DE JACQUART A TROUSSEAU
« Tours, 5 avril 1820.
«Je devance la lettre qui vous sera remise par M. Gouraud, pour vous dire que M. Bretonneau ne peut revenir de son étonnement de ne point recevoir d’épreuves. Chaque courrier ramène l’expression de ses regrets , je dirai presque de son mécontentement ; que lui dire ? à quoi tient ce retard? auriez -vous renoncé à lui envoyer les dernières épreuves , et pourquoi n’avez -vous pas rempli les conditions du traité? Aviez -vous quelques motifs? expliquez-vous et surtout n’allez pas vous imaginer que M. Bretonneau consentira à se priver de corrections : il préférerait voir périr la diphthérite plutôt que de la lui voir arriver avec quelques phrases qui le choqueraient ; répondez, je vous en prie, et qu’enlin nous soyons fixés sur un sujet qui deviendrait bientôt l’occasion de désagréments.
<( Tout à vous, votre plus dévoué. »
LETTRE CXXXVe
DE TROUSSEAU A BRETONNE AU
« G avril 1826.
« Je vous envoie, mon cher Maître, l’infâme ânerie de Gendron1; ce sont deux feuillets que j’ai détachés du journal complémentaire, et que vous me renverrez le plus tôt possible directement à Charenton. C’est écrit en style de cheval de carrosse, et en vérité un pareil animal mérite les étrières. Veuillez donc lire (si toutefois la chose est humainement possible) cet imprimé, et noter les mensonges de l’individu; vous m’enverriez cette petite note, et je ferais de son article une analyse courte, mais sévère, dans le prochain numéro des Archives.
« Ainsi donc je n’en sais pas davantage sur la méningocéphalite, puisque vous-même ne savez à quoi vous en tenir. Je bavarderai donc à la bonne venue, au risque de dire des sottises. Une chose me console , c’est que mes juges ne seront pas beaucoup plus savants que moi sur ce point , et que ce sera pour moi un titre à mériter leur indulgence.
« Adieu, mon cher Maître; je vous écris de Paris, où je suis obligé de me rendre pour les affaires de M. Lepelletier du Maine, qui veut concourir pour l’agrégation; je
1 Le docteur Gendron, de Châteaurenault , avait publié une note dans laquelle il combattait les idées de Bretonneau et prétendait guérir luiméme les diphthéritiques par la scarification des amygdales. — T.
fais des démarches auprès des professeurs, afin d’obtenir l’autorisation de le faire inscrire sur les registres clos depuis un mois. Votre reconnaissant élève.
« Viendrez -vous m’assister dans mon enfantement? »
« Post-scriptum de Velpeau. — Vous voyez que Trousseau est en fureur contre ce pauvre Gendron, et qu'il est tout près de lui tomber sur le dos ; mais je pense qu’il vaut mieux le laisser mourir dans sa coque, et qu’en aucune manière il ne mérite les honneurs d’une analyse critique dans un journal. C’est un de ces misérables qui se pâment de joie dès qu’on daigne jeter par pitié un regard sur leurs sottises.
« La diphthérite marche ; je vois la vingt -deuxième feuille, et le tout ne s’élèvera guère au-dessus de trente. C’est demain qu’un de vos champions livre le combat. Vous ne m’avez pas compris si vous avez entendu que, pour moi, les boutons intestinaux étaient tout dans la dothinentérie. Je fais dire positivement à Delange que cette fièvre est le résultat d’une infection générale qui se fixe sur les glandules de Peyer, comme le virus varioleux se dépose sur les follicules cutanés. Au reste, n’oubliez pas que le mois de juin approche. Votre plus vieux élève. »
LETTRE CXXXVP
DU MÊME
« Jeudi soir, 8 avril 1826.
« Je reçois à l'instant les 19% 20% 21e et 22e feuilles. Définitivement c'est bien le plus inconcevable salmis que jamais auteur ait imaginé. Page 286, vous commencez un article Diphthérite sporadique. Page 290, voilà que vous annoncez l'épidémie de la Ferrière sous le gros titre de Diphthérite épidémique , et, page 292, vous faites votre Analyse chimique des concrétions , pour reprendre page 295 la Diphthérite sporadique à la petite Babet. C’est par trop fort! et en vérité je ne connais pas de stratagème capable de pallier une si monstrueuse irrégularité. Quand le père Duméril disait que vous étiez un brouillon , il ne disait que la moitié de ce que vous méritiez; vous m’étonnez à chaque feuille davantage.
