères a Rio de Janeiro, pour former une académie, dont on attendait les plus heureux résultats. Lebreton (*), secrétaire perpétuel de la classe des beaux-arts, fut chargé d'organiser cet établissement. Ce fut alors qu'on vit partir pour le Brésil des hommes d'un talent réel , et que la France regretta. Dix mille francs avaient été acc rdés pour les frais du voyage, et ce fut en m a rs 1 8 1 6 q u e n o s co m pa t r i otes a r r i vèrent dans la capitale du Brésil. Jean VI les accueillit avec une bienveillance marquée. Un décret du 12 août fixa leur position. Douze mille francs de pension furent accordés à Lebreton en sa qua-

(*) Nous donnerons ici la liste complète de ces artistes, dont la mort a déjà frappé le plus illustre : A. Taunay, membre de l'Institut; Ang. Taunay son frère, statuaire; Debret, peintre d'histoire; Grandjean de Montigny , architecte; Simon Pradier, graveur en taille-douce; François Ovide, professeur de mécanique; François Bonrepos, aide-sculpteur de M. Taunay ; les deux frères Perrez. Ils arrivèrent au Brésil plus tard que les autres artistes , mais ils partagèrent les avantages qu'on avait faits à ceux-ci.

lité de directeur, et on fixa à cinq mille francs le traitement de chaque artiste.

Il faut bien l'avouer cependant , peutêtre le Brésil, qui échappait au régime colonial, n'était-il pas encore suffisamment mùr pour recueillir toute l'utilité possible d'une semblable institution.

Qu'en résulta-t-ii? c'est que la pensée qui avait présidé à son établissement ne s'étant arrêtée d'avance à aucun plan solide, le gouvernement obtint peutêtre moins d'avantages de l'arrivée des artistes que les particuliers qui surent les comprendre, et chez lesquels ils développèrent du moins quelque goût pour les arts.

Cependant le ministre des affaires étrangères avait demandé à M. Grandjean de Montigny le projet d'un palais pour l'académie. Les plans de l'artiste furent adoptés. Les fondations de l'édifice furent jetées immédiatement, mais la construction dura dix années.

Pendant cet intervalle, bien que les^artistes s'occupassent de leurs travaux, ils ne pouvaient le faire ni d'une manière bien active, ni surtout dans l'intérêt spécial de l'enseignement. Quelquefois même, il faut bien le dire, les moyens matériels d'exécution leur manquaient complètement. C'est ainsi que M. Debret ayant exécuté plusieurs tableaux destinés à rappeler des événements historiques, M. Pradier qui devait en entreprendre la gravure fut contraint de revenir à Paris, parce qu'il n'existait encore à Rio ni imprimeur, ni papier d'impression convenable.

Mais, pour faire comprendre la vraie situation des choses, il faut remonter plus haut. Immédiatement après l'arrivée des artistes, le comte d'Abarca mourut; M. Lebreton ne tarda pas à le suivre dans la tombe. Dès 1819, les deux hommes sur lesquels on était en droit de compter pour le progrès futur de l'académie n'existaient plus. Peu de temps après, dit un écrivain qui s'est procuré à ce sujet des détails positifs, le ministre baron de San-Lourenço fit venir de Portugal un peintre de ses protégés, nommé Henrique José da Sylva, qui présenta au roi , par l'intermédiaire de son protecteur , un projet

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d'organisation pour l'académie, qui fut adopté par décret du 25 novembre 1820. Parce décret, ce même artiste fut nommé directeur des écoles et professeur de dessin; un prêtre portugais remplaça le secrétaire de feu M. Lebreton^on supprima ensuite les deux adjoints de l'architecte, ainsi que le graveur en taille-douce, alors absent.

Par ces dispositions nouvelles, les bases primitives de l'académie se trouvaient complètement changées. Un.

homme que la France regrettait, M. Taunay, revint en France; plusieurs de ses anciens compagnons de voyage demeurèrent, mais ce ne fut pas sans de grands efforts que leur persistance fut récompensée. La plupart des grands édifices que les nouvelles institutions nécessitaient s'élevèrent sur les plans de M. Grandjean de Montigny ; et en 1826, un artiste habile, qui faisait partie de la première expédition, fut nommé dirècteur d'une école dont on peut juger déjà les résultats, puisque des expositions publiques ont eu lieu à diverses reprises.

Quelque rapides que soient ces détails, quelque imparfaits que soient les documents qu'il nous a été possible d'offrir au lecteur, l'arrivée de la cour à Rio de Janeiro , l'affluence des étrangers qui devait nécessairement en résulter, et enfin le séjour des artistes français , ont eu une influence trop positivé sur l'aspect extérieur de la ville, pour que nous n'ayons pas cru devoir offrir au moins certains faits principaux avant d'entrer dans les détails qu'on va lire.

Principaux édifices de Rio de Janeiro. Chaque capitale en Europe a son monument célèbre, son édifice de prédilection, sa grande construction locale , et qui imprime a toute la cité un caractère d'où elle tire son originalité d'aspect. A Rio, c'est l'aqueduc de la Carioca, avec sa double rangée d'arcades, son aspect de construction romaine, sa forme à la fois élégante et grandiose, que cherchent partout les regards et qu'ils aiment à rencontrer.

Cet édifice ne remonte pas à une bien haute antiquité ; car il fut commencé

dans le dernier siècle. Une tradition toute poétique, quoiqu'elle soit inconnue maintenant, sans doute , à bien des habitants se rattache à la source qui l'alimente. Rocha Pitta raconte que ces eaux donnent une voix pleinede douceur aux musiciens, et que les femmes qui y baignent leur visage se parent d'une beauté nouvelle (*). Mais ce n'est pas la première fois que les traditions effacées de l'ancien monde viennent ainsi se rajeunir en Amérique, et Ponce de Léon , qui parcourut si longtemps les Fîoiides, cherchait dans ses riantes solitudes les traces de la fontaine de Jouvence (**).

L'historien qui nous transmet ces origines nous apprend aussi qu'avant la fondation de l'aqueduc on était contraint d'aller chercher, à près d'une lieue, l'eau qu'il verse maintenant dans la ville. Ce fut sous le gouvernement du général Ayres de Saldanha Albuquerque que commencèrent les travaux qui avaient été originairement décrétés par la chambre municipale :

si l'on examine l'importance de l'édifice, ils furent conduits avec une rapidité remarquable. Dès l'année 1740.

Rio de Janeiro jouissait de l'inappréciable avantage de posséder enfin des eaux abondantes. Entre les difficultés que présentait la localité, il y en avait quelques-unes qui semblaient tenir plus particulièrement au caractère du sol et à la nature des matériaux que l'on possédait. On craignit, dit-on, d'employer à la construction des canaux, les granits si abondants qui entourent la ville, et il fallut faire venir du Portugal la pierre dont on fit usage. Tel qu'il est, cet aqueduc lutte de grandeur et de solidité avec tout ce que l'Europe possède en ce genre : il commence à la montagne de Corcovado et se développe sur une longueur de près de six milles.

«La prise d'eau, dit M.Labiche, a

(*) He faina accreditada entre sens naturaes, que esta agua faz vozes suaves nos musicos e mimosas cardes nas damas. America portugueza , liv. seg. p. 120.

(**) Cilé par M. Kreycinet, Voyage autour du monde.

lieu à un ruisseau qui , après être tombé en cascade , se réunit dans un réservoir pratiqué pour cet objet au filet d'eau d'une source voisine; là commence une voûte de cinq à six pieds de hauteur sur environ deux pieds et demi de large, ayant des ouvertures latérales de distance en distance. Cette voûte recouvre dans presque toute sa longueur un canal d'environ huit pouces de large sur six de profondeur, auquel on a ménagé une légère inclinaison, et qui vient déboucher près du couvent de Santa-Theresa. Il devient ensuite souterrain, et descend, en passant dans le couvent , jusqu'à un double rang d'arcades qui le supportent et le conduisent à un nouveau réservoir ou château d'eau voisin du couvent de Santo-Antonio ; de ce point partent des tuyaux de distribution qui vont aux différentes fontaines. »

Il s'en faut bien que le palais habité naguère par l'empereur soit un édifice remarquable. Son architecture est massive; il est mal distribué intérieurement; et le seul avantage qu'il présente, il le partage avec les maisons particulières construites sur les bords de la plage : la baie , avec ses admirables paysages, se déploiedevantsesfenètres.

Construit originairement pour servir de demeure au vice-roi, ou même au capitaine général de la province, on lui eût donné une tout autre importance si l'on eût pu jamais supposer, au dixhuitième siècle, qu'il dût être transformé en résidence impériale. Le fait est qu'on fut obligé de lui adjoindre plus tard certaines portions du bâtiment appartenant aux Carmes , et qu'on établit également des communications avec le Sénat municipal : ce fut le seul moyen de l'agrandir.

Nous nous trouvons sur la place du Palais, et c'est là précisément où s'élèvent les édifices religieux qui offrent peut-être le plus d'intérêt à Rio de Janeiro. L'église métropolitaine, désignée aussi sous le nom d'église des Carmes-Chaussés, et la chapelle impériale, ont été construites à côté l'une de l'autre^A l'arrivée de la cour, la seconde fut désignée sous le titre de

Capella Real. Si nous consultons Rocha Pitta, nous voyons que Rio de Janeiro ne fut érigé en évêché que sous le pontificat d'Innocent XI, en l'année 1676 (*). Mais à cette époque ce ne fut pas à l'église des Carmes à laquelle on donna le titre de métropolitaine :

celle-ci ne fut bâtie qu'en 1700. Elle conserve extérieurement le caractère d'architecture qui appartient durant cette période à la plupart des édifices religieux de l'Espagne et du Portugal.

A l'arrivée de la cour, ce fut dans la chapelle royale qu'eurent lieu toutes les cérémonies importantes, en sorte que l'église voisine perdit peu à peu de ses privilèges. Un vaisseau assez élégant à l'intérieur, une grande richesse d'ornements, sont ce qui distingue la chapelle impériale. A l'époque où Jean VI vint se fixer à Rio, une tribune séparée fut ouverte pour lui dans Je chœur, et d'immenses tentures de soie cramoisie à crépines d'or donnèrent à cette église un caractère qui la distingua de toutes celles de la ville. C'est là qu'on entendait, il y a peu d'années encore, une musique religieuse préférable à celle que Ton a organisée dans la plupart des résidences royales de l'Europe. Marcos Portugal avait été appelé d'Italie pour diriger l'orchestre, et l'élève favori d'Hayden, Keukomm , tenait l'orgue. Depuis , des musiciens habiles , nés au Brésil même , auront continué ce qui était le résultat des efforts de tels maîtres. Il n'est pas probable que la grande musique d'église cesse jamais complètement d'être cultivée au Brésil; c'est un besoin trop ardent des intelligences, un sentiment intérieur de l'art trop prononcé, pour qu'on suppose même qu'il se ralentisse.

Si les deux édifices dont nous venons de parler sont en général ceux qui atti-

(*) Le premier évêque fut un religieux de Saint-Dominique , Fr. Manoel Pereira , qui , après avoir élé sacré, renonça à fépiscopat. Il avait été nommé secrétaire d'État, et s'en tint à cette dignité. Don José Barros de Ala^câo , second évêque par ordre de nomination, fut le premier qui passa à Rio de Janeiro.

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rent la première visite d'un étranger, parce qu'ils se trouvent situés sur la grande place du Palais, ce ne sont pas les plus remarquables sous le rapport de l'architecture. L'église de Candelaria, par exemple, se distingue par ses deux tours, et doit être considérée comme la plus grande église qui ait été élevée au Brésil. Malheureusement elle a été bâtie dans une rue trop étroite,

fjour qu'on puisse aisément considérer a façade. On a proposé dernièrement d'abattre les maisons qui la cachaient, et de construire une place qui s'ouvrirait sur la rue Droite. Ce changement doit s'effectuer tôt ou tard. L'église avait été bâtie primitivement pour servir de cathédrale; on a employé les beaux granits des environs à sa construction; mais elle n'est pas encore achevée , quoiqu'elle ait été commencée il y a environ cinquante ans.

L'ancienne cathédrale, celle que l'on désignait jadis sous le nom de Sé Velha, s'élève dans la rue du Rosario. C'est à tort que Walsh affirme qu'elle conserva son privilège jusqu'à ce qu'il fût transféré à la Chapelle royale. Quand on le lui enleva, le titre de métropolitaine appartint à l'église des Carmes.

Ce qui est plus exact, et ce que dit le même voyageur, c'est que l'intérieur de ce vieil édifice est un vaste cimetière, et que le sol est pavé littéralement de cadavres; il était même impossible, il y a quelques années, de taire un pas sans trébucher contre quelques débris de corps humain , tant les enterrements s'effectuaient avec négligence. On a depuis remédié à une incurie si coupable; mais on enterre encore dans l'église.

San-Francisco de Paula avec ses nombreux ex-voto, San-Francisco d'Assise avec ses dorures intérieures, pourraient se comparer, pour la magnificence de leurs ornements et pour la foule qu'attirent leurs corps saints , aux églises les plus fréquentées des autres contrées catholiques; mais l'édifice qui attire le plus promptement les regards, celui que l'on contemple déjà de la baie , avant d'avoir visité la ville, c'est le couvent de San-Bento , qui s'élève d'une

manière si pittoresque sur une colline et qui domine l'île das Cobras. Ce grand édifice est un des plus anciens de Rio de Janeiro , puisque l'inscription qu'on lit sur son entrée principale indique qu'il fut réparé en 1671. Son architecture est rude et massive, et, comme on l'a déjà fait observer, les énormes barreaux de fer qui ferment ses fenêtres lui donnent bien plus l'aspect d'une prison que d'une maison religieuse. Mais, quand vous avez monté un bel escalier de pierre conduisant à une plate-forme , et que vous êtes arrivé dans un vaste corridor, qui se termine à chaque extrémité par deux grands pavillons d'où vous pouvez contempler la baie et la ville sous trois aspects qui rivalisent de beauté, vous comprenez comment l'ordre le plus riche de Rio de Janeiro a dédaigné la splendeur extérieure pour se contenter d'une solidité qui a aussi sa magnificence. Si l'on a poussé jusqu'à l'excès peut-être la simplicité au dehors, il n'en est pas de même dans l'intérieur: une richesse d'ornements un peu austère peut-être y domine; mais il n'en est pas qui soit plus convenable pour un couvent. Les salles et les corridors sont boisés en jacaranda, que l'on a richement sculpté en relief, et ces larges boiseries, dont la teinte sombre est nuancée de violets dorés, sont susceptibles de prendre le plus beau poli; des peintures exécutées jadis par des artistes brésiliens, rappellent les principaux événements dont fut marquée la vie de saint Benoît; les reliques du patron sont religieusement conservées dans la chapelle, qui elle-même sé distingue par un autre genre de magnificence, et dont l'intérieur est doré (*).

(*) Le couvent de San Bento contient une bibliothèque d'environ six mille volumes; elle est ouverte tous les jours au public. Il y a fort peu de maisons religieuses au Brésil, s'il en existe , dont les revenus puissent être comparés à ceux de ce couvent; ils sont répandus dans toute la contrée, et consistent en fermes et fazendas de toute espèce. L'île du Gouverneur entre autres, la plus belle île delà baie, appartient aux bénédictins.

Pour nous, et bien que plusieurs années se soient écoulées depuis cette époque, nous ne saurions oublier ni cette grandeur infinie du paysage dont on peut jouir au sommet de la colline, ci cette richesse toute monastique qui semble s'être établie pour des siècles, alors même qu'elle touchait à son déclin. Mais les idées vont aussi vite maintenant en A mérique qu'en Europe.

En peu de temps les choses ont bien changé, et le premier aspect du couvent de San-Bento n'est déjà plus ce qu'il était jadis. En 1830, deux ailes de l'édifice se trouvaient déjà converties en caserne, et les moines s'étaient retirés pour la plupart dans leur île du Gouverneur. L'on peut supposer qu'il en sera ainsi par la suite de bien d'autres communautés religieuses, puisqu'une loi présentée aux chambres a proposé déjà l'aliénation des propriétés monastiques, pour être appliquée aux besoins de l'Etat.

Avant donc que ces édifices, qui s'élèvent d'une manière si pittoresque sur le sommet des collines , aient changé de destination, jetons encore un coup d'œil sur l'aspect qu'ils présentent, faisons-y un dernier pèlerinage.

Nous venons d'entrer dans un de ces couvents qui appartiennent à l'aristocratie des ordres religieux, en voici un qui s'eleve encore sur une colline à l'extrémité opposée de la ville, c'est celui de Santo-Antonio. Le nom de son patron suffirait pour rappeler que c'est celui d'un ordre mendiant. Si le bénédictin et le franciscain ne sont pas partagés également des biens de ce monde, la nature étale pour eux les mêmes splendeurs, et quand on est parvenu à la plate-forme sur laquelle s'élève ce couvent de franciscains, il est difficile de décider quelle est parmi ces deux communautés religieuses celle qui a été le plus heureusement partagée. L'intérieur du couvent de Santo-Antonio offre deux vastes chapelles, et le cloître se développe sur une grande étendue. C'est dans la saile du chapitre que sont déposés les restes du général Forbes, officier écossais distingué, qui accompagna la famille royale a Rio , et

qui vint mourir dans cette ville vers le milieu de 1808. Au delà du cloître se trouve le réfectoire, et là on remarque un genre d'ornements qui reparaît souvent dans les maisons monastiques du Portugal et du Brésil : les murailles sontearrelées Jusqu'à unecertaine hauteur, avec cette belle faïence hollandaise, dont on fait une sorte de mosaïque monochrome, si l'on peut se servir de cette expression. Les salles que l'on orne de cette manière présentent souvent aux regards les dessins de certains maîtres, et il en est sans doute qui ont été exécutés par ordre spécial des grands couvents; car les sujets qu'ils rappellent sont presque tous religieux.

