DE LOUIS 1 A BRETONNEAU
« Gibraltar, 16 février 1879.
« Vos inquiétudes sont heureusement dissipées depuis
1 Louis, né à Aï (Marne) en 1787, mort à Paris en 1872, fut un des disciples les plus célèbres de l’Ecole anatomo-pathologique, et un des cliniciens les plus distingués du temps.
Docteur en 1813, il passa d’abord quelques années en Russie, à Odessa, où il pratiqua la médecine avec un remarquable succès. Il rentra en France en 1820. et c’est à partir de cette époque qu’il se livra tout entier aux études anatomo-pathologiques et commença la série des remarquables travaux qui devaient illustrer son nom.
C’était le moment où les doctrines de Broussais, acclamées par une jeunesse ardente et passionnée, excitaient un enthousiasme presque universel. Louis était un esprit trop réfléchi et trop pondéré pour se laisser éblouir par l’éclat et la fougue originale de la parole, et il aimait trop à aller au fond des choses pour s’abandonner sans examen à des idées qui heurtaient son intelligence correcte et lucide, rebelle à toute proposition scientifique qui n’était pas démontrée par les faits. Comme Bretonneau, il opposa au physiologisme l’esprit et la méthode d’observation.
Les modes de son observation furent tout autres que ceux du médecin de Tours. Chez celui-ci, en effet, l’observation, — nous l’avons montré, — était un don naturel et génial, une puissance de l’intelligence capable
LOUIS A BRETONNEAU
longtemps, et je puis presque me féliciter d’un mal qui me procure le plaisir de vous écrire et de vous remercier
d’arriver à un moment donné à l’intensité par une excessive concentration de l’attention , et soumettant naturellement et sans effort à sa contemplation muette et intérieure toutes les facultés supérieures de son entendement. Chez Louis, au contraire, l’observation fut un procédé scientifique acquis, étudié, calculé et analogue aux méthodes exactes qui gouvernaient la chimie, — auxquelles il aimait à la comparer, — doté par lui de règles qui en firent une école, l’école d’observation dont il devint le chef, et qui a eu son heure d’importance et de célébrité. Au résumé, on peut dire que Louis acquit la science de l’observation tandis que Bretonneau en possédait le génie.
Enfermé pendant six ans dans les salles du service de Chomel, à la Charité, il recueillit les observations de tous les malades qui furent admis dans ce service pendant cette série d’années, et pratiqua toutes les autopsies de ceux qui succombaient.
C’est au cours de ce long internat volontaire qu’il amassa les nombreux documents, — plus de deux mille observations, — qui devaient lui fournir les éléments des travaux qu’il projetait.
Son objectif était l’étude des affections chroniques et particulièrement de la plus commune, la phtisie, et la solution des problèmes des fièvres, que Bretonneau avait cependant déjà trouvée, mais que l’esprit rigoureux et inflexible de Louis considérait comme étant encore en suspens et qu’il se proposait de démontrer numériquement. Nous avons déjà dit ce que nous pensions au sujet de cette question de priorité. Ses Recherches sur la Phthisie parurent les premières (1825) et furent suivies de sa nomination à l’Académie.
Ses travaux sur les fièvres, dans lesquels il démontrait leur unité, furent publiés trois ans après (1827) et eurent le plus grand retentissement.
C’est à partir de la publication de cet ouvrage que Louis fut considéré comme le restaurateur de l’unité des fièvres essentielles, et que la dénomination de typhoïde , qui ne signifie rien , fut substituée par Chomel et par lui au terme expressif de dothinentérie que lui avait donné le médecin de Tours. Ce fut là une des grandes injustices de l’époque. (Voir la Biographie, p. 47.)
Louis fut médecin de la Pitié et de l’Hôtel- Dieu.
Ses travaux les plus importants sont les suivants :
Recherches anatomo-pathologiques sur la phthisie. ( lre édition , Paris, 1825.)
Recherches anatomiques, pathologiques et thérapeutiques sur la maladie connue sous le nom de gastro-entérite, fièvre putride, adynamique, typhoïde, etc. etc. (lre édition. Paris, 1829.)
Documents relatifs à l’épidémie de fièvre jaune de Gibraltar, recueillis par Chervin, Louis et Trousseau. (Paris, 1830.)
Examen de l’Examen de Broussais relativement à la phthisie et à la fièvre typhoïde. (Paris, 1834.)
