LETTRE CCLVI
DU MÊME
« 20 septembre 1840.
« Quand on ne vous écrit pas, mon cher et bon ami, vous devez être sûr qu’on se porte bien. Sans cela, on se dirait bien vite : Demandons -lui conseil. En effet, cher docteur, je suis bien portant et me ris de la fièvre. Il me reste toujours un peu d’engourdissement à la cuisse : je n’en marche pas mieux ; cela se passera sans doute. Ma dartre des oreilles a beaucoup endommagé ma jolie figure, il y a trois mois et plus, puis elle s’est calmée; mais je ne sais si l’hiver ne lui redonnera pas de l’activité , bien qu’au reste je ne puisse dire quelle saison agit le plus sur ses développements. Je ne suis pas sans craindre quelquefois que ce mal, dont vous m’avez seul indiqué la source, ne puisse avoir de fâcheux résultats : il s’obstine tellement à de certaines parties de la figure, son venin se glisse avec tant de ténacité et quelquefois d’abondance dans les tissus de la face et surtout du nez, que je me demandais , il y a peu de temps , s’il ne pouvait pénétrer jusqu’aux cartilages et même jusqu’aux os. Vous savez cela parfaitement; mais ce que je sais, c’est qu’il n’y a pas de préservatif contre cette vilaine gourme ; aussi ne vous en parlé -je que parce que vous êtes d’une profession où l’on vous dit toujours comment on se porte
avant de vous demander comment vous vous portez h
« Eh bien donc , comment vous portez-vous ? comment se porte tout ce qui vous est cher? comment va Palluau? avez-vous de beaux fruits d’automne? les fleurs doivent se faner, hélas ! Vous pourrez bientôt revenir écrire quelques pages de cet ouvrage auquel je présume bien que vous pensez toujours, mais qui sans doute n’avance guère.
« Et notre jeune docteur, rêve-t-il toujours du Texas? Dites-lui que j’ai relu avec plaisir sa note et que je trouve messieurs de la Revue des censeurs bien rigides. Malgré tout, la brochure ne m’a pas fait penser qu’un Tourangeau pût faire fortune en pareil pays; passe pour un Auvergnat ou un Franc-Comtois : un Tourangeau sent trop le Parisien pour vivre avec ces demi- sauvages ; il faut être JBas-de- Cuir pour aller à la chasse des écus dans une semblable contrée. Que notre jeune homme reste auprès de son sage ami, auprès de son excellente mère, gens qu’on regrette tant lorsqu’on les a quittés, et il remerciera un jour le ciel.
« Oui, certes, on vous regrette; et l’on a grand plaisir à revenir par la mémoire sur les bons moments passés avec vous. Que voulez -vous, cher ami, il en est bien souvent ici-bas de même; à peine a-t-on le temps de presser les mains qui vont le mieux dans la nôtre. Quand on est jeune, les espérances compensent les regrets; mais à certain âge, où sont les compensations?
« Depuis que je me suis remis en marche , j’ai bien regardé devant moi : je ne vois rien venir. Aussi bien souvent je tourne la tête en arrière; il me prend des envies
1 L’observation est fine et juste. Autrement dit, nous sommes d’une profession où il nous est interdit de parler de notre santé et où nous devons jamais nous fatiguer d’entendre parler de celle des autres. — T.
BÉRANGER A BRETONNEAU
de pleurer, et je chante. Ces oiseaux qui chantent toujours, ne croyez pas que ce soit uniquement de joie : mieux qu’un autre, je sais qu’il y a souvent de tristes pensées dans les notes de leurs ariettes.
« Je n’ose vous dire, cher ami, que je ne suis pas encore fixé sur ce que nous devons faire; la pauvre Judith a une si grande peur des rhumatismes que j’en perds un peu la tête et la patience, moi qui n’en ai guère. Enfin, il faudra bien se décider.
« Adieu. Faites mes amitiés à M. Frédéric et aux personnes de ma connaissance que vous voyez.
« Tout à vous de cœur.