On sait généralement que les moines de Saint-François ne sauraient faire aucune acquisition ; l'institut de leur ordre s'y oppose. Ils occupaient originairement une chapelle sur les bords de la mer, à Santa-Luzia; mais ils se dégoûtèrent par la suite de cet emplacement, et ils choisirent celui où on les voit aujourd'hui. En 1608, la chambre municipale de Rio leur en concéda l'occupation; il se passa alors un fait bizarre, et qui s'est souvent renouvelé. Comme les franciscains ne peuvent rien posséder en propre, l'emplacement fut concède au pape, et le terrain devint la propriété de l'église de Rome; les bons pères parvinrent à se procurer des aumônes assez abondantes pour y fonder leur couvent.

Sur la colline opposée à celle de Santo-Antonio s'élève encore Santa- Theresa; c'est un des quatre couvents de religieuses que possède Rio de Janeiro. C'est là que demeurent vingt et une recluses, dont le nombre ne doit jamais augmenter. La situation qu'elles ont choisie est peut-être plus admirable encore que celles de San-Bento et de Santo-Antonio, et nulle contrée au monde sans doute ne saurait offrir un lieu plus imposant pour se livrer à de sérieuses méditations. L'édifice n'est pas entouré de murailles, et sa blanche façade, qu'on aperçoit du bord de la mer, s'élève d'une pelouse verdoyante, qu'entourent de leurs buissons odo-

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rants les haies vives que l'on a plantées.

Ce petit édifice octogone, avec un portique élégant d'où l'on peut contempler la mer, c'est la jolie église de Notre-Dame da Gloria qui couronne aussi une colline, et qui s'avance sur un cap, précisément au-dessous de la retraite des religieuses de Sainte-Thérèse.

Nosse-Senhora da Gloria est une de ces constructions pittoresques qui donnent à une ville son caractère original , sa physionomie riante ou triste, selon les jours, et quelquefois selon les souvenirs. C'est là que la jeune impératrice aimait à venir prier; c'est là qu'elle alla s'asseoir plus d'une fois, contemplant ce beau lac que bornent dans le lointain les montagnes des Orgues, ces eaux si tranquilles, ces vagues si reposées ; puis , quand un enfant lui fut né , ce fut là qu'elle alla l'offrir à sa patronne. Plus tard, on dit qu'une semaine ne finissait pas sans que don Pedro, dont rien n'avait affaibli la foi sincère , vînt s'agenouilleraux pieds de l'autel.

Si plus d'espace nous était accordé, nous aimerions à parler de cette église de Boa Viagem, qui s'élève sur son haut promontoire, et que vont visiter tous les marins; puis, nous redescendrions dans la ville pour visiter San- Domingo , qui est consacré aux nègres , et qui est desservi par des prêtres noirs; nous parlerions de Santa-Rita, que l'on appelle la Chapelle des Malfaiteurs, parce que les criminels condamnés vont y recevoir sur le chemin du supplice les dernières consolations.

Le couvent d'Ajuda nous apparaîtrait comme un des plus grands édifices de Rio : aussi le nombre des religieuses qu'il peut recevoir est-il illimité; sa vaste et sombre chapelle jouit du triste avantage d'être l'édilice religieux le moins orné de tout Rio. C'est là cependant que reposent deux reines dont le sort fut bien différent : Tune fut conduite en Amérique comme en un dernier asile où elle devait achever de mourir; l'autre partit avec toutes les espérances d'une jeune épouse : toutes deux elles n'ont fait que paraître, et le même lieu les a reçues.

Mais la ville de Rio de Janeiro est une des capitales qui renferment le plus d'édifices consacrés à la religion, et s'il fallait nommer chaque église, ce serait une aride nomenclature qui pourrait bientôt fatiguer. Nul caractère tranché d'architecture d'ailleurs, nul souvenir précieux d'antiquité, nulle tradition locale vraiment intéressante, ne sauraient les rappeler au souvenir du lecteur : visitons d'autres monuments.

Ici encore l'aridité des détails semblera la même. La Douane, avec ses grues agissant sans cesse et les cris perpétuels de ses nègres porteurs, l'Arsenal de l'armée de terre et celui de la marine, la forteresse de la Conceicào, où l'on visite le musée d'armes, l'Académie des beaux-arts elle-même, dont le style est purement grec (*) , sont des édifices plus ou moins étendus, plus ou moins décorés , et d'une utilité directe, dont une ville aussi considérable que Rio de Janeiro ne pourrait longtemps se passer. Il n'en est pas de même des salles de spectacle, et il peut paraître surprenant qu'une cité américaine possède déjà un théâtre égal à celui de Milan, et par conséquent un peu plus vaste que le grand Opéra de Paris. Le théâtre national n'est pas le seul qui se soit élevé depuis peu , on en compte deux autres qui sont publics. Une de ces salles, mais c'est la moins considérable, sert à représenter des drames en français.

La bouese; événements "politiques qui y ont eu lieu. La Bourse est sans contredit un des bâtiments les plus remarquables de Rio de Janeiro, et si nos souvenirs ne nous trompent point, c'est le premier bâtiment considérable où se soit manifesté le talent de M. Grandjean deMontigny, architecte français, connu par de sérieuses études , et qui a déjà doté la ville de

(*) Ce qu'on remarquerait partout dans cet édifice, ce sont les quatre colonnes en granit d'une seule pièce qui le décorent; elles attestent la richesse des matériaux que le sol a mis à la disposition de l'artiste.

plusieurs autres édifices. La Bourse de Rio de Janeiro s'élève dans la Rua Direita au delà de la Douane , et pour la bâtir, on fut obligé d'abattre un nombre assez considérable de vieilles maisons. Les travaux de construction, au reste, furent remarquables ; car elle fut commencée en octobre 1819, et livrée au public vers le mois de mai suivant. L'édifice a cent soixante palmes de long sur cent quarante-cinq de large; la salle principale s'élève de six marches au-dessus du niveau du sol ; on y pénètre par quatre grandes portes cintrées , ouvertes aux deux extrémités opposées.

Les deux entrées principales regardent la rue et le bord de la mer ; au centre s'élève un dôme qui éclaire quatre transepts se développant à angle droit, et formant une croix qui s'étend dans toute la longueur et la largeur de l'édifice , avec des galeries à chaque extrémité , supportées par trente-deux colonnes d'ordre dorique. Des statues, représentant les quatre parties du monde, ont été placées là comme un symbole du développement que doit prendre un jour le commerce du Brésil. Malheureusement cette belle salle rappelle aux Brésiliens des souvenirs politiques si amers , qu'elle était naguère encore abandonnée, et qu'elle a longtemps servi de magasins. Nous dirons quelques mots à ce sujet.

Jean VI, comme on sait, avait été sacré le 5 février 1818, et il semble que cet acte solennel qui réunissait sur une même tête les couronnes de Portugal et du Brésil eût dû calmer les esprits; mais loin de s'affaiblir, les causes de scission qui existaient entre lesBrésiliensetles Portugais, n'avaient fait que s'accroître; bientôt les événements arrivés en Europe rappelèrent le roi à Lisbonne , c'était en 1821, tout faisait prévoir une révolution, prochaine.

Le Brésil , comprenant alors la nécessité d'un grand changement politique , résolut de former une chambre représentative; il fut convenu que la première assemblée préparatoire se tiendrait dans la nouvelle salle. On devait

naturellement s'attendre, ainsi que le dit fort bien un voyageur, à ce qu'il régnât une grande irrégularité dans ces premières délibérations. Non-seulement les formes parlementaires étaient entièrement inconnues au pays, mais les membres de l'assemblée n'étaient pas encore bien assurés eux-mêmes des pouvoirs qui leur étaient dévolus.

Aussi les premiers débats furent-ilsfort orageux , et quelques-unes des propositions empreintes d'une extravagance réelle. On alla , dit-on , jusqu'à demander que la nouvelle constitution d'Espagne devînt le modèle de celle du Portugal. Une certaine rumeur s'était répandue; elle annonçait qu'on avait donné l'ordre positif aux troupes portugaises de marcher contre l'assemblée et de la dissiper. Le commandant se trouvant sommé de répondre à ce sujet, répondit qu'il n'en était rien. On affirmait, en outre, que le roi se disposait à emporter hors du pays un trésor considérable, et que l'on avait même déjà embarqué les" fonds de plusieurs établissements de charité : il était bien reconnu que la prodigalité, la rapacité même avaient été toujours la cause des fautes et des embarras de l'ancien gouvernement. Ce bruit prit de la consistance. Il fut convenu que les navires seraient visités, et l'on donna des ordres en conséquence aux commandants des forts de Santa- Cruz et de Lage. pour que les navires de l'escadre fussent arrêtés, s'iis tentaient de sortir.

Minuit ne s'était pas encore écoulé, dit M. Walsh, auquel nous empruntons ces détails, et quelques-uns des électeurs s'étaient retirés; mais, en raison de l'importance de la délibération , la salle était encore pleine, lorsque tout à coup l'édifice se trouva environné par un régiment, les armes chargées et la baïonnette au bout du fusil. On n'avait pas eu le plus léger indice de leur approche, et aucun ordre n'avait été intimé au peuple de se disperser. Les troupes se ruèrent sur cette foule sans armes. Le feu fut commandé , et l'on chargea ensuite à la baïonnette. Rien n'est plus horrible

L'UNIVERS

que la scène de carnage qui eut lieu ensuite. Parmi ceux qui avaient échappé à la mort , ou qui n'étaient point trop grièvement blessés , il y en eut qui tentèrent de s'échapper par les fenêtres ; quelques-uns trouvèrent la plus triste fin en fuyant ainsi ; ceux qui s'étaient précipités dans la mer furent noyés.

Pendant ce temps, les soldats prirent le parti de piller. Ce ne fut qu'après s'être emparés des choses ayant quelque valeur et qui se trouvaient dans la salle, qu'ils se dispersèrent.

Nous passons sur une foule de détails qu'on peut lire dans diverses relations; nous nous contenterons de dire que trente personnes furent tuées ou blessées sur la place, sans compter ceiles qui disparurent, et qu'on supposa avoir été noyées. Le lendemain, continue l'auteur qui nous fournit en partie ces renseignement s, les choses se passèrent comme si rien n'avait eu lieu. Telle était la terreur que cet événement avait imprimé à la population , que l'on ne dressa aucune information contre les instigateurs d'une telle mesure, et qu'on ne fit aucune recherche pour s'assurer du nombre de victimes qui avaient été sacrifiées. Le roi partit et il fut naturellement acquitté dans l'opinion publique. Ses habitudes, sa bonté de cœur bien reconnue, tout le lavait d'avoir pu tremper dans une mesure sanglante. Quelques personnes accusèrent de cet acte le comte dos Arcos, dont l'inflexible sévérité s'était déjà exercée contre les insurgés de Pernambuco. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il fut obligé de se démettre de la position qu'il occupait dans le gouvernement, et que quelque temps après il retourna en Portugal. D'autres, et c'est le grand nombre, portèrent leurs soupçons sur un plus haut personnage. 'Un fait positif, c'est que telle fut l'horreur qu'inspira aux habitants de Rio de Janeiro un tel événement, qu'à partir de cette époque aucun négociant ne voulut entrer dans la Bourse pour s'y occuper de la moindre affaire : elle demeura complètement déserte. Les murailles percées de balles, et les traces de sang

qu'on voyait sur îe parquet offrirent encore longtemps un triste souvenir du massacre. A la fin , on jugea à propos de réparer la salle. On la peignit, et elle fut décorée plus élégamment que par le passé. Personne n'y voulut entrer encore; et en 1830, elle se trouvait convertie en magasin de fer; les portes et les fenêtres avaient été en partie brisées, et cette salle, jadis si élégante, n'était plus guère fréquentée que par les noirs.

PASSEIO PUBL1COOU JARDIN PUBLIC

de Rio de janeibo. Ouvrez les voyageurs du dix-huitième siècle, parcourez Maudave, Barrow , Maeartney, après l'aspect imposant de Rio de Janeiro, ce qui semble les avoir le plus frappés, c'est l'aqueduc, puis le jardin public. Quoique la vue dont on peut jouir de ses terrasses n'ait pas d'égale, si ce n'est à Constantinople peut-être, nous l'avouerons, il nous a semblé ou que cette promenade publique était déchue de sa première splendeur, ou qu'il y avait quelque exagération dans le récit des voyageurs. Ce jardin n'a pas une très - grande étendue, et il fut planté durant le siècle dernier par les ordres de Vasconcellos , qui était alors vice-roi, et dont le nom revient toujours lorsqu'il s'agit pour Rio de Janeiro de quelque établissement utile. Le Passeio publico est situé sur le bord de la mer, dans le quartier de Calabouço ; il consiste en larges allées bordées'de grands arbres naturels et exotiques , qui forment un épais ombrage. Les manguiers, qui viennent de l'Inde, les grumixamas , qui donnent un fruit rouge un peu semblable à la cerise, les jambosiers, qui se parent de belles aigrettes blanches avant de donner leurs pommes parfumées comme la rose, tous ces arbres croissent sans peine à côté des ccesalpina et du bombax erianthos, qu'on a arraché aux forêts du Brésil, et qui étale avec orgueil ses fleurs de pourpre, assez semblables à celles de la tulipe. A peu près vers le centre du jardin, on a construit une espèce de temple de forme octogone, où un professeur de botanique vient faire

ïii

des lectures. II y a quelques années, cet usage était tombé en désuétude, et nous ignorons si les cours ont repris.

Le jardin public de Rio de Janeiro est le premier établissement où l'on ait vu un échantillon remarquable de la sculpture nationale ; et ce qu'il y a d'étrange sans doute, c'est que ces deux crocodiles qui vomissent de l'eau dans un bassin de marbre sont l'œuvre d'un pauvre noir, auquel ils furent commandés comme on aurait exigé de lui quelque autre ouvrage de son métier.

L'enfant qui d'une main tient un oiseau dont le bec verse l'eau dans un bassin, est dû également à un artiste né au Brésil ; et ces deux groupes attestent chez les Brésiliens un goût inné pour les arts. Du reste, plus de papaver de cuivre peint en vert, plus de bâtiments carrés aux deux extrémités de la terrasse ; les deux pavillons célébrés par tous les voyageurs du dix-huitième siècle ont disparu depuis une trentaine d'années, et c'est presque rendre service aux Brésiliens que de reproduire une de ces descriptions.

« Dans l'un de ces pavillons, dit le rédacteur des Voyages de lord Macartney, on a peint sur la muraille différentes vues du port, avec la pêche de la baleine qu'on avait coutume d'y faire lorsqu'il était fréquenté par les grandes baleines noires, qui l'ontabandonné depuis qu'il y aborde beaucoup de vaisseaux. Le plafond est orné de dessins très- variés, et la corniche représente plusieurs sortes de poissons particuliers aux mers du Brésil , et sous leurs couleurs naturelles ; l'ouvrage entier est fait avec des coquillages.

« Sur le plafond de l'autre pavillon sont des ornements de plumes artistement faits, et tout le long de la corniche on a représenté les plus beaux oiseaux du pays avec le plumage qui leur est propre. Les murs sont couverts de peintures assez mal exécutées, mais offrant l'image des différentes productions qui rendent cette contrée si opulente. On y voit les mines d'or et de diamants, avec les procédés qu'on emploie pour séparer ces richesses du

sein de la terre qui les enveloppe. On y voit aussi des cannes à sucre et les moyens dont on se sert pour en extraire le suc et le faire cristalliser. On y a également représenté comment on s'y prend pour prendre les petits animaux dont on fait la cochenille, et pour préparer la superbe couleur qu'elle produit. On n'y a pas même oublié la culture du manioc, non plus que la manière dont on faitlacassave.... Enfin, ces peintures offrent la culture et la préparation du café , du riz et de l'indigo. »

Il est probable que ces deux bâtiments ne seront jamais rétablis ; le jardin n'en offrirait pas moins une retraite des plus agréables, sans une jetée artificielle qu'on a jugé à propos de bâtir vis-a-vis, et qui intercepte non-seulement la vue admirable de la baie , mais qui s'oppose encore à ce que la brise de la mer vienne rafraîchir les promeneurs ; au-devant s'élèvent deux obélisques de granit. Sur l'un on a gravé cette courte inscription : Ao amor do publico; l'autre porte en lettres delà même dimension:

A saudade do Rio (*).

Lors de l'arrivée de la cour à Rio , ce jardin fut infiniment moins fréquenté qu'on eût du supposer qu'il pouvait l'être. L'auteur de celte notice du moins l'a vu presque ahandonné. Il paraît que les soins qu'on lui donne maintenant, car on a affecté 1,905,000 reis à son entretien , ont ramené quelques promeneurs. Chaque soir, on voit venir quelques habitants de Rio avec leurs familles; ils gravissent la jetée, et là viennent respirer la brise rafraîchissante qui se fait sentir à la fin du jour.

Races diverses auxquelles appartiennent les habitants; aspect des eues; industrie. Je ne sais plus trop quel est le voyageur qui, à propos de la situation présente de Rio de Janeiro, -faisait observer que les rues voisines de la Douane présentaient au»x regards à peu près autant

(*) A l'amour du public, à la salubrité de Rio.

