LETTRE CCXCIV
DU MÊME
« 13 août 1847.
« Cher ami,
« Serre vous a fait dire à l’Académie une chose qu il n’avait pas comprise, je l’ai deviné en lisant le compte
1 D’Aligre était un des descendants du chancelier d’Aligre (1624) et fils du pr*emier président du Parlement de Paris en 1768. Il fut pair de France sous la Restauration. — T.
BÉRANGER A BRETONNEAU 449
rendu1. De cas exceptionnels il a voulu faire une règle absolue. Je ne l’ai vu et entendu qu’une fois : il m’a fait l’effet d’un sot , qui peut avoir quelque science , mais qui n’en doit pas faire souvent bon usage. On assure qu’il a dérobé au vieux docteur Petit le livre sur la typhoïde, auquel il a mis son nom, est-ce vrai? Etiez-vous en rapport avec Petit? La publication de l’ouvrage est, selon Serre, de 1814; vos travaux sur ce sujet ont donc précédé cette date; vous savez que j’aime à savoir tout ce qui vous concerne2.
« Je supporte très bien cet été. J’ai eu peur de la fièvre des moissonneurs; deux ou trois fois je me suis senti de la répugnance à avaler : une petite tasse de chicorée sauvage le matin et un peu d’eau de seltz à dîner ont dissipé mes craintes. Judith se porte aussi très bien.
« A vous de cœur.
« P. -S. Demain j’accomplis mes soixante-sept ans.
1 Serre, né à Clairal (Lot-et-Garonne) en 1780, mort en 1868.
Médecin de la Pitié (1822) , membre de l’Académie des sciences où il
remplaça Chaussier (1823), membre de l’Académie de médecine, professeur au Muséum.
On lui doit d’importants travaux sur les lois de l’organisation animale, sur l’anatomie comparée du cerveau , sur les maladies du système cérébro-spinal.
En 1813, il avait fait paraître avec Petit ce célèbre Traité de la fièvre entéro -mésentérique dont il est fréquemment question dans cet ouvrage. — T.
2 L’ouvrage de Petit et Serre est de 1813 : Traité de la fièvre entéromésentérique observée, reconnue et signalée publiquement à l’Hôtel- Dieu de Paris dans les années 1811, 1812, 1813, par M. A. Petit, et composée en partie par E.-A.-R. Serre. — Paris, 1815.
On sait qu’en dehors de la notice de Trousseau en 1820 sur la Dothiénenthérie et de la lecture de Bretonneau en juillet 1827 sur la contagion de cette affection , il n’existe sur cette question aucun travail imprimé du médecin de Tours. Mais nous savons aussi par Velpeau que, dès 1812, Bretonneau était fixé sur la doctrine de l’essentialité des fièvres, qu’il avait entrevu leur unicité et que ses recherches sur cette question ont été indépendantes de celles de Petit et de Serre. — T.
LETTRE CCXCVc
DU MÊME
« Cher ami,
« Passy, 3 septembre 1847.
« Nous avons bien regretté que vous n’ayez pas eu un moment à nous donner à votre dernier voyage. Je m’en veux de demeurer si loin, et Judith autant que moi, seulement elle se prend un peu à vous de ne vous avoir pas vu; moi, je ne m’en prends qu’à vos malades. Votre congrès scientifique n’est-il pas ouvert? Je juge que vous n’y ferez pas de longues apparitions. Comm,e pourtant on y doit dire de belles choses! Votre ville est bien heureuse de voir tant de supériorités réunies dans ses murs. S’il se trouve là un M. Boutigny, chimiste, je vous conseille de causer avec lui; il m’est venu voir une fois, et il m’a paru un expérimentateur fort distingué. Ses travaux sur la glace doivent vous intéresser1.
cc Adieu, cher ami; merci de vos poires que nous croquons en pensant à vous.