« A moins de nécessité ou de temps à perdre, ne vous fatiguez pas à me répondre. Un petit bonjour sur un carré de papier suffit pour me faire plaisir.
cc Ecrivez sous enveloppe à Perrotin , rue des Petits- Augustins, n° 15 Lis. j>
LETTRE CCLY IIe
DU MÊME
« 12 janvier 1841.
« Mon bon Bretonneau , croirez -vous que Judith et moi nous avons fait , par ce froid rigoureux , un fort long voyage , absence qui nous a privés de voir M. et Mme de Rustignères? C’est aussi ce qui m’a empêché de répondre
plus tôt à vos deux bonnes lettres. Aussitôt de retour, je viens m’excuser et vous apporter tous mes vœux et ceux de Judith pour l’année qui commence.
« Pendant que nous courions les champs, auriez-vous par hasard fait comme nos amis du petit Bois, et seriezvous venu à Paris avec Mme Marchand et sa fdle? Ce serait pour nous un bien mauvais commencement d’année; mais j’espère que le froid ne vous a pas permis un pareil voyage. Vous eussiez été voir Perrotin *, et il ne m’en a rien dit. Si vous tombiez ici tout à coup, c’est à lui, rue de la Rochefoucauld } n°24, que vous vous adresseriez, et il sait ce qu’il aurait à faire. On nous cherche encore un logement : on croit pourtant avoir trouvé ce qu’il nous faut ; mais les choses ont manqué tant de fois, que je ne sais si je dois croire aux renseignements qu’on me donne au débotté.
« Je vous remercie bien, mon cher ami, de l’ordonnance que vous m’avez envoyée ; je n’en ai pas encore fait usage , mais le besoin commence à s’en faire sentir. Je me trompe peut-être , mais je crois observer que si je tenais mes oreilles chaudement, j’éviterais une partie des inconvénients dont je vous ai parlé. Quand l’humidité vient là et que le froid l’y surprend , il peut en effet se produire une réaction qui porte le mal à la face. Au reste , comme vous dites , cher ami , à notre âge il n’y a pas absolu besoin de beauté, et puisque les dangers que mon imagination me faisait redouter sont chimé-
1 Perrotin était l’éditeur de Béranger et fut son exécuteur testamentaire. Il avait acheté, moyennant une rente modique, les œuvres faites et à faire de l’illustre chansonnier. Spontanément il porta cette rente à une somme plus élevée. Il était le beau-père de Lasègue, l’élève et l’ami de Trousseau, que Bretonneau appelait son petit-fils. — T.
BÉRANGER A BRETONNEAU
riques , allons avec cette lèpre tant que Dieu le voudra 1 .
« Et vous, docteur? êtes -vous remis de votre enflure? elle n’aura pas osé y revenir deux fois ; il n’y a que la fièvre pour se frotter plusieurs fois à gens de votre espèce ; grâce au ciel , je n’en entend plus parler.
« Julien ne vous a pas trompé : il m’a trouvé mieux. Avec mes amis, j’ai toujours un peu de gaieté. C’est mon habit de fête. Et quel excellent homme que ce Julien! vous ne le connaissez pas. Je suis tout fier de l’avoir deviné sous sa rude écorce.
« Je travaille toujours un peu; il me semble, d’après vos paroles, que vous n’en êtes pas encore à m’imiter. Ce que vous feriez serait pourtant bien plus utile que mes fantaisies rimées ; à propos, avez-vous lu ce que Littré a mis dans le National sur la morve? Cela vous va, les contagionnistes ont l'air de prendre le dessus. Mon cher ami, Voltaire disait juste : la raison finit par avoir raison; le malheur, c’est de ne pas vivre toujours assez pour le voir. Vivez donc longtemps pour lui venir en aide et pour le bonheur de tous ceux qui vous aiment autant que moi.
a Adieu. Judith vous embrasse, et je vous embrasse aussi de tout cœur. A vous.
