LETTRE CXCIV
« Romorantin, 31 juillet 1828.
« L’article inséré dans les journaux politiques et dans le Journal d'Indre-et-Loire ne pouvait être une réponse à une impertinence que je ne connaissais pas. Il a été envoyé à Paris de la préfecture de Blois, d’après une note que nous avions adressée au préfet.
« Les vésicatoires diphthéritiques se gangrènent, l’affaire est visible, touchable, je l’ai vue et touchée. La femme Biaise perd ses deux enfants de l’angine maligne; quelques jours après le père tombe malade, et il ne doit son salut qu’à des applications réitérées de sulfate de cuivre. Trois jours après son mari, la femme Biaise a la diphthérite pharyngienne : même traitement; la trachée se prend; on insiste sur les mêmes moyens, elle se tire d’affaire après avoir expectoré des tubulures indignes, et depuis un mois qu’elle a été atteinte sa voix est tout à fait perdue. Cependant on lui avait appliqué un vésica-
toire au bras : il s’enflamme horriblement, les bords se tuméfient, l’odeur est excessivement fétide, une pellicule grisâtre en quelques points et blanche partout ailleurs en recouvre la surface. Je dis nettement au chirurgien qu’il n’y a pas là de gangrène, et pour le lui prouver je promène sur toute la plaie une pointe d’épingle qui excite une douleur exquise. Je saupoudre la fausse membrane avec du calomel, et le surlendemain le vésicatoire est détergé; il ne reste plus qu’une tache d’un jaune cuir de bottes de la largeur d’une pièce de deux francs; aujourd’hui , l’escarre ne tient qu’à des filaments cellulaires, elle comprend toute l’épaisseur du derme. J’ai vu aussi une luette détruite. J'oubliais une chose assez intéressante : les ganglions axillaires de notre femme n’étaient pas tuméfiés.
<c Une femme de Graçay a pris la diphthérite du teton en allaitant un petit diphthéritique. La femme de Thomas (le garde de Chaumont dont je vous ai parlé) couche avec sa fdle venue de Montévrault et attaquée de l’angine maligne. Il lui survient (c’est son mari qui me conte le fait) une grande enflume dans la nature , le dedans se recouvre d’une peau blanche comme la gorge de ses enfants , l’odeur est fétide , et la mort survient le cinquième jour , sans que la membrane du pharynx soit envahie. Voilà donc une belle diphthérite vaginale; notez que la femme Thomas est morte huit jours justement après sa fille venue de Montévrault, et huit jours avant sa seconde fdle h
1 Ce sont ces observations de Trousseau qui ont été le point de départ de ses célèbres travaux sur la diphthérie cutanée. Celle-ci avait bien été signalée par Chomel l’ancien (1750), par Starr (1780), par Samuel Barr (1771), et surtout par Bretonneau, qui, dans ses leçons cliniques, avait
TROUSSEAU A BRETONNEAU
ce Mme Rode, aubergiste à Jargeau, vient à Chaumont, le 27 mai dernier, treize jours après la mort d’un enfant de Chaumont, et trois semaines avant la mort d’un autre enfant, qui a succombé dernièrement encore dans le bourg. Elle était accompagnée d'une petite tille; elle retourne à Jargeau, où la maladie ne régnait pas encore; l’enfant meurt huit jours après, et déjà les maisons voisines en sont envahies. Il y a cinq semaines qu’un ouvrier d’Anjoing (Indre) est atteint du mal de gorge ; il venait de voir succomber quatre enfants , on aurait eu peur à moins. Il se sauve à Mennetou (Loir-et-Cher), sur l’autre rive du Cher; on le traite, on le guérit. Une jeune tille qui a habité la maison où il s’est réfugié, est atteinte ellemême de l’angine maligne la semaine passée; elle est guérie. Or c’est la première diphthérite qui, de mémoire du chirurgien, ait été vue à Mennetou.
« Vous ne voulez pas absolument vous occuper de l’épidémie d’angine gangreneuse de 1785; je vous ai dit que l’abbé Berge et que M. Brault se la rappelaient fort bien. Voilà que j’ai déterré , chez un chirurgien solognot , une consultation de la Société royale de médecine, enregistrée le 2 juin 1786, en réponse à un mémoire du doc-
fréquemment attiré l’attention de ses élèves sur cette complication, comme le fait plus d’une fois remarquer Trousseau; mais c’est cependant celui-ci qui a eu le privilège de la mettre plus particulièrement en relief. Il fit voir sa remarquable extensivité, montra qu’elle peut s’attacher à tous les points de la peau préalablement dépouillés de leur épiderme : aux vésicatoires, aux plaies, aux écorchures, aux orifices des narines, aux lèvres , au pourtour de l’anus , au mamelon , aux grandes lèvres, au vagin, etc...; il en décrivit les caractères (Arch. gén. de méd., Clin, de l’Hôtel-Dieu), en traça la marche, le pronostic, et sauf l’interprétation, qui ne permettait pas, à cette époque, de faire jouer aux bacilles de Klebs suspendus dans l’atmosphère du malade leur rôle d’inoculation, il a peu laissé à trouver sur ce sujet aux cliniciens qui l’ont suivi. — T.
