LETTRE CCLXXXIX
« 24 janvier 1847.
« Je ne veux pourtant pas laisser partir le mois de janvier, mon bon ami, sans vous montrer que je n’habite pas encore la planète Le verrier. Si je ne devais pas ignorer que vous êtes venu à Paris dernièrement sans me donner signe de vie, je vous en ferais un reproche; mais vos rapports avec le jardinier du Luxembourg me font passer par là-dessus. Oui, mon cher Maître, l’éther est une merveilleuse chose : il est positif qu’à son aide on opère les malades sans qu’ils s’en aperçoivent. C’est à mettre à côté de la daguerréotypie et du fulmi- coton, pour montrer ce que peut produire le xixe siècle. Tirer la pierre de la vessie sans faire de plaie, faire marcher les jambes cassées le lendemain de l’accident, couper les tendons par une piqûre, redresser les yeux louches, rendre
sans danger les gens insensibles pendant qu’on les morcelle; y aurions -nous cru en 1816? Dites un peu, est- ce ainsi que marche votre médecine pure, et la chirurgie n’at-elle pas raison de vous mépriser, de railler les pas de tortue de votre thérapeutique médicale! Pour nous, ce n’est plus assez des chemins de fer, il nous faut le télégraphe électrique, et vous, vous en êtes encore, pauvres impotents, à la classique carriole1.
« Bref, je voudrais bien savoir cependant ce que vous pensez de la rate dans les lièvres intermittentes.
« Il me répugne de croire que vos empoisonnés du ruau Sainte -Anne eussent tous une splénite ou pour le moins une grosse rate dès le premier jour. Il n’est pas possible que vous n’ayez pas sur ce fait une opinion bien arrêtée , et qui , pour moi , vaudrait assurément mieux que celle de mon ami Piorry2.
« Je vous serre bien tendrement la main, et vous embrasse en vous aimant pour toujours, et comme toujours malgré mes grippes. »
1 II n’y a pas encore un bien grand nombre d’années que Velpeau a disparu de la scène médicale. Mais que dirait -il aujourd’hui en face des méthodes antiseptiques qui ont rendu réalisables des cures envisagées autrefois comme impossibles, et presque inoffensives des opérations considérées de son temps comme les plus redoutables de la chirurgie? — T.
2 Allusion à un rapport de Piorry à l’Académie sur une théorie de la fièvre intermittente dans laquelle la congestion splénique est considérée comme cause de l’accès. — Piorry acceptait et défendait cette théorie. { Bulletin de l’Académie, janvier 1847.)
Piorry (Pierre- Adolphe), né à Poitiers le 31 décembre 1794, mort en 1879. Fit la guerre d’Espagne comme aide - chirurgien , fut reçu docteur en 1816. Agrégé en 1826 dans le même concours où furent élus Trousseau et Bouillaud, il soutint une thèse sur la mort des noyés. Médecin des hôpitaux en 1817. Membre de l’Académie de médecine depuis 1823, professeur de Pathologie médicale en 1840, professeur de Clinique à la Charité en 1846, il passa à l’Hôtel-Dieu en 1864. Il fut admis à la retraite et nommé officier de la légion d’honneur en 1866.
Son traité De la Percussion médiate parut en 1828. — T.
BÉRANGER A BRETONNEAU
LETTRE CCXCe
DE BÉRANGER
« Passy, 8 mars 1847.
(( M. Pigeon vous remettra le livre du docteur Lagrange, médecin riche et retiré, qui nie non seulement la contagion , mais même le choléra asiatique chez nous ; il ne manque ni d’esprit ni d’instruction, ni même de verdeur. M. Pigeon dit que vous vous occupez de la peste en grand; c’est donc un adversaire que je mets sous votre main. Ce qu’il dit sur celle d’Athènes me semble très juste : Thucydide a fait de la poésie, je le crains. Débrouillez tout cela; battez cet anticontagionniste, mais respectez tout ce qu’il dit de la peur. Il exagère un peu; mais, puisqu’on ne peut rien contre les épidémies, chassons du moins la peur qui tue aussi.
« Il me semble aussi que, dans sa petite brochure, le docteur Lagrange n’a pas trop de tort contre Prus.
« Adieu, tout à vous. Judith vous embrasse. »
LETTRE CCXCP
DE BRETONNEAU A VELPEAU
« Tours, 13 avril 1847.
« Quand je disais : Ne vous hâtez pas d’arriver au terme de la carrière, je ne pensais pas à la pairie. Pour cette fois hâtez-vous, je voudrais vous y voir, et pour me donner cette satisfaction vous n’avez pas de temps à perdre h
« Si je ne tenais pas beaucoup à vous voir à l’Institut, qui devait un jour ou l’autre vous ouvrir la porte, je n’en ai pas moins été fort touché de l’empressement que vous avez mis à me l’apprendre ; c’est avec la plus tendre effusion de l’amour paternel que je vous remercie de votre bonne petite lettre , qui m’en rappelle bien d’autres et qui éveille une succession de doux souvenirs.
<ï Accordez votre bienveillante attention à cette affection chronique; je n’y sais rien de plus que les douches d’eaux thermales qui contiennent de la barégine : indiquez plus et mieux, et donnez -moi de meilleures nouvelles de madame l’académicienne.