L'UNIVERS

de marchandises anglaises que certaines places de Manchester; on pourrait presque en dire autant de la rue de î'Ouvidor. qui a été adoptée presque exclusivement par les marchands français, et qui offrait naguère tant de magasins d'objets de luxe ou de nouveautés, qu'on était tenté de se croire dans les environs de la rue Vivienne ou du Palais -Royal. Malgré cette affluence de négociants étrangers, malgré le caractère européen que leur présence donne nécessairement à Rio, la population très-mélangée n'en offre pas moins son caractère original, précisément même en raison de la diversité extrême de teintes et de races qu'on rencontre à chaque instant. Ce qui frappe d'abord lorsqu'on s'éloigne des quartiers plus particulièrement habités par les Européens , c'est l'excédant de cette population noire, qui se montre en beaucoup plus grand nombre qu'à Buenos-Ayres, à Mexico ou à Lima. Il y a quelques années seulement, la classe qui avait le pas sur les autres , celle qu'on pouvait reconnaître d'avance à son maintien , à ses habitudes de domination, se composait de Portugais purs, de filhos do reino, comme on disait alors; en général , les Brasileiros ne venaient guère qu'après eux, quoiqu'ils se montrassent impatients de cette espèce d'intériorité. C'est précisément cette discussion de position qui a engagé la lutte , et l'Europe sait maintenant quel en a été le résultat. Après les Brasileiros, dont le nom générique, du reste, désigne tous les mélanges de races , on distingue les Mulatos , provenant du mélange de blancs et de nègres, les Mamalucos, qui sont beaucoup plus rares qu'à Sainte-Catherine et qu'à Saint-Paul , et qui proviennent de l'alliance de blancs et d'Indiennes. Les nègres établissent entre eux certaines différences marquées : il y a les noirs qui viennent directement d'Afrique, negros muleccos ; il y a les nègres nés au Brésil, criolos, qui reçoivent seuls une dénomination qu'on réservait dans nos colonies aux blancs nés dans la contrée.

Bien que le territoire de Rio ait été jadis habité par les deux nations les plus puissantes du littoral , c'est à peine si l'on rencontre de loin en loin quelques Indios de race pure, et encore, s'ils n'arrivent pas de l'intérieur, sontils désignés sous la dénomination dédaigneuse de Caboclos. Ceux qu'on appelle Gentios, Tapuyas , Bugres ne sont pas tombés dans un aussi grand mépris sans doute; mais ils sortent si rarement de leurs forêts , que l'apparition qu'ils font de temps à autre dans les rues de Rio est un événement. Si l'on joint à tous ces hommes de race pure ou mélangée quelques Cariboços nés d'un nègre et d'une Indienne, on aura une idée des nuances infinies que présente la population indigène. Quant à la population accidentelle, en admettant qu'on puisse se servir de cette expression, elle se composait d'abord de Français, d'Anglais, de Suisses, d'Espagnols, auxquels il fallait adjoindre cent cinquante à deux cents Chinois qui erraient par la ville, préférant le brocantage auquel on les laissait se livrer, à la culture du jardin botanique pour laquelle ils avaient été appelés. Depuis, et grâce à l'alliance de l'empereur don Pedro avec une princesse de la maison d'Autriche, le nombre des Allemands s'est successivement accru. Vers la même époque, et même antérieurement, les Suisses avaient été appelés à la fondation de colonies intérieures; les Irlandais prirent rang dans l'armée ; on vit arriver successivement quelques Suédois, des Danois et des Russes. On conçoit aisément combien cette population hétérogène doit rendre l'aspect de Rio de Janeiro différent de ce qu'il était autrefois. Par suite de ce mélange des races qui s'est nécessairement opéré dès l'origine, s'il est un pays de l'Amérique où les préjugés qui s'attachent à la couleur doivent disparaître complètement, c'est à coup sûr Rio; il en est de même des diverses capitales des provinces qui composent maintenant l'empire. Cependant presque tous les travaux pénibles sont réservés à la race noire. -

Une des choses qui frappent toujours l'étranger lorsqu'il arrive dans la rue conduisant à la Douane, que l'on désigne sous le nom de rua da Alfandega, et où s'opèrent presque tous les transports de la ville , c'est cette réunion de noirs , appartenant à tant de races africaines, et qu'un premier coup d'ceil confond toujours : cette deminudité, car ils ne portent guère qu'un caleçon de toile , ces membres robustes qui rappellent les plus belles formes de la statuaire antique , ces tatouages bizarres qui servent bientôt à reconnaître les nations diverses, ce tumulte qui accompagne presque toujours la moindre opération confiée à des nègres , cette espèce d'harmonie mesurée de la voix qui lui succède , et qui doit toujours marquer la marche lorsqu'on porte quelque fardeau , tout cela forme un tableau auquel on devient bientôt indifférent sans doute, mais qui étonne au premier aspect , comme la révélation d'un monde inconnu , dont mille traits seront a étudier. Si l'on en excepte quelques circonstances purement locales , le même spectacle , il est vrai , se renouvelle dans toutes les contrées soumises jadis au régime colonial; mais ce qui est particulier à Rio et à Bahia, et ce dont il faut louer le gouvernement sans doute , car il prépare l'émancipation depuis bien des années , c'est un parti pris d'assimiler les noirs aux autres classes. Une observation bien attentive n'est pas nécessaire pour distinguer parmi cette population laborieuse de noirs , des hommes appartenant à la même race, et qui occupent un rang réservé partout ailleurs à la population blanche : des officiers commandant certains régiments, des prêtres qui ont reçu les ordres à San- Thomé, et qui ont droit de célébrer la messe.

Après avoir admiré un moment la force musculaire que développent les ouvriers noirs dans leurs travaux , on est frappé de l'imperfection des moyens de transports qu'ils ont à leur disposition : presque nulle part on ne fait usage de la brouette et du camion , et une forte gaule, garnie de ses cor-

8e Livraison. (Bbéstl.)

des, est à peu près le seul instrument que l'on emploie pour transporter les plus pesants fardeaux ; cinq ou six hommes la saisissent à chaque extrémité, la posent sur leurs épaules , et savent maintenir un tel ensemble dans leurs mouvements , qu'ils parcourent souvent de grandes distances, sans qu'on puisse les croire fatigués.

Rien de plus animé, de plus varié même que cette rue de l' Alfandega :

ici, ce sont des négresses portant le cesto rempli de fruits qu'elles viennent de cueillir dans la quinia de leurs maîtres, et qu'elles vont déposer au marché; d'autres, comme les canéphores antiques, balancent une urne sur leur tête ; plus loin , c'est une négresse créole richement parée de sa chemise de dentelle et de ses longues chaînes d'or. Elle s'en va accomplir quelque message; et si la nudité de ses pieds atteste son esclavage, l'indolence de sa démarche prouve combien elle se croit supérieure à ses compagnes , qui la regardent avec envie.

Mais, dans cette hiérarchie de l'esclavage , si l'on est surpris de la différence qu'établit la richesse du costume ou seulement l'opulence du maître, une chose frappe encore davantage , ce sont les vieux souvenirs d'Afrique qui survivent à la captivité. Ce noir que vous voyez à l'écart, c'est souvent un chef qu'on honore, et qui retrouve toujours son pouvoir quand on vient le consulter. Ce musicien solitaire, qui écoute avec tant d'attention les sons mélancoliques de son banza ou de son balafo, c'est quelque barde demi-sauvage, qui n'ignore pas sa puissance, et il lui suffit d'un air plus rapide ou d'un chant plus passionné pour voir accourir près de lui ceux qu'il domine par son enthousiasme, et qui le reconnaissent pour inspiré. Ici , c'est le nègre de Mozambique qui dédaigne le noir Congo ; plus loin, l'habitant de Minas se raille du Koromantin. Ainsi, dans cette population en apparence si uniforme, au milieu de ces hommes que l'esclavage semble avoir nivelés, il y a transmission de la puissance guerrière,

L'UNIVERS

on reconnaît la suprématie de l'intelligence , on assiste à la lutte des nations; c'est, n'en doutons pas, ce qui imprime une allure si originale à cette population esclave, dont les mœurs sont trop peu étudiées.

Comme nous le faisions observer tout à l'heure, plus que nos colonies, les rues de cette capitale présentent l'aspect qui doit résulter de l'union des races entre elles. L'activité des Européens qui ont émigré sans fortune dans la province, et qui se livrent à des professions purement mécaniques , l'habitude qui permet l'introduction de serviteurs blancs dans l'intérieur, tout contribue à établir cette différence.

Si l'on s'en rapporte néanmoins à quelques voyages très-récents, l'aspect de Rio de Janeiro a subi un changement notable depuis les derniers événements. Voici ce qu'écrivait, à ce sujet, le commandant Laplace, au retour de ses longs voyages. Mais, tout en convenant que le tableau est triste, il est probable qu'un repos de deux années en a déjà changé quelques traits. « Ces rues que parcouraient naguère une multitude de riches équipages et de trafiquants affairés, sont à présent presque désertes , surtout loin des bords de la mer. On y retrouve pourtant encore une teinteeuropéenne :

ces postes remplis de bruyants gardes nationaux en uniforme, avec la casquette sur l'oreille, et nonchalamment assis à l'ombre ; ces blancs qui , malgré la chaleur excessive du soleil, circulent à pied dans les rues, vous retracent fidèlement l'image de votre pays, et vous font douter si vous êtes réellement sur les rivages du nouveau monde. La vue des opulentes demeures des négociants anglais vient encore aider à l'illusion, et témoigner en même temps de la richesse du commerce britannique au Brésil. Ces négociants n'y vendent pas , comme les nôtres, ce que le luxe des capitales a fait inventer de plus somptueux ; mais, suivant ici la même méthode qu'ils pratiquent au Pérou et au Chili, ils fournissent la population de toutes

les marchandises de première nécessité (*). »

Puisque cette dernière phrase nous met sur la voie, nous répéterons volontiers avec l'habile voyageur auquel nous venons d'emprunter cette citation, que la balance penche du côté des Anglais dans les transactions commerciales qui ont lieu entre l'Europe et le Brésil. Nous ajouterons même que le crédit des Anglais repose sur des bases plus solides, et sur une considération personnelle la plupart du temps mieux établie. Pour être juste, cependant, il faut considérer les circonstances dans lesquelles se sont trouvées les deux nations. Dès l'origine, l'avantage fut à nos rivaux; c'est ce qu'on peut aisément prouver , en rappelant seulement quelques faits.

Pendant longtemps, l'entrée du Brésil, comme on le sait, était complètement interdite aux étrangers par la métropole. Le commerce intérieur et extérieur était alors excessivement borné; on pourrait dire, qu'il était nul, en quelque sorte, pour toute autre puissance que le Portugal , puisqu'on voit dans certaines relations, telles que celle de Dampier, qu'on restait quelquefois quinze ans à San-Salvador sans voir plus d'un seul navire anglais. A partir de 1808, les choses commencèrent à prendre une face très-différente.

A la paix générale, elles changèrent complètement. On fit des traités avec les grandes puissances maritimes, et l'on vit augmenter prodigieusement la somme des importations et des exportations. Dans ces premières dispositions , et à la suite de guerres désastreuses, dont le souvenir n'était pas éteint, la France ne fut pas aussi bien partagée que l'Angleterre. Dès le principe, les marchandises des Anglais ne payèrent que quinze pour cent, quand elles provenaient de leurs manufactures ; on les taxa à seize pour cent quand

(*) "Voyage autour du monde par les mers de l'Inde et de la Chine, exécuté sur la corvette de l'État la Favorite, pendant les années i83o, i83i et i832. Paris, i835, 4 vol. in-8.

il fut reconnu qu'elles avaient une autre origine. Mais ee qu'il y eut de plus important, c'est qu'il fut stipulé que l'estimation des droits serait faite par les consuls de la Grande-Bretagne.

Nos rivaux ne pouvaient pas être mieux traités ; car ils l'étaient comme les nationaux. Les Français reçurent d'abord des conditions bien différentes :

ils payèrent vingt-quatre pour cent, et la valeur de leurs marchandises fut fixée sur les factures par l'autorité portugaise. Il en résulta les plus notables abus. Car, outre ce droit exorbitant, nos marchandises furent appréciées de la façon la plus arbitraire. Les choses ont été régularisées depuis , et nous ne payons que quinze pour cent "pour toutes les marchandises importées au Brésil ; mais les Anglais , comme on le voit , ont eu le temps d'affermir leur commerce, et d'établir leur crédit. D'ailleurs, outre les droits dont le taux vient d'être établi , il y en a quelques-uns qui peuvent venir accidentellement, et qui accroissent encore les frais. La baldeacao, par exemple, est un droit de transbordement de quatre ou simplement de deux et demi pour cent sur les marchandises dont l'introduction est prohibée, et qui doivent être réexportées. Les navires étrangers , mouillés sur la rade extérieure de Rio, payent un droit d'ancrage de mille reis, ou de six francs vingt-cinq centimes par jour.

Sans nous occuper spécialement des objets d'importation que l'Angleterre verse dans le Brésil, et qui sont fabriqués à Liverpool et à Manchester, d'après certaines données beaucoup plus avantageuses, selon nous, au négociant qu'au consommateur , nous dirons que les articles pour lesquels nous conservons la prééminence, sont les toiles fines désignées sous le nom de cambraya, les étoffes de soie, la chapellerie, la bonneterie en soie et en coton , la parfumerie , les objets de mode et de fantaisie, la bijouterie, certains meubles de luxe , et la librairie, dont nous avons le monopole presque exclusif. En échange de ces marchandises , nous exportons du Brésil des

cotons, du café, du cacao, du sucre en petite quantité, des bois de teinture et d'ébénisterie, de l'ipécacuana, du faux quinquina, de la salsepareille, ries baumes de copahu et du Pérou, une faible quantité d'indigo , des diamants bruts, des pierres de couleur, telles que les améthystes , les topazes, tes aigues-marines , dont le prix a singulièrement diminué. Si c'est dans le sud que s'opère le chargement, il consiste surtout en cuirs bruts, en peaux, en cornes de bœufs, en suifs* Dans le nord, au contraire, ce sont les bois d'ébénisterie ou de construction, le jacaranda, entre autres, qui, plus connu ici sous le nom de bois de palissandre, commence à être d'un grand usage en Europe, et multiplie les meubles de luxe.

Industrie propre au Brésil et a Rio de Janeiro en particulier.

Sans doute que si l'on voulait comparer sous le rapport industriel cette ville à ce qu'elle était autrefois, on constaterait un progrès bien évident, qui ne doit plus guère s'arrêter. Néanmoins, et par cela même que le commerce a pris une extension considérable, et qu'un grand nombre d'objets fabriqués en Europe sont transportés chaque année dans les diverses capitales de l'empire, on sent fort peu la nécessité d'une industrie nationale, et l'on compte trop sur l'activité des manufactures de l'Angleterre et de la France pour lui donner du développement. Essayons de faire connaître ce qu'elle est encore aujourd'hui; reproduisons'ici un tableau rapide, où nous avons tenté de rappeler ses progrès. Presque tous les produits chimiques viennent de l'Europe; néanmoins , on fabrique déjà de fort bonne poudre aux environs de Rio. Les cotons, que l'on récolte en si grande abondance, ne fournissent que des tissus très-rares et très-grossiers , qui ne peuvent jamais entrer en concurrence avec ceux de l'Europe, quoique le sol fournisse des matières premières d'une excellente qualité. L'art du teinturier est complètement dans l'enfance à Rio de Janeiro et à Bahia. Les cuirs bruts, qui, rendus en France et en Angle-

L'UNIVERS

terre , fournissent des cuirs de première qualité, ne donnent, au Brésil, que des produits extrêmement imparfaits, probablement à cause des procédés qu'on emploie dans les diverses tanneries, où l'écorce du inanglier remplace le tan d'Europe : le charronnage et la carrosserie n'ont pas reçu plus de perfection. M. de Saint-Hilalre parle d'une manufacture d'armes établie dans l'intérieur ; mais nous ignorons si ses produits se sont accrus depuis quelques années. Il y a en outre, à Rio de Janeiro , une fonderie et une manufacture d'armes , où sont occupés plus de deux cents ouvriers. Diverses tentatives ont été faites pour établir des verreries et des manufactures de faïence; jusqu'à présent, ces établissements n'ont pas pu prospérer suffisamment pour diminuer l'exportation européenne des objets qu'ils fabriquaient. Il y a quelques années , on n'atirait pas trouvé , à Rio de Janeiro, un miroitier ayant l'habileté nécessaire pour mettre une glace au tain, et, dans ce genre, ceux de Bahia et de Pernambuco n'étaient pas plus expérimentes. Dès l'époque de la découverte, les indigènes s'occupaient avec succès de la fabrication de la poterie : sur plusieurs points ils sont restés en possession de ce genre d'industrie, dans lequel ils réussissent admirablement. Les briques et les tuiles, dont on fait usage dans l'architecture civile, sont en général d'une assez bonne qualité. La chaux s'obtient presque partout des coquilles de mer, que l'on fait brûler. Le petit charbon de bois que l'on confectionne au Brésil pourrait être beaucoup meilleur si l'on employait des procédés différents de ceux qui sont en usage; le boapeba, l'arco de pipa , le tapinhoa , le grauna , sont les bois qu'on emploie de préférence à sa fabrication. Le gros charbon, employé pour les forges, est fait par des procédés analogues à ceux qu'on emploie en France ; il se vend, en général, trente pour cent de plus que le précédent. Les chaudronniers brésiliens ne le cèdent guère aux ouvriers d'Europe, de même que les serruriers taillandiers; mais les objets qui sortent de leurs mains re-

viennent à un prix beaucoup plus élevé.

