‹ Bretonneau et ses correspondantsChapitre 12 sur 78 · II · texte numérisé non relu

II

ces réflexions, de plus doux et de plus satisfaisant pour moi que de vous avoir, que de vous associer à tous mes projets, à toutes mes recherches. Mais que devient notre pathologie comparée?

« Nos excursions , dont votre brillante leçon fait si favorablement augurer, ne vous montrent- elles pas un plus bel avenir? Ne sentez-vous pas qu’il faut être né coiffé pour qu’un tel sujet vous soit échu? C’est hier que j’ai su l’équipée de M. Anth. J’espérais vous écrire le soir. J’ai malheureusement été entraîné par de maudites excursions, je n’ai point encore vu le préfet ; répondez-moi afin que je me tienne en mesure avec le garde-malade et tous les autres soupirants. Dites à Velpeau que ma petite bonne de la rue de Gaillon lui portera l’alun; elle repart mardi, et elle m’a promis de s’acquitter de sa commission à son arrivée. Jamais je n’ai vu autant de dothinentériques à Tours. Il y en a certainement dix contre un varioleux. La vaccine rend raison de cette différence. J’ai étudié avec soin toutes les phases de la varioloïde du horn-pock sur cinq à six vaccinés ; cette affection diffère certainement beaucoup de la varicelle, et chez tous les sujets qui j:>ortaient de belles cicatrices vaccinales elle a offert très exactement les caractères indiqués par les médecins d’Edimbourg.

« Yale y mi fili. »

BRETONNEAU A DUMÉRIL

LETTRE CLIXe

DE BRETONNEAU A DUMÉRIL

« Novembre 1826.

a Mon ami, dans quel guêpier je suis tombé! La peccadille horticole a été expiée ; service d’hôpital , malades à la ville et aux champs, en sus une petite épidémie d’angine maligne qui, pendant quelques semaines, m’a tenu sur pied jour et nuit. Voilà comme, voulant vous écrire, je ne vous ai point écrit; toutefois la serre a passé mon attente, et toutes mes colonies végétales prospèrent. Je ne dois pas non plus tant me plaindre de l’angine; j’ai vu merveilles. Des enfants arrivés au cinquième jour de la maladie et qui , avant tout traitement topique , avaient expectoré de grands lambeaux de fausses membranes , ont été guéris sans trachéotomie ; il est plus facile que je ne le pensais de relever l’épiglotte avec une baleine recourbée, de tenir sur la glotte l’éponge qu’elle porte à son extrémité , d’appuyer, d’exprimer cette éponge , de manière à faire pénétrer dans le larynx une petite portion de la solution nitrique d’argent dont elle est imprégnée. Un des deux enfants a été cautérisé quatorze fois en cinq jours, et l’autre dix-sept fois en six jours. Le premier, au quatrième jour du traitement, expectorait encore des portions de tube d’un pouce de longueur, qui avaient exactement la forme de la trachée ; et, au cinquième jour, le deuxième .a rendu, avec des efforts convulsifs, un lambeau de fausse membrane de quatre pouces et demi de

longueur, qui portait à l’une de ses extrémités l'empreinte de l’échancrure du cartilage thyroïde. Plus de deux gros de nitrate d’argent ont été employés aux cautérisations; cependant ni la bouche, ni l’arrière-bouche, n’offrent la moindre trace d’une si énergique médication.

« Mais que venais-je vous dire, à vous, qui avez prescrit de si hautes doses de nitrate d’argent à des sujets affectés de danse de Saint-Guy? et moi aussi, j’ai cru en vous ; je leur en ai donné de bonnes doses et je les ai vus guérir, n’en déplaise à Magendie. Il ne peut me pardonner quelques heureux résultats de cautérisation et de trachéotomie ; mais qu’importe , vous avez été bon et excellent ami. Votre suffrage vaut à lui seul tous leurs suffrages.

« Or donc, mon ami, j’ai un enfant adoptif qui entend à merveille les spécialités nosologiques et thérapeutiques, et cet enfant s’avise de vouloir jouter contre de rudes adversaires. Il n’a point la prétention de les surpasser, mais il tiendrait à honneur de se montrer leur émule ; il veut que je vous prie d’être son parrain, il voudrait concourir, voilà tout. Il désire ardemment cette faveur, cette seule faveur, car il est loin de demander que vous sortiez de votre caractère, et qu’au temps de ses épreuves vous ayez pour lui la moindre partialité. Mon ami, si cela n’est pas impossible, soyez en aide à mon enfant, et mettez-le aux prises 1 .

