‹ Bretonneau et ses correspondantsChapitre 18 sur 78 · LETTRE CLXXXV · texte numérisé non relu

LETTRE CLXXXV

DE VELPEAU

« 1er janvier 1828.

« Je vous l’ai déjà dit, mon cher Maître, mes annotations porteraient sur l’affaire de Ghaumier, que je réduirais à quelques lignes, et sur vos extraits d’auteurs que je remplacerais par de simples assertions, en renvoyant

le lecteur aux sources. J’ ôterais encore vos digressions relatives à l’exportation de la vaccine, etc.; enfin je supprimerais tout ce qui ne va pas directement au but, tout ce qui n’est qu’accessoire à la question principale. Le reste, quoique un peu plus long, me paraît bien ; mais songez donc qu’on ferme le concours dans les premiers jours de février, et qu’il est urgent de nous envoyer une copie très lisible de votre travail, si vous ne voulez pas que vos prétentions arrivent trop tard pour pouvoir être accueillies1! M. Alquié, qui se charge de cette lettre, vous remettra Blaud2, etc., etc.

« Que diable attendez-vous des autres médecins? n’avez-vous pas assez de matériaux? A force d’attendre, vous finirez par dire qu'il est trop tard. Ce que l’homme raisonnable fait la veille est rarement digne de lui , quand il y revient de sang-froid le lendemain. A quoi se réduiraient ce tintamarre , cette fumée qu’on appelle de la science , si chaque auteur s’amusait ainsi à peser ses paroles les unes après les autres ? Les siècles , les jours et les heures passent, les hommes passent aussi; le mieux est de céder à la force qui vous entraîne ; en s’obstinant à toujours regarder en arrière, les nuits semblent se multiplier, et le temps arrive où la crainte des dangers l’emporte sur l’ambition et le désir de la gloire ; en sorte que ceux qui pouvaient se lancer au loin dans la carrière finissent par rester à la même place.

«Ne manquez pas de vous expliquer nettement sur ce

1 II s’agissait sans doute du mémoire additionnel au Traité de la diphthérite. — T.

2 Blaud. — Nouvelles Recherches sur la laryngo-trachèite connue sous le nom de croup. Paris, 1825. — T.

VELPEAU A BRETONNEAU

que vous voulez qu’on fasse de votre mémoire en même temps que vous l’enverrez à l’Institut. Il ne faut pas compter sur Crevot , car le pauvre diable est fort mal dans ses affaires ; voulez -vous qu’on le fasse imprimer dans un journal? C’est bien long pour une feuille périodique ; en le faisant imprimer à vos frais, il vous coûtera cher, et vous n’en retirerez pas grand argent ; car ne vous y trompez pas, on n’achète pas de brochures non plus que de monographies , quelque intéressantes qu’elles soient.

« Si’ la diphthérite était épuisée , il serait admirable de refondre le tout dans une seconde édition ; mais..., mais elle ne l’est pas.

« Présentez mes compliments à M. Guimier1 ; j’ai lu avec intérêt son mémoire et sa lettre ; il me paraît tout à fait raisonnable, seulement il semble persister à croire que j’ai voulu le blâmer. Dites -lui bien qu’il se trompe ; qu’en médecine comme en morale , ma tolérance est extrême; que si je me permets de critiquer quelquefois les Broussaisistes, je ne ménage pas davantage les Pinellistes , et que, tout physiologiste et solidiste qu’il est, je ne l’estime pas moins que s’il daignait accorder avec moi quelque petite attention aux altérations des humeurs dans la production des maladies.

« Adieu ; aujourd’hui comme jadis, et comme toujours, votre disciple et votre ami.

« La bonne année de ma part à Mme Bretonneau. »

1 Guimier, de Vouvray. — Mémoire sur une épidémie d'angine maligne ou diphthéritique qui a régné a Vouvray et dans les communes voisines à la fin de 1826 et dans le courant de 1827 . (In Journal général de médecine, 1828.)