« A vous de cœur. »
1 Boutigny (Hippolyte), physicien, né à Harfleur en 1798. Reçu pharmacien en 1823, s’établit à Évreux, où, tout en exerçant sa profession, il se livra à d’importantes recherches sur la chimie, la pharmacologie et la médecine légale, qui lui valurent le titre de correspondant de l’Académie de médecine. Laissa un important traité intitulé: Études sur l’état sphéroïdal des corps. (Paris, 1840, in-8°.) — T.
VELPEAU A BRETONNEAU
LETTRE GGXGYP
I) E VELPEAU
« 4 septembre 1847.
<r Que le diable emporte Trousseau ! sans lui je vous tenais enfin. A onze heures je rentrais à la maison, et vous veniez de m’être enlevé à l’instant même ! Cours après, m’a-t-on dit, et tu le trouveras quelque part; mais si tu mets la main dessus, on te donnera une image!
Sempre hene.
<( J’aurais été si heureux de vous voir; il y a si longtemps que je n’ai pu vous embrasser! et puis j’avais sérieusement à vous parler d’abord de ce pauvre M. de G., dont la cuisse, dont le fémur m’inquiètent vivement. Ensuite du général R..., avec sa gangrène jDulmonaire et sa hernie; en troisième lieu de Mme B..., de Mme B..., etc.
« Je vous aurais demandé aussi quel est cet estimable Tourangeau qui , sans s’en douter, m’a mis au courant de votre voyage à Néris. De Paris à Orléans il n’a effectivement cessé de gloser sur le compte du docteur Bretonneau : « Ge n’est pas mon médecin habituel, disait ce monsieur, cependant je l’ai consulté pour mon larynx une première fois chez lui; il me regarde à peine et me dit : « J’irai vous examiner chez vous tel jour. » Il ne vint point. Je le fais demander de nouveau; il promet et ne vient pas davantage. Il arrive cependant un jour, comme de lui -même; alors nous touchons à la littérature, à
Diderot en particulier, qu’il n’aime pas. Une heure se passe ainsi, et de mon larynx pas un mot. Il y a un an de cela : mon larynx n’en est ni mieux ni pis... Mais, c’est égal, M. Bretonneau est un grand homme, d
Risum teneatis , amici.
« En face de l’orateur et dans le même wagon, je me suis dit : C’est bien cela , il est toujours le même ! Quant au monsieur, il n’a point su qui j’étais et j’ignore son nom; mais il doit être quelque chose à Tours.
« Avec tout cela, vous m’avez encore échappé. Quand vous venez à Paris, il vous serait si facile de me joindre, moi qui ne sors jamais avant huit heures du matin !
«Je n’en suis pas moins le plus affectionné de vos plus vieux disciples. »
LETTRE CCXCVII6
DE TROUSSEAU
« 7 octobre 1847.
« Mon cher Maître,
((Je suis à votre endroit dans une grande indécision : venez-vous à Paris vendredi 8 ? Quant à moi, j’irai vous voir de vendredi en huit, c’est-à-dire le 15. Sauf meilleur avis , voici comment nous arrangerons les choses :
(( J’arrive samedi à une heure du matin , comme à l’ordinaire. Nous passons ensemble la première partie de la
journée, je déjeune chez Jacquemin; à deux heures, nous partons pour Palluau, où nous dînons; et, à sept heures, je pars pour Etampes. Jusque-là rassemblez les paperasses de la poste. Les gens de la bibliothèque m’assassinent, et je suis sûr que vous m’en aurez laissé le quart sur les grandes routes.
« Encore une paracentèse thoracique chez un moutonnet de sept ans, qui avait depuis huit jours un énorme épanchement à gauche, sans dyspnée, s’il vous plaît. Je lui ai vidé d’un coup sa besace, et huit jours après, huit jours littéralement, le gueux était à l’école, jouant aux barres et au chat. En voilà sept de compte fait, tous sept guérissant avec cette prestessse.