(( Votre bien sincère ami.

(( Les plus tendres compliments à Mme Duméril et à toute votre famille. »

1 II s’agissait de Trousseau, qui était sur le point de subir son concours d’agrégation. — T.

TROUSSEAU A BRETONNEAU

LETTRE CL Xe

DE TROUSSEAU 1

« Charenton, 2 décembre 1826.

« An memhranæ mucosæ gastro-intestinalis inflammatio certis signis , tum in vivo , tum in cadavere diagnoscitur ?

« Voilà, mon cher Maître, le sujet de la thèse que j’ai tiré ce soir. Vous allez dire encore que je suis né coiffé ; la deuxième partie est toute faite. Répondez -moi sur la première, par courrier, s’il est possible, et ditesmoi quelle doit être ma conclusion générale. Je n’ai pas le temps de vous en dire davantage.

« Songez à moi pour l’hôpital de Tours , si possible est. »

1 Dans ce concours pour l’agrégation Trousseau eut entre autres, comme concurrents, Piorry, Bouillaud, Bayle, Martin-Solon, Dansé, Gibert. Il fut nommé quatrième par ordre de mérite. Gibert, Danse et Piorry furent placés avant lui.

Voici comment un des critiques des Archives générales de médecine, qui étaient alors le journal le plus répandu et le mieux rédigé, jugeait la thèse de Trousseau :

« Composition bien écrite, mais incomplète ; thèse qui décèle du talent dans son auteur, déparée seulement par quelques phrases déclamatoires ; argumentation très facile, sans notes.»

L’argumentation eut lieu en latin, et Trousseau montra une grande facilité. La presse médicale de l’époqiie releva les nombreuses incorrections latines, barbarismes et solécismes de la plupart des concurrents. — T.

LETTRE CLXL

DE BRETONNEAU A TROUSSEAU

« Tours, 6 décembre 1826.

uJe vous ai écrit si précipitamment, que je crains de vous avoir donné des conseils inconsidérés ; s’il n’y a que de l’incohérence , Arous pourrez tirer parti de ce fatras ; défiez-vous de l’irréflexion à laquelle j’ai été réduit. S’il en est temps , ne manquez pas d’établir une distinction importante entre telle inflammation et telle autre inflammation de la tunique villeuse de l’intestin grêle , et montrez que les énormes lésions ulcéreuses, tuberculeuses des intestins ajoutent à peine à l’intensité de la fièvre bectique qui accompagne la fonte des tubercules pulmonaires, etc., etc.; tandis que le trouble, le désordre de toutes les fonctions , accompagnent fréquemment une éruption dothinentérique fort circonscrite et fort discrète.

« Ce n’était à de telles fins que je m’étais mis à écrire. Avez -vous encore la rage d’être nommé chirurgien en chef? Voulez -vous renoncer à une carrière où vous obtiendrez des avantages plus brillants , plus réels , plus selon vos goûts , selon vos dispositions naturelles , qui me sont mieux connues qu’à vous-même? Cachetez cette lettre après l’avoir lue et portez -la à M. Letissier ; soyez nommé, mais songez que vous devrez entrer en fonctions au plus tard au 1er janvier. Soit, nous passerons ensemble les trois années de votre stage, puis vous jugerez si vous en avez assez. Indubitablement le pauvre Douet mourra,

BRETONNEAU A DUMERIL

mais il vient de dédier aux dames un vermicelle analeptique qui m’a causé une véritable indigestion et des nausées insurmontables ; en vérité , cette annonce est plus sale que la plus sale affiche distribuée sur le pont Neuf, se ne vada a diavolo ‘ prenez mûrement votre parti et hâtez-vous d’agir, car il est temps.

« Je quitte M. de N..., il m’autorise à écrire à M. Letissier; je lui ai lu une grande partie de votre avantdernière lettre, il verrait avec plaisir que vous fussiez nommé. Je lui ai dit que je le désirais pour moi, que je ne le désirais pas pour vous, que j’allais vous adresser la lettre à M. Letissier , mais que je vous recommanderais de la brûler. Maintenant il faut l’écrire , elle vous apprendra quel est l’état des choses. Terminez l’adresse, répondez le plus tôt possible. Je reste avec un noyau phlegmoneux à la base de ma tonsille, et ce maudit noyau, après douze jours de gêne et de douleurs, n’essaye pas à fondre.