Dans les grandes villes , on compte un certain nombre d'orfèvres et de bijoutiers habiles; on s'occupe très-peu de la taille des pierres fines, et elles sont presque toujours envoyées dans leur état brut en Europe, où elles ont singulièrement diminué de valeur : à Rio de Janeiro, du reste, on taille le diamant, et la même ville renferme quelques horlogers , que leurs rapports avec un grand nombre d'ouvriers français et anglais perfectionnent nécessairement dans leur art. On peut citer l'adresse des brodeurs et des passementiers. Quoique l'ébénisterie ne s'exerce pas sur un grand nombre d'objets, on ne peut pas s'empêcher de reconnaître que les ouvriers brésiliens sont fort habiles en ce genre d'industrie. Les luthiers ne fabriquent guère que des guitares à cordes métalliques, et les nombreux pianos dont on fait usage au Brésil viennent presque tous de l'Angleterre et de la France. Quoique l'art du parfumeur n'ait pas encore fait de grands progrès à Rio. et à Bahia, on y obtient, de la fleur des orangers, une eau odorante assez estimée. C'est, en général, dans les couvents de femmes qu'on s'occupe de la fabrication de ces confitures qui jouissent dans le pays d'une si grande réputation, et dont l'exportation pourra devenir un jour très -considérable. On peut regarder comme une industrie particulière au Brésil, et surtout aux couvents de femmes de Bahia, ces fleurs en plumes que l'on connaît à peine en Europe, et qui forment une des parures les plus recherchées et les plus gracieuses des dames brésiliennes. Nous ajouterons à tous ces détails, que l'on commence à apprécier à leur valeur réelle les objets qui proviennent des différentes manufactures européennes, et que ce tact, qui se développe chaque jour davantage, conduira infailliblement les Brésiliens à quelques efforts que l'on ne pouvait pas espérer d'eux autrefois.

Etablissements scientifiques et litteraires. jardin botanique.

Il y a quelques années qu'un ministre brésilien, dont les vues sages ne sau-

raient être contestées , témoignait hautement de son désir que l'éducation primaire reçût un grand développement, et que des établissements modèles d'agriculture fussent fondés partout (*). Ce n'était pas seulement . l'introduction des plantes exotiques qu'il réclamait; c'était la naturalisation des végétaux du pays, qu'une province peut emprunter à une autre province, et qui doivent répandre l'abondance où il y a souvent absence complète de certains objets d'exportation. Déjà ce vœu patriotique a été réalisé en partie. Mais une seule phrase du discours de M, Manoel-Jozé de Souza-França fait mieux comprendre, à notre avis, les immenses progrès qui se sont manifestés au jardin botanique, que toutes les dissertations possibles. En 1827, treize mille pieds de thé prospéraient dans ce bel établissement; douze années environ auparavant il n'en existait que quinze cents, et l'on ignorait si cette plante utile pourrait devenir jamais une branche d'exportation. Le temps s'est chargé de répondre : un commerce qui fera peut-être tomber celui de la Chine, le commerce du thé appartiendra bientôt à Saint-Paul (**).

Le jardin botanique, destiné à répandre tant de bienfaits, est désigné sous le nom de Viveiro da Lagoa de Rodrigo de Freitas. Il est situé à trois quarts de lieue de la ville. On ne saurait imaginer l'inexprimable beauté des sites qui se présentent aux regards le long de la route qu'on est obligé de parcourir pour s'y rendre. Les eaux paisibles de la baie, qui forment ces lacs intérieurs sur les bords desquels on voit s'élever tant de gracieuses habitations; ces pitons de granit chargés de plantes grasses , qui attestent ce que doit être la végétation dans les lieux où elle est favorisée par le sol ou par l'industrie;

(*) Voir M. Warden , Art de vérifier les dates.

(**) M. Rugendas entre dans de curieux détails sur le thé du Brésil: selon lui, le goût en est âpre et terreux ; mais il ne doute pas que les opérations réitérées de la culture ne lui donnent les qualités qu'il n'a pas encore.

ces collines boisées , qui reposent les regards, et que l'on aime à voir entre les vents orageux et les champs paisibles où s'élèvent tant de richesses, tout vous dispose à ces grandes idées d'amélioration agricole , qui semblent surtout préoccuper maintenant les chefs de l'administration. En effet, la simple vue du jardin vous fait comprendre ce que peut devenir, dans quelques années, le Brésil. Malgré la célébrité du professeur qui dirige l'établissement, quelques voyageurs se sont plaints, du peu d'ordre qui régnait dans les classifications, de la disposition peu systématique de certaines cultures. 'Une attention un peu sérieuse peut remédier à de tels inconvénients. Ce qu'il y a de réellement important, c'est la prospérité de certains végétaux , attestant d'une manière positive l'accroissement que peut prendre le commerce d'exportation du Brésil. Sans doute, il serait à désirer que les plantes indigènes, si précieuses et si variées, qui appartiennent aux diverses provinces, fussent réunies dans un tel établissement; on pourrait souhaiter que ce jardin public de Rio devînt un véritable lieu d'études préparatoires pour le savant étranger, mais c'est une amélioration que l'on peut espérer du temps, et qui, sans doute, ne se fera pas toujours souhaiter. En attendant, le cannellier, le géroflier, l'arbre à la noix muscade , le laurier camphre, croissent d'une manière satisfaisante, et prouvent que le monopole des épiceries cesse pour les ports de l'Inde. Nous ne parlons ici ni du rima, qu'on a déjà acclimaté dans les contrées chaudes du nord, ni du noyer de Sumatra, qui forme de longues avenues. Nous nous rappelons avoir cueilli dans ce jardin , à des branches qui auraient pu s'entrelacer, des fruits de la Chine, de Java, de l'Europe et du nouveau monde, et c'est un spectacle que, dans l'avenir, pourront offrir tous les vergers.

Comme la plupart des autres établissements scientifiques de Rio de Janeiro, le jardin botanique doit quelque chose à l'influence française. En 1809, un navire, qui ramenait de l'Ile de

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France un certain nombre de prisonniers portugais, apporta vingt caisses de plantes des contrées orientales, qui avaient déjà été acclimatées à Maurice, et qui commencèrent à enrichir le nouvel établissement; et, enfin, l'année 1810 ne se passa pas sans qu'un grand nombre de plants utiles fussent exportés des magnifiques jardins de la Gabinelle, que nous possédions à Cayenne, et dont les Brésiliens venaient de s'emparer. Ce fut peu de temps après que des plants de thé furent envoyés de Macao, avec deux cents Chinois environ pour s'occuper de leur culture. Les Chinois se dispersèrent, à l'exception d'un petit nombre, et leurs soins furent à peu près inutiles; la plante n'en prospéra pas moins. D'autres Chinois émigrèrent au Brésil; ce fut seulement alors qu'on put donner quelque extension aux plantations. Si quelques progrès restent encore à faire dans les préparations des feuilles, la réussite de la culture ne saurait plus être un problème. Nous ajouterons à ces divers détails, que l'étendue du jardin botanique sera sans doute augmentée par le nouveau gouvernement; car il ne contient guère maintenant qu'une cinquantaine d'acres. La somme allouée pour son entretien s'élevait, il y a quatre ou cinq ans , à 2,902,000 reis.

Mais, en fait d'horticulture, si vous voulez avoir la preuve de ce que peut un désir ardent du bien, uni à des connaissances positives, c'est l'habitation d'un de nos compatriotes qu'il faut visiter, c'est cette riche quinta où l'ancien consul général, M.deGestas,était parvenu à naturaliser les fruits les plus agréables de nos vergers, et à enrichir le Brésil de productions ignorées avant lui.

Bibliothèques de Rio. C'est une erreur généralement accréditée, qui a fait répéter à presque tous les voyageurs que cette bibliothèque renfermait soixante mille volumes (*); nous

(*) Le savant Balbi avait déjà deviné par approximation que ce chiffre . admis sans discussion, était trop élevé.Voyez à ce sujet son ouvrage sur la bibliothèque impériale de Tienne.

savons , d'une manière positive, qu'elle n'en contenait naguère que quarantecinq mille, mais qu'elle était en voie d'améliorations. La bibliothèque impériale est située rue de Traz do Carmo > et elle se compose d'une enfilade de pièces, où sont rangés systématiquement les livres, les manuscrits, les cartes et les estampes. En 1830, on remarquait surtout deux grands salons : l'un était réservé uniquement à la famille royale, l'autre servait au public. Dans les dernières années, ces salles ont été ornées de peintures exécutées par des artistes nationaux.

Bien qu'elle se compose, en général, de livres modernes appartenant surtout à la littérature française (*), la bibliothèque de Rio de Janeiro n'est point dépourvue de curiosités bibliographiques : on y remarque une collection fort étendue de Bibles, parmi lesquelles il faut distinguer un bel exemplaire de laBibiedeMayenee, imprimée en 1462, et qui ferait envie aux plus riches bibliothèques des capitales d'Europe.

Parmi les manuscrits, on distingue un ouvrage magnifiquement exécuté, et qui roule, ainsi que son titre l'indique, sur la flore de Rio de Janeiro. Ce grand ouvrage de botanique locale , qui a excité au plus haut degré l'intérêt de quelques savants, ne tardera pas, diton , cà être imprimé.

L'entrée de la bibliothèque de Rio de Janeiro est complètement libre, et ne nécessite aucune démarche préalable. On y monte par un grand escalier en pierre, décoré de peintures copiées sur celles du Vatican. Vous pénétrez ensuite dans un salon spacieux , à plein cintre, que rafraîchissent sans cesse de vastes fenêtres ouvertes à chaque extrémité. Là se trouve une grande table couverte d'un tapis vert , et munie

(*) Le premier fonds de la bibliothèque impériale de Rio se compose de livres apportés de Lisbonne par Jean VI et réunis à ceux du comte d'Abarca, qui avait un goût réel et éclairé pour les sciences. MM. Joaquim Damaso et Jozé Viegas furent chargés des premières dispositions de l'établissement, qui s'ouvrit dès 1814.

abondamment de tous les objets nécessaires pour écrire. Un voyageur moderne vante beaucoup la promptitude et l'exactitude que mettent les employés dans leur service. Toutes les feuilles périodiques imprimées à Rio de Janeiro et dans les provinces sont envoyées à la bibliothèque chaque matin , et ceci, comme on le pense bien, ne contribue pas peu à réunir chaque jour dans cet établissement un assez grand concours de lecteurs appartenant à toutes les classes et à toutes les couleurs. La bibliothèque impériale de Rio est ouverte tous les jours, excepté les jours de fête, depuis neuf heures du matin, et il est difficile de trouver un lieu où Ton puisse passer plus agréablement les heures fatigantes de la journée. Une somme de 4,48-5,000 reis était affectée , dans ces derniers temps , à l'établissement.

Il existe une autre bibliothèque publique à Rio, c'est celle du couvent de San-Bento. Peu de détails nous sont parvenus sur les spécialités qu'elle renferme : mais il est probable , cependant , qu'elle a servi de dépôt à certains ouvrages qu'on chercherait vainement ailleurs. jNous l'avons déjà dit à propos d'un établissement du même genre, et nous nous plaisons à le répéter ici :

plusieurs bibliothèques de couvents sont dignes de toute l'attention des savants , qui trouveraient , parmi de nombreux ouvrages ascétiques, quelques ouvrages fort rares maintenant en Europe. Nous ajouterons également, dans l'intérêt de îa statistique et de la géographie, que de précieuses cartes géographiques , encore manuscrites , gisent à peu près à l'abandon dans plusieurs bibliothèques brésiliennes, et qu'elles doivent être considérées, cependant, comme de précieux documents de l'état ancien du pays, qu'on connaît si mal encore. Je ferai une dernière observation : c'est que les listes de livres envoyées en Europe semblent avoir été stéréotypées a. l'avance, et qu'on y demande/ éternellement le même genre d'ouvrages, comme si le mouvement intellectuel n'avait point subi de grandes modifications. Il serait surtout à

souhaiter que les bibliothèques principales formassent une collection complète des aneiens ouvrages écrits en Europe sur le Brésil , et qui commencent à y devenir d'une grande rareté.

Ce seraient un jour les archives historiques d'un pays qui semble appelé à de hautes destinées scientifiques et littéraires.

Muséum et cabinet d'histoibe natubelle. Le musée de Rio de Janeiro , comme on le pense bien , n'a pas encore une date fort ancienne; il fut fondé par Jean VI, en 1821, quelque temps avant son départ. Le bâtiment qu'on lui a assigné s'élève sur le Campo œ Acclamacao , presque en face le palais du Sénat. Les salles s'ouvrent tous les jeudis au public, depuis dix heures jusqu'à trois. Les derniers voyageurs qui l'ont visité ne paraissent pas émerveillés des échantillons d'histoire naturelle que l'on y conserve; cependant ce département peut recevoir une amélioration rapide, d'autant mieux que l'établissement n'est pas dépourvu de fonds, et qu'il reçoit annuellement 4,512,000 reis.

Les salles consacrées à la minéralogie sont celles qui présentent le plus d'intérêt, et cela devait être ainsi, puisque nulle contrée au monde n'offre, en ce genre, des échantillons si riches et si varies. Le pays qui possède des savants tels que les da Camara, les Eschwege, ne saurait demeurer en arrière dans cette branche d'histoire naturelle. Il n'en est pas de même de l'archéologie ancienne, et sous ce rapport l'on ne saurait raisonnablement s'attendre à rencontrer dans le musée de Rio de grandes richesses. Aussi quelques momies égyptiennes , quelques médailles, divers fragments d'antiquités, sont-ils à peu près tout ce que Ton y trouve. Les curiosités nationales sont un peu plus nombreuses :

elles consistent en momies 'indiennes extraites de quelques sépultures; dont la conservation est remarquable , et qui présentent encore des traces de peintures; des ustensiles appartenant à la vie sauvage , des armes , des vêtements , achèvent de former ce noyau d'uw

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musée tout national, et qui ne saurait manquer de s'accroître (*).

Parmi les objets que le musée expose, il y en a quelques-uns qu'un établissement du même genr*., en Europe , reléguerait peut-être dans le haut de «es armoires, comme n'ayant pas un degré d'intérêt bien évident; ce sont eux cependant qui attirent , avec le plus de fruit à coup sûr, les regards de la multitude. Au milieu d'une des salles, on aperçoit deux espèces de montres en verre', qui forment plusieurs compartiments, et clans lesquels sont représentés en relief les procédés employés dans plusieurs manufactures.

« Ces objets sont exécutés soigneusement, dit un voyageur; ils offrent une exacte ressemblance avec ces boites des arts et métiers qu'on a publiées en Angleterre pour l'usage de l'adolescence; image caractéristique d'une contrée où l'industrie se trouve encore dans l'enfance, ils rappellent à la fois sa jeunesse et ses besoins. »

Il y a quelques années, un voyageur qui venait de visiter cet établissement était frappé du nombre de gens, appartenant aux rangs les plus humbles de la société, qu'il y rencontra; les soldats surtout semblaient y affluer; tout le monde paraissait prendre un vif intérêt à cette exhibition un peu confuse. Il en concluait, avec juste raison, qu'un établissement semblable ne saurait être trop vivement encouragé. C'est une école vraiment nationale, et qui peut développer dans la population ce goût intelligent pour les arts qu'elle a déjà montré, et auquel il suffirait, sans doute, de donner une utile direction.

Quelques usages de Rio de Janeiro. Présenter ici, sous un même coup d'œil, les cérémonies qui se passent à Rio de Janeiro lorsqu'il s'agit

(*) Un voyageur fait observer que l'on a mis au nombre des curiosités un cygne et un rouge-gorge. La chose est fort simple, et les Brésiliens auraient fort à faire, s'ils remarquaient les oiseaux vulgaires de leurs campagnes que nous conservons dans nos musées.

d'un mariage, d'une naissance ou des funérailles, c'est rappeler, sans cloute, et avec des termes fort analogues, ce ui doit être dit à ce sujet quand on écrira les usages du Portugal. Cependant les coutumes de l'ancienne métropole se sont transmises surtout parmi les hautes classes; c'est là que la tradition européenne se montre sans cesse; mais alors elle emprunte à un autre âge un caractère solennel, et même une certaine pompe, qui va s'effaçant chaque jour en Espagne et en Portugal. Ici , l'éloignement a conservé certaines coutumes remontant au temps de la conquête. On les chercherait vainement autre part; et si les usages apportés de nos grandes capitales ont nivelé les mœurs en mettant les habitudes de la bonne compagnie à la place des anciennes coutumes, dans les circonstances importantes de la vie, quelques-uns de ces usages reparaissent comme un souvenir consacré, on les respecte encore : elles font reparaître le type national , et elles marquent d'une forte empreinte le caractère brésilien.

C'est néanmoins chez le peuple, ou dans les classes intermédiaires , que l'observateur peut saisir, avec le plus d'intérêt, les vieilles coutumes que les âges ont léguées , les modifications originales qui résultent du mélange des races, les usages curieux et quelquefois bizarres qui tiennent à d'antiques relations avec les peuples les plus éloignés, ou même avec les nations indigènes, qui ne se sont pas éteintes sans transmettre quelques souvenirs. Rassemblons donc ces traits épars, esquissons rapidement certains faits pittoresques qui conviennent surtout au titre de cet ouvrage.

Nous essayerons de rendre le tableau moins incomplet, en joignant à nos souvenirs ceux de quelques voyageurs étrangers qui sont trop peu connus en France.