teur Monnier, médecin des épidémies, qui observe, en 1785, la même maladie à Saint-Benoist-sur-Loire et à Jargeau, où elle règne encore aujourd’hui; à la même époque, vous le savez, elle régnait à Ghenonceaux. Je vous porterai cette consultation ; elle est signée : Chambon , Hallé , Vicq d’Azyr, membres du comité des épidémies.
« Adieu, mon cher Maître; j’espère être à Tours avant le 15 août.
« Je vous embrasse de tout mon cœur.
« P.-S. N’avez-vous pas conscience de faire baver un Solognot dans la gueule d’un chien? l’expérience est toute commode. »
LETTRE CXCVe
DE BRETONNEAU A TROUSSEAU1
« Lundi, 27 octobre 1828.
(( Mon ami, ce projet me serre le cœur; je ne craindrais pas de vous accompagner et je crains de vous voir partir. J’espère encore que vous n’irez pas épiloguer cette controverse.
1 Trousseau venait d’obtenir du ministère Martignac de faire partie de la mission scientifique envoyée à Gibraltar pour observer la fièvre jaune. Les autres membres de la mission étaient Louis et Chervin. Celui-ci était également désigné par le ministère; mais Louis, membre adjoint de l’Académie, avait été choisi par la compagnie, sur l’invitation que lui avait adressée le ministre de nommer un de ses membres pour faire partie de la mission. (Voir, sur le caractère de cette mission scientifique ^t sur ses travaux à Gibraltar, la biographie de Bretonneau, page 127.) T.
BRETONNEAU A TROUSSEAU
« Vous savez mon aversion pour les spéculations qui ne peuvent être dirigées par l’expérience ou l’observation ; aussi me suis-je abstenu de prendre parti dans cette interminable discussion , en voyant que de part et d’autre des opinions étaient substituées aux faits qui peuvent seuls résoudre la question.
« Si j’y étais, je chercherais à constater si la maladie peut être transportée ; ce premier soin éclairci dans le sens positif, la contagion me serait démontrée. Ses lois particulières, que j’étudierais avec soin , m’expliqueraient sans doute quelles erreurs d’observation auraient donné naissance à l’opinion de l’infection.
« Fontana dit avec raison que pour démontrer une erreur il faut autant que possible en indiquer la source.
« Je suppose, car il est permis de supposer tant qu’une hypothèse n’est qu’un plan et un motif de recherches, je suppose que le principe reproducteur de la fièvre jaune a besoin pour produire ses effets de certaines conditions atmosphériques, qu’il lui faut en outre un certain degré de concentration. Les phénomènes de la physiologie corpusculaire ne se devinent pas , et Spallanzani fut bien ébahi quand il eut enfin découvert que le sperme de la salamandre ne jouissait de ses vertus fécondantes qu'autant qu’il était délayé dans une grande quantité d’eau. Ici c’est l’inverse que je suppose. Le virus de la fièvre jaune peut très bien perdre ses propriétés dès qu’il peut être mélangé dans une grande quantité d’eau.
« La date de la première apparition de la maladie dans une contrée dont les conditions topographiques n’ont pas varié, est une circonstance dont je n’ai pas besoin de faire ressortir l’intérêt.
« La thérapeutique de cette redoutable maladie est
d’une toute autre importance que sa pathologie; il serait facile d’attendre que toutes ces curiosités nous fussent dévoilées si, sans y rien comprendre, nous savions la guérir; mais que n’a-t-on essayé? Je crains bien que le sulfate de quinine ne soit pas l’antidote de cet empoisonnement.
« L’opportunité , le degré d’activité de la médication la plus convenable mal saisie, les meilleurs moyens sont annihilés.
« Rien de plus facile que de constater mieux que l’on ne l’a fait les caractères anatomiques, les lésions morbides propres à la fièvre jaune, et ce ne serait pas Omar qui confondrait des altérations cadavériques , et même des lésions consécutives avec des lésions primordiales.