« Vale , mi fîli. »

LETTRE CLXIP

DE BRETONNEAU A DUMÉRIL

« Tours, décembre 1826.

« Mon ami, si vous pensez que ce manuscrit, en y faisant quelques retranchements, puisse être imprimé dans les Archives , je vous prierai de le remettre à M. Cotte-

reau, mon élève et mon ami ; il travaille pour ce journal et il surveillera l'impression.

« M. Cottereau vous dira que je viens d'obtenir des résultats thérapeutiques qui passent toutes mes espérances de l’emploi de l’alun , du nitrate d’argent ; en un mot du traitement escharotique , non pas le plus énergique, mais le plus étendu et le plus soutenu, opposé au dernier degré de l’angine maligne , au deuxième , au troisième et au quatrième jour de l’invasion des canaux aérifères 1 * * 4.

« Priez Mme Duméril d’agréer les plus tendres compliments du ménage.

« Votre bien sincère ami. »

LETTRE CLXIIP

DE BRETONNEAU A TROUSSEAU

« 6 janvier 1827.

« Mon ami,

« Hier, en quittant M. de N..., je fus obligé d’aller à Beauvais, et pour surcroît de malheur j'y trouvai M. Clément de Ris si malade que je ne pus me rendre à Tours

1 La note sur l’alun adressée par Bretonneau à Duméril parut dans les

Archives le 5 janvier 1827.

Note sur l’emploi thérapeutique de l'alun dans la diphthérite, par

M. Bretonneau, médecin en chef de l’hôpital de Tours. — T.

BRETONNEAU A TROUSSEAU

qu’après l’heure du courrier. Sur ces entrefaites je reçois votre lettre, et tout me confirme ce que je n’avais que trop prévu, nous pourrions bien échouer au port; il faut au moins nous évertuer ou plutôt vous évertuer, car vous comprendrez que si je puis vous servir de tout mon pouvoir, je ne veux pas élever la voix contre un homme auquel j’ai montré de l’affection. Ecoutez M. de N..., c’est lui qui parle textuellement : « J’ai reçu la lettre du « ministère, mais je regrette de ne vous avoir pas prévenu « qu’il était convenable que votre ami s’adressât directe- « ment à chacun des administrateurs; M. Demézil, qui « eût peut-être apporté le plus d’opposition, est rem- (( placé par M. Lange- Blot; je compte parler à M. Luce « de la Frillière, mais il est cependant mieux que <t M. Trousseau écrive d’abord. Je lui laisserai le temps (ï d’adresser ses lettres , il est mieux qu'elles soient « affranchies, etc. etc. » Tout le reste de notre conversation montrait pour vous beaucoup de bienveillance et indiquait qu’il fondait de grandes espérances sur votre aptitude, votre instruction, votre activité et aussi sur la nécessité où a^ous seriez de lutter contre de grandes préventions. Je me suis bien gardé de douter de votre nomination, rien de sa part n’indiquait non plus la moindre hésitation, mais vous voyez toutefois où nous en sommes réduits. Pour surcroît de malheur, cet incident de Beauvais est venu apporter vingt -quatre heures de retard à cette communication qui ne devait point être différée. Hâtez -vous, mon ami, écrivez à M. Luce et à M. Lesourd, curé de la Riche, à M. de la Frillière, à M. Lange -Blot, à M. Laurent; adressez votre lettre ou à ces messieurs, ou à moi, ou à votre frère. Ecrivez à M. Jacquemin afin qu’il contre-mine les œuvres souter-

raines de D... Il est impossible que votre frère, lors meme qu'il n’aurait pas approuvé dans le principe votre projet, ne sente pas que maintenant il est important que vous n’éprouviez pas cet échec.

f< Sans m’en douter, je crois que j’étais dans le cas du renard et que tout simplement comme lui je les trouvais trop verts.

« Je vous embrasse de tout mon cœur, et il me serait bien pénible de ne pouvoir vous embrasser ici avant la fin du mois. »

LETTRE CLXIVe

DU MÊME

« Dimanche soir, 1 i janvier 1827.