Rien d'essentiellement remarquable ne nous semble présider à la naissance des enfants au Brésil. Si l'enfant appartient à une classe distinguée, il est rarement nourri par sa mère, c'est

ordinairement une femme de couleur, ou même une négresse qui est chargée de ce soin. Mais quelles que soient les circonstances qui viennent changer les habitudes intérieures, on doit dire, à l'éloge des Brésiliens , que Varna, c'est le nom qu'on donne à la nourrice, fait plutôt partie de la famille qu'elle n'est considérée comme une esclave. Les nouveau-nés sont baptisés de bonne heure, et un soin extrême préside, depuis plusieurs années, à l'administration de la vaccine. A quelque classe qu'appartiennent les enfants, ils jouissent, dès le bas âge, d'une liberté extrême dans leurs mouvements. Durant les premières années, il est rare que le plus léger vêtement les empêche déjouer en liberté. Rien n'est plus pittoresque que de voir, dans l'intérieur de la ville même, tous ces petits êtres, à la physionomie grave , à la figure intelligente , se montrer à la porte des habitations.

Les teintes les plus variées attestent le mélange des races; et quant aux enfants qui appartiennent a une descendance européenne, il ne faut guère chercher sur leurs visages ces couleurs fraîches et animées que Ton remarque chez nous, ou dans les lieux plus tempérés de l'Amérique méridionale. En général , l'enfance cesse de bonne heure au Brésil, ou plutôt elle perd la physionomie naïve qu'on aimerait à lui voir conserver. Rien quelquefois ne semble plus bizarre à un étranger que de voir un petit personnage de huit ou dix ans affectant les formes graves d'un âge plus avancé, et se rendant aux écoles, suivi de plusieurs négrillons qui ne lui parlent qu'avec la déférence due au maître. Il n'est pas rare de voir deux bambins de cet âge s'aborder sérieusement et s'offrir clu tabac. Pour eux, la plupart du temps, les cartes, les échecs ou les dames, remplacent les jeux bruyants des écoliers d'Europe.

Il y aurait de l'injustice, néanmoins, à considérer ce dernier trait comme un caractère distinctif des Brésiliens; la même chose se renouvelle dans la plupart des contrées où une chaleur ardente ôte bientôt son premier charme à l'enfance, et hâte d'une manière pré-

maturée le mouvement des passions.

Parvenu à l'état de jeunesse, l'influence de cette éducation première se fait nécessairement sentir. L'habitude du commandement, uni cependant à une sorte de familiarité bienveillante qui vient des souvenirs; une certaine nonchalance créole qu'on trouve partout où il y a des maîtres et des esclaves, mais aussi une dignité remarquable quoiqu'un peu étudiée; une habitude fort prompte à démêler le caractère des étrangers, et à s'approprier dans leurs manières ce qui leur paraît un type d'élégance et de bon goût; des formes en général beaucoup plus aristocratiques que républicaines; une instruction encore peu développée, mais une vive intelligence de la plupart des questions sociales, tels nous ont paru être les jeunes gens de la classe élevée. Maintenant, si nous appliquons notre observation aux autres portions de la société, il nous sera trèsdifficile d'établir des généralités satisfaisantes. Le peupb de Rio se compose de tant d'éléments divers, le contact fréquent avec les étrangers a tellement modifié les manières, qu'on peut difficilement retrouver l'empreinte primitive.

Il serait assez difficile , nous le croyons, de se faire une juste idée des Brésiliens des autres villes par ceux de Rio de Janeiro; cependant c'est vraiment dans la classe intermédiaire que se sont conservées les anciennes traditions.

Dans la magistrature, parmi les avocats, chez les médecins, on sent parfaitement le souvenir d'un séjour prolongé à Coimbre, quand, toutefois, le jeune étudiant n'est pas venu prendre ses degrés dans nos universités de France ou dans celles d'Angleterre.

Une chose a contribué récemment, plus que bien d'autres, au développement du génie national parmi cette classe qui partage avec la noblesse le privilège des discussions parlementaires; et, dans les dernières sessions, quelques voyageurs ont remarqué avec quelle intelligence et quelle entente des détails administratifs plusieurs orateurs s'exprimaient. M. Walsh, au retour d'une séance de la chambre des

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représentants, ne pouvait s'empêcher d'admirer cette faculté brillante, et d'en faire un des types particuliers qui caractérisent le Brésilien.

A Rio , comme dans toutes les grandes villes de l'Amérique, le caractère des habitants varie sans doute à l'infini, selon l'âge et selon les professions ; mais on ne saurait se dissimuler que le mouvement imprimé aux habitudes par l'empire, établit une différence assez sensible entre les deux génération?. Le nombre des familles ou n'ont pas pénétré, jusqu'à un certain point, les habitudes anglaises et françaises, est assez limité. « Il serait difficile , a dit un voyageur, de peindre, en traits prononcés et généraux, le caractère des Brésiliens (et nous ajouterons ici, surtout celui des Brésiliens de Rio), d'autant plus difficile qu'ils commencent à peine à former une nation. Ils participent, en général, aux traits principaux du caractère portugais.

D'un autre côté, Ton voit les classes élevées, et surtout dans les ports de mer, renoncer à ce qu'elles ont d'original , pour s'adonner à l'imitation des mœurs anglaises, imitation qui ne peut tourner beaucoup à l'avantage des habitants, et qui, malheureusement, n'est propre qu'à déguiser la faiblesse et l'absence de solidité sous des exigences et des formalités de tout genre. Ces mœurs, d'ailleurs, supposent un degré de civilisation qu'elles ne donnent pas ; de plus, elles restreignent la manifestation et le développement des dispositions naturelles dont les peuples méridionaux sont si richement doués, et, le plus souvent, elles les rejettent comme étrangères aux lois de la bonne compagnie.

« S'il y a peu de différence entre Lisbonne et Rio de Janeiro , dit M. Rugendas , il en est autrement des classes inférieures. Celles-ci peuvent seules être appelées du nom de peuple. En effet, rien chez elles n'arrête le développement du caractère national ; car elles se distinguent à Rio de Janeiro et dans les environs, des classes inférieures du Portugal, ou du moins de la capitale du Portugal, par leurs manières plus

ouvertes , et elles ont une grande activité. Tout à Rio de Janeiro est plus animé, plus bruyant, plus varié, plus libre. Dans les parties de la ville habitées par le peuple, ia musique, la danse, les feux d'artifice donnent à

chaque soirée un air de fête Le

peuple des autres villes maritimes, par exemple de Bahia, de Pernambuco, ressemble, il est vrai, à celui de Rio de Janeiro , niais il y a moins de légèreté dans les habitants de ces villes, surtcut dans ceux de Pernambuco.

Ceux-ci ont plus de penchant à s'attacher à un sujet quelconque, à s'y livrer avec passion, et de toute leur ame; aussi paraissent-ils à la fois plus impétueux et plus grossiers (*). »

Diversité des coutumes locales selon les habitants ; attributions de diverses classes. Maintenant, si nous en venons aux usages intérieurs, aux coutumes particulières, nous dirons ce que nous avons déjà dit dans notre traité géographique sur le Brésil. Dans ia haute société, les habitudes

(*) Une sorte de voix populaire a qualifié, dans le pays même, le caractère des habitants des diverses provinces; elle accord» le courage entreprenant au Panliste, tandii que la loyauté hospitalière est la marque distinctive de l'habitant des Mines, qui diffère en cela de l'habitant de Seregipe del Kei, qu'on cite quelquefois pour son amour de la vengeance. Pendant longtemps, !e surnom de Pernambucano a signalé le caractère indépendant des habitants de celte vaste province. On sent qu'il faut être sur les lieux pour apprécier de semblables distinctions, qui existent chez tous les grands peuples de d'Europe, et qui ne peuvent pas manquer de subir une foule de modifications dues au progrès de l'industrie et aux institutions. Neus ferons remarquer néanmoius qu'une observation profonde ferait découvrir en ce genre des phénomènes moraux d'un haut intérêt, et tenant, pour la plupart, à l'esprit primitif de la race dominante dans telle ou telle contrée; mais laissant de côté cette proposition, qu'il serait facile de fortifier par de nombreux exemples, nous dirons que la nation brésilienne a dès ce moment en elle-même toutes les ressources morales et intellectuelles nécessaires pour s'élever à un haut rang parmi les,peuples.

sont absolument les mêmes <jue celles de la même classe dans les États policés de l'Europe : un salon de Rio de Janeiro, un salon de Bahia offrent, à peu de différence près, l'apparence d'un salon de Paris ou de Londres.

En général , on y parle français , et les ' usages se ressentent de l'influence anglaise.

Rien, au contraire, ne diffère davantage de notre classe ouvrière que les ouvriers brésiliens , surtout s'ils appartiennent à la race blanche. Accoutumés a avoir des noirs sous leurs ordres , et se reposant sur eux du soin des ouvrages les plus grossiers, ils sentent si bien la dignité de la maîtrise, que si vous envoyez chercher un ébéniste pour raccommoder un meuble, un serrurier pour ouvrir une serrure, il se gardera bien de porter ses outils , et ne se présentera chez vous que revêtu du frac noir, et quelquefois coiffé du chapeau à trois cornes. Dans les classes ouvrières, il y en a une qui joue surtout un grand rôle, c'est celle des barbiers : les boutiques de barbiers remplacent fréquemment à Rio de Janeiro nos cafés ; c'est là que se débitent les nouvelles, et souvent qu'elles se font. Le barbier brésilien, du reste, conserve dans son office les précieuses traditions du barbier portugais ; non-seulement il accomplit avec une dextérité rare les diverses fonctions qu'entraîne son état, mais quelquefois il en cumule une foule d'autres, qui sembleraient incompatibles. «Vous êtes sur de trouver réunis dans la même personne, dit M. Debret, un barbier maître de son rasoir, un coiffeur sûr de ses ciseaux, un chirurgien familiarisé, et un adroit poseur de sangsues , prêt surtout à les fournir. Inépuisable en talents, il est aussi capable de reprendre sur-le-champ une maille échappé à un bas de soie, que d'exécuter sur le violon ou la clarinette des valses ou des contredanses françaises, qu'il arrange, il est vrai, à sa manière. A peine sorti du bal, passant au service d'une confrérie religieuse, vous le voyez, à l'époque d'une fête, assis, avec cinq ou six de ses camara-

des, sur un banc placé à l'extérieur du portail de l'église , exécuter le même répertoire destiné , cette fois , à stimuler le zèle des fidèles que l'on attend dans le temple , où se trouve préparé une musique plus analogue au culte divin. »

Il faut bien se garder, du reste, de confondre ce personnage, qui joue un rôle si important dans la population brésilienne, avec ces barbiers ambulants qui exercent en plein air, et qui se chargent , moyennant la somme la plus modique, de donner des preuves de leur habileté. « Relégués, il est vrai , au dernier rang de la hiérarchie des barbiers, dit le voyageur que nous venons de citer, ces Figaros nomades savent rendre encore leur profession assez lucrative, lorsque, maniant tour à tour avec habileté le rasoir et les ciseaux, ils les consacrent au service de la coquetterie des nègres , également passionnés chez les deux sexes pour l'élégance de la coupe des cheveux. »

« Saisissant avec sagacité l'esprit du métier, vous les voyez flanej dès le matin sur les plages, aux points de débarquement, sur les quais, dans les grandes rues, sur les places publiques, ou autour des grands ateliers de travaux, certains de trouver ainsi des pratiques parmi les negros deganho, commissionnaires publics, les pedrelros, maçons, les carpenteiros , charpentiers," les marinheiros , rameurs de petites embarcations, et les quitarideiras, négresses revendeuses de fruits et de légumes. »

Sans doute, s'il ne nous restait pas une foule de choses importantes à faire connaître au lecteur, et si plus d'espace pouvait être consacré à Puo de Janeiro, dans cette simple notice nous essayerions de faire connaître successivement les attributions des diverses classes ouvrières ; nous a i m e rions à multiplier ces esquisses de la vie populaire; nous pourrions monter aussi quelques degrés de l'échelle sociale, et nous arrêter à la petite bourgeoisie, gardienne, comme nous l'avons dit, des anciennes traditions. Aidé de nos propres souvenirs, et grâce surtout •

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à la piquante galerie qui nous est offerte dans le bel ouvrage de M . Debret , les faits curieux ne sauraient nous manquer (*). Tantôt nous verrions le regrattier universel, le vendeiro, amoncelant dans sa boutique les denrées les

(*) Nous le disons franchement , clans aucun voyage moderne la vie brésilienne n'a élé si bien prise sur le fait. C'est même là jusqu'à présent, quant au texte, la parlie la plus remarquable de cet ouvrage, qui un jour deviendra précieux pour les Brésiliens. Il est peut-être à regretter qu'un format plus portatif n'en rende point l'usage plus commode. Nous ne doutons pas que, réduit aux proportions de Pin- 8 , ce livre n'eût comme voyage une vogue égale à celle qu'il a obtenue déjà comme ouvrage pittoresque. Nous ne connaissons point l'auteur; mais dans le cas où une deuxième éditionse ferait, nous appellerions son attention sur l'orthographe des noms, qu'il a donnée , en général , d'après la manière dont les sons frappaient son oreille , mais non d'après les règles adoptées grammaticalement par les Portugais et par les Brésiliens. Cette observation semblera bien minutieuse sans doute; cependant on ne saurait dire combien cet oubli de l'orthographe portugaise entraîne d'erreurs bizarres dans la nomenclature des ouvrages géographiques écrits récemment sur le Brésil. Ceci est surtout sensible chez les Allemands, d'ordinaire si consciencieux dans tout ce qui regarde les textes étrangers. Chez les voyageurs le plus justement célèbres, il y a une transformation perpétuelle des b pour les p et vice versa; le moindre inconvénient d'une orthographe semblable est de rendre certains noms à peu près inintelligibles pour les nationaux. M. de Saint- Hilaire, si exact en toutes choses , a été le premier à signaler les nombreux errata que nécessitent aujourd'hui les ouvrages que nous signalons. Les noms indiens offrent encore un nouvel écueil; mais là, comme les Portugais n'ont pas eu de règle positive, il est difficile de ne point modifier leur prononciation. Nous sommes bien loin de nous croire exempt du défaut que nous reprochons aux auteurs contemporains ; l'absence du til portugais nous a souvent contrarié, mais, à l'exception de Vu changé sciemment en ou, comme dans Sapoucaya , au lieu de Sapucaya, etc., nous nous sommes efforcé de nous conformer à l'orthographe portugaise.

plus disparates, et finissant par faire une fortune assez considérable pour se retirer aux environs de la ville. Devenu roçeiro , ou propriétaire d'une de ces cultures qu'on désigne sous le nom de roça, et qui n'exigent pas plus de six ou douze nègres pour leur entretien , il nous offrirait tous les traits de cette vanité grossière qui le font désigner dans la ville comme un modèle de rusticité. Une autre fois, ce serait le pr opriétaire d'une de ces élégantes maisons de campagne désignées sous le nom de chacras, qui nous occuperait; nous le verrions s'efforçant de lutter contre l'envahissement des coutumes étrangères , et se faisant transporter à son habitation dans un hamac suspendu, comme au beau temps des guerres de la Hollande ; mais , à l'aspect du maître, au costume des esclaves , on pourrait déjà deviner la secrète influence qui changera peu a peu ce qu'on croyait immuable a Rio. L'asile du propriétaire aisé, la chacra, en effet , paraît devoir servir de refuge, du moins pour quelques années , aux vieux usages, aux coutumes qu'on semble abandonner à la ville; c'est là qu'on retrouve des meubles qui datent de la conquête, et des habitudes intérieures qui rappellent le seizième siècle; mais notre architecture a déjà envahi les riants environs de Rio de Janeiro. D'élégantes villas s'élèvent à Bota-Fogo, à Mata-Porcos, à Catumbi; et si nous restions dans les faubourgs de Rio, en même temps que nous peindrions les usages portugais , il faudrait souvent faire connaître encore les habitudes de luxe et de recherche qu'ont introduites les étrangers. Nous élevant toujours selon le degré d'importance qu'on accorde aux propriétaires, le senhor d'engenho, dont les privilèges constituent une sorte de noblesse, le fazendeiro, qui n'est en réalité qu'un riche fermier, mais dont on voit s'accroître chaque jour l'importance, l'estanceiro , auquel son séjour loin de la ville conserve une bonhomie hospitalière, le Pauliste voyageur, le Mineiro conducteur de caravanes,

tous ces hommes enfin nous offriraient, à quelques lieues de la cité, ou dans la ville elle-même qu'ils habitent momentanément, des traits originaux, qui se sont modifiés tour à tour, à partir de l'époque où le Brésil .était encore sous le régime des vicerois, jusqu'à celui où il a vu les révolutions de l'empire.