« La première ouverture de cadavre peut apprendre à quel point l’appareil folliculaire des intestins se trouve intercepté. Je voulais vous faire dire par Groussin que je n’avais pas un instant; que je terminais une notice qui devait être lue, qui le sera peut-être encore par M. Dutrochet.
ce J'ai été aux Mées, près Buzançais; et, dans un moment où ne régnait aucune maladie épidémique, j’ai eu jusqu’à trente-trois visites à faire dans la ville dans une même journée. Plaignez-vous, je suis allé à Chenonceaux signer un acte de vente et j’ai passé la nuit à vous y tourner un soufïloir à ma guise.
« Canules, soufïloir, pinces, tout est prêt, et ce n’est pas sans peine; le mémoire se transcrit, et après-demain j’adresse par la diligence le tout à Velpeau.
(( Savez -vous comment Louis a traité le sujet de son dernier ouvrage : la Dothinentérie ?
« Ecrivez. »
BRETONNEAU A TROUSSEAU
LETTRE CXCVP
DU MÊME
« Tours, 29 octobre 1828.
« Mon ami, je reçois votre lettre à l’instant, celle incluse devait vous être remise par Groussin ; Tineptie de mes domestiques est cause qu’il' ne l’a point trouvée au moment de son départ. Votre mère sort d’ici; on l’engage à ne point influencer vos dispositions. Je lui ai dit que maintenant je ne pensais pas que cela fût possible; je suis glorieux du choix que Ton a fait de vous, mais je sens surtout que j’en suis affligé.
(c Peut-être ne me suis -je pas exprimé de manière à me faire comprendre; je vous ai écrit si précipitamment, pressé par le temps et par tant d’affaires qui me sont étrangères : je n’entreprends même pas de relire ma lettre. Puisque le sort en est jeté, abordez donc cet épineux sujet, abordez-le comme si l’on ne s’en était pas encore occupé, sauf à discuter plus tard les opinions qui sont nées de la prévention ou de l’observation plus ou moins judicieuse des faits. Ne perdez pas de vue, si des motifs que peut apprécier un homme attentif et dépourvu de préjugés vous portent à admettre la contagion , qu’il aura suffi que la fièvre jaune ne fût pas contagieuse à la manière des exanthèmes cutanés pour qu’elle ait paru se développer sous l’influence d’une infection. Combien ces infections de vaisseaux, de maisons, de rues, de quartier ne vous paraîtront -elles pas imaginaires et précon-
çues, si vous considérez que la dysenterie est à peine rangée parmi les maladies contagieuses, que la tourbe moutonnière des médecins croit que la dothinentérie n’est pas contagieuse et vient en toute humilité humer avidement les balivernes de Scoutteten, qui fabrique par infection de si belles entérites folliculaires, et par irritation des entérites villeuses.
ce Cependant M. Gendron, de Château-du-Loir, m'apprend que dans le petit village de Couémont, épargné par l’épidémie de 1825, quatorze sujets, dans la fleur de l’âge, viennent de succomber; qu’une fille, sortie de Couémont déjà atteinte de la maladie, s’étant rendue dans un village à une demi -lieue de Château-du-Loir, dans une direction opposée à celle de Couémont, s’est assez promptement rétablie , mais que deux de ses parents ont succombé à la dothinentérie; que douze individus du même village ont bientôt été affectés, etc. etc. Peu importe que les faits et mille autres semblables soient recueillis, publiés : une mare infecte, les vents d’automne, une indigestion, des excès de tous genres, les études anatomiques seront encore longtemps des causes aussi redoutées que peu redoutables de la fièvre putride dothinentérique h
a II est désagréable pour vous de ne pas rencontrer de bons confrères dans vos compagnons de voyage. Peutêtre un certain degré d’opposition j^répare-t-il un plus grand succès à votre entreprise.
« J’ai grande impatience de lire l’ouvrage de M. Louis
1 On voit avec quel bon sens Bretonneau fait justice de causes banales si longtemps et si facilement invoquées dans les maladies infectieuses. — T.
TROUSSEAU A BRETONNEAU
et de savoir ce qu’il aura fait de l’éruption pustuleuse du canal digestif.
« M. Ramon laissera-t-il les paragraphes à ma disposition ? M. Bacot, bien guéri, repart mercredi.
«Je mettrai demain, je l’espère, le soulïïoir, la canule et le mémoire à la diligence; si je croyais que le souffloir pût être de quelque utilité, je le ferais partir, si le reste n’est pas prêt; mais je ne prévois pas que vous trouviez des gosiers à insuffler. Ecrivez avant de partir, écrivez et écrivez toujours.