Recherches sur la fièvre jaune de Gibraltar. (1844.) — T.
de la lettre que vous avez bien voulu m’adresser. Je désirais depuis longtemps avoir le plaisir de vous connaître; je le désire bien davantage encore depuis que je sais mieux, permettez -moi de vous le dire , tout ce que vous valez. Nous avons bien souvent causé de vous, Monsieur, votre ami et moi; et son attachement pour vous explique du reste vos inquiétudes. Les miennes ont été bien vives aussi; je ne dirai pas aussi vives que les vôtres, car le temps est quelque chose en amitié ; mais , à l’époque de sa maladie, M. Trousseau m’avait déjà inspiré plus d’estime et d’amitié qu’il n’en faut pour redouter un événement toujours menaçant quand la fièvre jaune s’empare de nous.
« La santé de M. Trousseau une fois rétablie, nous avons repris nos travaux avec plus d’activité , et si nous ne donnons pas au public tout ce qu’il désire, nous aurons du moins recueilli un assez grand nombre de faits qui qui ne seront pas sans utilité pour la solution du problème qui nous occupe.
« Je regrette d’être obligé de vous quitter si vite , et suis avec les sentiments distingués,
« Monsieur et cher confrère,
« Votre tout dévoué. »
TROUSSEAU A BRETONNEAU
LETTRE C C Ve
DE TROUSSEAU
« Gibraltar, 2 mars 1829.
<( Je ne vous dis pas, mon cher Maître, combien j’ai été heureux de trouver dans vos lettres tant de témoignages d’affection.
« Je voudrais bien savoir, puisque les épidémies de scarlatine de notre pauvre département ne sont pas venues sans que vous les ayez regardées de près, si des villages qui se trouvaient au milieu de bourgs infectés n’ont point eux-mêmes été envahis par la scarlatine; ce fait est bien curieux à examiner. Voilà la fièvre jaune sévissant sur cinquante villes ou bourgades de l’Andalousie ; elle laisse intactes cinq ou six villes de deux ou trois mille âmes , dans des positions toutes semblables à celles des villes infectées , et sans qu’il soit possible d’assigner les causes de cette singulière immunité. Notez que souvent les communications ont été assez libérales. Or, est-il possible de savoir si, lorsque Gormery et Véretz ont tant souffert de la scarlatine, Saint-Avertin, Athée, Esvres , etc. , en un mot les bourgs voisins ont été envahis en même temps? Peut-on savoir s’il y a eu un an, ou dix-huit mois, ou deux ans de différence? Peut-on savoir s’il y a eu, ce qui est infiniment probable, toujours les mêmes communications dans les marchés, dans les cabarets? Peut -on savoir si des individus d’un bourg ont été transportés malades dans un autre sans que la maladie se propageât?
Pour couper court, peut -on savoir si les inexplicables allures de la fièvre jaune ont des analogues parmi les maladies contagieuses ?
« Vous verrez, en lisant l’énorme quantité de nos procès-verbaux, si jamais homme a la patience de les lire, vous verrez, dis -je, qu’ils seront un lopin que se disputeront les contagionnistes et leurs adversaires ; il y aura à boire et à manger pour tout le monde, ce qui ne rendra pas la question beaucoup plus claire.
« Mais, au lieu de vouloir juger la fièvre jaune indépendamment de toute autre maladie , il faut , ce me semble , la comparer dans tous ses points avec une affection évidemment contagieuse et avec une autre qui ne le soit pas, et prendre par exemple pour terme de comparaison, d’un côté la fièvre intermittente, de l’autre la rougeole et la scarlatine. Lorsqu’en choisissant Tremblevif, en Sologne, au milieu d’un automne très chaud , on trouvera, après avoir examiné avec soin toutes les maisons sans excej3tion , que la fièvre se montre dans tous les points du village, qu’elle attaque successivement les individus, non par ordre de familles, mais indifféremment, on aura déjà cette conclusion intéressante que : premièrement la cause de la fièvre jaune ne s’étend pas plus que celle des fièvres intermittentes, puisqu’elle n’affecte pas un plus grand nombre d’individus. En deuxième lieu , que la cause de la fièvre jaune n’est pas plus promptement activée que celle des fièvres intermittentes , puisqu’une épidémie de typhus ictérode met quatre ou cinq mois à parcourir une ville, et que la fièvre intermittente ne met pas plus de temps. Maintenant, si d’une part la fièvre intermittente sévit sur un aussi grand nombre de personnes que la fièvre jaune, que sa cause soit aussi active , et si d’autre part elle
TROUSSEAU A BRETONNEAU
n’attaque les individus qu’isolément et non par niasses et par familles comme le fait la fièvre jaune, on aura une bonne raison de croire que celle-ci ne se comporte pas tout à fait comme les maladies endémiques.
