‹ Bretonneau et ses correspondantsChapitre 11 sur 78 · LETTRE CL VI · texte numérisé non relu

LETTRE CL VI

DE BRETONNEAU A TROUSSEAU

« Tours, 11 novembre 182G.

« J’espérais vous apprendre plus tôt l’étrange parti qu’a pris Moreau : après m’avoir persécuté de ses hésitations, il a donné sa démission ; et dans la crainte que vous ne persévérassiez dans votre entêtement, je voulais que vous en fussiez averti des premiers. Mais depuis quatre jours je suis tout à fait malade ; mon rhume commençait à se civiliser, lorsque je me suis bien maladroitement et grièvement blessé en descendant de cabriolet. Le pied m’a glissé et l’angle du marchepied m’a profondément sillonné le pli de l aine. J’en ai cependant été quitte pour le broiement des ganglions , une grande ecchymose et une profonde induration, maintenant indolente. Cet accident, les soins prodigués inutilement à une petite fille trachéotomisée au onzième jour de l’angine diphthéritique , le septième ou huitième d’un traitement fort énergique, et mille autres excursions dont je n’ai pas su me garantir, m’ont enfin forcé à me mettre au lit. Autrefois le malaise général que j’éprouvais se terminait par un abcès dans le pharynx , mais il y a cinq semaines un catarrhe bronchique très aigu s’était substitué au tonsillitis; pour éviter l’équivalent ou pis, je me suis saigné, j'ai mis des sangsues: j’ai moins de fièvre, ma tête est un peu moins douloureuse pendant le jour, mais je n’en suis pas moins décidé à

BRETONNEAU A TROUSSEAU

garder les arrêts que je me suis imposés jusqu’au milieu de la semaine prochaine.

Or, devinez qui j'ai pour garde-malade? M. Merruau l. J’y gagne au moins de savoir les nouvelles que je serais hors d’état d’aller apprendre. Le préfet ne sait à quel parti s’en tenir. M. Merruau prétend que j’aurais une grande influence sur sa décision , et en vérité , après la frasque de Moreau, je ne comprends pas sa déférence. Il ne voit, dit M. Merruau, de meilleur expédient que de donner la place au concours. Obligé de protester que cet arrangement est celui qui lui conviendra le mieux en face du chef de l’administration, M. M*x* me dit confidentiellement que je m’opposerai sans doute à une dérision; je lui réponds que le concours ayant pour juges les confrères de la ville pourrait en effet devenir assez ridicule2, mais qu’il n’en serait pas de même si MM. Lisfranc, Roux et Marjolin étaient choisis pour arbitres, et puis je me laisse assassiner de son assiduité, rougissant parfois de son manque de pudeur.

1 Médecin de Tours.

2 C’est cependant ainsi aujourd'hui qu’ont lieu les concours dans les villes de province.

A Paris, où les juges occupent des situations scientifiques et méritées, et où aucun soupçon de rivalité entre eux et les candidats n’est admissible, le concours fonctionne avec une équité aussi parfaite que possible et constitue le mode le meilleur du recrutement des médecins des hôpitaux.

Mais peut-il en être de même dans les villes moyennes de province, où les médecins constituant un jury ont à juger leurs propres confrères, leurs rivaux de tous les jours, dont les séparent souvent profondément les intérêts de clientèle, les questions d’amour-propre, les passions locales si vives depuis dix ans, etc. ? Il faut vivre en province pour savoir que les jeunes gens seuls peuvent affronter le concours, mais qu’il est interdit à un médecin d’une certaine situation, quelle que soit sa valeur, quels que soient ses titres scientifiques, de se soumettre au verdict de ses confrères. — T.

« Que voulez-vous! vous savez si vos projets sont selon mon cœur; je ne demande pas que vous regardiez votre avenir avec ma lunette, mais visez à un but qu’il soit possible d’atteindre. Moreau m’a causé un chagrin d’autant plus vif, que j’avais plus compté sur la solidité de son caractère.

« J’ai entendu confidentiellement de M. Gouraud qu’il ne voulait pas de la place de l’hôpital; voilà, mon cher enfant, tout ce que je puis vous apprendre du coin de mon feu que je ne quitte pas. Je me suis fait lire par Jacquart les colorations vasculaires; voilà qui est sans réplique, mais en vérité c’est trop leur accorder que de concéder qu’il n’y a point de différence appréciable entre la rougeur cadavérique, la teinture par imbibition des parois vasculaires et leur rougeur inflammatoire. Je sais bien que vous ne parlez que de rougeur et non des autres conditions des parois vasculaires qui décèlent leur véritable inflammation; mais la rougeur à elle seule n’est , ni sur le vif ni sur le mort, l’indice d'une phlogose.