(( Mon ami, point de ridicules expériences; il est difficile qu’une expérience isolée, à moins qu’elle n’ait de bien frappants résultats, puisse équivaloir à une masse d’observations. Les conditions d’une observation ne sont pas déterminées comme celles d’une expérience ; mais eston toujours bien sûr des conditions d’une expérience ?
« Vale, mi fili , et iterum vais. »
LETTRE CXCVIL
DE TROUSSEAU
« Gibraltar, 1er décembre 1828.
(( Mon cher Maître ,
« Depuis quinze jours l’épidémie est stationnaire; il meurt, par jour, cinq ou six personnes. Je suis dans les hôpitaux depuis neuf heures du matin jusqu’à trois heures
de l’après-midi. J’ouvre des cadavres tous les jours; je me porte mieux que jamais, et je ne sais pas le moins du monde ce que c’est que la fièvre jaune. Et d’abord . pour la tranquillité de votre âme, tenez pour constant que les pauvres glandes de Peyer et de Brunner n’ont que faire avec la fièvre amarille. Qu’est-ce qu’une maladie où la tête et la poitrine restent impassibles, où le ventre n’a presque pas l’air de prendre part au drame, et qui, ce nonobstant, vous tue en un, deux, trois, quatre et généralement cinq jours; qui, après les symptômes les plus graves, vous laisse convalescent si promptement, qu’au septième jour vous voyez ces gens-là manger comme des loups et marcher aussi dru que si rien n’avait été? A l’ouverture des cadavres, on trouve du sang dissous dans tous les vaisseaux, des altérations phlegmasiques légères des viscères gastriques, des ecchymoses dans le parenchyme pulmonaire; des matières rouges, brunes, noires, dans les intestins ; un foie invariablement jaune et comme gras 4.
« Je m’arrête ici; je comptais vous écrire au long, ainsi qu’à ma mère : quatre ou cinq nouveaux malades
' Les travaux de Le Dantec, qui a étudié la fièvre jaune sur place à Cayenne, ont fixé d’un peu plus près l’anatomie pathologique de cette affection. D’après ses observations, le « ventre » paraît jouer un rôle plus considérable que ne le dit Trousseau. Dans la plupart des cas, la surface de l’estomac est divisée en deux zones : la zone cardiaque, offrant tantôt un piquet hémorragique, tantôt des ecchymoses sillonnant la muqueuse ; et la zone pylorique, qui serait saine.
Dans l’intestin grêle, les follicules clos sont tuméfiés et apparaissent comme une véritable éruption distincte ou confluente selon la région, dont chaque saillie peut affecter le diamètre d’une lentille.
Les plaques de Peyer revêtent fréquemment l’aspect connu sous la dénomination de « barbe fraîchement rasée ».
Les dégénérescences hépatiques signalées par Trousseau, les altérations rénales n’ont rien de caractéristique , et se rencontrent dans toute affection d’origine septique. — T.
TROUSSEAU A BRETONNEAU
et deux autopsies m’ont retenu jusqu’à trois heures et demie. Le courrier part à quatre heures; je n’ai que le temps de vous embrasser et de vous prier de donner de mes nouvelles à ma mère, à qui je ne puis écrire aujourd’hui.
« Adieu, mon cher Maître, je vous embrasse comme je vous aime. »
LETTRE CXCVIIL
DU MÊME
« Gibraltar, 8 décembre 1828.
« Vous êtes né coiffé, mon cher Maître. Il faut exprès pour vous qu’un soldat de trente-cinq ans entre à l’hôpital de l’artillerie au troisième jour d’une dothinentérite que l’on appelle fièvre jaune; il faut que le lendemain de son arrivée tout le monde reconnaisse qu’on s’est trompé dans le diagnostic ; il faut que nous jugions par la marche de la maladie que cela est sans doute une fièvre putride. Il faut que nous suivions jour par jour et avec le plus grand scrupule tous les symptômes; il faut que, pour la plus grande mystification de notre ami Broussais, nous trouvions hier le plus beau quatorzième jour dotliinentérique, avec les plus beaux bourbillons que de mes jours j’aie vus. Etes -vous content? Je ne cite pas le demi -vers d’Arménaïde, bien sûr pourtant que vous ne répondiez
pas « couci-couci ». Mais, comme il y a compensation à tout, un ictérique reconnu pour tel dès le deuxième jour avec selles grises, pouls à peine fébrile, urines café, etc. etc., est reçu à l’hôpital du Moulin-à-vent, et l’animal de chirurgien ne m’en donne avis qu’hier au soir, au douzième jour , assez tôt, il est vrai, pour reconnaître encore un ictère de manière à ne s’y pas tromper; assez tôt pour être convaincu de la prodigieuse différence qui existe entre cette maladie et la fièvre jaune, mais non pas assez tôt pour recueillir l’observation et la leur jeter au nez.