« Il reste à la comparer avec les maladies contagieuses, et pour ce faire il ne faut pas , ce me semble , prendre la variole pour point de comparaison , car une maladie peut être contagieuse et ne l’être pas tout à fait autant que la petite vérole ; choisissons plutôt la rougeole et la scarlatine. Premièrement, constatons ce fait, qu’on observe quelquefois des cas de rougeole sporadique, qui paraissent s’être développés sans communications préalables avec des malades, et qui restent isolés dans une famille, dans un hôpital. Ce fait une fois bien reconnu, nous ne nous inquiéterons plus du grand argument que les infectionnistes tirent de leurs cas sporadiques et de la non transmission de la maladie dans ces circonstances. Ensuite il faudra constater si , dans la même saison , dans la même situation , deux villes ou deux villages rapprochés ne seront attaqués que longtemps l’un après l’autre, quoiqu’ils aient continué à avoir des communications libres ; si quelques habitants d’un village voisin viennent contracter la maladie épidémique dans son foyer et s’en retournent chez eux sans transmettre leur mal; si au contraire on peut transmettre ce mois-ci, cette année-ci, l’affection qui n’avait pu se propager le mois précédent, l’année précédente. Il est un autre argument des infectionnistes qui semble très puissant aussi , et qui se trouve résolu par le fait que vous me citez dans votre dernière lettre : puisque votre famille isolée de Yéretz a pris la scarlatine sans communication préalable , pourquoi donc quelques maisons de Gibraltar où l’on s’est abstenu de voir des
malades n’auraient -elles pas pu être envahies aussi, sans que pour cela la fièvre jaune cessât d’être contagieuse? J’en conviens avec vous, il est fort probable qu’il faut souvent avoir été préalablement défriché par un je ne sais quoi que les vieux appelaient une constitution , pour recevoir une graine qui puisse germer; mais, au nom de Dieu, ne mettons pas la dysenterie de notre partie , sa transmissibilité n’étant point encore assez démontrée. Les infectionnistes rient beaucoup de ceux qui croient à cette conservation des germes; et Pariset, qui est d’ailleurs un grand menteur et un grand misérable, en expliquant de cette manière l’apparition de l’épidémie de Médina-Sidonia en 1801, a excité un haro universel. Il n’en faut pourtant pas trop rire 1 , puisque les maladies éruptives , la coque-
1 Le temps et les découvertes qu’il a amenées avec lui ont démontré, en effet, qu’il ne fallait pas rire de la doctrine de conservation des germes, et le pauvre Pariset, traité si sévèrement par Trousseau et qui mourut avec le chagrin de voir ses travaux rabaissés et les résultats de ses missions violemment contestés, assisterait aujourd’hui au triomphe de ses idées.
Ce n'était pourtant pas une figure ordinaire que celle de Pariset, et elle ne pourrait rester sans injustice sur ce jugement sommaire et exécutoire de Trousseau, que la liberté épistolaire peut seule excuser, et contre lequel du reste le disciple de Bretonneau aurait été plus tard le premier à protester.
Très lettré et très érudit, dans le sens autrefois classique du mot, versé à fond dans la culture des langues latine et grecque; penseur profond et doux, orateur disert et élégant, écrivain éloquent aux allures académiques, pénétré de la grande manière des illustres auteurs du xviie siècle, qu’il relisait sans cesse, Pariset représentait à l’Académie de médecine la race de ces médecins imbus de fortes études littéraires, médecins qui portèrent si loin la science et l’art de bien dire, et qui illustrèrent les Sociétés royales de médecine et de chirurgie. C’est ici le lieu d’évoquer le souvenir de Louis et de Vicq d’Azyr, mais cependant avec une importante différence. Pendant que, en effet, ceux-ci ajoutaient à un talent supérieur d’écrivain et d’orateur une rare et incontestable science, qui les plaçait au premier rang parmi les médecins de leur temps, Pariset, plus poète que médecin, plus théoricien que praticien, plus helléniste et latiniste que clinicien, et dont la nature fine et impressionnable s’attristait à la vue d’un malade, et répugnait aux pénibles
luche, etc., sont si nouvelles dans notre Europe, et pourtant si bien enracinées, et puisqu’elles jettent de temps en
spectacles de l’autopsie, passait, à une époque où Hippocrate et Galien commençaient à perdre leur autorité, et où l’anatomie pathologique était devenu la clef de voûte de la médecine, pour être peu compétent dans les questions de science pure , telles que l’évolution des esprits les présentait désormais.
