‹ Bretonneau et ses correspondants, ouvrage comprenant la correspondance de Trousseau et de Velpeau avec BretonneauChapitre 58 sur 94 · LETTRE CCLXVII · texte numérisé non relu

LETTRE CCLXVII

DE BRETONNEAU A VELPEAU

(( Mon ami ,

« 17 mai 1842.

« Non. J’ai reçu votre première lettre le samedi et vous me demandiez réponse pour ce jour-là. Je partais pour une longue excursion, et cette fois j’ai été tenté de vous adresser ma courte dénégation, puisque vous m’écri-

1 Crozat fut nommé professeur d’accouchement. C’était un praticien instruit et de la plus grande honorabilité. — T.

BRETONNEAU A VELPEAU

viez comme si je ne vous eusse pas transmis une suffisante déduction des motifs de mon refus.

« A ceux que j’aime , je ne sais pas dire si durement ma pensée.

« A ce que vous savez déjà, ajoutez ce que je sais; moi, j’ai vieilli.

Qvod si me noies usquam discedere, reddes Forte latus.. .

« J’ai fait pendant vingt-cinq ans le service de l’hôpital, et je me souviens de ce que chaque jour j’y ai mis de mon temps. Quand j’ai déposé ce fardeau, j’étais épuisé.

« Le rayon de mes excursions s’est étendu: rarement je suis couché à minuit, plus rarement je me lève après quatre heures ; je dors en voiture. Prenez -moi quatre de mes meilleures heures matinales et vous me tuerez; il n’y aura pas grand mal , mais vous feriez pis : au lieu de tomber d’une pièce au bout du sillon, je tomberais peut-être demi -mort; je n’aime pas cette façon de finir.

« Mon confrère , mon ami Maviou , vénérable médecin de Nantes , est venu me trouver- ces jours derniers : aujourd’hui, il a le pied et la main droites à demi paralysés; une autre fois, ce sera le pied et la main gauches; tout cela s’aggrave si un de ses malades lui donne de vives inquiétudes. Loin de s’émousser, sa sensibilité acquiert une exaltation maladive ; j’en sais d’autres dont c’est aussi l’histoire.

Enfin, il faut vous le dire, mes partisans me causent encore plus de dégoût que les autres. Je ne supporte plus la bêtise trop bêtifiante. Depuis cinq ou six jours , H., sa femme et son fils me poursuivent avec une lettre de vous, disent-ils. Protégé par mon genre de vie, je

leur ai fort simplement échappé , mais non pas à d’autres; et si cela continuait, ils me pousseraient à quelque brutalité. Ne vous souvenez -vous pas qu’avec beaucoup de bonne volonté je n’ai jamais pu faire partie de la société médicale de Tours?

« N’allez pas répéter que je fais trop large part à mon horticulture ; loin d’y mettre encore la main , ce qui serait assez sage, je vois mes jardiniers faire des bévues, et je le vois sans me mettre en colère et sans en faire pire chère ; tout aussi peu sensible aux louanges des promeneurs qui s’extasient devant la position du cottage, et je suis souvent une semaine sans y mettre le pied, bien que je puisse y arriver en quinze minutes.

« Délivrez -moi d’une obsession que je ne puis plus supporter ; tout cela s’arrangera sans moi, qui ne sais qu’enseigner notre ignorance. Quelle ferveur je leur vois à tous pour enseigner ce dont il faudrait se hâter de désapprendre la plus grande part! Dites-moi, je vous prie, à quelles écoles ont étudié Sydenham et Torti?

« J’ai dit en riant à notre maire, qui m’adressait de vives exhortations : « Eh bien ! faites -moi nommer ex-directeur. » Par plaisanterie , je ne me voudrais pas là même en peinture.

« Ne m’en parlez plus; j’ai le plus franc, le plus positif désir de ne pas me laisser prier, bien résolu que je suis à ne rien accepter.

« Gendron m’a résisté ; peut-être obtiendrait -on sa coopération , si le doyen joignait ses instances aux miennes.

« Cette lettre était écrite avant que j’eusse reçu votre seconde lettre-sommation. Je voulais y joindre une bribe

BRETONNEAU A VELPEAU

de clinique relative à la fissure. Le temps m’a manqué, et cette bribe, je doute quelle vous parvienne, puisqu’elle manque cette occasion.

« Je ne suis pas étonné que notre confrère Adl... n’ait pas été guéri de sa fissure par la décoction de la ratanbia ; il faut à cette médication plus de métier que je ne l’avais d’abord supposé.

« Deux malades traités , l’un à Saumur , l’autre à Vendôme , par les mèches avec pommade de belladone , par les cautérisations et la décoction de ratanbia, souffraient à devenir fous; le traitement était prolongé depuis deux mois et le mal augmentait. Ils ont été promptement guéris par la décoction de ratanhia ; non pas par la décoction, vous savez bien que ce n’est pas un médicament qui guérit, mais une médication, un certain emploi du médicament. Ils ont donc guéri par une médication dont la décoction de ratanhia , convenablement appliquée, a été l’agent thérapeutique. Pour nous entendre sur ce point, il faudrait aborder l’étrange et folle étiologie de notre vénérable maître et la pathologie de la fissure. Mais des malades de Nantes et de Poitiers , qui ont bâte de quitter Tours , m’ont déjà réclamé, et ce genre de vie ne me tient pas à l’abri de noirs accès d’hypocondrie 1 ! »

1 II ne faudrait pas juger sans réflexion le caractère de Bretonneau sur les incidents que souleva la création de l’École de Tours.

On doit, avant de se prononcer sur son attitude dans ces délicates questions professionnelles qui le passionnèrent si vivement, envisager les rapports mutuels des médecins de province à cette époque, la jalousie que suscitait la prépondérance scientifique de Bretonneau, l’universelle réputation dont il jouissait et les rancunes que devait amener sur sa tête l’indépendance de son caractère et la rude franchise de ses opinions. — T.

Page 1