« Au milieu de tout cela, j’ai eu quelques misères en disséquant mes fiévreux. Je n’ai pas fait attention que j’avais des écorchures aux mains, et il m’est survenu quatre anthrax aux mains et aux poignets qui m’ont donné des fièvres et causé une douleur vraiment atroce ; les bourbillons sont partis depuis hier, et je me trouve aujourd’hui dans un paradis ; nonobstant je me suis fait mettre à cheval tous les jours, et je n’ai interrompu mes travaux que dans la soirée d’avant- hier, ne voulant rien voir par les lunettes de mes voisins. Je pourrais néanmoins m’en rapporter entièrement à Louis, qui vraiment est d’une conscience bien rare aujourd’hui; c’est un bon camarade et un homme sans passions. Quant à Ghervin1 II,
I Chervin, né en 1783, mort en 1843, doit sa notoriété à l’étude de la fièvre jaune, à laquelle il consacra de longues années de sa vie. Il visita dans ce but l’Amérique et l’Espagne et passa six ans dans les contrées infestées de la fièvre jaune à réunir des documents qu’il croyait destinés à établir la contagion de l’épidémie. Les « documents Chervin », comme on les appela pendant des années, occupèrent longtemps l’Académie de médecine , qui , à cette époque , avait des tendances anticontagionnistes manifestes. En 1828 , il fut envoyé à Gibraltar avec Louis et Trousseau , afin d’étudier, au nom du gouvernement, l’épidémie de fièvre jaune. On voit par la correspondance de Trousseau que le caractère de Chervin ne lui était pas très sympathique. (Voir la Biographie.)
II fut élu membre de l’Académie en 1838. — T.
TROUSSEAU A BRETONNEAU
il a premièrement un grand défaut, c’est de n’avoir pas d’esprit, et un autre un peu plus grand dans la circonstance présente , c’est une rage d'exalter certains faits et d’en dénaturer d’autres.
(( Mais nous sommes là , il n’ y aura pas dans notre rapport un seul fait qui n’ait été longuement discuté; il y en a un, c’est-à-dire l’arrivée du vaisseau infecté qui m’occupe depuis quatorze jours ; j’y apporte la sévérité d’un juge d’instruction, et peut-être nous sera-t-il impossible d’arriver à la vérité, tant il y a de gens intéressés à dissimuler certaines choses et à affirmer certaines autres. Je ne puis vous dire dans une lettre ce qu’est Gibraltar; mais, pour faire entrevoir ce qu’on en peut dire, sachez que c’est 1° la forteresse la plus importante de l’Angleterre ; 2° le port le plus commerçant de toute l’Espagne ; 3° un entrepôt général de contrebande. Il y a ici des gens de toutes les nations, que la simple volonté du gouverneur peut faire sortir immédiatement de la place; il faut donc être de l’opinion du gouvernement, de l’opinion du capitaine de port, de l’opinion du chef suprême de police; et si le gouverneur, le capitaine de port et le chef de la police ont des opinions et des intérêts différents, voyez combien il sera facile d’arriver à la vérité. Un mot seulement, et cela a trait à Chervin; nous obtiendrons quand nous voudrons dix certificats authentiques pour attester un fait , et neuf et demi au moins tout aussi authentiques pour le nier.
« Adieu, mon cher Maître; avec de la volonté, de l’adresse et de l’indépendance , on peut , malgré tout , arriver à un fait certain. Si nous en avons vingt de ce genre, nous serons bien heureux; mais ils seront vrais, je vous en réponds.
« Votre élève plus affectionné.
« Veuillez présenter mes respects à Mme Bretonneau. Donnez de mes nouvelles à ma mère. »
LETTRE CXCIXe
DE BRETONNEAU A TROUSSEAU
« Tours, 22 décembre 1828.
« Mon ami, ce voyage de Paris a eu la plus funeste issue, ma pauvre Hortense a succombé à cette désastreuse opération 1 .
« J’avais plus que de rattachement pour ma nièce, elle réunissait tant de bonnes et d’estimables qualités qu’elle m’inspirait de la vénération. Cet événement m’a frappé de stupeur, et depuis quelques jours seulement j’ai essayé de me remettre au travail.