Cette opinion qu’avaient de lui ses contemporains ne fut sans doute pas étrangère aux attaques dont ses doctrines sur l’origine et la transmissibilité des maladies infectieuses furent l’objet, et au complet discrédit dans lequel, malgré leur incontestable justesse, elles ne tardèrent pas à tomber. Dans ce grand et célèbre conflit, qui divisa si longtemps les esprits sur ces graves sujets, Pariset avait, en effet, adopté l’origine exotique et la transmissibilité par contagion contre les origines locales ou par infection. Envoyé par le ministère Decazes à Cadix (1819 , mission Pariset et Mazet), à Barcelone (1821, mission Pariset, Mazet, Bailly et François), pour observer la fièvre jaune, et en Syrie et en Égypte (1823, mission Pariset, Legasquie, Dumont, Guillon , d’Arcet), il revint avec des faits qui n’avaient fait qu’accentuer ses convictions, et il conclut, dans son rapport au gouvernement, à l’importation étrangère de la fièvre amarille à Cadix et à Barcelone , et à sa propagation par contagion. Les conséquences de ce rapport furent la célèbre loi du 3 mars 1822, et l’ordonnance non moins fameuse du 7 août de la même année, qui organisaient les plus sages et les plus intelligentes mesures sanitaires qui aient jamais été promulguées.
Malheureusement l’œuvre de Pariset et les doctrines sur lesquelles elle était établie furent attaquées avec une extrême vivacité, et Chervin, leur ardent antagoniste , parvint à obtenir de profondes modifications dans le système quarantenaire , et à faire prévaloir dans les sociétés savantes comme dans le corps médical la doctrine de l’infection.
Ce fait est assez extraordinaire pour être relevé dans ce tournoi scientifique qui dura des années : c’est l’homme pratique , le savant rompu à l’étude de maladies contagieuses , qui avait fait de ces études le but et l’occupation de sa vie entière, qui se trompa gravement, et c’est le lettré, le poète , l’écrivain élégant , aux périodes académiques du grand siècle , auquel on déniait une compétence suffisante , qui avait vu clairement la solution du problème, et qui l’avait résolu conformément aux doctrines microbiennes actuelles.
On rendit justice du moins de son temps aux brillantes qualités d’écrivain de Pariset, et les éloges qu’il a prononcés à l’Académie de médecine, en qualité de secrétaire perpétuel, sont considérés comme d’impérissables modèles et restent un des titres de gloire de la savante Compagnie. Pariset avait été médecin de Bicêtre et de la Salpêtrière, membre de l’Académie (27 novembre 1820), associé libre de l’Institut (1819), secrétaire perpétuel de l’Académie (1822). Né dans le département des Vosges en 1770, il mourut à Paris en 1847. — T.
temps des pousses sans trop savoir le pourquoi ni le comment. En attendant que toutes ces questions soient résolues, ce qui demande du temps et du travail, nous continuons nos interminables investigations à Gibraltar, et je ne pense pas que nous puissions partir avant la fin du mois ; je n’aurai donc le plaisir de vous voir qu’au mois d’avril , et j’arrangerai mes affaires de manière à passer quelques jours avec vous.
« Adieu, mon cher Maître, je vous embrasse de tout mon cœur. Votre affectionné.
« Veuillez présenter mes respects à Mme Bretonneau.
« Ayez la complaisance de donner de mes nouvelles à ma mère. »
LETTRE CCVle
DU MÊME
« Gibraltar, 16 mars 1829.