(c Vous avez vu que mon pauvre ami en a pour un an de prison ; il m’écrit des lettres qui sont des preuves de courage , mais sa frêle santé supportera-t-elle ce régime ? La privation d’air pur lui doit surtout être funeste 2. Je
1 Béranger s’occupait beaucoup de sa santé, ce dont le plaisantait parfois Bretonneau, tout en le soignant affectueusement. Nous avons dû supprimer beaucoup de lettres du poète qui n’avaient trait qu’à ses souffrances. — T.
2 II s’agit de Lamennais, qui venait d’être condamné pour son ouvrage : le Pays et le Gouvernement. — T.
tâcherai de le voir souvent : il vient de publier un livre de philosophie métaphysique que je crois un titre de gloire ; pourquoi fait-il des brochures ! »
LETTRE CCLVIIL
DE BRETONNEAU A VELPEAU
(( Note communiquée à V administration et au préfet.
« L'enseignement de T hôpital peut être converti sans peine et sans beaucoup de frais en une école secondaire (Trousseau vous dira notre magnificence). Et on obtiendra ce résultat sans opérer dans le service médical une de ces révolutions qui, en offrant d'excellentes innovations, rencontrent dans les préventions et dans les habitudes des obstacles presque insurmontables.
« Pour organiser l’école , il suffirait de conserver deux médecins en chef, deux chirurgiens, un pharmacien;
« D'avoir un suppléant pour le service chirurgical , un pour le service médical, un professeur d'accouchement et un directeur.
« Remarquez que les dix -huit écoles secondaires que l'on compte déjà n’ont pas été créées ; le titre et les prérogatives ont été conférés à des établissements enseignants dont l'origine remontait à des temps plus ou moins éloignés. Le même professeur ne peut -il faire deux cours?
BRETONNEAU A VELPEAU
Depuis 1812 de nombreux élèves ont suivi les cours de Thopital de Tours.
« Huit cours sont exigés : que le nombre des cours soit porté à huit ; que les changements ou plutôt les additions indiquées soient exécutées, l’école existera de fait et bientôt de droit.
« Si le concours peut devenir un mode convenable de remplacement, il réunira difficilement les coopérateurs d’une institution qui puisse prospérer.
< i II faut que la différence d’âge, que les rapports qui en sont résultés établissent de prime abord entre le directeur et les professeurs de la nouvelle école non seulement des relations de science, mais encore des relations de confiance et de bon vouloir.
« Rien d’ailleurs qui s’éloigne des formes reçues : le mode actuel, le mode légal de la nomination des médecins aux hôpitaux est relatif ; sur la présentation faite par les administrations, les préfets nomment, etc. etc. etc.
« J’ai sous la main autant de professeurs qu’il en faut. »
LETTRE CGLIX6
DE TROUSSEAU
« Marseille, 23 février 1841.
<( Mon cher Maître ,
« Me voici à Marseille, accompagnant jusqu’à Pise la fille aînée d’Aristide Moreau , qui est atteinte d’une phtisie aiguë. Je serai de retour en France dans quinze ou vingt jours, et mon absence de Paris durera un mois en tout. Cette odieuse maladie a surpris cette pauvre enfant au milieu de la plus florissante santé, et a pris brutalement un caractère de violence, comme s’il s’agissait d’une gangrène pulmonaire ou de quelque chose de cette nature.
« J’ai été tellement débordé d’abord par ces accidents aigus, qu’il a fallu, bien à mon grand regret, faire de l’antiphlogistique; maintenant que le mal prend une physionomie plus régulière, je vais mettre en œuvre l’arsenic intus et extra , pour tuer, s’il est possible, ces moisissures du poumon.
