DE BRETONNEAU
« Tours, 14 janvier 1829.
« Avec quel transport de joie je viens d’embrasser Mlle Tardif! De quel poids je suis soulagé; elle m’apporte la lettre qui rend la vie à madame votre mère. C’est à vous-même que j’adresse la lettre qu'hier je n’avais pu affranchir pour M. Louis. Déjà j’avais reconnu que j’avais été trop sévère à son égard, et de bon cœur je lui en avais demandé pardon. Il a été bon camarade, il vous a donné des soins; jamais je ne parlerai de son travail que pour citer ce que j’y trouverai de recommandable, et j’y trouverai beaucoup. Mon Dieu! que j’étais oppressé ! forcé d’aller à Chenonceaux pour y voir le pauvre petit Etienne gravement affecté de dothinentérie , avec quelle anxiété je serais revenu à Tours! Ce matin, Gouraud me disait qu’il voulait que je fisse expressément mention de son intérêt dans la lettre que j’adressais à M. Louis. Chacun ajoutait à mon chagrin en me demandant de vos nou-
BRETONNEAU A TROUSSEAU
velles. Aujourd’hui, M. Cormier m’a fait bien et mal en me parlant de vous avec une estime bien sentie.
« Mon ami, la science à une autre fois, je suis tout entier au bonheur de vous savoir convalescent. Ma femme partageait bien vivement mes inquiétudes et est bienheureuse de mon bonheur. Jacquart vient de m’embrasser de tout son cœur. J’envoie chez Chauveau donner des nouvelles qu’il sera bien heureux de recevoir; puis je me livre de bonne grâce aux inspecteurs qui me poursuivent. J’ai repris le service de l’hôpital, et ma condition est en vérité un peu empirée; mais vous êtes convalescent, et je vous embrasse de tout mon cœur : voilà de quoi oublier bien des petites tribulations i .
« Votre sincère ami.
« Voici la quatrième lettre que je vous adresse à Gibraltar. »
1 Cette lettre si tendre , dans laquelle le cœur de Bretonneau se peint tout entier, montre quelle profonde affection il avait vouée à Trousseau. On a toujours rendu justice au dévouement vraiment filial de Trousseau pour le médecin de Tours; mais ce dévouement était réciproque, et on voit, par la correspondance de Bretonneau, que jamais père ne témoigna à son fils une sollicitude plus vigilante, plus éclairée, plus affectueuse que celle dont Trousseau sut se montrer si reconnaissant. — T.
LETTRE CGI Ie
DE TROUSSEAU
« Gibraltar, 2 février 1829.
« Je suis touché autant que vous pouvez le supposer de l’intérêt que vous prenez à votre pauvre élève ; heureusement ma bonne étoile nTa suivi encore à Gibraltar, et, sauf nouveaux accidents, je vous arriverai bientôt à Tours.
« La question s’embrouille diablement; premièrement: les causes des infectionnistes sont à tout jamais anéanties. Les égouts et les terrains marécageux jouaient, vous le savez, le principal rôle. Inde mali labes! Et voilà que le sergent de police chargé du nettoiement des égouts nous déclare que, depuis le 29 août jusqu’au 1er novembre 1828, douze ouvriers ont été occupés tous les jours , employés par lui à curer, à réparer, à purifier les égouts; par le plus singulier des hasards, pas un d’eux n’a pris la fièvre jaune. Les pluies de novembre surviennent; nos égouttiers cessent leurs travaux, et, six ou huit jours après, ces hommes qui demeuraient dans la même maison tombent malades et huit meurent. Il semble en vérité qu’il aient été préservés par l’odeur des égouts. Gibraltar est sur une roche sèche , il n’y a pas une flaque d’eau à deux lieues à la ronde; jamais de fièvres intermittentes. A San Roque, au contraire, il y a beaucoup
TROUSSEAU A BRETONNEAU
de fièvres causées par le voisinage d’une rivière qui déborde quelquefois quand la mer est grosse. Il n’y a jamais eu de fièvre jaune à San Roque, et à Gibraltar on a vu cinq épidémies depuis le commencement du siècle. Lisbonne réunit les deux conditions pour la fièvre jaune : saleté extrême, et voisinage d’un fleuve qui cause des fièvres intermittentes à l’infini. Il n’y a eu qu’une épidémie, il y a près de cent ans. On sera fort en peine d’accuser aussi une constitution atmosphérique, car au village espagnol, qui se trouve presque sous le canon de la place , il n’y a pas eu de malades.
