‹ Bretonneau et ses correspondantsChapitre 59 sur 78 · UE BLACHE · texte numérisé non relu

UE BLACHE

« Paris, 4 août 1841).

« Mon cher Maître,

((Je me rends avec bien du plaisir l’interprète de toute la famille, pour vous adresser nos sincères félicitations sur votre récente promotion au grade d’officier de la Légion d’honneur h

« Il y a très longtemps, sans aucun doute, que cette distinction vous était acquise de plein droit; mais enfin la voici, et tous vos amis s’en réjouissent, bien qu’elle arrive tardivement.

« Mme Guersant, qui est à Dieppe et à qui je me suis empressé d’apprendre cette bonne nouvelle, dont Trousseau m’avait fait part, m’a chargé personnellement de vous dire qu’elle en était heureuse presque autant que l’eût été l’excellent père lui -même.

« Comment avez-vous passé cette affreuse épidémie? Ici, quoique très fatigués et un peu cholérinés presque tous, nous n’avons eu à déplorer aucun malheur dans la famille.

ce Est -ce que nous ne vous verrons pas cet été venir

1 Le prince Louis -Napoléon, président de la République, passant par Tours, avait voulu voir Bretonneau et lui avait remis les insignes d’officier de la Légion d’honneur. — T.

BLACHE A BRETONNEAU

nous demander à dîner aux Thermes , comme vous l’avez promis il y a déjà longtemps?

« Grâce à un séjour à la mer de Mme Guersant, et à quelques bains qu’elle y a pris avec succès, son tremblement des mains , qui lui permettait à grand’peine de signer son nom, a diminué de telle façon, qu’elle a pu m’écrire assez lisiblement une lettre de plus de deux pages.

€ Notre pauvre beau-frère Martin a toujours sa névrose si singulière et si opiniâtre, puisqu’elle dure depuis trois ans.

« Il n’a pas osé accompagner sa femme à Dieppe , malgré tout ce que nous avons pu lui dire, persuadé, disait-il, qu’il n’arriverait pas vivant au terme de ce court voyage.

« Adieu , très cher Maître et bon ami ; recevez les nouvelles assurances de mon bien sincère attachement.

« Votre très dévoué confrère1 II.

« P.-S. Qu’est-ce que c’est donc que les boules de miel dont vous conseillez l’usage comme suppositoires? quelle est leur composition , et quel est surtout leur modus faciendi? Deux personnes de mes clientes m’ont dit s’en être très bien trouvées. »

I Bretonneau avait reporté sur Blache l’affection qu’il avait pour Guersant, et il est regrettable que de la correspondance qu’ils échangèrent ensemble, et qui devait être fort intéressante, nous n’avons retrouvé que cette lettre et celle qui lui fut adressée par Bretonneau au sujet de la diphthérie, et que nous reproduisons plus loin.

Blache est une des plus belles figures de médecin de ce siècle, et il est à sa place dans cette galerie des amis de Bretonneau , qui évoque tant d’esprits élevés , tant de praticiens de premier ordre , tant d’hommes de valeur doués des qualités scientifiques les plus remarquables et des vertus privées les plus aimables.

II était né à Senlis, le 15 janvier 1799, et était fils lui-même d’un des

LETTRE CCCXVP

DE BÉRANGER

« Passy, 7 septembre 1849.

(( Mon cher ami ,

« Si j’avais consulté à Paris, j’aurais choisi le gendre que Perrotin vient de se donner, le jeune docteur Lasègue, élève de Trousseau, et qui, pour cela, se dit votre petit-fils. En cas grave, je l’appellerais, parce qu’il se mettrait sur-le-champ en rapport avec vous. Comme je vais mieux, j’en vais user.

médecins les plus considérés de cette époque. Docteur dès 1824, il devint bientôt le gendre de Guersant, qui jouissait déjà depuis longtemps de la réputation que lui avaient faite ses travaux sur l’enseignement à l’hôpital des Enfants. Cette alliance avec le savant praticien qui avait fondé la pathologie spéciale du jeune âge fixa la vocation de Blache, et il se voua lui -même aux maladies de l’enfance.

Médecin des hôpitaux en 1831, puis de l’hôpital Cochin, il devint en 1845 médecin de l’hôpital des Enfants; et c’est sur cet important théâtre qu’il donna sa mesure et poursuivit l’œuvre de son maître Guersant , à laquelle celui-ci l’avait lui-même initié.