Mais , sans quitter la ville , il nous serait aisé de descendre dans l'intérieur des ménages , d'assister à un de ces repas brésiliens qui ne se sentent pas encore de l'introduction des coutumes étrangères, parce que de tous les actes de" la vie c'est celui auquel la sobriété portugaise attache le moins d'importance. Là, nous saurions que si à Rio l'heure du dîner a varié selon les professions, depuis deux heures jusqu'à six heures du soir, le vrai Brésilien dîne encore à une heure , tandis que son père dînait à midi. Une description rapide du dîner nous semblerait-elle indispensable, nous verrions le caldode substantiel, le bouillon substantiel aux herbes aromatiques, figurer à l'entrée du repas; puis ce serait le morceau de bœuf environné de saucisses et de lard; Vescaldado > qu'on regarde comme le plat indispensable, qui remplace souvent le pain, et qui n'est autre chose que de la fleur de farine de manioc nourrie du jus des viandes ou d'un coulis de tomates. Puis viendrait la volaille au riz, la poularde rôtie, qu'on ne saurait comparer à celle d'Europe, et le plat d'herbages pimentés. Le molho , la sauce piquante composée de vinaigre et de maiagueta , ou de petit piment, serait préparé pour se mêler à tous les mets; à côté, nous verrions s'élever une pyramide de ces belles oranges selecias , qui n'apparaissent point seulement au dessert , et dont le suc rafraîchissant sert à combattre l'ardeur intolérable qu'excite le jus du piment. L'excellent poisson de la baie de Rio, la salade classique recouverte invariablement de ses rouelles d'oignons crus, le gâteau froid au riz saupoudré de cannelïe, ou peutêtre le plumpudding à l'orange , achèveraient de nous faire connaître tout

le confort d'une bonne table brésilienne , surtout si , à la place de la volaille rôtie, se présentait un de ces dindons énormes (peru), un de ces jambons magnifiques (presunto), qu'on ne sert qu'aux grandes occasions. Les vins de Porto et de Madère, qu'on ne boit que dans des verres à patte , et en portant quelque santé; une eau limpide conservée dans les morinhas rafraîchissantes , dont les formes sont quelquefois d'une élégance remarquable , le vin d'orange, qu'on prépare trop rarement, et qui rappelle le malvoisie des Canaries ; quelques liqueurs , dont l'usage est fort modéré ; tout cela nous donnerait une idée assez complète du dernier acte d'un dîner brésilien, surtout si nous y joignions le dessert de rigueur. Le dessert à Rio, c'est le fromage de Minas ou de Rio-Grande, ce sont les melanciass plus douces que nos pastèques, les ananas, qui croissent dans tous les jardins, les pitangas vermeilles , que l'on cueille au milieu de leurs feuilles de myrte, les jambos, qui rappellent le parfum de la rose, les maracujas, les jabuticabas, les cajas , qui appartiennent essentiellement au Brésil, les mangas, qui viennent de l'Inde, et qui trouvent le climat du sud déjà trop tempéré, l'atte parfumée, qui prend le nom de fruta do conde, et enfin quelques fruits d'Europe naturalisés récemment par un Français, le comte de Gestas, que ce seul bienfait rend digne à jamais de la reconnaissance des Brésiliens (*).

(*) On trouvera dans le premier volume du savant Voyage autour du monde de M. Freycinet, l'indication des espèces naturalisées par M. F. de Gestas, et en outre une liste fort complète des fruits que produit le sol de Rio. Parmi les hommes qui ont bien mérité de l'horticulture, nous devons mentionner M. Maçon , ancien boulanger français, qui a fait d'heureuses tentatives pour multiplier à Rio les légumes de France et de l'Europe méridionale. Malheureusement, des efforts si honorables ne sont pas toujours couronnés de succès. Il est prouvé que les graines d'Europe dégénèrent assez rapide, ment ; il y a aussi quelques curieuses trans formations dans les procédés de l'horticul-

L'UKIVERS.

Si nous assistions au dîner d'un artisan, la description, on le pense aisément, ne serait ni si longue, ni si variée : un peu de poisson sec (bacalhcio), un morceau exigu de viande sèche, de petits haricots noirs (feijoé's), que l'on pétrit avec la farine de manioc , l'éternel molho de piment, l'eau pure de la morinha; tel serait, en peu de mots, le repas fort peu substantiel que nous verrions prendre au fond de l'arrière-boutique , et loin de l'œil des passants. Ce serait un festin comparé au dîner de l'esclave.

Après nous être occupés de ces détails, malheureusement trop incomplets, il nous serait aisé de faire voir, grâce aux renseignements des modernes voyageurs, comment l'antiqûe menu du dîner brésilien a disparu devant l'art culinaire importé par nos cuisiniers. Aujourd'hui, nos plus habiles restaurateurs ont des émules à Piio, et quelle que soit l'habileté reconnue de certains couvents dans l'art d'inventer des confitures nouvelles, tout ce luxe de doces, qui émerveillait jadis les étrangers , a été éclipsé par les confiseurs français et italiens. On prend, dit-on, aujourd'hui des glaces a Rio, comme on en prend chez Tortoni(*).

Si , après avoir assisté rapidement à toutes ces révolutions d'un art indispensable, nous descendions, de nouveau , dans l'intérieur des maisons brésiliennes de la simple bourgeoisie, nous verrions qu'au fond du sanctuaire de famille , à l'ombre des anciens pénates , se conservent encore la plupart des vieilles coutumes. Là, en dépit de nos marchands de meubles , et de leurs envois multipliés , on se sert encore, pour dormir, des nattes

ture ; en différents districts, les choux, par exemple, ne se sèment pas toujours; on les plante de bouture, et ils viennent à merveille.

(*) Nous tenons ce fait d'un jeune Brésilien récemment arrivé , et nous avouons qu'à l'époque où nous avons visité Rio, il n'existait rien qui fit prévoir un tel changement dans les habitudes locales.

tissées par les noirs, du hamac emprunté ae l'Indien , de l'antique marquesa, espèce de canapé dont le fond est une simple peau de bœuf, et que fabriquèrent, dès leur arrivée, les Européens, avec le bois du jacaranda.

Là , on voit faire encore la sieste pendant des heures, sans que l'activité toujours croissante des Européens change rien à cette coutume ; là, les dames brésiliennes qui ont paru à l'église vêtues de nos modes françaises retrouvent le costume brésilien , la cape , la robe sans corset , les chaînes dans le goût oriental , et la babouche qui chausse souvent le plus joli pied. Rarement assise , presque toujours accroupie sur les talons , la dame brésilienne fait de la dentelle, comme on en fabriquait au seizième siècle ; car la tradition des ornements s'est conservée pour elle. Elle donne des férules à ses négresses , et songe à la parure nouvelle qu'elle portera au prochain sermon.

Ici , nous le sentons bien , pour satisfaire plus d'un lecteur, il faudrait nous arrêter, il faudrait essayer de peindre cette grâce brésilienne, qui n'a rien de commun avec la grâce française , pas même toujours l'analogie du costume ; il faudrait essayer de faire comprendre cette vivacité qui s'éteint dans la mélancolie, ces grands yeux noirs que les Paulistas , renommées poUr leur beauté , envient quelquefois aux femmes de Rio; ce feu tremblant dans la nuit, comme a dit Lamartine , qui vous exprime la poésie d'un autre climat ; cette démarche toute orientale, que n'ont pas encore altérée nos maîtres à danser français.

Tout ceci , on le trouve encore à Rio ; mais ce qu'on n'y trouve plus, comme ledisait,ily a quelques années, M. Hippolyte Taunay, « c'est une coutume célébrée par les heureux voyageurs qui nous ont devancés : ces aimables Américaines ont perdu le goût de jeter des fleurs sur la tête de ceux qu'elles distinguaient , et auxquels elles destinaient leurs faveurs. Plus de bonnes fortunes de ce genre à espérer ; il faut d'autres talismans que sa bonne mine

pour y prétendre à présent; autre temps , autres mœurs. »

Un tel usage a-t-il jamais existé?

Parny n'est-il pas l'inventeur de l'épisode dont il a animé son récit ? M. de Maudave , qui écrivait vers la même époque , n'en dit rien dans son manuscrit. Ce qu'il y a de bien certain , c'est que ce mode de correspondance , emprunté à l'Orient, ne serait nul- /ement nécessaire aujourd'hui. Depuis quelques années , les femmes de la bonne compagnie jouissent d'une liberté qu'on ne soupçonnait pas il y a quelques années seulement. Elles n'hésitent plus à accepter le bras d'un cavalier à iâ promenade, dans un salon; il n'est pas rare de leur voir faire les frais de la conversation ; en un mot, elles ont participé au changement remarquable qui s'est opère dans les usages et dans l'éducation.

Visites. « Lorsque quelqu'un fait une visite dans une maison où il est intimement lié, dit un voyageur anonyme, le Brésilien y va en toilette complète , le chapeau à trois cornes , la boucle de souliers et de jarretières, Pépée au côté. Arrivé au bas de l'escalier, il frappe dans ses mains pour prévenir de sa présence; et, en serrant la langue entre ses dents , il fait entendre une espèce de sifflement, comme s'il prononçait la syllabe tcheeu. Le domestique' qui entend le signa! demande, d'un ton assez grossier et nasillard: Oui est là? La réponse faite, il va la rapporter à son maître ; si c'est un ami , ou quelqu'un de bien connu , et qu'on puisse voir sans cérémonie, le maître accourt au-devant de lui, l'introduit dans la sala, en faisant mille protestations sur le plaisir que lui procure sa visite , et en accompagnant ses compliments d'une multitude de révérences. S'il s'agit d'affaires, avant d'en parler, il recommence ses excuses sur le peu de cérémonie avec lequel il le reçoit , et c'est avec juste raison ; car , en général , il se présente avec une barbe de plusieurs jours, des cheveux mal peignés, et tout luisant de graisse, et sans aucun autre habillement que sa chemise de coton. A la

vérité , ee vêtement est fait avec recherche , et garni de broderies , surtout au cou et au jabot ; on le porte ordinairement chez soi , de manière à avoir la poitrine découverte, et les manches retroussées jusqu'au coude ; ou si, par hasard , il est assujetti m\ poignet par des boutons d'or d'une forme sphérique, les pans sont flottants, et, pardessous, est une ceinture que retient autour des reins une courte paire de chausses, tandis que les jambes sont entièrement nues, et les pieds couverts avec des tamancas ; tout cela n'est ni très-élégant, ni très-propre, d'autant plus que les Brésiliens sont très-velus, et qu'ils ont la poitrine et les jambes hâlées par le soleil. »

«Si c'est une visite de cérémonie, on est conduit, par un domestique, dans la sala, d'où l'on voit souvent des personnes qui y étaient s'échapper par une autre porte; on reste seul environ une demi-heure , après laquelle arrive le maître de la maison, en demi-toilette. Des deux côtés , ce sont de profondes salutations, à une certaine distance, et après avoir déployé tous les talents dans la science des courbettes , et gagné ainsi du temps pour assurer le rang et les prétentions de chacun , on se rapproche enfin; si les conditions sont inégales, d'un côté, avec dignité, de l'autre, avec respect; et, si elles sont à peu près semblables, d'un air libre et familier. On cause ensuite de l'affaire qui a donné lieu à la visite, et elle est promptement expédiée. Je ne blâme pas trop ces préliminaires révérencieux entre étrangers, et cette lenteur à s'aborder; ils donnent la facilité de s'apprécier mutuellement, et peuvent faire éviter une foule de lourdes méprises et de gauches excuses. Comme mes compatriotes en général, j'ai une aversion invincible pour les embrassades des Brésiliens (*). »

Comparaison bu Brésilien avec l'habitant de Paris. En arrivant au Brésil , on aperçoit bien vaguement

(*) Voyez les Nouvelles annales des voyages.

L'UNIVERS

qu'il y a une différence dans les mœurs; on se sent entraîné à croire que l'on vit au milieu de gens d'une autre nature. Veut-on se rendre compte de cet entraînement , le prestige se dissipe; on reconnaîtra bientôt qu'on a affaire à des hommes vains ou modestes, sincères ou faux , indulgents ou méchants , animés , en un mot, des mêmes passions que nous... seulement les mêmes penchants se manifestent par des actes fort différents.

Ainsi , sans vouloir établir cette thèse que les Brésiliens sont plus paresseux que les Parisiens , je vois que la paresse, qui n'est que l'aversion pour la contention d'esprit , existe chez les uns et chez les autres ; l'unique différence , la voici.

Le Parisien paresseux est en mouvement du matm au soir ; il néglige ses affaires pour laisser vaguer son esprit dans les futilités de la Gazette , et dans les conversations de café, qu'il suit sans travail de tête ; il préfère végéter, plutôt que d'occuper un emploi ; et végéter, pour lui, c'est se lever à dix heures , perdre ses moments à une toilette sans soin , à une course sans but, à la nouvelle du jour qu'il se fait dire , et qu'il altère, sans le vouloir, en la rapportant. La rapidité des impressions légères le dispense des réflexions qu'il fuit.

Le Brésilien paresseux est levé avec le soleil. Il ne fait pas de toilette, car il n'avait pas quitté ses vêtements; il reste, en caleçon , à fumer sur sa porte, qu'il n'abandonne que pour aller se balancer dans son hamac. Sa main s'étend avec peine pour recevoir sa chétive pitance de manioc. Vous demandez où demeure un tel , son voisin : il n'en sait rien. Parler le fatigue autant que penser.

Tous deux sont aussi inutiles l'un que l'autre.

On est jaloux au Brésil et en France.

Si on le témoigne ici , là on le dissimule. Le Parisien conduit sa femme dans le monde, quelquefois, il est vrai, en enrageant. S'il surprend le galant, un duel s'ensuit , ou on plaide en séparation. Le Brésilien dérobe la sienne à

tous les yeux ; il paye pour faire assassiner l'amant, et poignarde l'infidèle. La Française jalouse fait épier et gémit; la Brésilienne, sur un soupçon , vient elle-même, avec fureur, réclamer des droits qu'elle a perdus.

Dans l'un et l'autre pays , il y a des maris trompés. En France, souvent on en rit ; ici , il serait imprudent de se permettre la plaisanterie la plus légère. Là , il est permis de demander des nouvelles de madame avec laquelle on a dîné ; ici, c'est presque une incivilité: ne parlez jamais au Brésilien de sa famille.

La vanité d'un Français se manifeste , dans ses discours, par des prétentions à l'esprit; s'il est riche, il aime à persuader qu'il le doit à son génie , bien que ce soit souvent au hasard.

Son luxe sera l'expression plus ou moins heureuse du bon goût. Il raffinera sur les commodités de la vie , suivra les variations les plus ridicules de la mode , affichera de l'estime poulies beaux-arts; il n'attirera auprès de lui de flatteurs que ceux qui manient la louange avec adresse.

Le Brésilien, attaqué du péché de vanité, se loue et se rengorge; quelle que soit la source de sa fortune , elle n'est jamais un scandale ; il ne cherche point à le déguiser; il n'y a point de turpitude quand on est riche; il y a toujours de la maladresse quand on ne l'est pas. Le luxe est solide et barbare ; il faut de la vaisselle pesante, des bijoux massifs. Hommes et femmes sont recherchés dans leur toilette , lorsqu'ils paraissent ; madame se rend à la messe , suivie de nombreux esclaves richement parés; et elle revient souvent s'asseoir sur une natte pour y manger, avec ses doigts, du poisson sec et du manioc (*).

(*) Ce piquant paragraphe, que le lecteur nie saura gré d'avoir introduit ici , est extrait, d'un Voyage manuscrit au Brésil, dans lequel un homme d'un rare esprit d'observation, M. L. F. de Tollenare, nous a permis de puiser. Comme on le verra par la suite , nous l'avons mis plus d'une fois à contribution pour la description de la province si peu connue de Pernambuco.

Observation du dimanche. La Saint - Sébastien. Fêtes locales et fêtes religieuses. Comme nous l'avons dit au commencement de cette notice , saint Sébastien est le patron de Rio ; et , de tous les saints , c'est celui auquel les habitants portent le plus de respect. Avant la fondation de la cité , c'était déjà le patron sous la bannière duquel ils marchaient contre les Indiens. C'est sous cette bannière qu'ils chassèrent même les compagnons de Villegagnon. Le jour de la fête de saint Sébastien est donc célébré avec grande pompe ; il tombe en janvier.

C'est toujours alors la coutume d'illuminer la ville pendant trois nuits consécutives. L'image du saint , couronnée d'un diadème de pierres précieuses , est conduite au Sénat, et, pendant que le cortège défile, on chante les psaumes. Insensiblement cet usage était tombé en désuétude; mais une maladie épidémique qui vint à sévir sur Rio , alarma tellement le peuple , qu'il attribua cette plaie nouvelle à l'abolition de la cérémonie dont nous venons de parler. En conséquence, on renouvela la procession avec une splendeur inaccoutumée; et il fut ordonné qu'elle serait, à l'avenir, observée régulièrement.

La veille du jour de la fête est toujours annoncée à midi, par des décharges de boites qu'on tire devant les églises ; à ces boîtes se joignent des pétards, qui éclatent en répandant en l'air un nuage de fumée blanche sillonné de faibles étincelles. Outre cela , chaque église entreprend une neuvaine , durant laquelle on entend sans cesse des décharges de fusées volantes , et d'autres feux d'artifice. Pour dire la vérité, il n'y a guère de jour, dans l'année, où ces explosions n'éclatent dans quelque endroit de la ville.

Une autre circonstance marque encore la fête du saint; c'est l'innombrable quantité de chandelles allumées devant la châsse qui lui est consacrée. Elles sont toujours entremêlées d'une multitude de fleurs artificielles. Ce genre de décoration religieuse est un de ceux auxquels les Brésiliens appor-

9e Livraison. (Brésil.)

tent le plus de soin , et auquel ils réussissent le mieux. Une sorte de muraille ardente, formée par des cierges allumés, commence quelquefois à l'entrée de l'église , et continue jusqu'à l'abside , en se développant comme une immense pyramide de lumières , qui éclairent l'église indépendamment des lampes suspendues à la voûte. Ces cierges sont fabriqués avec de la cire généralement importée de la côte d'Afrique , expressément pour cet usage.

Si , comme on l'affirme , on a trouvé enfin le moyen de blanchir la cire des abeilles que l'on récolte au Brésil, il est probable qu'on l'emploiera aux pompes diverses de l'Église.

Un Brésilien instruit , qui a visité avec fruit Rome et les villes principales de l'Italie, nous affirmait dernièrement que les cérémonies religieuses de Rio de Janeiro différaient bien peu, en pompe et en éclat, de celles qu'on célèbre dans la métropole du monde chrétien. Nos souvenirs nous feraient pencher pour cette opinion, qui semblera peut-être étrange , mais qui n'a rien d'exagéré.