« Ils y viendront, les bourriques, ils y viendront comme à la trachéotomie; à propos de quoi, le 27 janvier dernier, j’ai laissé faire à Laugier une trachéotomie pour un cas bien grave d’angine maligne. L’enfant aujourd’hui va à merveille. Il n’y a que deux ans, l’imbécile n’y croyait pas; il y croit maintenant, et, si je ne m’abuse, il leur coupera le cou maintenant quand ils prendront un rhume de cerveau. Les esprits forts, qui le sont sans savoir pourquoi, disent tous leur chapelet quand ils commencent à se paner (expression que j’admire). Lisez paner et non passer.
«Je vous embrasse bien tendrement. »
LETTRE CCXCVIIP
DE BÉRANGER
« 4 mars 1848.
« Que je vous remercie, cher ami, de vous être empressé de me donner de vos nouvelles! Tout s’est donc à peu près bien passé à Tours. M. César Bacot, que j’ai eu le plaisir de rencontrer, m’a confirmé la tranquillité de votre pays. Dieu veuille que cela dure.
ce Nous voilà redevenus républicains peut-être un peu trop tôt et un peu trop vite. Comme je l’ai répété souvent depuis dix jours, nous voulions descendre l’escalier marche à marche, on nous a fait sauter un étage tout entier ; à qui la faute ? au gouvernement défunt , roi et ministres, conservateurs et opposants à la fois. Ces derniers étaient peut-être, en grande partie, ceux qui redoutaient le plus ce qui est arrivé, et ce qu’ils ont rendu inévitable, en convoquant le peuple en place publique, où ils l’ont abandonné à son propre instinct. Je ne pouvais en croire mes yeux ni mes oreilles.
« Ce qu’il faut bien qu'on sache, c’est qu’aucun meneur républicain n’a eu la direction des masses : elles ont agi spontanément et ont fini par entraîner la garde nationale.
« Qu’est devenu Louis-Ph. ? qu’est devenue la duchesse d’Orl. ? nous ne le savons pas encore. Peut-être les journaux d’aujourd’hui me T apprendront-ils.
«Je suis resté à cette révolution ce que j’ai été il y a
BÉRANGER A BRETONNEAU
dix -huit ans; il y a eu quelque adresse à moi à ne pas me fourrer où mon nom eût pu être prononcé. Au reste, il n’y a toujours que trop d’hommes pour remplir des fonctions que mon caractère me ferait remplir fort mal.
« Je dois ajouter que mes amis n’ont pas eu besoin de moi; aussi n’ai -je vu Dupont qu’un quart d’heure depuis sa présidence, et n’ai-je pas vu une seule fois Lamartine, qui a été magnifique de courage , de patriotisme et d’éloquence. Je redis à tout le monde que voilà le premier poète qui ait été capable de grandes choses.
« Comme je voulais qu’on sût que ce gouvernement avait mon adhésion pleine et entière (car il ne faut pas être trop difficile dans de pareils instants), j’ai accepté qu’on mît mon nom à une commission scientifique où je restreins mon service à l’enseignement primaire, ce qui est juste la mesure de mes études.
« Souhaitons, cher ami, que notre nouvel essai de république se consolide. C’est aujourd’hui l’ancre de salut de la France. Je le répète, une pente plus douce m’eût convenu davantage; mais nous n’avons choisi ni l’heure, ni indiqué l’ordre et la marche : les gens du pouvoir avaient pris ce soin.
« Au milieu de mes vœux pour ma chère France, je pousse bien des soupirs sur les malheurs généraux presque inévitables, et sur les malheurs particuliers, qui menacent beaucoup de mes amis , que le gouvernement tombé avait remplis de sécurité et comblés de bien-être. Hélas ! il est peu qui n’en aient abusé, au moins par l’imprévoyance.
(( Comment peut -on croire à la durée de rien depuis soixante ans? Le peu que j’ai, combien de fois ai -je dit à Judith: Ne vous y habituez pas trop; un jour viendra, peut-être, où, tout vieux que nous sommes, il nous faudra
nous confiner dans quelque grenier, les pieds sur une maigre chaufferette, la couverture sur le dos. Aussi ne nous effrayons-nous pas de ce qui peut nous advenir. Mais tout le monde n’est pas ainsi préparé, et j’en gémis pour beaucoup.
ce Adieu, cher ami; j’ai eu enfin le temps de causer un peu avec vous. Mille amitiés à Julien, à tous les vôtres. Je vous embrasse. »
LETTRE G G X G I Xe
de MME de flavigny
« Paris , mercredi 4 avril 1848.