LETTRE CLXXXVL

DE TROUSSEA.U

« 1er janvier 1828.

« Mon cher Maître, je vous ai acheté Blaud et Double1, que vous m’aviez demandé par excès de scrupule. Ils sont chez moi, vous les recevrez par la plus prochaine occasion. Que ferons -nous du dernier manuscrit que vous m’avez envoyé? le ferons -nous imprimer dans les Archives ? J’attends vos ordres. Ce cahier est encore entre les mains de M. Allard, qui le lit.

« Décidément , mon cher Maître , les tubercules sont des productions parfaitement organisées, qui, comme tous les tissus de l’économie , s’enflamment d’une manière aiguë ou chronique ; l’inflammation aiguë est très commune chez les chevaux, elle constitue ce que j’appelle la morve tuberculeuse aiguë quand elle se trouve dans les fosses nasales, et la pneumonie tuberculeuse aiguë quand on l’examine dans les poumons 2. Il est bien remarquable

1 Double. — Séméiologie générale. Paris, 1811 , 1822.

2 On voit que pour Trousseau les altérations pathologiques de la morve équine étaient dues à un processus tuberculiforme. De là cette dénomination qualificative de morve tuberculeuse aiguë qu’il donnait à cette affection. Renaut a démontré que les granulations morveuses, les nodules que Trousseau et les médecins de son temps ont comparés à des productions tuberculeuses , diffèrent notablement du tubercule et se rapprochent davantage des foyers pyohémiques; il a montré cette différence chez l’homme comme chez le cheval et a rétabli ainsi l’unité

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que, chez les chevaux dont les ganglions intermaxillaires sont déjà tuméfiés depuis longtemps et contiennent déjà de petits tubercules, symptôme presque constant de la phtisie nasale, il se développe très souvent une inflammation aiguë des points de la membrane muqueuse des fosses nasales où il existe des tubercules naissants, et qu’en trois ou quatre jours la suppuration, l’ulcération soient aussi avancées que si la phtisie durait depuis six mois ; rien ne ressemble plus aux ulcérations nasales des chevaux tuberculeux que les ulcérations intestinales de nos phtisiques : c’est la même forme , le même aspect , la même altération de la membrane muqueuse et des ganglions correspondants, et, en jugeant par analogie, il ne serait pas absolument impossible que les tubercules intestinaux, en s’enflammant d’une manière aiguë, déterminassent quelque chose d’analogue à la dotbinentérie , de la même manière que , chez le cheval , la fonte aiguë des tubercules pituitaires amène des altérations analogues à ce que les vétérinaires appellent la morve aiguë épizootique, maladie inflammatoire et gangreneuse des fosses nasales, éminemment contagieuse.

« Je connais votre opinion sur les tubercules des intestins ; votre métastase purulente vous tient au cœur, et vous êtes, in petto , enchanté de faire jouer un rôle sécrétoire un peu important à vos chères glandes. Tout cela peut s’arranger ; il est incontestable que , tout physiologisme à part, sous l’influence d’une irritation il se déve-

pathologique de la morve. (Renaut, Lésions anatomiques de la morve équine. Compte rendu, 1875.) Cette manière de voiV a été confirmée par les plus récentes recherches, et il est reconnu aujourd’hui que la granulation morveuse tient le milieu entre la suppuration et l’inflammation chronique. — T.

loppe des tubercules. Il est nécessaire pour cela: 1° et toujours, qu’il existe quelque part dans l’économie un foyer tuberculeux ; 2° et le plus souvent , que plusieurs points de ce foyer tuberculeux soient en fonte purulente. Or maintenant, si quelque tissu s’enflamme, et le tissu séreux y est plus exposé, il est incontestable qu’en peu de semaines il s’y fera une infiltration tuberculeuse quelquefois énorme. C’est ainsi que lorsqu’un phtisique contracte une pleurésie ou une péritonite, on voit bientôt se développer sur la plèvre ou sur le péritoine d’innombrables tubercules, qui, à leur tour, se ramollissent si le malade ne succombe pas auparavant. Ce que je dis du péritoine et de la plèvre, je l’applique encore à la tunique vaginale , au testicule , au foie , aux ganglions lymphatiques. Ces mêmes ganglions lymphatiques , toutes les fois qu’ils élaborent du pus tuberculeux , ne le font pas impunément, et sont bientôt infunestés de tubercules, comme disent les Italiens.