« Je crois indispensable de transposer l’analyse chimique à la page 290, et de clore ici le 2e mémoire par ces mots : fin du 2e mémoire ; puis le reste est mis sous le titre général : addition au 2e mémoire. J’indique en note que l'ouvrage était chez l’imprimeur lorsque vous jugeâtes convenable de faire ces additions. Ce chapitre Additions contient l’annonce de l’épidémie de la Ferrière, sous la date juin 1825; l’histoire de Babet sous la date juillet 1825. Nous intitulerons l'épidémie de la Ferrière 3e mémoire , date novembre 1825. Et Chenusson 4 e me-
TROUSSEAU A BRETONNEAU
moire , mars 1826. Voilà tout ce dont mon industrie est capable, et il en faut prodigieusement. J’aurai soin de changer les transpositions sur la table analytique. Vous changerez, comme vous Y entendrez , le 6e jour de Babet , il est pour moi de toute impossibilité de le mettre en ordre. Vous la faites vomir à trois heures du matin, etc.; on a nécessairement mêlé deux jours ensemble.
<r Hiër, mon cher Maître, j’étudiais, dans mes cahiers d’observations recueillies à votre clinique, les maladies cérébrales dont les altérations pathologiques et les symptômes généraux sont parfaitement indiqués ; mais elles sont incomplètes, car vous n’avez exploré ni la sensibilité, ni la myotilité, et je ne comprends guère comment, si cela a été fait, je ne l’aurais pas noté une seule fois. J’en suis désolé, car ces observations sont très belles ; mais malheureusement ce sont des matériaux perdus pour les autres. Je relisais l’histoire de Force Atlianase , qui eut un abcès enkysté et un ramollissement alentour, celle de BritannicuSy des Enfants, qui avait une tumeur dans le cervelet; celle de Gothon Fremondeau, qui avait une hémorrhagie avec ramollissement. Celle A Adolphe Triot, qui avait la voûte à trois piliers ramollie, et chez aucun d’eux ni la sensibilité , ni l’état convulsif, ni la résolution musculaire n’ont été notés; j’en suis plus chagrin que je ne saurais dire. Chez les dothinentériques mêmes, la sensibilité n’est pas explorée et la chose est bien importante pour les lecteurs, surtout quand on veut leur démontrer que la fièvre ataxo-adynamique n’est le plus souvent qu’une forme de la dothinentérite , et que par conséquent on doit discuter le diagnostic différentiel de chacune des formes de la fièvre ataxo-adynamique pour rendre au ventre ce qui appartient au ventre, à la tête ce qui appar-
tient à la tête, au rachis ce qui appartient au rachis (j’ai vu chez M. Récamier un ramollissement du rachis simuler parfaitement la méningite; je vous en ai parlé dans le temps), enfin aux liquides ce qui appartient aux liquides.
« Adieu, mon cher Maître, je vous embrasse de tout mon cœur. Votre reconnaissant élève.
« Mes amitiés bien sincères à Jacquart. Présentez mes respects à Mme Bretonneau. »
LETTRE GXXXVIP
« Avril 1826.
« Je comptais, mon cher Maître, vous écrire par Jacquart; mais ma lettre est arrivée trop tard chez lui, et je profite d’une autre occasion que m’offre M. Hubert. Jacquart vous aura dit que Tépidémie de Chenusson était numérotée, que la table analytique y avait été ajoutée, que votre animal d’imprimeur nous avait promis d’activer la publication de cet ouvrage, et qu’il se mettait peu en mesure de tenir sa parole. Il nous a dit aussi combien nous étions stupéfaits , épouvantés , de votre manière de traiter les dysentériques et que Broussais avait un peu mordu sur notre esprit, de telle façon que, tout en enrageant contre lui, tout en voulant travailler à renverser sa statue , nous sommes embabouinés des terreurs qu’il nous imprime lorsque nous voulons avoir recours à quelque
TROUSSEAU A BRETONNEAU
substance tirée de la pharmacopée. Il faut , mon cher Maître, et pour autoriser nos clameurs, et pour rassurer nos esprits intimidés, et pour augmenter nos faibles munitions, autoriser Jacquart à m’adresser six observations de dysentériques purgés, et dûment purgés, et de pleurétiques ou péripneumoniques dûment kermétisés. De tout cela je ferai deux articles que je donnerai à Georget. Je n’entrerai dans aucune discussion ni sur l’étiologie, ni sur la spécificité; mais je m’attaquerai de front à Broussais , en opposant à ses théories , à ses propositions , quelques faits pratiques contre lesquels viendront échouer sa mauvaise humeur et sa mauvaise foi. M. Landré-Beauvais 1 est enchanté de la dothinentérie , il en témoignait l’autre jour sa satisfaction à Velpeau; mais la dothinentérie chiffonne un peu le caractère du père Laënnec. Il lui faut du kermès et des purgatifs, et ainsi il me verra avec joie concourir. Il espérera en moi un ennemi de plus contre l’hydre physiologique et me sera favorable autant que faire se pourra.