Il a publié de nombreux travaux. Les plus connus sont ses Mémoires sur la coqueluche (1832), sur le Traitement de la cliorèe par la faradisation (1859-1860). 11 fit paraître en outre un nombre considérable d’articles dans le Dictionnaire en 30 volumes, dont il fut avec Guersant et Chomel un des collaborateurs les plus actifs. Il fut élu membre de l’Académie de médecine en 1855.

Blache fut un des praticiens les plus justement considérés et les plus sympathiques de son temps. Il a laissé un fils, René Blache, adonné luimême aux travaux spéciaux de l’enfance, qui est aujourd’hui l’unique représentant et le digne continuateur de ces deux grandes familles de médecins, les Guersant et les Blache, dont les noms désormais historiques reviennent si souvent dans la correspondance de Bretonneau. — T.

BÉRANGER A BRETONNEAU

« Croiriez -vous que je vais voyager ? Dans deux jours je pars pour Rougeperrière , où mon vieil ami Dupont m’attend. C’est à la fois un plaisir et une devoir pour moi, que cette course de huit jours. L’ingratitude dont on a fait preuve avec ce digne citoyen doit être compensée par les témoignages particuliers de ceux qui attachent encore quelque prix aux vertus et au courage. Je vous assure , cher ami , qu’il faut une pareille raison pour me faire quitter mon gîte; car plus je vais, plus les déplacements me sont odieux

« C’est M. Bouté, qui est ici avec son excellente femme et son fils, qui vous remettra cette lettre. Il vous dira que Judith est en bonne santé.

<r Lamennais, que je vois peu maintenant, désirerait bien vous consulter sur ses maux d’estomac. Comme je crois que leur siège est dans sa tête, vous n’y pourriez pas grand’ chose. En tout cas, si vous veniez à Paris, voici son adresse : rue de Milan , 3 ; c’est au coin de la rue de Clichy, au-dessus du grand embarcadère du chemin de fer de Rouen. J’allais oublier de vous parler de la croix d’officier que vous avez reçue. Je l’ai appris le jour même où le ministère a fait signer ici l’ordonnance. On me l’avait fait savoir pour que je vous en instruisisse ; mais le président pouvait la perdre en route, j’ai mieux aimé vous laisser le plaisir de la surprise. On m’a conté l’audience que Louis -Napoléon vous a accordée; il paraît que vous avez eu lieu d’être satisfait de son accueil. Si je le voyais, je lui en ferais mes félicitations.

« Adieu, cher ami, et ne m’oubliez pas auprès de tous nos amis communs.

d A vous de cœur. »

LETTRE CCCXVIP

DE BRETONNEAU A TROUSSEAU

« 11 heures du matin, 12 décembre 1849.

(( Mon ami, je reçois votre lettre à l’instant.

« Hier matin , une hémorragie nasale me sémillant Huer trop abondamment , j’ai inspiré de l’eau bien chaude ; à quatre ou cinq reprises je l’ai entraînée dans le pharynx. L’hémorragie n’a pas reparu, et cette lotion n’a laissé dans la narine aucun embarras.

« Cet automne, le bon général Vilmorin, que des hémorragies nasales prolongées avaient laissé l’an dernier dans un état anémique fort pénible, a été instantanément délivré d’un flux de sang déjà assez abondant, et qui commençait à l’inquiéter , par ce même petit procédé dont vous savez les motifs.

« Deux tentatives seulement ; mais aussi deux merveilleux succès. Mettez cela sur vos tablettes. Cela me semble devoir être bon ; après la quatrième inspiration d’eau chaude, il n’a plus coulé de mon nez que de l’eau rosée, et depuis dix minutes les gouttes de sang se suivaient avec une rapidité croissante, ne laissant plus d'intervalle entre elles au moment de l’inspiration , mais supportant tout juste la température de l’eau que j’inspirais et qui affectait désagréablement les deux narines 1 . »

1 Ces faits démontrent que, bien avant que le traitement actuel des hémorragies par l’eau chaude ait été préconisé et admis dans la pratique, il avait été découvert et appliqué par Bretonneau. — T.

TROUSSEAU A BRETONNEAU

LETTRE CCCXVIIL

DE TROUSSEAU

« 13 décembre 1849.

« Cher Maître,

« Votre lettre de ce matin me laisse bien tranquille sur votre santé physique , mais beaucoup moins sur votre santé morale. J’avoue que je trouverais odieux que vous devinssiez hypocondriaque. Avec votre activité si ardente, avec vos allures toujours passionnées, je crains pour vous le repos du coin du feu plus encore que vos témérités juvéniles.