« Maintenant, si vos glandes de Peyer travaillent le pus auquel elles servent d’émonctoires , elles deviendront tuberculeuses comme les ganglions et les membranes séreuses le devenaient tout à l’heure. Certes , cet animal de Broussais, s’il avait jamais ouvert un cadavre un peu proprement, eût trouvé, en faveur de sa doctrine sur les productions accidentelles, des arguments bien puissants ; car, puisqu’il est vrai que, sous l’influence d’une irritation que nous voyons , et que verrait l'immortel Laënnec luimême s’il soulevait la feuille de sapin qui recouvre ses poumons tuberculeux , il peut se développer des productions accidentelles hétérologues , n’a-t-on pas de bonnes raisons pour croire qu’il est de même pour les tubercules par suite de l’irritation? Nous savons que l’organe a été

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fumé avec du terreau tuberculeux, et la grande question est de savoir si, sans terreau, l’irritation peut faire croître ces champigrions-là. J’en reviens à mon inflammation aiguë des tubercules. Souvent, très souvent, en examinant avec un soin minutieux les tubercules miliaires du poumon des chevaux, on en trouve d’un rouge vineux à leur centre, tandis que la périphérie est intacte en partie ou en totalité. Souvent aussi ce centre est réduit en un détritus rougeâtre, analogue à celui que l’on rencontre quelquefois dans les ganglions dothinentériques. Le parenchyme pulmonaire qui entoure ces tubercules est assez ordinairement, mais non toujours, enflammé. Lorsqu’il existe une grande quantité de tubercules qui s’enflamment ainsi, ils déterminent une pneumonie aiguë qui passe rarement à l’hépatisation ou à la suppuration, mais qui reste au premier degré, c’est-à-dire à la période de fluxion séro- sanguine.

« L’autre jour, nous avons fait à Montfaucon, Leblanc1 et moi, une autopsie de ce genre fort intéressante : c’était tout bêtement un cheval de fiacre tué parce que depuis quelques jours il offrait les symptômes d’une affection aiguë de la poitrine, et qu’il menaçait de devenir morveux. Les poumons offraient cette infiltration séro -sanguine, et d’innombrables tubercules isolés étaient le siège de l’altération dont je viens de vous entretenir. Comme il existait une grande quantité de tubercules sous la plèvre pulmonaire , qui étaient en même temps aux trois

1 Répétiteur à l’école d’Alfort, fut plus tard membre de l’Académie (1852). A. publié quelques ouvrages estimés. On lui doit entre autres un Traité d’anatomie chirurgicale des principaux animaux domestiques , publié en collaboration avec Trousseau (1829) et un Traité de pathologie comparée, avec Follin (1855). — T.

quarts plongés dans le poumon, ils donnaient à la plèvre’ l’aspect de la peau dans la variole discrète. L’inflammation centrale s’était propagée jusqu’à la périphérie, de manière toutefois que la rougeur n’existait le plus souvent qu’au milieu du segment de tubercule qui était en contact avec la plèvre. Ce point rouge était déprimé, et le reste du tubercule encore sain formait tout autour un anneau blanchâtre, qui avait beaucoup de relief. Cette altération, entre parenthèse, est probablement ce qui a donné lieu à l’erreur de quelques vétérinaires, qui ont cru avoir rencontré sous la plèvre des moutons des boutons claveleux.