(( Ma mère m’avait tellement épouvanté sur votre sort que j’aurais, je crois, reçu avec plaisir la nouvelle que vous en étiez quitte pour un pouce , eussiez -vous dû perdre en même temps le premier métacarpien ; grâce à Dieu, tout est au mieux, tout est bien, et je suis bien heureux d’avoir reçu votre lettre. Du moins vous et ma mère n’avez pas craint de jeter à la poste un billet, qu’il dût ou qu’il ne dût pas m’arriver ; tandis que d’autres personnes me laissent sans nouvelles depuis plus de six
TROUSSEAU A BRETONNEAU
semaines dans la persuasion que je ne suis plus à Gibraltar. Il est bien vrai que je n’y devais plus être ; mais l’intraitable caractère de ce sot de Chervin, sa partialité et les difficultés qu’il fait naître sans cesse sous nos pas , sont la cause de cette prolongation de séjour ; et nous serions certainement déjà partis depuis huit ou dix jours, s’il ne nous eût été accolé. Quoi qu’il en puisse faire, néanmoins, nous nous embarquerons pour Cadix le 1er ou le 6 d’avril et j’espère être à Tours douze jours après mon départ, c’est-à-dire vers le 20 d’avril. Ce voyage aura été un peu long , et quelquefois un peu ennuyeux ; mais au moins nous en rapporterons des faits nouveaux sur la marche de l’épidémie. J’ai déjà réfléchi souvent sur cette marche même de la fièvre jaune, et elle me semble un peu contraire à l’opinion pure et simple de la contagion.
« Pensez -vous qu’il y ait une maladie contagieuse (je ne parle ici que de la variole , de la scarlatine et de la rougeole) qui, dans l’espace de quatre mois, puisse envahir une ville de manière à n’épargner que vingt -huit personnes, comme cela est arrivé en 1804 à Gibraltar? Il me semble que la scarlatine de notre département mettrait plus de temps à faire le tour d’un petit village que la fièvre jaune à ravager Gibraltar. Cette extrême rapidité pourrait s’expliquer en disant que la fièvre jaune jouit d’une propriété contagieuse au plus haut degré ; mais alors comment perdrait -elle cette propriété en émigrant à une demi-lieue? D’un autre côté, nous voyons avec quelle rapidité les maladies endémiques sévissent sur une population ; et presque tous les ans on peut , en Sologne , voir des villages entiers atteints de la fièvre intermittente, dans l’espace de trois mois. Voilà certes le beau côté de l’infection ; maintenant , lorsqu’on songe que les plus
enragés infectionnistes ne citent pas plus d’un ou deux cas de fièvre jaune sporadique chaque année à Gibraltar, cas sporadique dont l’existence est loin d’être démontrée, on se demande comment une ville peut rester quinze ans sans épidémie et sans qu’il meure plus de trois ou quatre individus du vomissement noir ; et si l’on suppose que les circonstances atmosphériques et locales ont été considérablement modifiées pendant les temps d’épidémie, comment se fait -il que cette modification ne se fasse pas ressentir à un quart de lieue de la ville ? Je conçois que le canal de Saint -Pierre -des -Corps peuple de fièvres intermittentes la partie de la ville qui l’avoisine, et que le mal ne dépasse pas la rue Royale ; mais à Gibraltar on n’a pas creusé un pouce de terrain, et le roc calcaire sur lequel la ville est assise est inaltérable comme le marbre. Il n’y a pas d’eau et il n’y en a jamais eu ; il y a des égouts, et il y en a depuis quatorze ans; il y aune population condensée , elle l’était davantage lorsque le commerce était plus florissant ; il n’y a rien de modifié dans les localités, et cependant la modification de la santé est prodigieuse. Les infectionnistes et les contagionnistes trouvent tout cela très clair; tant mieux pour eux, et que Dieu les reçoive dans son Paradis ! Quant à moi, plus je m’enfonce dans ce bourbier et moins je puis m’en tirer1.
1 Les lettres de Trousseau nous montrent les difficultés que rencontrèrent les commissions médicales chargées d’abord d’étudier sur place les grandes épidémies de la première moitié du siècle, et elles nous font comprendre comment les commissions , composées cependant d’hommes dont la science et le courage étaient au-dessus de toute éloge, ne purent jamais arriver à des résultats positifs.