Du reste, comme le fait très -bien remarquer un voyageur anglais, ces décharges continuelles de feux d'artifice, et cette quantité innombrable de bougies , forment une dépense annuelle dont le taux effrayerait peut - être , si l'on y réfléchissait mûrement.

M. Walsh, en faisant cette observation , dit qu'il ne saurait baser sur aucun calcul positif les frais supportés annuellement en ce genre par la ville entière ; mais qu'un de ses amis essaya d'évaluer à peu près la dépense approximative, et qu'il arriva au résultat que nous allons reproduire.

« Dans l'église de Santo-Antonio seulement , dit-il , nous comptâmes huit cent trente cierges , et dans celle de ïerceira, on en comptait, durant la même soirée, six cent soixante: et quelques - uns étaient de la dimension de ceux qu'on emploie pour nos flambeaux. La cire coûtait , à cette époque, cinq cent soixante reis la livre; et nous conjecturâmes, d'après cela, que, dans les quarante-deux chapelles , cou-

L'UNIVERS

vents, églises et maisons religieuses de Rio , on pouvait dépenser un millier de contos de reis , ou environ cinquante mille livres sterlings. » Il est vrai que les confréries religieuses supportent une partie de ces dépenses, qui s'élèvent aussi à un taux considérable pour Pernambuco et San-Salvador, où , durant les fêtes , d'immenses triangles lumineux brillent au-dessus de l'autel, et jettent dans l'église un éclat que n'offrent presque jamais les églises les plus richement ornées de nos villes européennes.

En général, le dimanche, à Rio de Janeiro, est observé assez strictement , et quelques familles se piquent de remplir leurs devoirs de piété avec une sorte de décorum. Quand ce jour est arrivé, vous voyez, dès le matin, une longue file d'individus composant souvent une seule famille, et se rendant à la paroisse du voisinage. Chacun est muni du rosaire ou du livre d'heures, et marche avec une gravité qui indique assez la sainteté du devoir que l'on va remplir. Presque toujours le père de famille ouvre la marche; sa femme le suit, et les enfants viennent ensuite par rang d'âge. Quelques esclaves des deux sexes suivent également, en observant une espèce de hiérarchie.

C'est une de ces processions de famille qui a fourni à M. Debret une de ses peintures les plus originales.

On rencontre quelques-uns de ces groupes qui se composent de douze à quatorze personnes* et il y en a de plus nombreux encore.

Souvent il arrive qu'après avoir entendu le service divin dans la matinée, beaucoup de marchands ouvrent leurs boutiques , et se livrent à leurs occupations habituelles; et l'on doit dire, à la louange des habitants de Rio, que si on travaille assez ordinairement le dimanche, ce jour n'offre point , comme en France et en Angleterre, une multitude de gens ivres dont il serait urgent, sans doute, que des sociétés de tempérance vinssent enfin diminuer le nombre. Ce qui explique pourquoi quelques habitants de Rio reprennent leurs occupations durant

un jour consacré au repos dans tous les pays qui reconnaissent le culte catholique, c'est que, selon l'opinion commune, le jour du sabbat commence dès le samedi , après le coucher du soleil , et se termine à la même période le jour suivant. Ils fondent leur opinion sur le texte sacré , qui dit : « Le soir et le matin firent le premier jour ; » et ils partent même de ce principe pour justifier l'ouverture de l'Opéra dans la soirée du dimanche.

S'il parait assuré que les Brésiliens ont perdit , dans les derniers temps , beaucoup de leur respect et de leur ancien goût pour les jours fériés et les processions; si même ils n'offrent plus le même extérieur de piété qu'on observait parmi eux il y a quelques années seulement , ils ont gagné certainement en tolérance ce qu'ils ont perdu en formes purement extérieures ; et ce fait est d'autant moins douteux, que pleine justice leur est rendue , à cet égard , par un ministre de la communion protestante. M. Walsh dit en même temps que , s'il a vu le clergé se plaindre , dans ces dernières années , de l'introduction des doctrines étrangères , il lui a semblé que ce reproche d'indifférence religieuse n'était nullement fondé.

De la secte des Sébastianistas. Tout à l'heure , et à propos du saint vénéré par les habitants de Rio , nous avons nommé le jeune roi qui fonda la ville , et qui s'était mis religieusement sous sa protection. Tous ceux qui ont lu avec quelque attention les récits contemporains , ne peuvent guère avoir de doute sur les circonstances qui accompagnèrent la mort de ce jeune et infortuné monarque. Hieronimo Mendoza surtout ne nous semble guère laisser à désirer sur ce sujet ; il entre , à ce qu'il nous semble , dans les détails les plus positifs; et c'est vainement , selon nous , qu'on a prétendu le réfuter. Qui croirait cependant qu'au dix -neuvième siècle on voit se renouveler, au Brésil et en Portugal (*) , le mythe bizarre qui ac-

(*) Voyez Kinsey, Portugal illustrated.

cordait une sorte d'immortalité au roi Arthur , et qui voulait qu'à diverses périodes on pût l'attendre comme une sorte de Messie. C'est ce qui arrive , cependant , de nos jours pour le roi don Sébastien ; et la secte , pour être nombreuse , n'en est pas moins extravagante. Nous ne saurions néanmoins adopter, avec un voyageur anglais qui la fait connaître parfaitement, l'idée qu'elle est due entièrement aux jésuites.

Tout le monde sait quel fut le résultat de cette espèce de croisade du seizième siècle, que Sébastien entreprit pour remettre un roi musulman sur son trône , et pour gagner de nombreux catéchumènes à la religion chrétienne.

La bataille d'Alcaçar Kebir eut les suites les plus funestes pour le Portugal. Le jeune roi périt, dit -on, en voulant traverser le fleuve Macassin.

Le cardinal-roi lui succéda. Après le règne de ce monarque sans énergie, le royaume tomba au pouvoir de l'Espagne , et l'on vit commencer cette période désastreuse que quelques historiens ont désignée sous le nom des Soixante ans de captivité (*)

Comme il arrive en ces sortes de circonstances , un événement déplorable fut mis à profit par d'audacieux aventuriers ; trois Sébastiens se présentèrent successivement. Le plus hardi et le plus remarquable fut le don Sébastien de Gênes, qui sut, par la révélation de circonstances vraiment secrètes, imposer aux premiers personnages de la monarchie espagnole, et faire croire à son identité. Les Espagnols demandèrent son extradition, et il leur fut livré. Son procès ne traîna pas en longueur ; il fut condamné aux galères, et ce fut là qu'il finit ses jours (**).

Les songes , les prophéties , les co-

(*) De i58o à 1640.

(**)Un de nos vieux historiens les plus remarquables et les moins connus , est peutêtre celui de tous les chroniqueurs qui a le mieux fait connaître cet événement étrange. Yoyez les Histoires prodigieuses de Simon Goulard.

mètes , les signes effrayants vus dans le ciel, tous les prodiges, enfin, qui accompagnent , dans le moyen âge , un événement extraordinaire , furent rappelés , comme à l'envi , pour prouver que non - seulement Sébastien n'était pas mort , mais qu'il avait échappé à la captivité, et qu'il errait en Europe.

Parmi les anciennes prédictions que répandirent les jésuites, il faut noter ces espèces d'oracles , à peu près semblables aux centuries de Nostradamus, qui s'échappaient de la verve grossière d'un cordonnier nommé Bandarra. Elles déclaraient, en termes exprès, que don Sébastien avait été enlevé par Dieu à ses ennemis; qu'il avait été déposé dans une île déserte , et que le messager céleste l'avait remis aux soins d'un saint ermite. La conclusion était naturelle, il devait vivre durant des siècles, et sortir de son île pour reprendre le trône de ses ancêtres.

Diverses prédictions plus récentes acquirent plus tard du crédit; au nombre de celles qu'on regarde comme d'une date nouvelle , il faut mettre les oracles prononcés par une espèce de nain prophète , que les Sébastianistes désignent sous le nom bizarre de Pretinho do Japào, ou du petit nègre du Japon.

Néanmoins , ce sont les révélations de la mère Léonardo , religieuse du couvent de Monchique, à Oporto, qui paraissent avoir exercé le plus d'influence sur les masses. La digne religieuse procéda d'une manière différente, et ce fut au moyen de ses révélations et de ses songes qu'elle annonça la venue du jeune roi.

Tous les gens qui ont rendu quelque service essentiel au Portugal ont été, en leur temps , considérés comme autant de Sébastiens; c'est du moins ce que dit M. Walsh, qui paraît avoir puisé à de bonnes sources. Jean IV, qui reconquit son royaume sur l'Espagne, jouit quelquefois de cet honneur. Le marquis de Pombal, qui s'appelait Sebastiâo-Joào de Carvalho, fut considéré, par bien des gens, comme l'être fantastique dont il portait le nom.

L'UNIVERS

En 1830, c'était, dit-on, le fils de l'infante dona Theresa, la fille aînée de Jean VI , qui jouissait de cet honneur insigne.

A quelque degré de superstition qu'il faille en être venu pour faire partie d'une semblable association , le nombre des individus qui croient à l'existence de Sébastien n'en est pas moins considérable; il peut se monter à environ trois mille personnes, tant au Brésil que dans le Portugal. Ils n'ont aucun lieu particulier d'assemblée, et ne forment, à proprement parler, aucune congrégation essentiellement distincte.

Leur commun article de foi, c'est que don Sébastien doit certainement paraître, et qu'ils seront indubitablement témoins de cet heureux événement.

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils l'attendent avec autant de zèle et de simplicité que les juifs, de nos jours, en mettent à attendre le Messie. On dit que c'est principalement à Minas-Geraes que leur nombre s'est accru; ils y rappellent les mœurs des quakers et des frères moraves, et ils se distinguent par leur industrie, leur bienveillance et leur simplicité. Us sont assez nombreux à Rio de Janeiro.

On raconte au Brésil une foule d'anecdotes , plus étranges les unes que les autres , sur les croyances des Sebastianistas. On citait entre autres un individu qui tenait, il y a quatre ou cinq ans, boutique dans la rua Direita, et qui faisait un crédit assez large pour qu'on ne dut le payer qu'à la venue du roi Sébastien (*).

(*) M. Walsh donne les preuves authentiques de faits analogues; si elle n'était pas si étendue, nous reproduirions ici une pièce aussi curieuse par sa rédaction cpie par la circonstance qu'elle doit constater. Il s'agit de dix eontos de reis (60,000 francs), qu'un certain colonel de Souza Menellas promet de payer à Morâo Tello, si dans un laps de dix années le roi don Sébastien n'apparaît pas. Aux personnes curieuses d'approfondir celte société bizarre, qui ne mérite guère à notre gré le nom de secte, nous indiquerons un curieux ouvrage portugais, intitulé: Portugal regenerado ; il est devenu fort rare. Selon Kinsey, quelques-uns de ces absolu-

L'iNTRUDO OU LE CARNAVAL A RlO

de Janeiro. Ni ce carnaval de Venise , qui a tant perdu de ses splendeurs , ni ces mascarades expirantes, que l'on voit encore à Paris, ne sauraient donner une idée exacte du tumulte, de la folie ardente qui régnent durant les jours de Yintrudo, non-seulement à Rio de Janeiro, mais dans toutes les villes du Brésil; les folies originales qui se passent à Rome, et que Goethe n'a pas dédaigné de décrire, peuvent seules en donner une idée, et les confetti de plâtre, dont on inonde les passants dans la cité sainte, peuvent seuls remplacer les fruits en cire qu'on jette , à Rio , aux passants. Traduisons en l'abrégeant un grave voyageur qui décrit ce divertissement d'une manière pittoresque, et qui y a joué lui-même un rôle.

« L'approche du carême est marquée , au Brésil, par le nouveau caractère dont la nature commence à se revêtir; les collines boisées , qu'on aperçoit de toutes parts à Rio de Janeiro, sont couvertes d'un magnifique arbuste en fleur, et cela en telle profusion , qu'elles semblent revêtues, en quelques endroits, d'un magnifique tapis de pourpre. Cette belle fleur est désignée, dans le pays, sous le nom de/or de quaresma. Les rues ne présentent pas un aspect moins surprenant. Çà et là on remarque certains espaces réservés, où le vert et le jaune brillent d'un éclat presque aussi vif que les fleurs qui paraissent sur la colline; c'est une prodigieuse quantité de boules en cire colorée, qui remplissent des boutiques entières, ou qui sont amoncelées dans d'énormes baquets que l'on dresse devant les portes. Elles ont l'apparence et presque la grosseur d'un œuf, et intérieurement on les a remplies d'eau pure, ou même d'eau de senteur.Dans l'Église grecque, et aussi dans l'Église catholique, il y a une certaine saison de l'année où l'on se donne de véritables œufs colorés en rouge, que le peuple regarde comme

tisles qu'on désignait vers 1829 sous le nom de Corcundas , affirmaient que c'était don Sébastien qui reparaissait sous les traits de don Miguel. Portugal illustratcd, p. 40.

BRÉSIIi.

devant rappeler les plaies sanglantes de Jésus-Christ; mais c'est à Pâques qu'on se les offre, et je ne pouvais guère imaginer à quoi pouvait servir cette quantité d'œufs jaunes et verts que je voyais de tous côtés. Quelques jours après , je l'appris par ma propre •expérience.

« Comme tous les peuples qui vivent entre les tropiques, lorsque les époques annuelles des réjouissances sont arrivées , les Brésiliens s'abandonnent sans contrainte à la gaieté la plus vive, et nulle époque ne mérite mieux cette réflexion que le temps de Pintrudo. Cette espèce de carnaval, où les œufs de cire jouent le rôle principal, commence le lundi de la Quinquagésime, et se poursuit jusqu'au mercredi des Cendres.

Pendant ce temps de folie, un ami m'avait conduit pour rendre une visite , et, dès les premières salutations, nous fûmes accueillis par une grêle d'œùfs jaunes et verts , que toutes les jeunes et jolies femmes de la famille nous jetèrent impitoyablement à la face. i\ous fumes alors invités à nous rendre aux balcons des fenêtres, et nous vîmes tous ceux qui remplissaient les rues fuyant quelque projectile, ou guettant l'approche d'une victime. Quand quelqu'un paraissait, il était au même instant assailli dans toutes les directions, et inondé de torrents d'eau en une minute; son chapeau devenait le but de milliers d'œufs jaunes et verts. Si, ne voyant plus nul attaquant, il avait le malheur de s'arrêter un moment et de retirer son chapeau pour le dégager de la grêle dont il avait été inondé, quelque folle jeune fille , cachée derrière une fenêtre des étages supérieurs, arrivait avec un bassin d'eau, et le lui versait sur le chef. S'enfuyait-il du côté opposé, il recevait une dose nouvelle, et , s'il se fût avisé de prendre le milieu de la rue , il est probable qu'un double déluge l'eût assailli.

« Dans les boutiques, et derrière les portes des appartements, des hommes se tiennent cachés avec des seringues, et d'immenses gamelas contenant plusieurs gallons d'eau, qu'ils se lancent Sins relâche au visage ou sur l'estomac ,

si bien que la rue, à la fin, se trouve inondée d'une extrémité à l'autre, comme si elle était un prolongement de la baie.

« Les jeunes filles brésiliennes sont naturellement mélancoliques et vivent retirées; mais, à cette époque, elles semblent avoir complètement changé de caractère, et, durant trois jours, leur gravité et leur timidité naturelle s'éteignent dans des rires sans fin.

« Quelquefois nous voyions les personnes qui descendaient être inondées d'une telle quantité d'eau, et servir de but à une si grande quantité d'œufs de cire , qu'elles en étaient comme étouffées. De temps en temps , on mettait en jeu la farine, et tout un seau de cette substance colorante était jeté sur un seul individu , qui semblait alors comme revêtu d'une croûte. C'est ce que l'on fait particulièrement a l'égard des noirs et des mulâtres, qui offrent vraimentla tournure la plus grotesque, quand ils ont été gratifiés de cet étrange ornement. Le théâtre est toujours ouvert pendant ce temps , et le jeu que nous venons de décrire s'y anime surtout entre le parterre et les loges.

« Ce système d'inondation générale est porté si loin, qu'un des journaux se plaignait sérieusement de ce que les fontaines pouvaient être épuisées. Selon le rédacteur, les habitants allaient se trouver, par leur folle profusion, privés d'un des objets les plus nécessaires à la vie; circonstance, du reste, que la rareté d'eau qui s'était fait sentir quelque temps auparavant ne rendait pas sans probabilité. Les étrangers, qui sont si nombreux à Rio, et qui semblent devenir plus particulièrement un but d'attaque, ne peuvent pas toujours s'y soustraire; cela arriva à un point tel, que l'intendant de police crut devoir publier un édit où, après avoir déclaré que les jeux de l'intrudo étaient devenus l'occasion de coups et de blessures graves , parce qu'ils étaient fréquemment exercés contre la volonté des individus, on devait les regarder comme prohibés des rues et du théâtre , de tels divertissements ne pouvant plus être permis dans une société civilisée.

LTNIVERS,

Des gardes armés furent placés , à cet effet, dans tous les quartiers de la ville. Mais la société civilisée de Rio de Janeiro ne tint nul compte de l'ordonnance, elle retourna, comme par le passé, à son amusement national, et, franchement, on ne pouvait guère s'attendre à ce qu'il en fût autrement, car l'empereur lui-même donnait l'exemple. On sait qu'il prenait part à ce jeu, avec ses enfants et ses amis, tout le temps que durait l'intrudo.