« Sans doute vous ne lisez point le journal de M. de Glaubry, et je vous en fais mon compliment. Dans le numéro de mai ou de juin, on trouve l'histoire d’un phthisique et d’une pauvre dothinentérique chez lesquels on suit la rougeur des canaux artériels jusque dans le sinus pétreux, et ce sont là des observations recueillies et accueillies en 1826 ! Quelle déplorable démonstration de l’influence des émissions sanguines sur cette coloration vasculaire m’a été fournie au moment de la terminaison de l’épidémie dysentérique? Un militaire, jeune pléthorique , arrive à l’hôpital affecté de si vives douleurs, l’abdomen est si sensible à la pression, que je suis porté à croire qu’à ce degré du mal les émissions

sanguines pouvaient en modérer l’intensité. Le malade se loue de l’effet qu’il en éprouve, il ne boit que de l’eau de gomme, les évacuations ne deviennent cependant pas moins fréquentes et ne changent pas de nature. Elles continuent à se répéter cinq à six fois par heure; l’application de cent vingt sangsues est accordée au malade, quarante moitié sur l’ abdomen , moitié à l’anus , et de même successivement en moindre nombre chaque fois. Au neuvième jour de ce traitement la condition du malade me semblait si peu améliorée que je crus ma conscience engagée à substituer des lavements d’amidon aux émissions sanguines. Trois jours après ce changement de médication, la fréquence des évacuations, etc., l’inappétence absolue, la soif et tous les symptômes qui m’avaient le plus vivement alarmé commencent à offrir un changement favorable ; je me flattais que ce malheureux échapperait au danger dont il m’avait paru menacé; mais le jour suivant la fièvre devint plus intense, et il crut avoir contracté la petite vérole : la vive rougeur du teint qui venait soudain de se manifester me portait à partager son ojDinion. Le lendemain il périt inopinément, et sans que la question relative à la complication de la variole eût été éclaircie. En admettant que la fièvre variolique ait véritablement contribué à la terminaison funeste de la maladie , jugez s’il n’y a pas lieu de penser que l’abondance des émissions sanguines avait préparé ce sinistre résultat 1 .

1 Cent vingt sangsues en une fois dans une dysenterie, et encore de la part de l’adversaire le plus déclaré du physiologisme , peuvent paraître une concession exagérée à la thérapeutique de Broussais.

Mais il faut se rendre compte de l’influence qu’exerçait sur le médecin la nature ambiante, les idées reçues jusqu’alors, les vœux mêmes du malade. Bretonneau, avec son admirable probité professionnelle et son

« Sous les méninges , dans les ventricules du cerveau, dans le péricarde, dans les plèvres, dans la cavité du péritoine, on trouvait une grande quantité de sérosité sanguinolente épanchée, et tous les élèves ont vu et constaté que le liquide contenu dans les vaisseaux et dans les cavités du cœur était à peine plus coloré et plus consistant que celui qui se trouvait épanché dans les cavités splanchniques; sans aucune exagération cette couleur et cette consistance étaient celle du vin de Bordeaux , aussi les filets tendineux des colonnes charnues du cœur, les valvules, la tunique interne des veines et des artères avaientils contracté la teinte vineuse la plus uniforme et la plus éloignée de toute coloration inflammatoire. Les lésions qui caractérisent l’inflammation dysentérique étaient très graves.

« Une visite de M. N. V. vient d’interrompre ma lettre; ouvrez vos oreilles , et entendez : « Le jeune médecin « auquel vous vous intéressez, M. Trousseau, ne pense-t-il « pas encore à obtenir la place? » Oui, Monsieur, mais je ne crois pas devoir l’engager à quitter la carrière qu’il suit avec distinction; j’entre à cet égard dans quelques détails. Il paraît tout à fait déterminé, en revenant au premier point qu'il avait traité , à accorder la place au concours aussitôt que le rétablissement de ma santé le permettra ; il désire que nous en réglions le mode et les conditions par anticipation. J’ai supposé que MM. Roux , Marjolin et Lisfranc pourraient être priés d’adresser des questions qui seraient résolues à huis clos par les concur-

amour pour la vérité, confesse l’erreur dans laquelle il est tombé et se demande si la mort n’a pas été causée par l’abondance des émissions sanguines. — T.