« Votre vieil et bien sincère ami. »
1 De cette lettre, il ressort que Velpeau pensait à la pairie ou que l’on y pensait pour lui en haut lieu. Mais, comme pour Dupuytren, une révolution vint anéantir cette espéi'ance. — T.
BÉRANGER A BRETONNEAU
LETTRE CGXGIP
DE BÉRANGER
« Passy, 14 avril 1847.
« Cher ami,
« Je vous remercie de tous vos soins et de toutes vos drogues, comme un homme qui en a fini du médecin, sauf à vous tourmenter de nouveau si le mal revient à la charge; mais n’abandonnez jamais pour moi les pauvres grippés de votre arrondissement, surtout quand ce seront de jeunes femmes. Ce qui ne cesse de me révolter, c’est la mort des jeunes, quand une foule de vieux inutiles comme moi semblent braver impunément les maladies, même les contagions, auxquelles, il est vrai, ils ne croient pas tous, ce qui est un moyen de les éviter, quoi que vous puissiez dire 1 * * 4.
« Où en êtes -vous de la peste? toutes vos recherches sont-elles faites? N’allez-vous pas désirer qu’elle vous arrive pour compléter votre œuvre ? Oh ! si vous pouviez trouver la vaccine de ce fléau !
« Vous n’avez jamais été tenté d’essayer l’huile de
1 Ces paroles de Béranger se rapportent à l'épidémie de grippe ou
« influenza » qui sévit en France et en Europe en 1847-1848. Quoique moins
meurtrière que l’épidémie de 1837 et celle que notre génération a pu
observer en 1890, elle fit cependant un grand nombre de victimes. — T.
piment contre le croup? au lieu de la peste, que ne vous êtes-vous occupé de la rage1? Oh! si j'avais été médecin, que j’aurais été curieux! Vous ne savez autant que pour l’avoir été extrêmement; c’est ce qui a fait de vous un oracle.
« Vous avez vu Mlle Marianne depuis son retour; elfe était bien enrhumée à son départ, à ce point que je l’ai vue partir avec plaisir, pensant que son séjour ici ne pouvait qu’aggraver son mal. Veillez donc à ce qu’elle se donne les soins nécessaires.
« Je vous avais dit et lui avais dit que je pourrais vous envoyer bientôt le premier volume des Chansons illustrées/ mais je m’étais trompé : les gravures de ce premier volume ne marchant pas avec l’impression du texte, il faut attendre pour les brocher, gravures et chansons ensemble, que tout soit terminé; cela mènera loin. Je ne pourrai guère vous envoyer votre exemplaire et le sien qu’à la lin de septembre.
« Adieu, cher ami. Mes amitiés à toutes vos amitiés, et croyez -moi tout à vous. »
i Ne dirait- on pas que Béranger, dont le remarquable esprit s’assimilait si parfaitement les questions scientifiques et avait si bien compris Bretonneau, prévoyait dès cette époque les méthodes de traitement contre les maladies virulentes dont Pasteur devait poser la base, — entre autres la vaccination contre la rage, — qu’avait pi’obablement entrevue le médecin de Tours? — T.
BÉRANGER A BRETONNEAU
LETTRE CCXCIIP
DU MÊME
« 25 mai 1847.
« Il faut que je vous conte qu’hier le docteur Lallemand m’est venu voir : il m’a parlé du mal d’yeux et m’a demandé ce que j’avais eu. Je l’ai laissé indiquer deux ou trois causes de ce mal, puis je lui ai dit que j’étais atteint de la dartre des oreilles, dont les envahissements sont quelquefois si étranges , que vous l’aviez reconnue et que vous étiez venu vous assurer de mon état, auquel vous avez mis un terme en peu de jours, sans garantie de rechute bien entendu. J’ai vu le docteur ouvrir de grands yeux à propos des miens. Il m’a alors demandé ce que vous m’aviez ordonné; je n’ai pas cru lui en devoir faire mystère; il se l’est fait répéter plusieurs fois et m’a paru aussi ignorant du moyen curatif que de la maladie même. Il allait dîner chez Orfila; je ne serais pas surpris qu’il eût parlé de cette découverte, à moins qu’il n’en veuille user seul à l’occasion. Ah ! mon cher ami, que tous ces gens -là savent peu de choses !
« Vous avez su que Lisfranc, qui vient de mourir presque en même temps que le vieux d’Aligre , avait persuadé à ce dernier, il y a trois ans, que dans une chute il s’était cassé le col du fémur; toutes les trompettes ont annoncé la parfaite guérison du blessé, si parfaite que la
jambe et la cuisse en cause avaient été soumises à la mesure du niveau d'eau. Je ne sais si elles n'étaient pas un peu plus longues qu'avant l'accident. Le vieil avare fut obligé de payer le miracle un peu cher, on dit même que cette fois il se montra généreux ; rien ne manqua au merveilleux, si ce n'est qu’il n’y avait pas eu de fracture b Toute votre science est bien peu de chose auprès de ces tours de passe-passe.
« Judith a gardé son rhume très longtemps, mais le soleil l’en débarrasse enfin; elle vous fait ses bonnes amitiés. Chargez -vous de me rappeler au souvenir de tous les vôtres, et dites bien des choses à M..., quand vous la verrez.
« A vous de cœur. »