« Il arrive très souvent de rencontrer chez le cheval des pneumonies gangreneuses ou non gangreneuses , déterminées par la présence des tubercules , ou plutôt aggravées par ces productions accidentelles. Dans ce cas, le poumon s’enflamme très violemment autour des tubercules et surtout des masses tuberculeuses infiltrées, et les sépare entièrement de lui ou plutôt se sépare entièrement d’eux. Si la pneumonie est très violente , le tissu pulmonaire se gangrène autour de ces masses tuberculeuses, et alors il se forme de vastes foyers gangreneux au milieu desquels nagent des détritus de matière tuberculeuse non ramollie. Dans les cas les plus heureux, il y a inflammation simple , élimination des tubercules , et l’animal survit; ou bien encore il succombe, comme j’en ai vu de nombreux exemples, à l’inflammation du parenchyme pulmonaire. Dans ce genre de pneumonie, les chevaux rendent quelquefois par les naseaux des flots de sanie gangreneuse, et M. Rousset, ancien chef de clinique d’Alfort, en a vu deux guérir après avoir offert ce symptôme. Je n’ai vu que deux fois cette altération chez l’homme, et je suis porté à croire que la gangrène par-

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tielle de Laënnec n’est souvent pas autre chose. Je ne puis entrer ici dans des détails suffisants ; je publierai incessamment ces faits dans les Aj'chives h

« Adieu, mon cher Maître. Dieu vous envoie cette année de belles épidémies. Votre élève attaché et reconnaissant. »

LETTRE CLXXXVIP

DU MÊME

« 18 mars 1828.

<( Y a-t-il bien trois mois que je vous ai écrit ? Gomme ordinairement je ne m’y mets pas pour peu, je n’en trouve jamais le temps. Savez -vous bien à quoi je me suis engagé? j’en suis épouvanté vraiment ; ce n’est plus de mariage qu’il est question , Dieu merci , mais d’un gros in-octavo que je compose en ce moment. Connaissez mon cas, et surtout soyez discret avec Cottereau et Velpeau ; cette affaire doit être faite dans le plus profond secret et pour cause. Blandin1 2, l’agrégé de chirurgie, et moi, nous

1 Leblanc et Trousseau. — De l’Inflammation chronique ou subinflammation.

Recherches anatomiques et pathologiques faites au clos d’équarrissage de Montfaucon, 1827-1828.

2 Né à Aubigny (Cher) le 3 décembre 1798, mort à Paris le 10 avril 1849. Professeur cle médecine opératoire à la Faculté, chirurgien de l’Hôtel- Dieu (1836) et membre de l’Académie de médecine (1834).

Auteur d’un Traité d’anatomie des régions (1826), d’une excellente

nous sommes mis en tête de faire un gros traité de pathologie médico -chirurgicale de quatre gros volumes in-8°. Je me charge de la pathologie générale et de la pathologie interne; et lui de la pathologie externe. Voilà deux grands mois que nous nous escrimons à qui mieux mieux, et dans huit jours j’en serai à la pathologie spéciale. Vous croyez peut-être n’avoir à gémir que sur l’audace de votre élève et le malheur de ceux qui achèteront de confiance son œuvre prématurée; détrompez-vous, mon cher Maître, et gémissez sur vous-même. Galmeil m’a promis d’annoter et de purger les maladies cérébrales ; et vous, je vous charge d’annoter et de modifier le tout en tant que pathologie interne. Gémissez tant qu’il vous plaira, le sort en est jeté ; je passe le Rubicon et je ne vous demande qu’un petit coup de rame.