« Envoyez-moi donc par Henri Gouraud le kermès et les purgatifs; je veux en donner à Broussais une indigestion épouvantable. Il attend la diphthérite pour l’écraser de toutes ses foudres. Velpeau se tient prêt à riposter. La dothinentérie vous a déjà valu une sortie vigoureuse à la Clinique du Val -de- Grâce ; voici le combat engagé, il faut soutenir la lutte. Prus2, de son côté, le travaille pro-
1 Landré-Beauvais, professeur de Clinique médicale à la Faculté, dont il fut le doyen de 1815 à 1830, époque à laquelle il fut destitué.
Né à Orléans en 1772, il mourut à Paris en 1840.
On lui doit un ouvrage estimé : Traité des signes des maladies. — T.
2 Prus, médecin de la Salpêtrière, combattait avec chaleur les doctrines physiologiques. — T.
prement; Laënnec attise le feu, les peureux attendent l’issue du combat pour se déclarer , nous les déciderons en déployant l’étendard de la diphthérite et de la dothinentérie; ce sera pour Broussais la tête de Méduse. Vous verrez que Rostan lui porte des coups terribles, et d’autant plus terribles qu’il jouit parmi les élèves d’une grande considération b II faut enfin que nous rougissions d’avoir été si bêtes , et que nous lui ôtions la satisfaction de dire en mourant : Medici , stultum pecus! J’espère toujours en vous pour le mois de mai; ma leçon orale est véritablement celle qui m’embarrasse, et je compte sur vous pour me guider pendant les deux jours que l’on m’accorde pour la préparer. Je n’ai pas de faits et vous en êtes riche ; je ne saurais concilier les théories anciennes avec les nouvelles, avec la pratique ; je dépasserais peut-être les bornes des bienséances si je voulais déclarer la guerre à la physiologie, enfin je ferais des bêtises; et avec vous je ne dirai, je ne ferai que ce que je devrai faire.
« Je ne sais si je vous ai dit que nous avions eu une phlébite des sinus de la dure-mère. Il me semble vous en avoir parlé; si pourtant ma mémoire me trompait, je vous enverrais cette observation. Je vous donnerai aussi quelques histoires de démence avec paralysie générale et incom-
1 Rostan était, en effet, un des maîtres les plus aimés et les plus respectés du temps. Médecin à l’hôpital de la Salpêtrière, il faisait, à l’époque où écrit Trousseau, des cours de médecine pratique où accourait la foule des élèves avides de l’entendre. En 1833, il fut élu au concours professeur de Clinique interne. Parmi ses concurrents était Trousseau lui-même, qui déjà aspirait à cette chaire de Clinique à laquelle il n’arriva qu’en 1852.
Rostan a publié de nombreux travaux. Les plus connus sont sa thèse de concours : Jusqu’à quel point l’ Anatomie pathologique peut-elle éclairer la Thérapeutique des maladies? (1833) et son Cours de Médecine clinique. 11 mourut en 1866. — T.
TROUSSEAU A BRETONNEAU ET A J AGQUART 4o
plète ; vous verrez quel singulier genre d’altération se rencontre dans le cerveau, et vous jugerez si Lallemand a donné des signes diagnostiques suffisants de ce qu’on appelle improprement arachnoïdite chronique.
« Adieu, mon cher Maître, travaillez à la dothinentérie, et tâchez d’en apporter la plus grande partie lorsque vous viendrez à Paris. Votre reconnaissant élève.
« Veuillez offrir l’hommage de mon respect èT Mme Bretonneau. Mes amitiés bien sincères à Jacquart , que je regrette d’avoir trop peu vu, et trop tard connu. Il m’a entretenu de cet horrible attentat, qui a si vivement excité votre indignation. C'est un opprobre pour nous. »
LETTRE CXXXVIIP