« Très cher docteur et, s’il se peut, ami meilleur encore, je n’ai qu’un instant et je ne veux pas le perdre pour vous dire que l’inspecteur dont vous désirez savoir le nom est le général Carrelet. Ni mon père ni mon beau-frère ne le connaissent, mais tous les deux sont en mesure et en bon vouloir de lui recommander qui vous voudrez , car mes amis sont les leurs, et les vôtres sont les miens et le seront toujours. Usez donc bien largement des lambeaux de crédit que nous laisse encore la république.
« Dieu nous a protégés pendant ces jours de péril, mais nous étions au feu. Je ne me suis pas trouvée héroïque, je crois n’avoir pas été faible; j’espère que Dieu m’a trouvée chrétienne. Mais quel temps de misère! Enfin fous les choléras s’apaisent, et il semble qu’on entrevoit un petit
Mme DE FLAVIGNY A BRETONNEAU
coin de ciel bleu dans notre sombre horizon. Mon mari n’est pas trop fatigué de cette vie plus qu’occupée, et, après expérience , je l’aime bien mieux en dedans qu’en dehors de la lutte. Gela semble un paradoxe de dire qu’on y gagne en tranquillité, et pourtant cela est vrai. Le travail et la préoccupation du moment suffisent à la peine de chaque jour. Le temps manque pour songer à l’avenir, à cet avenir où tout repos paraît impossible selon toutes les prévisions de la prudence humaine. Mes enfants, après quelques petites souffrances, sont tous bien portants. Pour moi, je pense encore quelquefois à l’hébreu combiné du chinois, mais je pense bien plus souvent encore à l’amicale ironie qui m’en recommandait l’étude.
« Adieu, et tout à vous du fond du cœur *.
«Je répands vos bons succès par les pilules écossaises. Souvenirs à nos amis. »
1 La comtesse de Flavigny, dont ces quelques lignes font à peine entrevoir le caractère, fut une des femmes les plus accomplies de l’époque.
Très lettrée, très érudite, également versée dans les langues vivantes et dans les langues mortes, même dans l’hébreu, elle était d’un commerce excessivement intéressant et gracieux, et sa maison a été certainement une des dernières demeures où l’on a entrevu les souvenirs des charmantes et intelligentes femmes dont Cousin a conté l’histoire.
Elle était en outre virilement courageuse, et si elle sut faire son devoir en 1848 , au moment où sombrait la dynastie à laquelle elle était attachée (son mari était pair du royaume), elle ne le fit pas moins pendant les désastres de 1870. Placée à la tête des ambulances de la Croix- Rouge , dont le comte de Flavigny fut le premier président , elle groupa autour d’elle un grand nombre de femmes charitables et inaugura et dirigea les secours hospitaliers qui portèrent si haut, à cette époque, le renom de la charité et du patriotisme français. — T.
LETTRE CCCe
DE BÉRANGER
« 5 avril 1848.
(( Le mal dont vous ne me guérirez pas, cher docteur, c’est la députation, si elle me tombe sur la tête, comme on ne cesse de m’en menacer , malgré mes supplications aux électeurs parisiens1. Tout le monde s’en mêle; on me disait aujourd’hui que le révérend père Lacordaire avait prêché pour qu’on me nommât. Oh! mon cher ami, lorsque, jeune , expérimenté, on court après la réputation, on ne se doute guère à quel gouffre ce feu follet peut conduire. Un petit coin paisible, où je pourrais vivre inconnu, me semblerait un paradis; aujourd’hui je n’ai plus un moment à moi, à peine ai -je le temps de lire mon journal. Les lettres à écrire, les apostilles à donner, les visites à recevoir, les heures de commissions, enfin tout l’embarras d’un petit ministère, avec manifestations et sérénades à la porte.