« Voici le fait: il existe une nosologie de Pinel, que les élèves ne lisent plus. Roche et Sanson , sous l'inspiration du Maestro pliysiologico y ont enfanté la plus broussique pathologie qui pût et pourra sortir de cervelle d’homme1. Grand succès, faute d’autre, quoique les élèves embernés par Rostan et Chomel soient entièrement dégoûtés du physiologisme. Sur ces débris du monde , élevons l’Arabie. Une nosographie expérimentale, anatomico - pathologique , empirique, absurde, humorale, doit

thèse de concours sur l’autoplastie (1836), d’un Traité en deux volumes sur V Anatomie descriptive, de nombreuses notes sur divers sujets, Blandin a laissé le souvenir d’un savant honnête et laborieux et d’un excellent observateur. — T.

1 Roche et Sanson. — Nouveaux Éléments de pathologie médico-chirurgicale. Paris, 1825-1825. 3 vol. 4e édit, (avec Lenoir). Paris, 1844. 5 vol. Editions italiennes : Firenze, 1830-1834, et Palermo, 1837-1838. Ce traité avait eu un succès considérable. Il a été pendant vingt ans le manuel obligé de tous les étudiants , et a instruit plusieurs générations de médecins. — T.

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faire fortune aujourd’hui, et je m’en empare. Or sachez que le livre est déjà vendu. O vous, misérable auteur de monographies, qui vous tuez le corps et l’esprit à faire un traité sur la diphthérite que vous ne vendez que six cents francs , tombez à genoux devant un utile médecin , qui sans voir de malades compile, compile, compile, et fait sortir tout armé de son cerveau un immortel écrit qu’on lui paye six mille francs ; le traité est fait , parfait et signé. Jour de Dieu, mon cher Maître, qu’un faiseur de livres est peu de chose à côté d’un praticien ! Attendezvous, ce nonobstant, à recevoir avant peu un gros cahier sur la pathologie générale 1 .

«Je n’en continue pas moins mon cours, et mon auditoire reste toujours nombreux. Je n’en vais pas moins trois fois par semaine à Montfaucon , où je fais de l’anatomie pathologique comme il est impossible d’en faire dans les hôpitaux. J’ai sur les mélanoses , les tubercules et les productions accidentelles, des faits extrêmement curieux, et qui me fourniront la matière d’un mémoire que j’imprimerai dans les Archives en mai ou juin. Je vais bien vous étonner en vous disant que je regarde ces tissus comme la conséquence d’une phlegmasie chronique spéciale 7 si tant est que l’on doive donner le nom de phlegmasie à une modification organique qui s’accompagne d’une sécrétion morbide. Que les tubercules dits crus soient une pneumonie chronique, ou, si vous l’aimez mieux, une modification du parenchyme analogue à l’inflammation chronique et qui amène une sécrétion morbide interstitielle, c’est ce dont je ne saurais plus douter ; et

1 Cet ouvrage ne figure ni dans la liste des œuvres de Trousseau ni dans celle des travaux de Blandin. — T.

vous comprenez que j’ai bien longtemps lutté contre mes idées préconçues, contre mon éducation médicale, contre le témoignage de mes sens et contre l’analogie, avant d’en arriver à une conclusion de cette nature. Il est absolument incontestable qu’il j a des tubercules crus d’emblée qui ne passent pas, comme l’a dit Laënnec, par la période de tubercules naissants miliaires , et que ces tubercules crus sont de tous les plus nombreux; il est encore incontestable que, dans la péripneumonie lobulaire suraiguë des chevaux, il est absolument impossible de distinguer les lobules enflammés d’une masse de tubercules, ce qui , dans l’origine , m’avait induit en erreur. Voici comment j’entends l’étiologie et le mode de formation des productions accidentelles :

« En vertu d’une modification organique que vous appelez irritation, subinflammation, inflammation chronique, etc., et à laquelle je donne le nom de subinflammation spéciale , il s’épanche dans la trame celluleuse primitive d’un tissu des produits morbides fibrineux et albumineux. Tant que la fibrine l’emporte sur l’albumine, la fibrine s’organise et constitue un tissu accidentel analogue aux fausses membranes pleurales ou péritonéales, tissu tout à fait étranger au tissu primitif, comme le fœtus l’est à la mère. Cependant le propre de cette phlegmasie spéciale est de marcher incessamment et de résister, le plus ordinairement , j’insiste sur ce mot, à toute médication. Bientôt l’albumine, c’est-à-dire, selon vous, cette fibrine modifiée non organisable , s’épanche en quantité telle que les parties les plus ténues seules sont résorbées, et il reste dans la trame celluleuse de nouvelle formation de l’albumine, qui bientôt se convertira entièrement en pus. Tant que la fibrine qui s’épanche peut s’organiser et par-