<c Mon ami,

« Le moment est arrivé de prendre un parti irrévocable; vous avez encore la possibilité d’opter, mais je pense comme vous qu’une fois nommé il ne vous serait plus permis de refuser. Vous connaissez sans doute le résultat du concours; je vais vous exposer celui de toutes mes démarches, vous vous prononcerez avec connaissance de cause. Jeudi dernier, n’ayant encore reçu ni les lettres ni les thèses, qui n’arrivèrent qu’un peu plus tard, j’eus une dernière conférence avec M. de N...; il avait trouvé dans les administrateurs plus de résistance qu’il n’en

avait attendu; dans l’impossibilité où il se trouvait de nommer un sujet de son choix, il avait menacé quelques administrateurs de leur donner M. Hul, et il me confiait à moi que, sans leur tenir rancune jusqu'à ce point, il prendrait M. H... de préférence à l’homme qu’on voulait lui imposer. Je voyais son opinion se former, s’arrêter : il m’indiquait bien les démarches que M. Jacquemin pouvait encore faire, mais il doutait du succès; mais le temps s’écoulait, et dès le lendemain une nouvelle démarche de l’administration devait sans doute apporter un nouvel obstacle, un obstacle insurmontable à votre présentation. Dans cette perplexité j’ai hasardé, comme une dernière ressource, la proposition du jDartage de la place. Je prévoyais toutes les conséquences de cette ouverture, et de fait M. de N. . . , trop heureux de trouver un moyen de sortir d’embarras , a vivement saisi cet expédient ; il m’a engagé à me trouver chez Mme de R..., chez qui il devait dîner avec M. Luce. En arrivant, j’ai reconnu qu’ils avaient déjà arrêté leur compromis. M. Luce de la Frilliôre avait prévenu de son côté la proposition du préfet, et il m’a été facile de voir que que vous ne pouviez plus être seul chirurgien en chef, mais que vous partageriez sans peine ce titre avec D... en même temps que les émoluments de la place et le service qui se ferait par trimestre.

« Aujourd’hui même je puis vous dire, avec l'agrément de M. de N..., que vous ne serez porté sur la liste qu’autant que vous y aurez formellement consenti; vous serez chirurgien en chef, aux mêmes titres et conditions que M. D..., et même, pour peu que vous y teniez, vous serez nommé le premier : en un mot le service chirureical se fera aux mêmes termes que le service médical.

Vous savez que les émoluments fixes sont de neuf cents francs, et, quant à la modique rétribution des élèves, si minime qu'elle puisse être , vous pouvez compter que votre confrère ne vous en abandonnera pas la moindre jjart, ne fît-il pas une seule leçon dans tout un an. C’est décidément un homme d’argent et qui , pour deux cents francs , fût resté notre suppléant ; si une fois son sort peut être réglé, je m’attends à le voir exploiter le service de l’hôpital à sa bienséance et autant que ses occupations lucratives lui en laisseront le loisir.

« Jugez votre position, mon ami, mettez à part le regret bien vif que je ne puis manquer d’éprouver, et si vous ne pouvez quitter Paris sans que ce ne soit à des conditions trop onéreuses, ne faites point ce sacrifice. Si vous comptiez sur les ressources prochaines d’une clientèle, je craindrais que vous ne vous fissiez illusion; oui, vous verriez des malades, vous en pourriez même voir beaucoup avant d’en retirer le moindre avantage pécuniaire. La clientèle de Morand, qui lui fait perdre tout son temps et lui est si peu profitable, ne pourrait vous convenir.

« J’ai attaché un moment trop d’importance aux six mois de liberté que vous laisserait le partage de la place, j’en jugeais plus dans ma position que dans la vôtre; j’attends votre réponse, quelle qu’elle soit. J’ai l’assurance qu’elle sera agréée par M. de N... Il serait de toute convenance que je la reçusse mercredi; je n’ai pas besoin d’ajouter que, dans le cas de refus, vous devez à M. de N... un témoignage de reconnaissance pour toute la bienveillance qu’il n’a cessé de vous montrer.

« J’attends votre décision avec une véritable perplexité. Vale atque iterum vale . carissime fili , etc.

LETTRE CLXVc

DU MÊME

« 20 janvier 1827.

