‹ Bretonneau et ses correspondants, ouvrage comprenant la correspondance de Trousseau et de Velpeau avec BretonneauChapitre 37 sur 94 · LETTRE CCXVII · texte numérisé non relu

LETTRE CCXVII

« Je ne vous écris qu’un mot, mon cher Maître, et je voudrais que vous me répondissiez promptement.

« M. Moreau, de Romorantin, que vous connaissez et qui vous aime beaucoup , a un neveu qui a fait d’excellentes études premières et qu’il désire faire médecin. Il voudrait le placer auprès de vous. Me diriez -vous donc bien à quelles conditions il pourrait être reçu interne à l’hôpital de Tours, et quand il y pourrait entrer? Cela n’est pas difficile à savoir, et ne demande que deux minutes de votre part. J’attends donc un mot de vous pour répondre à M. Moreau.

« Je suis l’homme du monde le plus misérable : j’ai peu de clientèle, ce qui ne m’importe guère; mais j’ai un cours à faire qui me mange tout mon temps. Mon amphi-

TROUSSEAU A BRETONNEAU

théâtre est plein et archiplein, ce qui soutient mon zèle; mais tout reste en arrière, le sang, la Sologne et les yeux, car il faut vous dire que je déchiquète les yeux de tous les pauvres animaux de Montfaucon, et que je vous ferai une monographie d’anatomie pathologique qui vraiment vous intéressera.

<r J’en ai par-dessus les yeux, et je vous aime de tout mon cœur.

« P.-S. Mes respects à Mme Bretonneau. »

LETTRE CCXVIIP

DU MÊME

« Paris , 5 janvier 1830.

« Servile troupeau, nous dirons et nous ferons donc toujours servilement ce que d’autres auront dit et fait avant nous? Un premier sot s’avise d’écrire que le froid fait coaguler le sang sorti de la veine ou contenu dans la veine, et que le meilleur moyen d’empêcher cette coagulation c’est de le tenir chaud et de l’agiter; et, d’âge en âge , les sots répètent qu’ ainsi cela est , qu’ ainsi cela se pratique et se doit pratiquer. Ce nous devient une croyance constitutionnelle. Or, Leblanc et moi, nous nous avisons à notre tour de vouloir expérimenter sur les caractères physiques du sang tiré de la veine, et de

vouloir apprécier : 1° les circonstances extérieures à l’animal qui font varier ces caractères; 2° les circonstances propres à l’animal qui les modifient.

« Voilà donc que nous achetons des éprouvettes cylindriques de la hauteur et de la forme d’un verre à quinquet, des thermomètres, et que nous nous mettons à saigner des chevaux. Notre première série d’expériences se faisait sur la température. Des éprouvettes sont mises dans de l’eau à 0°, d’autres dans de l’eau à lo°, d’autres à 32°; cela se répète dix, vingt, trente et quarante fois; et il faut bien que nous finissions par être convaincus que le sang laissé à zéro ne se coagule pas, ne peut se coaguler, l’y laissa- t-on cent ans; qu’alors la précipitation du cruor est complète, et qu’une couenne séro-fibrinoalbumineuse, fort épaisse et très décolorée, se forme à la partie supérieure. Le sang à lo° se coagule dans l’espace de quelques minutes; celui qui a été tenu à 32° reste coagulé en masse très solide au bout de dix à douze minutes. Or plus vite s’opère la coagulation, moins se précipite le cruor, moins haute par conséquent est la couenne. Et puis, je ne sais pourquoi, la séparation de la sérosité est d’autant plus grande, d’autant plus rapide, que la coagulation s’est opérée plus vite.

« A quoi cela pouvait-il tenir? sans doute à ce que la fibrine était soluble dans l’eau froide. Pour nous en assurer, nous battîmes du sang dans de l’eau à zéro, et, en effet, nous ne pûmes recueillir un atome de fibrine. Nous laissâmes cette eau venir à 1 0° — (- 0 , et bientôt elle se prit en gelée; nous comprimâmes la gelée, et la trame était de la fibrine. Cette fibrine une fois solide, nous voulûmes la dissoudre dans de la neige, impossible; dans de la glaire d’œuf, impossible; elle était

fibrine, bien nettement fibrine. La température à zéro nous donnait de la couenne liquide tant que nous voulions; il était facile de savoir si tout cela n’était que de la sérosité tenant en dissolution de l’albumine, laquelle albumine gardait les caractères d’albumine tant que la température ne s’élevait pas au-dessus de 4° ou 5° audessus de zéro. Nous prîmes donc cette couenne liquide , et nous la traitâmes par l’ammoniaque et par la potasse à l’alcool. L’albumine fut aussitôt dissoute, et il resta flottant dans l’éprouvette une petite masse insoluble, qui n’était autre chose que de la fibrine, comme nous nous en assurâmes. C’était déjà une différence assez grande. Puis nous mîmes de la couenne liquide dans une cuiller, et nous la soumîmes à l’ébullition : il se fit du blanc d’œuf; mais au centre se ramassa une masse, qui ne voulait pas se coaguler comme le reste, et cette masse était de la fibrine. La partie coagulée mise en contact avec les réactifs se comporte comme le blanc d’œuf cuit, mais non la partie centrale. Je me rappelais vos expériences; mais je voudrais bien que vous me les redisiez , parce que, ignorant chimiste, je fais un peu en aveugle. J’ai pesé ce qu’il y avait de fibrine dans cent vingt-cinq grammes de sang, et, à mon grand étonnement, j’ai trouvé seulement un gramme deux décigrammes, c’est-à-dire un centième seulement. Notez que cette expérience a été faite avec soin, et sur un grand nombre de chevaux. La fibrine a été séchée et pesée sèche. Or, me suis-je dit, M. Bretonneau, en faisant coaguler sa couenne liquide, n’avait-il pas tout simplement fait coaguler de l’albumine, et est-il si admirable qu’il ait trouvé à cette substance les mêmes caractères qu’à l’albumine de l’œuf? Moi, capucin indigne, je vous soumets cette réflexion. Précisez-moi les expé-

riences à faire et je les répéterai, car j’ai à cœur que vous ayez raison encore plus que moi. Il y a encore bien d’autres belles choses sur T ouverture des vaisseaux, sur l’agitation du sang, etc. etc. Je vous dirai cela.

« Adieu, mon cher Maître.

« Bon an. »

Page 1