BRETONNEAU A TROUSSEAU

rents, réponse que M. le préfet transmettrait à l’aréopage chirurgical; avisez, mon ami, à ce qui vous convient, et surtout ne perdez pas un moment de vue votre concours pour l’agrégation. Témoignez toute ma reconnaissance à M. Esquirol , dites -lui que j’admire les progrès que le diagnostic et le traitement des aliénations mentales ont faits de nos jours et qui sont dus à ses talents pratiques. Dites-lui que je vénère sa probité médicale et cette active philanthropie qui a tant contribué à améliorer le sort des malheureux aliénés. Enfin dites-lui surtout que je conserve le plus touchant souvenir des bontés toutes particulières qu’il a pour mes élèves.

« Va le } mi fili. »

LETTRE CLVIP

DU MÊME

« Tours, 13 novembre 1826.

« La migraine , jointe à mes autres maux, m’accablait hier quand j’ai terminé ma lettre. J’ai craint, depuis qu’elle a été écrite j d’être venu mal à propos vous donner des distractions. Je ne me pardonnerais pas d’avoir apporté quelque obstacle à vos succès dans le concours pour l’agrégation. Voilà les titres que j’ambitionne de vous voir acquérir qui arriveront à point, voilà des succès qui en assurent d’autres dans l’avenir.

« Plus j’y pense, moins je comprends comment, sans

déroger aux ordonnances et aux us et coutumes, le préfet pourrait remettre au concours la place de chirurgien en 'chef.

« Serait-il bien facile d’enlever à leurs occupations les chirurgiens de la capitale auxquels M. le préfet voudrait s’adresser pour les faire juges des compétiteurs? Des questions par écrit seraient un mode bien insuffisant d’examen. Ne faudrait -il pas encore opérer sur le cadavre en présence de ces messieurs ?

« L’administration, ferme dans la défense de ses droits, vient d’ajouter à sa liste un nouveau candidat à la place de M. Moreau , et elle doit la reproduire dans ce nouvel ordre. M. Douet se trouve en tête, et il ne tient qu’à moi, dit -il, d’emporter d’emblée sa nomination. Je lui réponds qu’il n’a tenu qu’à lui, et que je ne m’en mêle plus. Ce soir, M. Alfred de N. Y. est venu plaider votre cause en disant toutefois que son père et moi 11e pouvions qu’à l’aide du concours vous mettre à l’abri des criailleries de tant degen sintéressés, co-intéressés, qui ne manqueraient pas d’objecter et votre âge et l’époque récente de votre entrée dans la carrière.

« L’administration, à laquelle j’impose M. Moreau qu’elle ne connaît point, se trouve surtout en position d’être étrangement mystifiée et pour la seconde fois.

« Pesez toutes ces raisons et profitez des trois ou quatre jours que je compte encore donner aux soins de ma santé pour me communiquer vos espérances et aussi vos indications d’un mode possible d’examen.

« Vale. »

BRETONNEAU A TROUSSEAU

LETTRE CLVIIP

DU MÊME

« Tours, 25 novembre 1826.

« Mon ami,

« Votre lettre m’a fait grand bien, elle m’est arrivée comme une compensation d’un nouveau désagrément. Ce brutal n’a pas même voulu en essayer; au lieu de tenir quelques mois comme je l’espérais, il vient aussi de donner sa démission avant d’entrer en exercice. La suppléance de Douet vous conviendrait -elle encore? Il me semble qu’il ne serait pas difficile de faire pencher la balance en sa faveur, et j’imagine qu’ ensuite il vous serait facile d’obtenir une place aussi subalterne; mais concevez-vous rien de plus triste, de plus chétif? Douet consentirait-il, dans l’intérêt de sa santé qui périclite, à donner sa démission? son amour-propre une fois satisfait, comprendrait-il qu’il n’a rien de mieux à faire que de laisser le service de l’hôpital dont il a toujours paru accablé? Mais quelle incertitude et quel moyen, cependant, lorsqu’il sera porté pour la seconde fois en première ligne sur la liste de la commission, de lui faire pour une troisième fois un dernier outrage , le chagrin de le subordonner à un homme qui vient d’être son élève? Mon ami, pensez à ce que vous laissez échapper et vers quel but vous dirigez vos efforts. Songez que je ne conçois rien, tout en vous faisant

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