« Discours à entendre, réponses à faire, accolades et serrements de mains, etc., etc., etc., voilà ma pauvre vie; ajoutez la frayeur d’une élection et plaignez votre pauvre
1 Malgré ses prières et l’éloquente lettre qu’il écrivit pour décliner toute candidature, Béranger fut élu. Mais, peu de jours après, il pria l’Assemblée d’accepter sa démission. Celle-ci la refusa; mais le poète, sentant bien qu’il n’était pas fait pour les luttes politiques, supplia la Chambre de revenir sur sa décision et de le rendre « à l’indépendance de son âme, seul bien qu’il ait jamais ambitionné ». — T.
BÉRANGER A BRETONNEAU
ami, qui ne sait plus quand il recouvrera le calme, seul élément où son âme se trouve à l’aise.
« Voilà un tas de lettres qui m’arrivent.
« Adieu, cher et bon ami, je vous embrasse.
« Je ne dors plus ou bien mal; pourtant ma santé n’en souffre pas encore trop ; Judith vous dit mille choses aimables. J’oubliais de vous dire que je crois sentir pointiller mes démangeaisons aux paupières. »
LETTRE CCCIe
DU MÊME
« Passy, 28 avril 1848.
((Je vous félicite de la pensée que vous avez de laisser un testament scientifique à votre élève, qui, j’ensuis sûr, sera digne d’un tel legs ; tâchez de le faire bien complet , bien détaillé : vous avez tant de secrets à transmettre ! Qu’il est fâcheux qu’un jeune homme intelligent ne vous ait pas suivi à la piste, depuis une vingtaine d’années, pour recueillir vos profondes et fines observations, pour s’emparer de vos procédés, pour apprendre à varier les moyens et citer de vous tant de paroles qui suffiraient pour faire un médecin capable de celui qui les comprendrait bien.
« Toutes les fois que je vois quelqu’un atteint de mal un peu grave : Où est Bretonneau? dis -je sur-le-champ. Je me le disais encore hier auprès de mon vieux Chateau-
briand, qui, selon moi, va finir sous le poids d’un catarrhe; je crains bien qu’il n’ait plus que peu de jours à vivre, et je crois pouvoir ajouter que vous n’y pourriez rien , vous qui pouvez tout; au reste, la mort ne sera que celle d’une ombre. La flamme est éteinte, et il est bien douloureux de voir comment s’évanouit une belle et grande intelligence Auprès du pauvre vieillard veille une autre ruine, la belle et célèbre Mme Récamier, qui a, je crois, soixante-dix ou soixante et onze ans et qui, frappée de cécité, gémit de ne pouvoir être suffisamment utile à son malade.
« Quand je vous dis que nous avons tous la manie de trop vieillir, ai-je tort? Voyez, je serai peut-être représentant malgré tout ce que je pourrai faire. Ce qui m'a fait plaisir dans ce que vous me dites de Marchais2, c’est que je vois combien Tours aura à se féliciter de son délégué comparé à tant d’autres, qui semblent avoir pris à
1 La liaison de Béranger avec Chateaubriand remontait à la Restauration. C’est à son retour de l’ambassade de Rome que l’auteur des Martyrs et du Génie du christianisme voulut connaître le chansonnier, et il lui témoigna toujours, à partir de ce moment, le plus sympathique intérêt.
En tête d’un exemplaire de ses Etudes historiques, dont il fit présent à Béranger, René lui écrivit le couplet suivant :
Ainsi que vous , j’ai pleuré sur la France.
Dites un jour aux fils des nouveaux preux Que je pai’lais de gloire et d’espérance A mon pays quand il fut malheureux.
Rappelez -leur que l’aquilon terrible A ravagé nos dernières moissons ,
Faites revivre au coin d’un feu paisible Mon souvenir dans vos nobles chansons.
2 Marchais, absolument oublié aujourd’hui, comme la plupart des hommes qui n’ont rien produit d’utile, fut un agitateur politique dont la carrière fut couronnée, en 1848, par le poste de commissaire extraordinaire en Indre-et-Loire, et après les journées de juin par le titre de préfet.