« J’avais besoin de recevoir de vos nouvelles, mon cher Armand, oui, c’est de vos nouvelles dont j’ai besoin; celles de l’épidémie viennent bien en arrière-ligne.
« Déjà les recherches nécroscopiques de Bally 2 et d’Audouard ne me laissaient plus aucun doute ; il était impossible que l’appareil folliculaire se trouvât affecté dans le
1 Cette jeune femme, nièce de Bretonneau, venait d’être opérée à Paris par Roux et Velpeau et avait succombé aux suites de l’opération. — T.
2 Bally, François, Pariset. — Histoire médicale de la fièvre jaune observée en Espagne en 1821. Paris, 1823. — T.
BRETONNEAU A TROUSSEAU
typhus ictérode comme il Test dans la dothinentérie sans que des lésions aussi graves eussent attiré l’attention des nécrotomistes les moins exercés; une seule de vos observations m’en apprend plus sur ce sujet que toutes celles que j’ai compulsées. Votre surnom de vultùr papa se présentait à ma plume; mais lorsque je vous sais la main dans cette urne qui renferme tant de billets noirs, ces mauvaises plaisanteries ajouteraient à ma tristesse.
<( Lorsque vous recevrez cette lettre, il n’y aura sans doute plus aucune tentative thérapeutique à essayer; je regrette de ne pas vous avoir plus promptement indiqué ma pensée relativement au sulfate de quinine. S’il y avait la moindre analogie entre - cet empoisonnement et celui que produisent les miasmes des marais , si le quinquina pouvait en être l’antidote, ce ne serait qu’en gagnant de vitesse un mal si rapide, et il faudrait que trente à trente -six grains de sulfate de quinine fussent donnés à doses rapprochées dès le début de la maladie.
« Mais qu’il y a peu de ressemblance dans la marche , dans la terminaison favorable et dans la convalescence de la fièvre jaune et de la fièvre la plus pernicieuse!
« Que les caractères anatomiques de ces phlogoses des viscères gastriques auront besoin d’être précisés pour que je ne sois pas tenté de les confondre avec les ecchymoses pulmonaires et cutanées !
« Assurément vous ne devez chercher que la vérité, mais l’examen des probabilités d’une hypothèse ne peut vous détourner du chemin de son puits.
« Voici donc (c’est peut-être pour la seconde fois, mais peu importe) l’hypothèse que m’ont suggérée :
cc 1° Les faits mentionnés par des médecins de Charlestown, qui écrivaient, il y a une centaine d’années, que
cette maladie contagieuse à la ville cesse de l'être à la campagne.
(( 2° Les faits que cite un docteur Almadovar, des îles Baléares, qui affirme avoir eu les ganglions lymphatiques tuméfiés après avoir tâté le pouls d’un grand nombre de sujets affectés 4.
« Ce docteur, Almadovar en dit bien d’autres, mais son dire a été traduit et extrait par Pariset.
« 3° Enfin les faits allégués par les contagionnistes et par leurs adversaires. Voici mon hypothèse :
« Le principe reproducteur de la fièvre jaune a besoin d’un certain degré de concentration pour produire ses effets même sur les sujets les plus susceptibles de les éprouver. Son développement exige en outre quelques conditions particulières de température 1 2.
1 Almadovar. — Dictamen que sobre la naturaleza y caracter de la febre amarilla dirige al Gobierno. — Palma, 1822. — T.
2 On voit et on verra ce fait s’accentuer encore, à mesure que l’on avancera dans la lecture de cette correspondance, combien Bretonneau distinguait clairement la vérité dans cette obscure question de la fièvre jaune , qu’un esprit souple et délié comme celui de Trousseau , précis et pondéré comme celui de Louis, appliqué et laborieux comme celui de Ghervin, furent dans l’impossibilité de débrouiller, et combien satine et intuitive observation devança, dans cette question, nos doctrines contemporaines.
Pour lui la nature, la marche et la terminaison de la fièvre amarille diffèrent totalement de l’intoxication paludéenne, et ne ressemblent en rien aux plus graves accidents pernicieux. Elle est importée, elle est contagieuse , elle est due à un germe infectieux , « à un principe reproducteur, transmissible, lequel a besoin d’un certain degré de concentration pour produire des effets, et dont le développement exige des conditions spéciales de température. » Que pourrait -on dire de plus aujourd’hui ?