« Quant à la contagion , il sera tout aussi difficile de l’établir. On voit, il est vrai, dans l’immense majorité des cas , la fièvre se développer après des communications évidentes , et tous les membres d’une famille tomber malade dans l’espace de peu de jours; d’un autre côté, la fièvre naît dans une famille qui s’est soigneusement gardée contre les malades et les convalescents. Ailleurs, à trois cents pas de Gibraltar, c’est à peine si, une fois sur dix, les communications les plus intimes ont déterminé la fièvre jaune.
« Que conclure de tout cela , sinon que l’on n’en peut rien conclure? sinon qu’il faut, dans une localité très circonscrite , étudier avec le soin le plus minutieux une épidémie de maladie contagieuse? telle serait, par exemple, la rougeole ou la scalatine ; puis dans une localité semblable , étudier une maladie endémique comme la fièvre intermittente; connaître positivement l’allure de chacune d’elles. Avant que l’on ait fait ce travail, je défie de rien conclure de la fièvre jaune. Les lois d’une épidémie, les circonstances qui les modifient n’ont encore été étudiées d’une manière complète par personne. Vous me direz que je
radote, que c’est la seconde fois que je vous chante la même antienne : soit , mais je n’en suis pas moins bien convaincu de ce que je vous dis là. Il se pourrait bien que chaque maladie épidémique eût aussi sa marche spontanée , son mode de propagation spécifique , son temps d’incubation propre, etc. etc.; qui vivra verra.
« Les contagionnistes ne veulent pas plus de maladie contagieuse spontanée que les naturalistes ne veulent de chênes sans gland ; et vous les voyez s’acharner sur un vaisseau qui n’en peut mais, et accuser, qui une lettre qui n’a pas été passée au vinaigre; qui une chemise sale; qui une perruque crasseuse ; qui un malheureux chat que la faim ou l’amour a poussé dans une maison voisine. Les infectionnistes trouvent là de quoi rire, et ils s’en vont, eux, flairer gravement la lunette d’une latrine et attraper à la volée le pet (sic) d’un pauvre homme.
Iliacos intra muros peccatur et extra ,
comme a dit votre auteur favori, si bien je me rappelle h
ce Adieu, mon cher Maître; vivez joyeux, et tenez-moi pour l’individu le plus propre à faire, à mon retour, un greffier de justice de paix.
« Votre affectionné élève.
« Veuillez présenter mes respects à Mme Bretonneau.
« Donnez de mes nouvelles à ma mère. »
1 Sous ce langage plaisant, on voit que Trousseau, moins ferme dans sa doctrine que ne l’était Bretonneau , restait indécis entre la contagion et l’infection. Ce fut, du reste, quant à la fièvre jaune, avec une tendance très marquée à la non contagion, la note dominante dans les sociétés médicales jusqu’au célèbre rapport de Mélier sur l’épidémie de Saint- Nazaire (1861). — T.
BRETONNEAU A TROUSSEAU
LETTRE CCIIP
DE BRETONNEAU A TROUSSEAU
« Tours, 3 février 1829.
« Peut-être cette lettre ne vous trouvera -t- elle plus à Gibraltar; dans le doute, je ne veux pas vous laisser trop longtemps sans nouvelles , si votre départ est retardé ; je sais que madame votre mère ne vous a pas écrit, et qu’elle compte sur moi pour vous dire qu’elle se porte à merveille depuis que vos lettres sont venues dissiper nos cruelles inquiétudes.
« Mon ami, que j’avais besoin de celle qui est venue confirmer la nouvelle de votre convalescence ! Maintenant que vous avez payé votre tribut, tout est pour le mieux; cette tourbe de gens qui ne peuvent rien faire et qui ne veulent pas laisser faire ne me cornera plus aux oreilles , ils auront bien soin d’arriver lorsqu’il n’y aura plus de dangers à courir. Sotte engeance! poussé à bout, je viens d’en attacher trois au pilori: Faneau, Gendron (Edouard), Narbonneau, dans l’enceinte même de la Société médicale.
« Laissons ces misérables, et que je vous répète que je suis heureux de votre rétablissement en proportion du chagrin et des regrets que j’ai éprouvés pendant deux cruels jours qu’ indubitablement je vous ai cru perdu.