TROUSSEAU A BRETONNEAU

ticiper à la vie commune , elle est un tissu ; mais sitôt que les parties non organisables prédominent, elle devient sécrétion excrémentitielle et comme telle ne peut plus être assimilée et irrite par cela même les parties environnantes. Les éruptions tuberculeuses primitives sont presque toujours des tubercules naissants semi- cartilagineux ; les éruptions secondaires sont à peu près certainement des tubercules crus ; et vous voyez pourquoi il est bien remarquable, en effet, que dans le poumon tuberculeux d’un phtisique qui a succombé à la maladie on ne puisse, sur plus de mille tubercules, en trouver un seul à l’état dit naissant. C’est une observation qui m’a déjà singulièrement frappé et qui a le plus ébranlé ma foi pour Laënnec. Il y a donc selon moi deux modes de développement du tubercule : tubercule aigu, tubercule chronique, ou, si vous l’aimez mieux , subinflammation tuberculeuse aiguë, subinflammation tuberculeuse chronique ; et ce mot subinflammation ne contrarie point du tout l’expression aiguë , parce que de ce qu’un mode d’irritation est au-dessous du type de ce que l’on appelle inflammation, il ne s’ensuit pas qu’il ne puisse se développer très vite en quinze jours , un mois, par exemple, ce qui est de Vacuité relative.

« Vous rappelez -vous ce chasseur, couché au numéro dix-huit de la salle trois, qui, en quinze ou vingt jours, a succombé à une phtisie affreuse, quand il ne présentait aucun signe de ramollissement des tubercules lors de son entrée à l’hôpital? Et de même, comme je crois vous l’avoir dit , on voit des chevaux avoir une morve tuberculeuse confirmée après huit jours de maladie. Voyez le cancer primitif du sein, il mettra deux ans à se former. Le cancer consécutif des ganglions axillaires se développe quelquefois en quinze jours.

« Je vous broche là une lettre qui va m’attirer un débordement d’indignation, et je regrette de n’avoir ni le temps ni le papier nécessaires pour vous soumettre les pièces du procès b

« Je veux vous envoyer tout cela avant cinq jours ; vous lirez et vous déciderez alors ; tout sera copié à mi-marge, et je compte bien sur vos objections, vos annotations et vos conseils.

« Adieu , mon cher Maître ; mon affaire de Sologne marche assez bien ; demain je serai chez M. Bacot, qui doit me présenter lui-même au ministre de l’intérieur.

« Je vous embrasse de tout mon cœur.

« Veuillez présenter mes respects à Mme Bretonneau. »

1 Dans cette question de la tuberculose, Trousseau s’éloignait sensiblement de la doctrine de Laënnec, qui était aussi celle de Bretonneau. On sait comment les théories qu’il émettait dans cette lettre triomphèrent un moment , et comment la dualité de la tuberculose parut évidente à la suite des premières études microscopiques des lésions tuberculeuses faites par Reinhard, Virchow, Nimayer, en Allemagne, Empis et Robin en France.

Mais l’œuvre uniciste de Laënnec ne tarda pas à être reconstituée par la pathologie expérimentale, qui prouva l’inoculabilité de la tuberculose (Villemin, 1866), et par les recherches histologiques contemporaines, qui ont démontré qu’un nodule de pneumonie caséeuse offre la même structure que la granulation tuberculeuse (Grancher), établirent la spécificité et l’origine parasitaire des lésions, et décelèrent l’agent même de la tuberculose. — T.