« Malgré toutes vos ruses , vous ne m’échapperez pas , vous vous déciderez, monsieur le retors. Porté sur la liste vous ne serez choisi que mercredi, et vous le serez définitivement si je n'ai pas reçu de vous un mot de réponse; car votre silence sera regardé par moi et par M. votre frère comme une acceptation tacite, et ajoutez que ce sera en même temps le comble de Timpertinence pour M. de N.... J’avais prévu votre manège, et j’ai obtenu sans pudeur et non sans bonté que , portés sur une même liste que Douet et Merruau , Douet et M. Trousseau seraient nommés si vous ne m’adressiez un refus formel !

(c Toutefois pour obtenir votre présentation il a fallu accepter pour vous chez M. Luce, et là, j’ai appris que la concession du partage n’était point une imprudence, mais une condition trois ou quatre fois obligée. Vous voyez que les choses sont arrangées de manière que la commission ne peut se trouver offensée. Quant à M. de N..., je me charge des conséquences de votre refus par-dessus celles de votre indécision. Oui, sans doute, je suis une chiffe et j’en fournis la preuve puisque je ne vous laisse pas dans la perplexité si bien méritée d’une longue incertitude.

« J’ai communique confidentiellement au préfet la lettre qui lui était destinée et même celle du sage, du franc, du bon et loyal Velpeau; mais je lui ai soigneusement caché celle que vous m’écriviez et qui est si niaisement astucieuse. J’aurais préféré cent fois déclarer d’une manière franchement hostile que je croyais Douet incapable, plutôt que de lui refuser le misérable certificat qu’il me demandait, plutôt que de me laisser soupçonner d’une sourde et lâche inimitié. Sans doute ma complaisance ne l’a pas autrement satisfait, car ma vue paraît le crisper. Cependant le pauvre homme m’avait écrit il y a quelques mois que s’il avait démérité de moi il était prêt à renoncer à la place de chirurgien en chef et même à celle de suppléant. Il ne disait pas franchement sa pensée , non , assurément non; mais il s’était humilié, et pour prix de cette humiliation je lui avais durement répondu qu'il savait aussi bien que moi-même si je pouvais dire un mot en sa faveur.

« Mon ami, répondez vite, répondez positivement, voilà ce que vous avez de mieux à faire. J’ai l’assurance morale qu’hier soir vous avez été porté sur la liste; il m’a été impossible d’en acquérir l’assurance positive. L’heure me presse, et je n’ai que le temps de vous dire que je regretterai bien vivement pour vous Alfort. C’est avec un sentiment bien plus pénible encore que je pense que vous vous éloignerez de M. Esquirol.

« Valey mi fili.

BRETONNEAU A TROUSSEAU

LETTRE CLXVL

DU MÊME

« Tours, 26 janvier 1827.

Conversis stucliis, ætas , animusque virilis Commisisse cavet, quod mox mutare laboret.

« Pourquoi ces bonnes raisons ne vous ont- elles pas fait plus d’impression avant de solliciter avec tant d’activité au ministère , avant d’employer M. Letissier et

M. de Genoude? Pourquoi laisser Velpeau, il y a si peu de jours, me convaincre par ses belles remontrances (et peut-être les lui aviez -vous suggérées) que je devais dans votre intérêt consentir au partage projeté? Pourquoi surtout me faire prodiguer hier tant d’assertions que j’ai démenties aujourd’hui? Pourquoi m’engager, non dans de fausses démarches, mais dans des démarches très réelles qui me laissent non dans une fausse position, mais dans une position sottement vraie et vraiment sotte? Pourquoi mettre tant d’obstination à me faire adopter des espérances que d’abord j'avais cru devoir repousser, uniquement pour qu’elles fussent déçues? Je vous dispense de répondre à ces pourquoi. Ma justification auprès de M. de

N. .. est facile; il a la certitude que je n’ai eu que des vues droites et honnêtes, et l’intention du bien; et je m'attends à être plus plaint que blâmé de l’intérêt trop vif que j’ai pris à cette affaire. Quant à votre justification,