« A votre retour nous parlerons de la contagion. J’ai suivi avec plus de soin que vous ne le pensez les évolutions de la scarlatine dans la banlieue de Tours et dans le reste du département. J’ai la certitude qu’une famille de Véretz, qui s’est abstenue (dans sa maison isolée de toute autre habitation) de communications directes avec les malades, a été affectée de cet exanthème.
« Sans doute la variole s’est une fois développée spontanément, et une autre fois elle a pu être produite par la combinaison des mêmes conditions , circonstances qui une fois lui ont donné naissance; mais convenez que cela n’arrive pas facilement, puisque les Amériques, les îles de la mer du Sud ont attendu bien longtemps de nous l’importation de cette maladie ; puisque nos colons, qui avaient tant d’intérêt à en préserver leurs négrillons, y parvenaient en exerçant une grande surveillance , dont le résultat était ordinairement de livrer après douze, quinze ou vingt ans de soins , une population nombreuse à la rapacité de ce fléau qui arrivait ordinairement attaché à la peau d’un jeune mousse ou d’un créole qui avait terminé ses études en Europe.
« Mon ami, il est probable que la génération de la dothinentérie est moins souvent spontanée que vous ne l’imaginez ; et ces matelas sur lesquels succombe un dothinentérique , croyez -vous qu’ils soient brûlés, lavés, éventés? êtes-vous bien sûr de l’époque à laquelle la graine qu’ils peuvent renfermer perd la propriété de germer? La graine du caféier et beaucoup d’autres doivent être semées aussitôt qu’elles sont mûres.
« Des graines de pavots renfermées en abondance dans un vieux mur depuis plus de cent ans n’avaient pas perdu la faculté de germer; notez que c’est surtout parmi
BRETONNEAU A TROUSSEAU
les graines d’une extrême ténuité qu’on rencontre le plus ordinairement cette tenace vitalité1.
« Est- il certain qu’on est très rarement atteint de la lièvre jaune lorsqu’une fois on lui a payé tribut? Cette question n’est pas complètement étrangère à celle de la contagion.
« Retenu depuis cinq jours par une phlegmasie de la capsule articulaire du genou gauche avec énorme accumulation de synovie, je suis mieux; le liquide épanché est presque résorbé. Malheureusement il faut que je parte à l’instant même pour Vendôme, où quatre-vingts militaires sont atteints simultanément de la dothinentérie. Dix ont déjà succombé , on me garde un cadavre ; ils soupçonnent que c’est pour n’avoir pas porté de bas que ces malheureux sont si traîtreusement assaillis par la gastroentérite intense !
1 Bretonneau écrivit peu. Nous avons montré dans sa biographie combien la rédaction de ses doctrines était contraire à la nature de son génie. Mais nous avons dans cette lettre, et dans la plupart de celles qu’il écrivit à Trousseau, le substratum de ses idées sur la transmission des maladies. On remarquera combien il est peu porté à admettre la spontanéité morbide à une époque où elle était universellement acceptée. S’il admet que la variole a pu, dans certaines circonstances identiques aux conditions qui lui ont une première fois donné naissance, se développer spontanément, il paraît faire une concession aux idées du jour, puisqu’il s’empresse de démontrer combien a dû être rare et exceptionnel un fait semblable. Il en est de même pour la dothiénentérie. Pour qui sait lire entre les lignes , il ne croit guère à sa création de toutes pièces, soit par le corps humain, soit par les milieux ambiants, et quand il dit à Trousseau que sa génération est moins souvent spontanée qu'il ne se l’imagine, il fait suivre cette assertion de faits péremptoires qui expliquent comment ont pu être ignorées et méconnues l’existence et la transmission des germes. Il va au-devant des objections qui pourraient être posées et qui l’ont été en effet jusqu’à nos jours. Quelle est, en effet, la principale objection faite à la contagion? L’impossibilité de remonter à la source du contage. Bretonneau en quelques mots anéantit cet argument et montre que certains germes peuvent posséder longtemps la propriété de lever. — T.
«Je conçois que ma phlegmasie articulaire pourra bien être un peu exaspérée par cette excursion, mais vous sentez bien , mon cher ami , qu’une nouvelle épidémie ne naîtra pas exprès pour moi.
« Toute votre famille, tous vos amis, bien, très bien.
« Vale , mi fili.
« J’ai plusieurs motifs de croire que la graine de dysenterie lève à la seconde année dans la saison convenable. »
LETTRE CCIVe