« J'ai pris diverses informations relativement à l'origine de cet usage étrange; mais personne n'en a la plus légère idée. Comme bien des cérémonies ont quelque liaison avec une observance religieuse, on peut croire que cette coutume d'inonder les gens devait jadis renfermer quelque allusion au baptême.

A l'exception de ce jeu et de l'opéra, on ne permet pas d'autres divertissements au Brésil durant le carnaval. Il n'y a, à Rio, ni masques ni exhibitions grotesques dans les rues. »

Nous ajouterons cependant à ce récit amusant du voyageur, que les mascarades ne sont nullement inconnues au Brésil. Il y a plusieurs années, nous fûmes témoins, à San- Salvador, de mascarades si variées, d'exhibitions si grotesques, les masques de caractère étaient d'une vérité si comique, malgré le peu de richesse des costumes, l'esprit brésilien s'y montrait quelquefois sous un aspect si plaisant, qu'on se trouvait transporté momentanément à cette époque où les relations du Portugal étaient fréquentes avec Venise, et où le génie original des Italiens avait bien pu influencer l'esprit plus grave des Portugais.

Les jeux de l'intrudo, qui tiennent encore une part si grande dans les coutumes nationales, ne sont pas dédaignés à Lisbonne, et ils se répètent, durant les trois jours qui précèdent le carême, dans toutes les villes un peu considérables du Brésil. On peut se faire, par cela seul, une idée approximative de la quantité de boules en cire que l'on fabrique dans cette circonstance. A San-Salvador, on leur donne

plus fréquemment la forme d'un citron ou d'une orange, et les fruits artificiels dont use la bonne compagnie renferment presque toujours une eau parfumée.

A Rio de Janeiro , et dans toutes les autres capitales de provinces, une cérémonie imposante succède à ces jours de folie; mais ce sont surtout les franciscains qui se distinguent dans cette occasion. Le jour des Cendres étant arrivé, les moines appartenant à cet ordre prennent, pour ainsi dire, possession de la ville, et leur procession a cela de remarquable, qu'ils y exposent en grande pompe les effigies de tous les hommes distingués qu'a produits leur ordre. Il n'est, pas rare que cette procession immense occupe dans la rua Direita une étendue de près d'un mille. Des plates-formes solides, supportées par de fortes gaules, sont disposées pour cette cérémonie : ce sont comme autant de litières sur lesquelles s'élèvent des images de grandeur naturelle, habillées dans la rigueur du costume, et dont plusieurs forment des groupes destinés à représenter les actions de ces saints personnages. Quelques-uns de ces groupes se composent de plusieurs figures, et la plate-forme qui leur sert de support est si pesante , qu'elle exige les forces réunies de dix à douze hommes. On compte quelquefois jusqu'à trente groupes, et les porteurs sont habillés de noir.

Devant chaque groupe, on voit marcher un certain nombre d'enfants conduits par des moines, et revêtus du costume le plus singulier : ils sont destinés à représenter des anges. Ils portent un tout petit jupon supporté horizontalement par des cercles , comme les paniers dont on faisait jadis usage à la cour; leurs ailes consistent en gazes de différentes couleurs, disposées sur des cercles légers de bambou; leurs cheveux sont frisés, poudrés et pommadés avec une réelle profusion ; leurs joues sont fardées, et ils tiennent à la main une verge d'argent, surmontée d'une banderole destinée à faire connaître le saint dont ils furent l'ange gardien sur la terre. Le cortège est

terminé par un groupe d'hommes vigoureux , supportant un dais fort orné sous lequel marche le supérieur de l'ordre, qui se trouve environné de nombreuses lanternes allumées, qu'on porte au bout de longues perches.

Une musique militaire termine la marche.

Les familles les plus opulentes tenaient jadis à honneur de contribuer à la magnificence de la cérémonie.

îsTous avons été témoins de cette étrange procession, et il nous a été impossible de ne pas éprouver quelque surprise à la vue du costume bizarre des anges; nous avons été étonné aussi de la prodigieuse quantité de pierres précieuses quî servent à leur ornement. On évalue à des sommes excessives la parure de chacun de ces enfants (*).

Le vendredi saint. Le vendredi saint, à Rio d^ Janeiro et dans les autres capitales des provinces, est marqué par une cérémonie imposante , dont nous ne nous faisons guère idée en France, et qui rappelle avec plus de gravité cependant nos anciens mystères, et ces autos sacramentaes qui furent en usage en Portugal et en Espagne dès la fin du quinzième siècle.

Voici à peu près comme se passe cette solennité.

C'est peut-être la seule époque où un profond silence règne dans la ville; on n'entend ni le bruit des cloches, ni l'explosion des boîtes, ni ces nombreuses décharges d'artillerie qui d'ordinaire font retentir la baie; seulement, si un vaisseau de guerre est à l'ancre, un coup de canon, répété de minute en minute, rappelle le deuil de cette solennité imposante.

Il est sept heures : entrez dans quelque église, dans celle dos Terceiros, par exemple, qui est située près du

(*) Rien n'est plus ordinaire, duresle, que ce luxe des pierres précieuses à Rio de Janeiro. On a calculé que lorsque les dames qui composent la famille Carneiro Leâo étaient réunies, elles portaient entre elles environ pour six millions de diamanls. Le voyageur Henderson fait monter le trésor royal à des sommes presque fabuleuses.

palais; le peuple se presse, l'obscurité est presque complète, dn n'aperçoit plus le chœur, une large draperie le voile. Tout à coup le prêtre monte en chaire, et, après quelques instants de recueillement, il commence son sermon sur la passion. On a déjà dit que le peuple brésilien était un peuple d'orateurs, et on peut justement lui appliquer ces belles paroles d'un de nos plus grands écrivains, qui a dit que' l'éloquence n'est pas seulement dans celui qui parle, qu'elle est aussi dans celui qui écoute. Quelles que soient les dispositions avec lesquelles on est entré dans le temple, il est impossible de ne pas se sentir ému à chacune de ces paroles qui rappellent un sacrifice et qui convient au repentir ; mais quand, après avoir énuméré les douleurs du Christ et ses ignominies, le prêtre s'écrie tout à coup Voila votre Sauveur que vous avez tué, que la grande draperie tombe, et que Jésus paraît couché sur son tombeau , environné de ses disciples, et gardé par le soldat romain, il est impossible de ne pas se sentir ému du frémissement religieux qui parcourt l'assemblée, et l'on comprend seulement alors ce que devaient être ces grands drames religieux du moyen âge, qui s'adressaient à des peuples croyants, et qui consacraient en quelque façon la journée où on les écoutait (*).b

Une grande procession succède ordinairement à cette cérémonie religieuse, et parcourt les rues de Rio.

(*) Dillon, daus son Voyage aux Indes, rappelle cette cérémonie telle qu'elle se passait jadis à Goa, et un voyageur moderne, Kinsey, décrit ce drame saci'é comme on le représente encore dans quelques villes du Portugal. C'est peut-être au Brésil où la tradition a été le mieux conservée; elle parait déjà altérée à Rio de Janeiro. A San-Salvador et à Pernambuco , ce drame sacré était représenté , il y a une quinzaine d'années, dans tous ses détails ; le Christ était descendu de la croix devant le peuple, et à mesure que la voix du prêtre rappelait les différents actes de la passion, ils étaient exécutés au pied de l'autel. C'est une scène semblable , dont il a été témoin , que l'au-

L'UNIVERS

Deux énormes candélabres servant de supports à des cierges d'une dimension analogue, et plus gros que nos cierges pascals, ouvrent la marche; vient ensuite un homme portant une croix noire sur laquelle flotte une draperie blanche avec l'initiale du nom de Marie; immédiatementaprès, se déploie cette longue file d'individus , portant des cierges, qu'on voit à toutes les processions ; puis, les enfants habillés en anges, avec leur chevelure poudrée à frimas, leurs paniers de soie et leurs ailes de gaze; le saint tombeau lui-même marche ensuite , mais il est précédé par les pénitents noirs et par plusieurs pénitents blancs, enveloppés dans leurs lugubres manteaux; les apôtres, les soldats , le centurion et un groupe d'anges , ferment la marche, qui se termine quelquefois par la vierge Marie. Un voyageur anglais faisait remarquer dernièrement avec justesse que, par un anachronisme assez bizarre, on ne lui donnait pas, dans cette occasion, un âge plus avancé qu'à la procession de la Nativité, quoiqu'un espace de trentedeux ans se fût écoulé. Ordinairement un régiment suit cette procession solennelle l'arme baissée, la musique joue des marches funèbres. Il arrive quelquefois , que plus de huit cents personnes , portant des torches allumées, assistent à cette immense procession , qui met environ deux heures à défiler dans la rue.

La semaine sainte est terminée par ce qu'on appelle o sabbado de alléluia, qu'on appelle aussi le jour de Judas, parce que l'effigie du traître est traînée ignominieusement par les rues, et qu'elle devient le but de la vengeance populaire. Cette cérémonie avait lieu jadis dans plusieurs villes de l'Europe; mais elle se passe à Rio de Janeiro avec quelques circonstances originales que nous allons essayer de faire connaître.

Vers les dix heures, si vous commencez à parcourir les rues, vous les

teur de cette notice a essayé de peindre dans l'épilogue d'un de ses ouvrages , intitulé : Luiz de Souza.

voyez remplies de figures fantastiques ; les unes sont accrochées à des arbres , les autres sont suspendues à des gaules. En général, ces mannequins, qui sont de grandeur naturelle, indiquent beaucoup d'adresse et d'imagination dans la manière dont ils sont disposés; les uns sont solitaires, les autres forment des groupes; des devises en vers indiquent les personnages qu'ils sont destinés à représenter. Les deux figures principales sont celles du diable et de Judas; elles sont environnées d'une variété infinie de dragons et de serpents remplis de feux d'artifice , disposés de manière à ce qu'ils puissent faire spontanément leur bruyante explosion.

Outre la figure de Judas, que l'on varie dans chaque rue d'une manière fort différente, et qui est toujours environnée des agents infernaux dont nous venons de faire mention, on en remarque une foule d'autres qui n'ont aucun rapport avec son châtiment, et qui ne se rapportent même en aucune manière à sa personne. C'est là où brille le génie artiste de ce peuple ingénieux ; et cette foule de personnages fantastiques, qui servent un moment la vengeance populaire, sont là comme autant d'emblèmes satiriques que l'on peut aisément expliquer. Tantôt l'allusion est générale, et elle s'adresse à une classe entière; tantôt elle devient personnelle , et c'est souvent un avertissement politique que l'on donne à de grands personnages; plus souvent, c'est une remarque joyeuse, et qui ne signale qu'un ridicule. Un voyageur, qui fut témoin , il y a quelques années , de ces espèces de saturnales , M. Walsh , raconte qu'il vit tour à tour la grotesque satire s'adresser à un magistrat dont la probité était plus que suspecte , et à un couple anglais fort grave, dont on savait que les paroles avaient censuré amèrement ce qu'il regardait comme une pure idolâtrie papiste. En donnant le détail de cette exhibition bizarre, il ajoute qu'il était impossible de ne pas reconnaître les personnages , et de ne pas rire de leurs portraits. Par cela même qu'elle est remplie d'une

gaieté folle et d'allusions toutes locales , la poésie qui accompagne ces groupes bizarres est souvent intraduisible.

C'est ordinairement dans la rua Direita que Ton jouit le plus à son aise de ce spectacle. Dans la circonstance que nous rappelons , cette rue est trans- • formée subitement en une large avenue plantée de palmiers, qui font le plus bel effet. Du tronc d'un arbre à un autre partent des cordes garnies de fleurs , qui forment autant de guirlandes au delà desquelles se tiennent les spectateurs. De quelques balcons situés vis-à-vis l'un de l'autre partent encore des cordes garnies de fleurs , qui se croisent au milieu de la rue , et auxquelles se trouvent suspendus certains vases peints, de di\ erses grandeurs et de formes différentes , qui doivent bientôt jouer leur rôle. Entre ces vases, dit M.Walsh, qui fut témoin de ce divertissement national il y a quatre ou cinq ans , on remarquait une variété infinie de figures habillées on ne peut mieux , parfaitement dans leur caractère, et portant avec elles leur devise. Le tout apparaissait comme une promenade silionnée de mascarades muettes , qui n'en étaient pas moins amusantes. Parmi ces personnages , le plus haut perché , et le plus facile à reconnaître, était, comme on le pense bien , Judas. Il se trouvait pendu à une des branches d'un arbre fort élevé, et habillé d'une robe blanche. Au-dessus, et comme perdu dans le feuillage , on distinguait Satan prêt à fondre sur lui.

Le service du jour commence dans les églises; et, quand on en est arrivé à l'instant où Y alléluia est entonné pour la première fois , une décharge de boîtes se fait entendre dans les rues. C'est le signal que les jeux peuvent commencer partout où ils ont été disposés ; les cloches entrent en branle , et les explosions se succèdent.

D'abord , Satan descend rapidement du sommet de son arbre; il saisit le corps suspendu de Judas , et , en un moment, ils sont tous deux embrasés.

On voit jouer, de proche en proche, les feux d'artifice qui les environnent;

enfin, le corps de Judas s'ouvre en brûlant , et tout ce qu'il contenait devient la proie du peuple, qui s'en empare comme d'une sorte de trophée ; les figures des autres personnages disparaissent au milieu des nuages de fumée. Plus tard , elles prennent feu à leur tour ; et , d'accord avec les caractères qu'elles représentent, on les voit accomplir diverses évolutions sur elles-mêmes, jusqu'à ce qu'elles soient entièrement consumées.

En ce moment seulement, un espace dans le milieu de la rue devient libre ; on voit accourir plusieurs chevaliers sur leurs destriers , suivis de leurs écuyers ; ils s'avancent armés de lances. Après avoir exécuté diverses évolutions , ils s'en vont prendre position aux barrières qu'on a disposées à chaque extrémité de la rue, À un signal donné , la barrière tombe , et un des chevaliers s'elance jusqu'à un des vases qu'il frappe de son épée. Les tessons volent en éclats , et Ton voit tomber un cochon de lait, qui s'efforce fie fuir hors de la foule . et qui devient la proie de celui qui peut le saisir. Le second chevalier s'élance contre un autre vase , et c'est un singe qui en sort : la foule fait ses efforts pour s'emparer de lui; mais il est agile, et c'est en grimpant le long d'une corde qu'il parvient à la fenêtre qui lui donne asile. Les vases sont brisés ainsi l'un après l'autre; et l'on en voit, tour à tour, sortir un grand lézard, un chat, et plusieurs autres animaux ; « il ne restait plus qu'un seul de ces vases , dit M.

Walsh, tous les yeux étaient tournés vers lui, et personne, parmi les chevaliers, ne semblait disposé à s'élancer contre un tel but. Â la fin , l'un d'eux, plus hardi que les autres , sans doute , lui porta un coup, et parvint, heureusement pour lui, à s'échapper ; le pot ne fut pas plutôt brisé, qu'il en sortit des myriades de moribimdos , ou de gros frelons , qui s'abattirent sur nous comme un nuage, piquant de côté et d'autre de la manière la plus douloureuse : la rue entière offrit , en un instant , des milliers de mouchoirs blancs qui s'agitaient , chacun cherchant à dé-

L'UNIVERS

fendre son visage d'une douzaine au moins de ces assaillants. »

«Durant toute la mascarade , la police fut sur pied , et l'intendant chargé de ce service se portait de côté et d'autre en grand uniforme. Mais son intervention ne fut nulle part nécessaire. On était fort gai , et tout se passa dans l'ordre... A une heure, tout était fini , et le peuple , comme cela arrive toujours, commença son œuvre de destruction sur ce qui restait. Les arbres furent renversés, les restes des mannequins portés en trophée, et les rues, d'un bout à l'autre, furent jonchées de fragments des nombreux objets qui avaient servi à la fête.» Ce spectacle, dont la richesse s'accroît , dit-on , chaque année, est en faveur singulière auprès des Brésiliens , qui ont peu de divertissements publics. Ils consacrent à celui-là des sommes vraiment exorbitantes , s'il est vrai , comme l'attestent les calculs d'un voyageur, qu'une seule rue, mais la plus considérable, dépense quelquefois près de vingt-cinq mille francs pour un jeu de quelques heures.

Afin de compléter ce que nous avions à dire sur les cérémonies religieuses et sur les fêtes populaires des Brésiliens, il ne nous reste plus guère qu'à parler des solennités de Pâques. Le lundi de cette grande fête est signalé par les décharges des nombreuses fusées qui éclatent dans les airs, et par le bruit du canon des forteresses; immédiatement après, le saint ciboire est exposé dans différentes portions de la ville. Dans la matinée, on élève des espèces de mais, consistant en une longue gaule peinte, que l'on a ornée de couronnes et de rubans ; au sommet, est une large flamme rouge, qui flotte au gré du vent , et dans le centre de laquelle a été peint quelque emblème religieux , tel que le Saint-Esprit descendant du ciel.

A partir de ce jour jusqu'à celui de la Pentecôte, une singulière coutume s'est conservée. Un jeune garçon , fils de quelque boutiquier, est élïi empereur du Saint-Esprit; il se forme une cour que l'on dispose le plus splendi-

dement possible , et la maison du père devient le rendez-vous général des gens qui viennent payer leurs hommages à ce jeune roi , dont le pouvoir est tout spirituel. C'est une haute distinction; mais elle entraîne dans certaines dépenses les parents qui , durant ce temps , sont obligés de tenir table ouverte. Pendant son règne , le roi du Saint-Esprit exerce une espèce d'autorité papale; il dirige, dit -on , le service de l'église, et le clergé vient prendre ses ordres.

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