Si le principe générateur de la fièvre jaune affirmé par le médecin de Tours n’a pu encore être isolé d’une façon certaine, et si les bactériologistes hésitent entre certains micro-organismes, tous les épidémiologistes sont d’accord pour reconnaître que l’organisme pathogène, spécifique,
BRETONNEAU A TROUSSEAU
« Chez nous il en est presque ainsi cle la dysenterie ; si les émanations de votre égout ont été cette année ce qu’elles ont coutume d’être , elles ressemblent furieusement aux émanations des feuilles de peuplier de la Chapelle-Yerronge .
« Une maladie dont le principe contagieux ne peut être transporté sans s’éventer et perdre de sa force; dont le principe contagieux à petites doses agit un petit peu et de manière à ne pas trop vous avertir de l’impression qu’il exerce sur vous (ceci est du docteur Almadovar) ; dont le principe contagieux pour produire des effets notables doit être exhalé par des masses ; une telle maladie, si elle existe, doit certainement avoir plusieurs traits de ressemblance , sous le point de vue de sa propagation, avec les affections
existe réellement ; qu’originaire d’une circonscription limitée des régions équatoriales, sur les bords de la mer, à l’embouchure de grands fleuves, il est transmissible par l’intermédiaire de l’atmosphère, et ordinairement transporté par la voie des navires. Ainsi le bon sens populaire, qui était si fermement contagionniste, et qui si longtemps avait incriminé les navires et les avait accusés d’être les agents de la transmission du fléau, ne s’était pas trompé, et ce sont bien eux, — les médecins, qui si longtemps ont contesté le fait et incriminé la crédulité et la faiblesse des foules doivent aujourd’hui le reconnaître, — qui reçoivent et recèlent le principe morbifique dans leurs flancs viciés par l’atmosphère contaminé, le transportent d’un point de la terre à un autre, et agrandissent sur la surface du globe, où elle s'étend de plus en plus , la tache envahissante du virus amarille.
Mais il n’avait pas échappé à la clairvoyante sagacité de Bretonneau que ce développement est heureusement limité par certaines conditions météorologiques. Il est, en effet, certain que la fièvre jaune ne peut subsister dans les zones géographiques à températures basses. Circonscrite d’abord dans le golfe du Mexique et des Grandes Antilles, propagée ensuite en des foyers secondaires sur la côte occidentale d’Afrique, dans la Guyane et les Petites Antilles , puis sur le littoral de l’océan Pacifique, elle n’a jamais pu s’acclimater en Europe, dont le climat lui est défavorable, quoiqu’elle ait ravagé ses côtes à diverses reprises. (Cadix, 1800, 1804, 1819. — Barcelone, 1825. — Gibraltar, 1828. — Brest, 1802, 1839, 1856. — Saint-Nazaire, 1843, 1851, 1861. — Southampton, 1851. — Falmouth, 1864. — Swansea 1865.) — T.
morbides que développent les émanations miasmatiques adhérentes aux localités.
« Le jour même de la réception de votre lettre, je l'ai communiquée à madame votre mère, qui m’a transmis la vôtre avec la même exactitude. Je lui envoie celle-ci toute ouverte pour qu’elle y inscrive un mot. Si brièvement que vous le voudrez, donnez-nous de vos nouvelles.
<( Votre bien dévoué ami.
« Vous verrez qu’un jour on reconnaîtra que le typhus pétéchial est quelque chose de distinct de la dothinentérieh J’entends parler de typhus à marche rapide, car je ne mets pas en doute que souvent la dothinentérite a été décrite sous le nom du typhus, le tout pour la plus grande gloire du diagnostic. Ah! votre Académie!!! celle de Tours ne lui en cède guère; les honorables membres sont tous aussi bêtes , tous aussi hargneux que le comporte la circonscription de la localité. »
1 On sait que cette prévision ne tarda pas à se réaliser, et que de nombreux travaux ultérieurs démontrèrent bientôt les différences somatiques et cliniques qui séparent les deux affections. A ces travaux se rattachent les noms de Lombard (de Genève, 1836), de Bernardt (de Philadelphie, 1837), de Stewart (1840), de Jenner (1849), de Wodward (1876), et plus récemment ceux de Colin, de Laveran, de Kelsch, de Kiener, de Brouardel, d’Arnould, etc. — T.
TROUSSEAU A BRETONNEAU
LETTRE G Ge
DE TROUSSEAU
« Gibraltar, 12 janvier 1829.