je n'ai rien de mieux à faire que de l’abandonner; insister ce serait appuyer sur vos torts pour les faire ressortir. Permettez une réflexion qu’autorisent et l'amitié paternelle que je vous porte et mon expérience de la vie : la pièce la plus importante d’un homme, celle qui a le plus de valeur intrinsèque, n’est ni son avoir, ni son savoir, ni son talent, c’est son caractère. Sans viser à l’inflexibilité, essayez de tenir davantage à vos résolutions , et tenez aussi un peu plus compte des antécédents. Votre indécision m’a encore moins affligé que la facilité avec laquelle vous vous y abandonnez. Votre entêtement seul peut être comparé à votre irrésolution; j’en ai été blessé. Comment votre raison, votre jugement, votre cœur, ne vous disent-ils pas que s’il eût été humainement possible d’obtenir que vous fussiez nommé seul chirurgien en chef je n’eusse pas lâché prise que je ne l’eusse emporté? pouvezvous bien revenir sur ce sujet avec cette ténacité? ma dernière lettre vous a-t-elle donc fait si peu d’impression? Pensez-vous qu’il fût plus convenable de naître chirurgien en chef que de le devenir? M. de N... ne doutait pas que cela ne dût bientôt arriver de toute nécessité. Quant aux émoluments, ils sont minces, j’en conviens; mais j’avais accepté hier la surveillance de l’établissement orthopédique de Mlle Seheult, et je me flattais que vous pourriez facilement me remplacer. Pour l’instant cela ne vous eût donné que trois cents francs, mais les élèves attirés à l’hôpital par vos leçons eussent comblé le déficit; au surplus, si c’eût été là le seul nœud de la difficulté, des offres étaient faites par notre partie adverse, qui eût volontiers échangé le titre contre le traitement; j’ai repoussé avec mépris ces avances dont M. Luce n’était porteur qu’à» regret. J’ai dit aussi à M. Jacquemin

BRETONNEAU A TROUSSEAU

que- je ne pensais pas que vous dussiez pour vous retirer accepter une fiche de consolation proposée par M. Merr... Ces profits sont peut-être licites pour des entrepreneurs , des gens d'affaires; mais je suis convaincu qu’ils dégradent le caractère du médecin. J’ai pour vous trop d’affection pour ne pas m’expliquer franchement sur tout ceci, c’est pour n’y plus revenir; maintenant que votre parti est pris , il ne faut plus voir que les avantages de votre position; je ne doute point que vous n’en profitiez et que vous ne reveniez à nos anciens projets avec tout le succès que j’aimais à présager1. »

1 Cette lettre est sévère, quoique toujours empreinte de la tendresse paternelle que Bretonneau portait à son élève.

Mais il faut avouer que la réprimande était méritée et que Trousseau, mettant tout en œuvre avec une ardeur inconsidérée, et malgré les sages et prévoyants avis de Bretonneau, pour obtenir à l’hôpital de Tours une place qu’il refusa, dès qu’il eut la certitude quelle lui était accordée, manqua à ce qu’il devait à son maître et à ce qu’il se devait à lui-même.

C’est, du reste, la seule défaillance dans son caractère que nous révèle la longue correspondance qu’il entretint avec Bretonneau. Et encore est-on forcé de confesser que cette défaillance, qui fut peut-être un suprême éclair de clairvoyance, fut heureuse pour la science, puisqu’elle maintint Trousseau dans la voie où il s’était hardiment engagé et sur le seul théâtre où ses éminentes facultés pussent trouver leur complet développement. — T.

LETTRE CLXY IIe

DE TROUSSEAU

« Charenton , 13 février 1827.

(( Mon cher Maître,

« L’autre jour, à la Faculté , le chef de bureau m'a montré votre diplôme de docteur que vous n’avez pas encore songé à retirer. Il m’a engagé à vous écrire à ce sujet et à vous prier de le retirer. Veuillez donc, la prochaine fois que vous m’écrirez, m’envoyer une autorisation conçue en ces termes : «Je reconnais avoir reçu de « M. Hubert, chef de bureau de la Faculté de Paris, « mon diplôme de docteur en médecine. Signé. » En retirant son diplôme, il est dans l’usage de donner au commis du bureau dix francs de consolation.

« Le 26 décembre dernier, Doyen, le chapelier, a envoyé à Raverot une note montant à quinze francs, pour le bonnet de veau marin que vous prîtes chez lui lors de votre voyage à Paris, et que vous aviez oublié de payer. Raverot a payé cette somme, j’en ai l’acquit entre les mains. Veuillez donc remettre vingt- cinq francs chez Mme Raverot, savoir quinze francs pour la casquette de M. Dutillet et dix francs pour votre diplôme retardataire.