« Frédéric aura dû vous en parler; j’ai à Paris traité avec cette sauce-là onze phtisiques, et j’en tiens sept en l’air qui, comme Arlequin, ne seront pas trop mal tant qu’ils seront entré la cloche et le parvis de l’église. La corde cassera, je n’en doute pas, bien que quelques-uns soient un peu plus haut qu’au début du traitement; elle cassera, mais elle cassera plus tard qu’avec les juleps,
TROUSSEAU A BRETONNEAU
béchiques et l’opium. Je ne suis pas assez bête pour croire, ni assez gredin pour dire que je guéris des phtisiques ; mais je crois et je dis que je leur fais plus de bien que vous tous, et que, en leur faisant inspirer dans les bronches de la vapeur arsenicale au moyen de petites cigarettes imprégnées chacune de dix centigrammes (deux grains) d’arséniate de soude, je modifie le catarrhe, la fièvre, et bien des misères symptomatiques. Essayez ; mais essayez avec bienveillance, en homme qui ne cherchera pas à se moquer de son fils , et qui ne laissera pas dire autour de lui que ce fils fait dans le tubercule , parce que, Dieu merci, il n’a jamais fait dans rien que d’honnête et de sincèrement cru, et que d’ailleurs il est en telle posture qu’il n’a besoin de faire dans rien. J’essaie, j’espère, j’espère trop; mais enfin Dieu et vous m’en tiendrez compte peut-être h
1 Dès les époques les plus reculées, l’arsenic avait été employé dans les affections de poitrine. Les Arsénophages avaient démontré par leur propre expérience son influence sur la respiration , et c’est guidé par ces indices que Kœpl eut l’idée moderne d’administrer dans l’asthme la liqueur de Fowler. Dioscoride et les anciens l’avaient employé dans les affections chroniques des voies respiratoires ; et, à une époque plus reculée, Beddoes (cité par Girdlestone) et Bernhardt ( Chymische Versuch, p. 233) s’en seraient servi avec succès contre certains cas de tuberculose.
Quoi qu’il en soit, c’est à Trousseau que revient réellement l’honneur d’avoir étudié cette médication, qui reste encore aujourd’hui une des plus importantes de la thérapeutique antituberculeuse, d’en avoir tracé les règles et de l’avoir vulgarisée. Ses essais furent tentés sur des phtisiques déclarés et des malades affectés de catarrhe chronique du larynx, et il ne tarda pas à constater qu’il obtenait, sinon des cures réelles, * tout au moins « une suspension des accidents bien extraordinaires dans une maladie dont rien ne retarde la marche fatale ».
Comme il le dit dans ses lettres à Bretonneau , il faisait préparer des cigarettes contenant de cinq à dix centigrammes d’arséniate de soude. Les malades aspiraient la fumée des cigarettes et, par une lente aspiration, la faisaient passer dans les bronches. On aspirait d’abord quatre à cinq gorgées deux à trois fois par jour, et on augmentait le nombre des
(( Cette lettre n’était à telle fin, mais bien pour vous dire que dans la dernière séance de famille de la Faculté, j’ai été, grâce à vous, l’objet d’assez vives objurgations de la part du doyen, de ce spécialement et officiellement avisé par le bibliothécaire, parce que, depuis un an, je retenais des livres de la bibliothèque et que je refusais de les rendre malgré des avis réitérés; je vous en ai écrit, j’en ai écrit à Frédéric trois fois, j’en écrirai donc à M. Bruère, huissier audiencier près les tribunaux, à seule fin de vous entendre dire de me renvoyer par la plus brève occasion lesdits livres : je parle de ceux de la bibliothèque, vous laissant aux miens, dont vous pouvez user et abuser autant et plus que la permission. Avez -vous lu, dans le dernier numéro du journal, ma paperasse sur les phlegmons du sein? Bien que ce soit bouton de votre sève, vous verrez que l’enfant a fait quelque chose de bon, d’applicable , et dont le père en définitif lui devra savoir gré.
«Je vous embrasse bien tendrement. »
aspirations à mesure que l’on s’y habituait. Le même traitement était employé , mais , dit Trousseau , avec bien plus d’avantage dans les catarrhes chroniques des bronches ou du larynx.
En même temps qu’il soumettait ses malades aux fumigations arsenicales, il leur donnait à l’intérieur des pilules d’acide arsénieux à la dose de deux à quinze milligrammes , dans le courant de la journée. Nous soulignons la dose de quinze milligrammes, qui est très forte et qui est rarement prescrite aujourd’hui. A cette dose exagérée, il perd ses qualités d’aliment d’épargne , devient toxique et provoque l'amaigrissement. — T.
VELPEAU A BRETONNEAU