Dans toutes ces épidémies de fièvre jaune, que ce fût à Cadix, à Barcelone ou à Gibraltar, le sentiment public était divisé en deux camps inféodés aux deux doctrines médicales du temps, les uns croyant à une importation du fléau et défendant la doctrine de la contagion ; les autres
TROUSSEAU A BRETONNEAU
« Adieu, mon cher Maître; j’espère vous arriver quinze jours ou trois semaines après ma lettre, cc Votre très affectionné.
« Veuillez présenter mes respects à Mme Bretonneau et faire mes amitiés à Jacquart. Ayez la bonté de donner de mes nouvelles à ma mère. »
persuadés de la spontanéité de son origine sur place et préconisant la doctrine de l’infection. Pour le mode de propagation, mêmes dissidences : les partisans de la contagion prétendaient que tous ceux qui avaient été en communication avec des malades avaient été frappés , tandis que les avocats de l’infection affirmaient opiniâtrément le contraire. Ces opinions étaient chez les uns et les autres egalement irréductibles.
Les incertitudes qui résultaient de cette situation étaient encore aggravées par l’ingérence , — déplorable dans des questions purement sanir taires, — des intérêts politiques et commerciaux qui étaient dès lors eomme aujourd’hui représentés par l’Angleterre, l’adversaire constante et déterminée de toutes les mesurées qui peuvent nuire à son commerce.
Entre des affirmations également passionnées, également contraires, et que rien ne pouvait ébranler, le rôle des commissaires enquêteurs n’était pas des plus aisé ; et quand on a étudié la question de près, on se demande s’il en est un seul qui ait pu arriver à démêler la vérité avec les éléments qu’il avait sous les yeux. Le plus souvent, ceux qui avaient leurs idées arrêtées à l’avance ne perdaient pas de vue le principe qu’ils avaient adopté, et dirigeaient leurs recherches dans un sens favorable à leurs conceptions. Tel fut certainement Pariset, qui avait toujours été contagionniste et qui rapporta de ses missions un dossier qui concluait à la contagion. On sait aujourd’hui combien il était dans le vrai. Tel fut encore Ghervin, qui lui, au contraire, fut l’apôtre de l’infection, le constant et implacable adversaire de la contagion, qui avait réuni un extraordinaire amas de documents à l’appui de ses doctrines et réussit à imposer celles-ci à ses contemporains.
Quant à Trousseau et Louis, esprits nets, lucides, admirablement pondérés, arrivés à Gibraltar sans opinions préconçues sur la fièvre jaune, ils ne purent parvenir, malgré leur remarquable talent d’analyse et d’induction, ce talent qui devait faire de l’un le maître de l’Ecole médicale contemporaine et de l’autre le chef de l’École d’observation, à déchiffrer le problème qui leur était soumis, et ils revinrent de Gibraltar aussi peu avancés qu’à leur départ de Paris.
Il est probable que la situation serait aujourd’hui peu différente, que la question ferait encore couler des torrents d’encre, et que les esprits continueraient à osciller entre la contagion et l’hypothèse de la spontanéité des germes sous l’influence des causes banales, si les découvertes de Pasteur n’avaient clos les discussions et définitivement résolu le problème des origines et de la transmission des maladies. — T.
LETTRE GCYIP
DE LEGALLOIS1
« Charenton, 12 avril 1829.
<r Monsieur et très honoré Maître,
« J’ai appris avec une peine extrême le malheureux accident qui a failli nous priver d’un des premiers praticiens du siècle, et j’ai partagé la joie que tous les amis de la science ont ressentie de votre heureuse convalescence. Vous me pardonnerez d’interrompre le repos qui vous est encore nécessaire : je veux vous parler d’un des objets favoris de vos études, d’un de vos plus beaux titres à la reconnaissance publique.
« J’ai conçu le plan d’une expérience qui doit, ce me semble, trancher une des grandes questions qui divisent le monde médical ; mais avant d’entreprendre cette expérience, dont les résultats doivent, si je ne me trompe, vous intéresser autant que moi, quelques renseignements me sont indispensables, et vous seul pouvez me les fournir : permettez -moi de les réclamer de votre bonté.
1 Eugène Legallois, né à Paris en 1804, était fils de César-Jules' Legallois , qui appliqua un des premiers la méthode expérimentale à la physiologie , et à qui l’on doit d’intéressantes recherches sur la moelle épinière. D’abord élève de Laënnec, il ne tarda pas à entrer à Charenton dans le service d’Esquirol, où il fut collègue de Trousseau, et s’adonna aux travaux de physiologie expérimentale qui avaient passionné son père. Docteur en 1828, il partit en 1831 pour aller étudier le choléra en Pologne avec Brière de Boismont. Il périt de tuberculose aiguë pendant son voyage de retour en France. — T.