Il avait pris part à la plupart des conspirations contre la Restauration et la monarchie de juillet. Révoqué, il rentra dans la vie privée et partit pour l’Orient, où il mourut d’un accident (1857). Il était né en 1800.— T.
TROUSSEAU A BRETONNEAU
tâche de faire haïr la république. Quand vous le verrez, félicitez -le de ma part de tout le bien que j’entends répéter de la manière dont il remplit sa mission. Il ne m’étonne pas qu’il fasse le bien , mais il est heureux qu’on lui rende justice.
ce Judith va bien et se joint à moi pour vous embrasser, à vous et aux amis , mais à vous d’abord.
« P.-S. J’allais oublier de vous dire que le jeune Bruley a obtenu son inscription pour le concours à l’école administrative. C’est un gaillard qui se lève de bonne heure. »
LETTRE CCCIL
DE TROUSSEAU
« 16 mai 1848.
« Cher Maître,
« Mon Georges est au dix -septième jour de sa dothinentérie. Ce matin il est sans fièvre, la langue bonne; la solution, à moins de chances bien malheureuses, est inévitable pour le vingt et unième jour au plus tard. Vous avez su l’attentat dont nous avons été l’objet hier à la Chambre1. Le journal l’ Asssemhlée nationale v ous dira ce
1 Trousseau avait été élu député à l’Assemblée nationale par le département d’Eure-et-Loir.
Avec lui, trente-cinq médecins, parmi lesquels quelques noms connus: Dezeimeris, Trelat, Lelut, Laussedat, Bûchez, qui fut président de l’Assemblée. Le corps médical ne s’en trouva pas mieux, et c’est cette Chambre, dont les médecins espéraient beaucoup, qui créa la patente vexatoire et ruineuse à laquelle ils sont aujourd’hui soumis. C’est là la seule chose qu’elle fit pour eux. — T.
que j’ai fait pour reconquérir notre salle des séances dont les factieux s’étaient emparés1 * * 4. Aujourd’hui tout est tranquille en apparence. Il faut maintenant que nous nous gardions d’abuser de cette espèce de victoire. Laissons la liberté , même à ceux qui en abusent. Ils seront vainqueurs un jour, prenons garde de leur donner un exemple funeste.
« Mille tendresses de la part de tous. »
LETTRE C G G 1 1 Ie
DE BRETONNEAU A TROUSSEAU
« 15 mai 1818.
« Oui, mon ami, j’ai eu ma part d’ivresse.
« Depuis deux mois, j’ai si souvent senti mon vieux sang bouillonner, que j’ai conçu toute l’effervescence du vôtre. Puis, la réflexion est intervenue, et elle ne vous donne pas gain de cause.
« On ne peut bien étreindre quand on embrasse trop.
1 L’Assemblée dut ce jour-là son salut en partie au courage et à l’esprit d’initiative et de résolution de Trousseau. La Chambre ayant été
envahie, le gouvernement s’était abandonné, et la plupart des députés, au lieu de chercher à rassembler des troupes et de donner des ordres pour la défense du parlement, avaient disparu ou s’agitaient dans une inexprimable confusion.
Ti'ousseau et Duclerc, alors ministre des finances, prirent sur eux de
se mettre en rapport avec la garde nationale et la garde mobile qui entouraient le palais, et leur prescrivirent de chasser les envahisseurs de la salle des séances. Cet ordre fut brillamment accompli et l’émeute dissipée en un clin d’œil. — T.
BRETONNEAU A TROUSSEAU
La médecine et la législation sont d’immenses sujets de réflexion ; à l’une et à l’autre il faut des études et du métier.
«t Votre début me fait peur, et cette peur se compose de bien des appréhensions b Gomme vous vous êtes laissé entraîner ! quelle lutte ! quels adversaires ! compromettre à ce point l’avenir de Georges et de Jeanne ! Engager cette partie avec cette ardeur, la continuer avec cette insistance contre des tricheurs, qui mettent en jeu des paroles, et des paroles fausses, en invoquant bien haut des règles dont ils ne veulent tenir aucun compte.