« Je profite de l’occasion de M. Dessablons jiour vous envoyer quelques ouvrages assez intéressants : les Nerfs, de Ch. Bell; les Maladies urinaires , de Lallemand, deuxième volume; Histoire médicale des marais, par

TROUSSEAU A BRETONNEAU

Montfalcon; les Irritations intermittentes , de Mongellaz; le deuxième volume de Rostan; le quatrième volume d’Andral; les Ligatures en masse , de Mayor. Crévot a mis cela sur votre compte; il attend impatiemment votre tardive dothinentérie.

<r J’ai vu M. Bacot, qui est plus entiché que jamais de mon voyage en Sologne. Il m’a prié de lui faire un petit plan de travail pour présenter au ministère. J’ai fait ce plan et voici dans quel sens : deux mots sur la nature du sol et sur la manière dont les habitants en ont tiré parti; obstacles à la prospérité de ce pays : étangs, marais,, marécages; relevé général de la mortalité relative des hommes et des bestiaux; moyens de remédier aux désastres causés par la fièvre intermittente et par les enzooties. Association d’un médecin et d'un vétérinaire, qui fissent leurs travaux en commun ; nécessité de faire durer leur mission au moins six mois.

« M. Bacot, qui l’a lu, n’y a trouvé que peu de mots à changer, et doit s’en occuper dès que la presse ne le tiendra plus à la chambre. Il demandera que nous soyons envoyés, Rigot et moi, dès le commencement du mois de mai, et que nous restions là jusqu’en décembre 1827, sauf à recommencer l’année suivante. Ainsi nous verrons naître et finir la maladie. Si le gouvernement ne veut pas m’adjoindre Rigot, j’irai seul en Sologne, et j’en serai quitte pour me limiter dans un cercle plus étroit.

« Je travaille maintenant continuellement à Alfort avec Rigot; je m’occupe d’hygiène des animaux et en même temps je sacrifie de nombreux chevaux à ma curiosité; je veux connaître parfaitement les caractères anatomiques des phlegmasies des membranes séreuses, et le mode d’organisation des fausses membranes. Je vous assure

que c'est la chose du monde la moins bien décrite ; et je ne connais rien de plus curieux que la façon dont la plèvre s'identifie avec la concrétion fibrineuse. Après la plèvre nous passerons au péricarde , puis à b arachnoïde , puis au péritoine, puis enfin aux poches synoviales. Le liquide irritant dont nous nous servons est un mélange d’alcool et d’eau. Je vous conterai toute cette transformation dans ma prochaine lettre; mais avant cela je veux vous régaler d’un morceau qui m’a délecté.

« Vous aviez dit dans votre diphthérite que sous la concrétion pelliculaire on apercevait des huiles, et vous semblez croire que ces bulles sont formées par une agglomération de matière encore visqueuse que soulève la concrétion qui n’a point encore acquis toute sa solidité. Le meme aspect se remarque sous et dans les concrétions pleurétiques, au point qu’une fausse membrane un peu épaisse ressemble quelquefois à une fouace pleine d’yeux. Ces yeux sont formés par des bulles de gaz, je m’en suis assuré de la manière la plus positive. Cela du reste ne me surprend pas plus que de voir l’emphysème survenir sur-le-champ après un épanchement sanguin dans le tissu cellulaire; cela ne me surprend pas plus que de voir des bulles d’acide carbonique se former dans le gâteau de sang que contient une palette. J’ai été assez maladroit pour ne pas faire analyser ces bulles de gaz par M. Lassaigne; mais je n’y manquerai pas la première fois que l’occasion se présentera.

« J’ai recueilli avec soin les sérosités inflammatoires et non inflammatoires que nous trouvions dans les cavités splanchniques de nos chevaux. M. Lassaigne va les analyser. Mais en soumettant à l’ébullition ces diverses sérosités, j’ai observé un phénomène que vous nous aviez

VELPEAU A BRETONNEAU

souvent indiqué dans vos leçons, c’est que la sérosité inflammatoire se concrète sur-le-champ , et que la sérosité non inflammatoire n’éprouve aucune modification. Chose remarquable , si l’on produit l’inflammation de la plèvre , bien que le péricarde ne s’enflamme pas cependant, la sérosité contenue dans ce sac séro- fibreux se concrète comme celle de la plèvre, tant sont modifiées les propriétés vitales de tous les tissus contenus dans le thorax et dans le thorax seul, car la sérosité du péritoine ne change pas.

« Adieu, mon cher Maître; je vous embrasse de tout mon cœur.

« Votre élève reconnaissant. »

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