LEGALLOIS A BRETONNEAU
Reconnaissez - vous , Monsieur, des caractères certains et spéciaux auxquels on puisse reconnaître une dothinentérie dès le début ? Ainsi , en laissant de côté et les phénomènes généraux et ce je ne sais quoi d’indéfinissable que les observateurs comme vous savent saisir de prime abord dans la physionomie d’un malade, existe-t-il, pour la dothinentérie, un signe certain , constant, caractéristique, d’après lequel on puisse dire dès l’invasion: la voilà, c’est elle?
« Par exemple, cet éréthisme particulier des papilles de la langue qui, se dessinant de chaque côté sur un enduit blanchâtre, forme ces espèces d’yeux de figues que vous avez, je crois, signalés le premier; cet éréthisme, dis-je, est-il constant dans la dothinentérie, lui est-il particulier? Il m’est arrivé souvent de diagnostiquer cette maladie, d’après ce seul caractère, dès le premier ou le second jour de l’invasion ; mais j’avoue que plusieurs fois j’ai recontré des yeux de figues chez des enfants tourmentés par la dentition et dont le trouble du ventre pouvait très bien s’expliquer par cette cause.
« Je vois maintenant un jeune sujet qui m’a présenté des yeux de figues d’une manière assez tranchée, et qui jusqu’ici, bien qu’il soit au vingtième jour de la maladie, n’a eu d’autres symptômes que ceux d’un catarrhe pulmonaire suraigu, et rien absolument du côté du ventre. En revanche, nous avons encore à l’hôpital du canton un homme qui a éprouvé tous les accidents de la dothinentérie (fièvre continue, selles diarrhéiques, surdité au onzième jour, délire au quinzième, météorisme, douleur abdominale presque dès le début) , et dont la langue n’a offert que d’une manière presque équivoque ce que j’appelle yeux de figues avec vos élèves.
« Mais ne serait- il pas possible d’admettre une dotliinentérie larvée, pour ainsi dire, et croyez-vous que l’éruption intestinale forme le caractère essentiel et nécessaire de la maladie ? Ne peut -on pas concevoir une dothinentérie sans affection furonculaire , de la même manière qu’on observe une variole sans bouton et peut-être une vaccine sans vaccin ? D’ailleurs , ce qu’on appelle fièvre muqueuse simple ne pourrait-il pas être un premier degré de la dothinentérie ?
« Les autres fièvres essentielles , l’inflammatoire , la bilieuse, adéno-nerveuse, ne seraient-elles encore que des formes différentes de cette même maladie, modifiée par le climat, le génie épidémique, l’âge, le tempérament, la constitution des malades, etc.1?
< ( J’aborde une matière délicate, je le sens, et je reviens bien vite au point qui m’intéresse surtout, c’est-à-dire le caractère spécial de la dothinentérie commençante, et s’il n’existe pas un ensemble des symptômes qui annoncent le début et la première période de cette maladie. Je crois déjà les connaître , mais il m’importe beaucoup de les tenir de votre bonté.
« Votre réponse, Monsieur, m’est indispensable pour commencer une expérience qui doit, si elle réussit, lever bien des obscurités ; mais je tremble que, d’un moment
1 Quels obstacles à vaincre pour répandre une simple vérité quand elle heurte des œuvres classiques et des préjugés invétérés ! Il y avait des années que Bretonneau avait proclamé l’unité des fièvres continues, et que Velpeau et Trousseau avaient propagé sa doctrine dans les cercles médicaux de Paris, et voilà qu’un des médecins le plus au courant du mouvement intellectuel de l’époque, un jeune savant studieux lié avec Trousseau par la communauté des études et de la vie d’internat, écrit à Bretonneau pour lui demander si la fièvre inflammatoire, la fièvre bilieuse, la fièvre adynamo- nerveuse, ne seraient pas des formes de la dothinentérie modifiée, etc. — T.
LEGALLOIS A BRETONNEAU
à l’autre , l'exécution ne m’en devienne impraticable.