« Je sais votre réplique; vous n’étiez pas allé chercher de tels adversaires pour les vaincre; vous alliez offrir et accepter des sympathies.
ce Vous suiviez le conseil d’Horace : te meliorihus offer. Vous en suiviez la lettre. Les meilleurs dont il entendait parler étaient excellents , et vos meilleurs ne valaient guère.
« Je vais redouter avec un grand émoi vos succès de tribune. Décidément vous êtes joueur; vous vous précipiterez dans cette voie, et pour combien de temps ne serezvous pas sorti de votre carrière , et jusqu’où ne vous laisserez-vous pas conduire !
« La maladie sociale doit avoir un cours prolongé et subir des phases nécessaires et inévitables; Velpeau dans
1 Trousseau avait débuté avec éclat à la tribune. Mais ce talent d’orateur et d’homme d’action dont il était doué , et dont il avait fourni déjà dans sa carrière médicale tant de preuves , ne pouvait abuser un esprit aussi sagace et aussi pénétrant que celui de Bretonneau. En lui représentant avec sa paternelle et douce indulgence combien il lui serait difficile de concilier ses devoirs de législateur avec les exigences multiples de sa profession , il signalait une incompatibilité que reconnut plus tard Trousseau et qu’ont éprouvée tous les praticiens de valeur qui ont été à leur tour séduits par les luttes politiques. — T.
une longue lettre l’assimile à la clothinentérie ; l’allégorie était lourde, je n’ai pas répondu à sa lettre.
« Je savais qu’en feignant de me croire du nombre de ceux qui pensaient devoir traiter la maladie , il ambitionnait cette clientèle, et j’avoue que cet incident n’a pas contribué à me faire prendre en goût votre concurrence, et je me suis écrié pensant à vous : Tu quoque , mi fili.
« Quoi qu’on fasse , la crise sociale doit durer ; aux hommes éminents que les événements de la révolution américaine avaient investis d’une si grande confiance, il a fallu quatre mois de délibération à huis clos pour fonder la constitution qui régit encore les Etats de l’Union. Combien, dans les conditions où se trouve la France, faudrat-il de temps pour arriver à l’ébauche de ce résultat? Vous ne voudrez pas rester au-dessous de vos devoirs ; dans quelles études sérieuses , dans quels longs travaux ne pouvez-vous pas vous trouver engagé, et que deviendront alors les soins dus à la famille, à la médecine et au professorat?
« Une personne qui entend bien mieux que moi les choses de la vie , qui vous porte un profond intérêt et dont la gratitude est un culte, vous voit avec effroi sur un chemin dont elle redoute la pente; et moi, je crains cette soudaineté qui vous a souvent si bien servi , que j’aime tant , qui sait s’arrêter et même revenir et céder aux droits de la raison; mais, surexcitée, saura- 1- elle se contenir? ne vous livrera-t-elle pas à la malveillance, avec des torts que les meilleures intentions peuvent difficilement racheter?
« Mon ami , je ne savais plus terminer cette longue lettre qui ne pouvait rien contre un fait accompli, je reçois la vôtre. Voilà Georges malade, et bien que la bénignité
TROUSSEAU A BRETONNEAU
de son mal ne me semble pas trompeuse , je vais être dans une pénible attente. A la plus mince préoccupation qui puisse vous advenir, faites -moi le moindre signe et je vous arrive six et sept fois par semaine si cela était à peine motivé, et je n’en serais pas un tant soit peu dérangé. Le flot des consultations avait un moment tombé; il s’est de nouveau gonflé , mais il ne m’apporte pas les mêmes malades. Ceux-ci ont pis que des névroses; chaque jour j’ai dû méditer de tristes et graves sujets, et de gens qui me semblent en pire condition que moi. Je n’accepte d’honoraires que ceux qu’il m’est impossible de refuser1.
