LETTRE CCXIV
« 26 octobre 1829.
« J’ai reçu, mon cher Maître, votre grande lettre, puis votre petit billet dont vous aviez chargé Giffard. Je suis tout à son service, à la Faculté, à l’Université, et j’attends ses désirs pour le conduire moi-même où il voudra aller.
« Votre scribe est en fonctions; il m’a rapporté vendredi la diphthérite cutanée, hier il m’a donné les fièvres intermittentes, demain il me donnera le reste de la diphthérite; et, à la fin de la semaine, j’espère mettre à la diligence tout ce qui regarde la Sologne, diphthéritiquement parlant, le tout orné de mes réflexions. Je désirerais bien que vous lussiez cela et que vous m’indiquassiez les changements nécessaires pour donner plus d’intérêt à cette paperasse, que je compte. publier. Je la veux digne de vous, puisque la diphthérite est votre patrimoine, et un peu celui de vos enfants. Vous me direz donc quelles expurgations, quelles castrations il faut faire; faites -le, je vous prie, avec détail.
« Gomment se fait-il que, dans votre Traité de la diphthérite, vous ayez indiqué à peine la diphthérite des vésicatoires? je dis à peine, car ne l’ayant pas trouvée dans votre livre, je suppose pourtant que vous en avez parlé. Quant à la diphthérite cutanée , néant. Et pourtant vous en avez cent fois causé avec moi; comment l’avez-vous oubliée ? Et puis l’adynamie diphthéritique (non mercu-
ri elle), vous en soufflez un tout petit mot dans votre dixneuvième observation ; encore faut -il vous deviner et vous savoir par cœur. Cela en valait pourtant la peine. Je rabâche de tout cela dans ma paperasse , le tout d’après vous et un peu d’après moi et mes idées1.
« Je compte avoir terminé mon rapport de Sologne avant un mois, je le fais avec un extrême plaisir; j’y encadrerai Mennecy et Villeroy, que je publierai, avant tout, dans les Archives 2. Chemin faisant j’achève le mémoire sur les plaies de poitrine, que j’ai entrepris avec Leblanc. Il y aura quelque chose d’intéressant dans ce factum; on y verra que les contre -ouvertures sont stupides, que la succion est un peu plus bête que les contreouvertures, et qu’ enfin la résorption des caillots vivants est une simplicité et est mille fois plus facile que celle d’un épanchement pleurétique. Enfin ils verront , si pourtant ils veulent voir, que les plaies du poumon se cicatrisent en quelques heures à l’aide d’une cheville de fibrine.
« Mennecy me charme; les ânes! Ils triomphaient, ils criaient : Voyez -vous, ces Tourangeaux! et nous, nous les guérissons avec vingt sangsues ou des révulsifs. Il fera beau leur découdre le bonnet qui encapuchonné leurs oreilles, et leur prouver qu’il ne faut jamais souffler mot de diphthérite quand la scarlatine s’en mêle, autrement on risque de faire des brioches de grande fête. Et Ramon lui-même, il voit quelques scarlatineux à Charen-
1 Trousseau. — De la Diphthérite cutanée. (Arch. gén. de méd. 1831,, 2° série, t. XXIII.)
2 Trousseau. — Mémoire sur une épidémie d’angine couenneuse scarlatineuse. (Arch. de méd. Décembre 1827.)
TROUSSEAU A BRETONNEAU
ton, puis trois enfants avec la diphthérite dans une maison , qui tous guérissent par la vertu du saint suaire ! et lui de crier miracle et de me dire avec le sérieux le plus bouffon : « Mon ami, on guérit la diphthérite avec « un évangile. » Envoyez -lui, mon cher Maître, le diplôme de membre de la Société de médecine d’Indreet-Loire.
<r Respects à Mme Bretonneau. »
LETTRE CCXVe
DU MÊME
« 28 octobre 1829.
« Remerciez J acquart, mon cher Maître, remerciez-le de ma part; je ferai sur ces notes innocentes une biographie médicale, car il convient que nos doctrines et l’influence qu’elles ont exercée ressortent dans cette paperasse. Le reste regardera Viollet; mais, en vérité, je me reprocherais toute ma vie de ne lui donner que des notes semblables à celle que vous m’envoyez l.
« Frédéric2 n’a que faire de venir à Paris. Qu’il m’envoie
1 Réponse de Trousseau à la note biographique envoyée par Bretonneau et insérée plus haut.
Nous avons déjà dit que, malheureusement pour l’histoire, Trousseau ne donna pas suite à son projet. — T.
2 Frédéric Leclerc, fils du docteur Leclerc, médecin à l’hôpital de Tours et intimement lié avec Bretonneau.
son acte de naissance, le consentement de son père pour qu’il étudie la médecine, un certificat de bonne vie et mœurs délivré par le maire , son diplôme de bachelier ès lettres, son autorisation pour retirer de la faculté des sciences son second diplôme , et je me charge du reste ; que tout cela m’arrive avant le lo de novembre, autrement il ne pourrait s’inscrire que l’année prochaine.
« J’attends le 1er novembre pour aller fureter dans les bibliothèques, et mettre en œuvre votre scribe. Je vais rechercher votre collection depuis 1790. Avant huit jours vous aurez reçu la Sologne ; le scribe en a beaucoup copié que je vais vous envoyer. Le pauvre diable nous prend à peu près un sou par page , en vérité ce n’est pas trop la peine de s’en passer.