« Mon cher Maître ,
« J’ai reçu lundi dernier la lettre dans laquelle vous m’annonciez la perte douloureuse que vous avez éprouvée; vous connaissez trop mon attachement pour vous, pour croire que j’ai été indifférent à votre peine. Quelques jours auparavant, Mme Martigné m’avait appris ce funeste accident, et je vous aurais écrit plus tôt si mes forces me l’eussent permis. Je ne suis tout à fait rétabli que depuis trois ou quatre jours , bien que la fièvre ait duré trois jours seulement. Cependant, j’ai eu une convalescence assez laborieuse, et j’ai été longtemps à retrouver mon appétit et mes forces1. Cette maladie a cela de particulier qu’elle laisse après elle une faiblesse extraordinaire, quoique les symptômes aient été fort peu graves. Nous avons vu des gens passer la maladie opOocrTaS^v, et rester plus d’un mois à se rétablir. La question de la contagion et de la non contagion s’embrouille de plus en plus, et des faits extraordinaires en apparence se pressent en foule dans nos procès-verbaux.
« Il y a au nord de Gibraltar, entre la baie et la
1 Trousseau avait été atteint de la fièvre jaune. — T.
Méditerranée , une plage de sable que Ton appelle le Champ neutre , où ont été construites des baraques en bois et des tentes. Ceux qui, sous ces baraques, se sont parfaitement isolés ont été exempts de la maladie ; et parmi ceux qui ont eu avec les personnes de Gibraltar des communications libres et faciles , il y en a quelquesuns qui sont tombés malades. Ce fait seul semblerait concluant; mais, d’un autre côté, deux soldats qui avaient monté la garde en ville et qui tombaient malades sous les tentes , ont continué à coucher avec leurs femmes pendant une ou deux nuits, et n’ont communiqué la lièvre jaune ni à leurs femmes ni à leurs enfants ; des faits de ce genre sont nombreux dans la ville.
« Il v a aussi un assez grand nombre de maisons qui ont eu des malades au début de l’épidémie, sans avoir communiqué les uns avec les autres ; ce qui porte à croire que la maladie a eu primitivement une origine locale , comme il arrive si souvent, en France, pour la rougeole, la scarlatine, la dothinentérie , la dysenterie; mais je ne doute pas le moins du monde qu’un premier malade ne puisse transmettre la fièvre à tout le reste de la famille , comme cela se passe dans la plupart des maladies épidémiques. Je ne crois pas pour cela que la fièvre puisse aisément se transporter de la Havane en Espagne; mais je crois que, si des circonstances atmosphériques particulières ont donné naissance dans Cadix à la fièvre jaune, la maladie pourra devenir promptement contagieuse pour l’île de Léon, pour Chiclara , pour Xérès, pour San- Lucar, etc. etc., qui se trouvent sous les mêmes influences atmosphériques; tandis que l’on pourra impunément laisser des malades mourir à Madrid ou à Vittoria. Et il en est de même de la rougeole , de la scarlatine , de la dothi-
TROUSSEAU A BRETONNEAU
nentérie. Certainement, on ne peut nier que la dothinentérie ne se développe spontanément , et ce cas isolé sur le rocher de Gibraltar le prouve assez ; il est incontestable qu’elle n’est que rarement contagieuse quand elle se développe ainsi , et il est avéré qu’elle le devient dans des circonstances particulières1. La dysenterie est, dit-on, endémique aux Antilles , elle n’y est pas contagieuse. Chez nous , la dysenterie est quelquefois spontanée et alors elle ne se communique pas; si elle est épidémique, elle devient contagieuse. Il manque un travail que je ferai ; ce sera de suivre à la piste une épidémie de maladie contagieuse dans un village, et de faire une investigation complète dans toutes les maisons où il y aura eu des malades , sans en excepter une. On trouvera , j’en suis sûr, des choses auxquelles on ne s’attend guère, et je ne doute pas que les infectionnistes n’y trouvent des arguments contre la contagion de la petite vérole ellemême. Je crains bien qu’une épidémie de rougeole ou de scalartine ne se comporte souvent comme une épidémie de lièvre jaune. En vérité , on ne sait rien encore sur l’allure des maladies contagieuses, et on est assez bête pour vouloir l’étudier dans de grandes villes. Combien eussent été intéressantes les épidémies de scarlatine qui ont fait le tour de notre département , et combien peu leur marche a été étudiée! Et moi - même , qui, cette année, ai laissé échapper en Sologne de si belles occasions! Je les retrouverai, je vous l’assure, pourvu qu’à mon retour mes affaires s’arrangent comme je le désire. Adieu, mon cher
1 Voir plus loin la réponse que fait Bretonneau à cette assertion. — T.
Maître, je vous embrasse de tout mon cœur. Votre élève affectionné.
« Veuillez assurer de mes respects Mmc Bretonneau. Je répondrai à maman dans quelques jours. »