« Arriver, vous embrasser, m’assurer directement que l’affection éruptive parcourt correctement ses phases, voilà une excursion qui me conviendra bien mieux que celles qui me sont si souvent imposées. »
LETTRE CCCIVR
DE TROUSSEAU
« 21 mai 1848.
« Cher Maître,
« Mon Georges s’est levé hier deux fois deux heures. Il a mangé avec appétit, le pouls est descendu à cin-
1 On voit par ces simples mots, — confidence adressée à un ami et qui n’était pas destinée à être divulguée, — quel était le désintéressement de Bretonneau. Mais ce qu’il ne dit pas et ce que nous tenons de témoins oculaires survivants , c’est que le plus souvent il oubliait sa bourse chez ses malades pauvres. — T.
quante-huit et soixante. Il est transparent de maigreur; nous sommes aujourd’hui au vingt -deuxième jour, et je ne comprendrais plus d’autre danger que celui des indigestions. Je suis bien heureux d’avoir tiré ce bon numéro à cette terrible loterie.
<( Vous avez vu que le numéro aurait pu être mauvais à la loterie représentative. Quel gâchis ! Je crois que Béranger s’en est retiré par dégoût. Décidément je ne descendrai plus à la cuisine quand je voudrai dîner avec appétit.
<( J’ai appris hier une nouvelle qui vous affligera. Ce pauvre Guersant a été pris d’une pneumonie avec accidents nerveux graves. Il était mourant hier au soir, je crains qu’il n’ait succombé cette nuit. J’ignore de quelle façon cette maladie a été conduite par Ghomel. Vous vous rappelez qu’en 1825 il avait failli mourir de la même manière, vingt-trois ans de plus compliquent cruellement un pareil mal h
« Pensez donc à nous quand vous vous exposez si imprudemment à toutes les intempéries. Je suis bien convaincu que vous vous aguerrissez; mais je suis encore plus convaincu qu’un jour ou un autre la cause du mal sera plus forte que votre cuirasse ne sera résistante.
« Adieu, cher Maître, mille tendresses de la part de tous. »
Guersant succomba en effet peu de jours après. — T.
BÉRANGER A BRETONNEAU
LETTRE CCCVe
DE BÉRANGER
« Passy, 6 juin 1848.
<( Cher docteur,
« Avez -vous lu dans les journaux mon mariage avec ma servante Judith? concevez-vous qu’on écrive de pareilles sottises? Il m’en a coûté une lettre qui va paraître, pour tirer la pauvre Judith de la position fausse que les feuilletonistes malveillants lui faisaient par cette fable. Je n’aime pas à entretenir le public de moi ; mais il s’agissait d’une vieille amie, je n’ai pas dû hésiter. Je l’aurais fait plus tôt, si on ne m’eût caché cette attaque sournoise pendant plus de cinq jours1. Jusqu’à présent la république ne vaut pas mieux que les règnes précédents ; mais patience !
« Mes amitiés à Marchais quand vous le verrez.
« Tout à vous et aux vôtres, cher docteur. Votre ami. »
1 Béranger écrivit en effet une lettre à la presse, dans laquelle il démentait le bruit de ce prétendu mariage et établissait que Judith, désignée comme sa servante, était une amie de sa jeunesse qui donnait à sa pauvreté depuis cinquante ans l’asile et la sécurité du foyer. — T.
LETTRE CGC VIe
DE TROUSSEAU
« Juin 1848.
« De l’Assemblée , quatre heures.
« Dimanche. — Un seul mot. Paris est toujours dans un épouvantable état; c’est la guerre servile. L’insurrection perd du terrain, mais il faut au moins deux jours encore pour en triompher.
« Je vous embrasse. »
LETTRE CCGYIP
DU MÊME
« Mercredi, 28 juin 1848.
« Cher Maître,
«Je vous écrivais dimanche matin pour vous dire que je n’étais pas mort , mais seulement profondément affligé de toute cette boucherie. Tout est fini en apparence, l’Assemblée est tranquille; mais la guerre des Spartacus n’est que commencée, la verrons -nous finir? Tout mon monde est à Bonneveau. Voilà qu’ils me reviennent au-