« Et ils veulent raisonner contagion à Paris ? Louis qui, comme vous savez, a le service de la Pitié, hôpital où sont presque exclusivement traités les varioleux , en a déjà vu vingt; et aucun d’eux , entendez-vous, aucun ne sait, ne se doute comment cette tuile lui est tombée sur la tête. Je leur dirai dans ma paperasse de Mennecy, que je rédige en ce moment, et je leur dirai qu’il faut grand train se taire, et n’ouvrir la bouche, de peur qu’on ne s’aperçoive trop de leur braire. Et puis comment argumenter sur la dothinentérie ? Ce fait de Louis m’a fait une joie; il me l’a communiqué hier, et je ne puis vous faire avaler le nanan trop chaud.
« Mon Mennecy sera curieux; je remonterai un peu haut, et je dirai deux mots à Gendron de Châteaurenault et à autres niais; c’est le cas ou jamais! J’utiliserai aussi ce que vous m’avez donné sur la scarlatine. Pour en revenir à mes dindons, qu’a de commun, s’il vous plaît, le jabot de vos claveleux avec l’intestin grêle des miens?
BRETONNEAU A TROUSSEAU
Encore une fois, dans mon troupeau de Belleville il n’y en a pas un, pas un qui ait un champignon sur la figure, ni dans le jabot. C’est une dothinentérie dindonnique, comme la vôtre est une variole intestinale.
« Je ne vous ai point encore dit que, depuis six semaines, je ne faisais plus rien à la clinique; elle était quelquefois si mystiquement niaise, que j’ai craint d’assumer une responsabilité d’absurdité dont, en vérité, je n’étais pas coupable. Je n’ai quitté qu’ après avoir plus de dix fois causé fraternellement avec Havet, qui ne m’a pas compris et avec qui pourtant je suis resté très bon ami. Il va par parenthèse s’occuper de vos livres italiens.
« Adieu, mon cher Maître, tout entier à vous de tête et de cœur. »
LETTRE CCXVP
DE BRETONNEAU A TROUSSEAU
« Novembre 1829.
« Mon ami , j’admets avec un sincère assentiment plusieurs points de votre justification. Nous traiterons cette question ou plutôt cet entrelacs de questions lundi et mardi 27 et 28 novembre.
« Deux mots seulement sur la diphtbérie ; je puis m’exagérer la portée de sa spéciabté, et je ne demande pas mieux que- d’en faire , si possible et juste , meilleur marché.
« Je vous ai dit et montré ses rapports avec la syphilis; ce sont incontestablement deux malaladies congénères, et Alayma 1 l’avait bien senti en lui conservant le nom de mal syriaque, analogue à la dénomination de mal français par la latitude de sa signification, qui comprenait, dit-il, toutes les formes de ses localisations.
« Eh bien, je crois, dans le traitement des deux maladies, à la nécessité d’une thérapeutique spéciale enseignée par le passé dans la grande majorité des cas (sauf erreur de diagnostic).
« Vous savez ce qu’il a fallu penser de toutes les cures de chancres syphilitiques qui, sous le règne de Broussais, étaient si facilement obtenues par la médication antiphlogistique, sans concours de médecine spéciale.
« Comment ne serai-je pas porté à penser qu’en admettant une extinction spontanée, prompte et facile dq chancre diphthérique, on est souvent dupe d’une illusion, quand j’ai constaté tant de fois la ténacité et des chancres diphthéritiques , et de la permanence de ses dangereuses propriétés spécifiques? Entre un grand nombre, un exemple :
« Un garçon de huit à neuf ans m’est amené avec diphthérie pharyngienne et trachéale.
« La manœuvre que vous savez. Sixième jour, guérison apparente; toutefois la profondeur du chancre tonsillaire primitif me laissait quelque inquiétude, je pouvais sans pression loger dans sa profondeur un porte -caustique latéral de plus d’un centimètre de longueur. Encore une cautérisation.
1 Alaymo et non Alayma. — Consultatio pro ulceris syriaci nunc vag antis curaiione. — Panormi, 1632.
BRETONNEAU A TROUSSEAU
« Deux jours plus tard, ne découvrant aucune trace de l’affection pharyngienne, j’autorise les parents à conduire l’enfant à la campagne, et huit jours plus tard le malheureux enfant m’est amené dans un état de suffocation croupale, et bien indubitablement c’était de la profondeur du chancre primitif qu’était sortie l’exsudation épispastique qui s’était étendue de nouveau dans le pharynx, puis avait encore pénétré dans le larynx ; à la diversité des teintes de la couche pseudo- membraneuse, on pouvait suivre la piste des progrès de son extension.
« Heureusement, et à ma grande consolation, un traitement féroce et prolongé a vaincu le danger présent et fait rétrograder l’intoxication.
« Depuis, j’ai fait grande attention aux conditions du chancre primitif, et, ne cessant son traitement qu’ après assurance bien acquise de la complète extinction de toute exsudation épispastique , je n’ai plus observé de recrudescence diphthérique.
« Vous n’avez pas daigné me dire si votre traitement topique , cutané , pratiqué subséquemment à l’opération , n’avait été accompagné d’aucun traitement topique pharyngien; dans ce cas, je serais encore porté à croire que les applications cutanées, glissant entre la canule et les parois de la plaie, seraient venues en aide à la cure : souvenez-vous de cet enfant que vous avez perdu et qui était en condition analogue.
« Avec vous je reconnais que la doublure ferme et peu vasculaire de la trachée et des bronches est un terrain qui convient peu au développement dé la phlogose diphthérique; mais encore est-il bon de lui barrer passage jusqu’aux cellules pulmonaires , de l’éteindre dans les ventricules du larynx, dans les lacunes des amygdales, sans
danger comme sans difficulté, sans rien ôter à la cravate de sa valeur : on y parvient par le cathétérisme pratiqué avec le fil de baleine muni de ses éponges humectées.
« Quand j’aurais un peu plus de temps à être avec vous que je ne le prévois, mieux valait à l’avance toucher les points principaux d’une question plus grave que vous ne le pensez. »