« Je voudrais déjà vous voir sortir en voiture, bien barricadé contre le froid, et faire de la médecine et de la causerie. Je voudrais vous voir reprendre vos consultations chez vous, et quand vous vous seriez essayé ainsi une quinzaine de jours, reprendre vos courses en chemin de fer.

<( Vous pouvez bien vous dispenser de faire le fanfaron de jeunesse , et vous vêtir comme il convient, manger à vos heures; mais il faut jusqu’au dernier jour dépenser votre vie médicale , parce que , bien que de temps en temps vous preniez en dégoût le métier, il vous fait si honoré et si utile et vous laissera si regretté , mais surtout il vous soutiendra vigoureux et passionné si longtemps, que je ne voudrais pas plus vous en voir privé qu’un vieux cheval de course privé d’avoine, du bruit du cor et des aboiements

des chiens en forêt. Tout cela est fort compatible avec de la prudence.

« Adieu, cher Maître; je vous embrasse bien tendrement. D

LETTRE CCCXIX0

DU MÊME

« Dimanche, 27 janvier 1850.

« Je suis bien heureux, cher Maître, que vous ayez recommencé vos voyages; bien heureux surtout que dans l’un de ses voyages vous ayez pu être si utile. Vos soins à la fille de votre ami d'Angers, la reconnaissance qu’il vous témoigne dans le petit billet qu’il vous envoie , vous feront prendre en goût vos occupations extérieures.

« La mémoire des malades est un si doux encouragement pour nous ! Je ne partage nullement les craintes de Frédéric. Ce n’est pas dans les wagons, ce n’est pas sur les impériales de diligences que vous avez pris ce mal qui nous a tant inquiétés, c’est dans votre cabinet, chez vous, et c’est là que vous le reprendriez encore.

(( Ce que vous me dites du plaisir que vous ont fait les cépages du Luxembourg me prouve encore que vous n’êtes pas si dégoûté de Palluau que vous semblez l’être. Vous n’avez qu’un malheur , c’est d'avoir un animal de jardinier que vous devez renvoyer, en priant André ou Etienne de vous en donner un autre. Vous avez mille

fois raison de penser à votre famille, et de laisser après vous assez pour F affranchir de la nécessité; mais vous ne devez rien de plus, et Mme du T..., votre excellente amie, dont la prévoyance vous a été jusqu’ici si utile, ne voudra pas que vous soyez plus avare que vous ne devez l’être. La belle affaire, en vérité, que Palluau vous coûte trois mille francs en sus des quatre-vingt mille francs que vous y avez enfouis ! Un mois d’hypochondrie vous coûtera plus de trois mille francs. Je connais bien des vieillards à qui les perruques renouvelées, les voitures où ils promènent leur ennui, les loges de spectacles où ils s’endorment comme les momies de la famille des Egyptiens , les petites femmes dont ils se croient aimés, les soupers où ils laissent leurs dents d’emprunt et la gravité bienveillante qui fait tant aimer la vieillesse, coûtent bien jûus de trois mille francs ; et vous vous refuseriez la satisfaction d’un goût, d’une passion qui n’ont rien que d’avouable, d’intelligent , pour laisser à vos hoirs quelques écus de plus ! Quand, avec un désintéressement exagéré, et en faisant tant de bien à ceux qui réclament vos conseils , tant de bien à votre famille, qui ne souffre pas autour de vous et qui doit être fîère de tenir à vous de si près, vous parvenez pourtant à avoir beaucoup de superflu, ne craignez donc pas de mettre un peu de ce superflu dans la satisfaction de vos goûts. Mais chassez ce drôle qui empoisonne le plaisir que vous trouvez à Palluau; chassez -le avant qu’il ne vous massacre ce que le renouveau va faire jaillir de terre.

« Avant que notre ami Hardy vous envoyât ainsi qu’à André la boîte de cépages qu’il vous destinait, j’avais été chez lui, et je l’avais prié d’ajouter ceux qui vous tenaient tant au cœur, et je les faisais ajouter à la botte de l’ami

d’Angers. Dans quelques jours je vais écrire à Berckmans, pour lui demander des greffes de poiriers, afin de me mettre à l’œuvre le premier dimanche de mars. Quand cet exécrable hiver sera fini, ayez la bonté de joindre aux cépages quelques greffes de poiriers William, Graslin . doyenné d’hiver, beurré aurore, etc., etc., quelques greffes de pommiers, dont vous m’avez montré les échantillons cet automne , cette jolie pomme d’api si fertile ; enfin quelques greffes de cerisiers pour placer sur nos Sainte- Lucie, dont les écussons ont manqué.

<t Adieu, cher Maître, je vous remercie bien de m’avoir écrit. Mille tendresses. »

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