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LETTRE CLXXXVIIP

DE VELPEAU

« 20 avril 1828.

<r Voilà votre pistolet1, mon cher Maître, et je ne comprends pas ce que vous en voulez faire , puisque vous ne vous en servez plus. Qui, de Miquel ou de Guinier, a, le premier, mis le nitrate d’argent en usage? Dites de ma part au confrère de Vouvray que sa conduite à mon égard n’est ni franche, ni polie, ni honorable...

« J’avais résolu de ne pas vous le dire, mais je m’aperçois que vous rapprendriez par d’autres, et je prends le devant. Vous saurez donc que je suis encore empêtré dans un infernal concours. C’est pour le bureau central des hôpitaux. Cette place déciderait de mon sort ; je donnerais bien dix mille francs pour être sûr de l’avoir, quoiqu’elle ne rapporte que six cents francs , et je sais d’avance que je ne l’aurai pas.

« Nous sommes douze concurrents ; je suis , sans vanité , et sous ce rapport personne ne me le conteste , celui qui a le plus de droits et de titres; je suis sûr ou à peu près de ne pas rester beaucoup au-dessous des autres, et les deux épreuves déjà passées sont tout à mon avantage. Mais j’ai pour rival un compétiteur célèbre dans les concours , qui n’a encore jamais été vaincu , qui

1 Le souffloir de Bretonneau affectait la forme d’un pistolet. — T.

est porté avec enthousiasme par M. Richerand, qui est l’enfant chéri, adoré de M. Orfila, et de tous les amis de Béclard ou de sa famille ; or, nous avons pour juges : 1° Richerand, qui m’en veut d’avoir été attaché à Bougon et surtout à Roux ; 2° Baffos1; 3°Ferrus2, tous deux gendres de M. Dubois ; 4° Lisfranc , que Richerand amènera ; 5° Husson, qui me croit jésuite, et qui m’a empêché d’entrer à l’Académie. Voyez le guignon : nous avons encore quatre épreuves ; je perds trois mois de mon temps ; c’est une place qu’on ne m’a pas accordée il y a trois ans, parce qu’on n’a pas pu lire ma copie , ou plutôt parce que j’avais de mauvais principes. Le jury cependant avait eu honte, car il ne put s’empêcher de consigner au procès-verbal que j’étais recommandé à l’administration pour les premières places vacantes.

« Depuis cette époque, j’ai publié plusieurs thèses qui jouissent de quelque estime. J’ai vieilli, je n’ai plus d’emploi dans les hôpitaux, et c’est un jeune homme, qui n’a rien écrit encore que sa thèse , dans laquelle il n’y a rien de neuf, d’ailleurs , qui va me marcher sur le ventre ou sur le dos, si vous l’aimez mieux.

« Telle est, mon cher Maître, la perspective agréable qui absorbe actuellement mes pensées les plus sérieuses ;

1 Baffos, né en 1777, mort à Paris en 1866. Chirurgien de l’hôpital des Enfants, puis de l’hôpital Larochefoucault , membre de l’Académie dès sa fondation. — T.

2 Ferrus, né en 1784, mort en 1861. Aliéniste remarquable. Après avoir été l’adjoint de Pinel, à la Salpêtrière (1818), il devint médecin en chef des hôpitaux de Bicêtre (1826) où il introduisit l’enseignement clinique. Inspecteur général des établissements d’aliénés (1836).

Membre de l’Académie de médecine. Entre autres travaux il a laissé un Rapport sur l’état sanitaire et moral des aliénés (1834) et un Mémoire sur le goitre et le crétinisme (1852). — T.

COTTEREAU A BRETONNEAU

aussi ne puis -je rien vous dire de raisonnable jusqu’à ce que la chose soit complètement décidée, c’est-à-dire dans cinq semaines.

« Adieu.

« Votre fidèle disciple. »

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