« J'ose donc espérer qu’en accueillant mes questions avec votre bienveillance ordinaire, vous aurez encore la bonté de me répondre le plus promptement possible. J’aurais été moi -même chercher cette réponse à Tours et m’éclairer de vos savantes leçons, après vous avoir soumis mon projet; mais l’état de votre santé me force d'ajourner un voyage que je désire depuis longtemps.
(( Permettez -moi encore une question avant de clore cette lettre : avez -vous vu quelquefois l’angine couenneuse de la scarlatine se propager jusqu’au larynx et déterminer le croup 1 ?
« Je visitais ces jours-ci un enfant atteint d’une scarlatine dont tout le pharynx était rempli par un tuyau pseudo -membraneux. J’avoue que j'ai pris l'alerte, et le souffloir a fait son jeu. Ai- je eu tort?
« Veuillez, Monsieur, recevoir tous mes remerciements pour la peine que vous prendrez à me lire et pour la complaisance que vous aurez de me répondre promptement ; agréez aussi le respect aussi sincère que profond avec lequel j’ai l’honneur d'être
« Votre très humble serviteur. »
1 Ce sont Trousseau et Peter, son élève, qui ont répondu à cette question et établi nettement les caractères de l’angine scarlatineuse. Mais, en dehors de cette angine , la diphthérie est une complication relativement fréquente (une fois sur six — Sanné — ) de la scarlatine, et ce n’est pas alors, comme on l’a cru longtemps et comme le croyait certainement Legallois, une exagération de l’angine scarlatineuse; c’est une maladie secondaire, entée sur la première, un empoisonnement nouveau, qui affecte le malade et dont les conséquences sont exceptionnellement redoutables. — T.
LETTRE CCVIIL
DE TROUSSEAU
« 28 mai 1829.
« J’attendais toujours pour vous écrire , mon cher Maître , qu’il y eût quelque chose de décidé pour ou contre moi ; mais ces gens du ministère nous laissent dans une telle incertitude, que j’aurais pu attendre peutêtre encore un grand mois avant de pouvoir rien vous dire de positif. Notre ministre ne fait aucune difficulté pour le petit brimborion rouge ; cela ne coûte rien , aussi a-t-il dû présenter hier l’ordonnance à la signature du roi. Mais la pension leur tient au cœur 1 ; on crie contre le budget, et ces jours passés on a fait une pasquinade qui met les rieurs du côté des contribuables, et la mauvaise humeur du côté de l’administration. On suppose que le budget va rendre visite à l’énorme baleine que l’on vient d’exposer sur la place Louis XV. La baleine prévient les visiteurs en leur disant : « Bonjour, mon gros. » A quoi le budget répond : « Bonjour, ma petite. » On a ri du lazzi, et les gros mangeurs du ministère arguent de là contre notre modeste pension. J’ai vu à cet égard M. Bacot, et il m’a répondu, comme je m’y attendais, par l’épouvantail de la chambre : « On entrave le service de « mille manières; les chambres proposent des économies
1 Trousseau reçut la décoration, mais nous croyons qu’il n’eut pas la pension. — T.
TROUSSEAU A BRETONNEAU
« ridicules ; le temps n’est pas opportun pour leur pré- « senter un projet de loi en votre faveur... » Que voulezvous répondre à de semblables raisons, lorsque l’on est déjà aux trois quarts humilié de la démarche que l’on fait? Quoi qu’il en puisse arriver, mon parti en est bien pris, et je n’en ferai pas un cheveu gris.
« Tous vos amis m’ont demandé des nouvelles de votre pouce, Gloquet, Velpeau, etc., etc.; je leur ai dépeint votre misère comme je l’ai pu, et je n’ai pas eu de peine à convaincre Velpeau que l’escamotage était improposable b
« Adieu, mon cher Maître, je tiendrai prêt tout ce qui regarde la Sologne, et vous en prendrez ce que vous voudrez. Je vous embrasse de tout mon cœur.
« Votre élève très affectionné. »
LETTRE GCIX
« 24 août 1829.
« Gomment se fait -il, mon cher Maître, que depuis votre départ je ne vous ai point encore écrit. Il y a bien
1 Bretonneau avait éprouvé un assez grave accident au pouce, et ses lettres de cette époque, qui s’en ressentent, sont presque illisibles. Il avait été, en effet, un moment question de l’opération que Trousseau appelle galamment un escamotage. — T.