‹ Bretonneau et ses correspondantsChapitre 60 sur 78 · LETTRE CCCXX · texte numérisé non relu

LETTRE CCCXX

DU MÊME

« 10 février 1850.

« J’apprends avec grande joie que vous reprenez goût à Palluau et que vos meilleurs et plus véritables amis vous soutiennent et vous encouragent dans cette manie. Ceux-là seuls nous aiment en vérité, qui ne nous disputent pas le peu de plaisirs qu’il nous est donné d’avoir en ce monde, qui y participent par le good willing , quand bien même, au fond du cœur, ils nous blâmeraient un tout petit peu. Les femmes, quand elles sont bonnes, ne sont ni bonnes ni dévouées à demi; elles fument avec les Hol-

TROUSSEAU A BRETONNEAU

landais, elles s’enivrent avec les Lithuaniens, au besoin elles liraient Horace ou un traité de la peste de Marseille. Gardez, gardez vos affections et vos folies, elles vous feront vivre quelques années de plus , et vous permettront de grossir l’épargne que vous destinez à votre famille.

« Je comprends que le dégoût vous prenne quelquefois quand vous êtes si cruellement volé ou si mal compris par votre jardinier; encore une fois chassez-le et soyez heureux si son successeur ne vous tond que jusqu’à la peau, exclusivement. Savez-vous bien que cette vie de défiance , de lutte , d’avarice , est une abominable vie ? Quand vous aurez économisé quelques écus de cent sous à surveiller un serviteur paresseux ou quelque peu infidèle, à batailler contre une hôtesse exagérée, contre un marchand quelque peu désireux de se retirer au plus vite de son commerce, en serez-vous bien plus heureux? Ah! restez dupe, restez dupe, ou tout au moins capable de l’être toute votre vie. Je vous ai une fois conté la dernière aventure de ma pauvre mère. Elle s’était faite économe sur la fin de sa vie, et elle avait mis en bon lieu vingt-sept mille francs, et conservé vingt-sept couverts d’argent : c’étaient neuf de chaque pour ses trois enfants; le reste avait été donné peut-être d’une main trop avare à Mlle Tardv. Quelques semaines avant sa mort, ma sœur, M“e Gallerv, lui dit de si belles choses que la pauvre femme donna seize mille francs au gendre de Mme Gallerv, qui les a perdus: il était en déconfiture. Quelques jours après cette belle expédition, ma vieille mère, que j’allais voir à Tours, me parla de la chose presque comme d’une mauvaise action ; elle croyait avoir volé ses enfants. « Ma bonne mère, lui dis -je, je ne fais cas d’un homme que s’il est capable d’être dupe...» Et un an plus tard quelqu'un me

volait quinze cents francs, que je croyais mon ami; je lui en ai voulu un peu, mais je m’en suis remercié.

« Adieu, cher Maître; je vous embrasse bien tendrement et j’aime bien profondément ceux qui vous aiment.

« P. -S. A propos, quelle diable d’idée avez -vous de m’affranchir vos lettres? »

LETTRE CCCXXP

DE BÉRANGER

u Paris, 15 juillet 1850.

(( Cher ami, comme vous pourriez venir d’un jour à l’autre à Paris, il faut que je vous renseigne sur mon nouveau gîte.

« Je me suis rapproché du chemin de fer et du jardin des Plantes. En remontant le boulevard de l’Hôpital et le boulevard Saint-Jacques, vous arrivez à la barrière d’ Enfer.

ce A quelques pas dans l’intérieur, rue d’ Enfer n° 13, vis-à-vis l’hospice Marie - Thérèse , est située la pension bourgeoise où nous sommes installés depuis quinze jours, moi au troisième, Judith au deuxième. Nous nous trouvons bien, à l’espace près. La nourriture est très bonne, et nous n’avons plus à nous occuper des soins du ménage, qui étaient un peu lourds pour Judith. J’y perdrai les trois quarts de mes livres, car il n’y a pas de quoi les loger; mais je m’en console très facilement : plus je vieillis, moins

BRETONNEAU A M

les livres me plaisent. Nous avons un grand jardin commun, auquel je préfère les boulevards et le Luxembourg, qui est à cinq minutes de notre maison voisine, de l’Observatoire, ce qui me permettra, s’il m’en vient l’envie, d’aller me promener dans la lune.

<( Nous nous portons bien, et Judith ne paraît pas mécontente de ce changement, qui nous permettra d’en faire d’autres, dans le cas où quelque nouvelle dégringolade nous en imposerait la nécessité ; il n’y a que le premier pas qui coûte, j’ai voulu le faire avant qu’il fût trop pénible.

«Je vous embrasse de cœur. »

LETTRE G G G XX I Ie

DE BRETONNEAU A M * *

« Tours, 24 août 1850.

(( Monsieur,

«Je voudrais bien ne pas vous affliger et ne pas vous jeter au cœur de navrantes inquiétudes, ce qui est pis encore; mais je craindrais de manquer à un devoir en ne vous disant pas toute ma pensée dans l’intérêt de l’avenir; car je dois me hâter d’ajouter que j’ai des motifs d’espérer la guérison de M. votre père.

« Maintenant, la vérité tout entière, du moins la vérité médicale. J’ai appris en vieillissant combien cette vérité est limitée. Il y a plus de soixante ans qu’un mé-

decin anglais, le docteur Heberden1, a décrit, sous la dénomination d ' angor pectoris , une maladie qui doit avoir toujours existé, mais qui jusqu’à lui était restée confondue avec quelques autres affections. La dénomination à'angor pectoris : anxiété, angoisse, me semble avoir été mal rendue en français par celle d’angine de poitrine, et c’est cependant le nom qui a prévalu, celui que je n’ai pas voulu indiquer dans la crainte qu'en recourant à quelque nouveau dictionnaire de médecine, M. votre père ne fût péniblement alarmé; ce qui, à tous égards, lui serait nuisible.

« Heberden, qui a le premier si parfaitement décrit les symptômes de Yang or pectoris, avait suivi les phases de la maladie et observé que les accès provoqués par le moindre effort devenaient plus fréquents. Dans un de ces accès , la maladie avait une terminaison soudaine et funeste, sans qu’une notable détérioration de l’état général de la santé laissât présager une si déplorable catastrophe. Il découvrit que des ossifications formées à la base du cœur étaient la cause immédiate de cette dangereuse affection. Trois fois, au début de ma pratique, j’ai eu occasion de vérifier ces tristes assertions; et jusqu’aux dix dernières années qui viennent de s’écouler, sans confiance dans les conseils que je donnais en pareil cas, je ne pouvais me trouver sans un profond découragement en présence de cette maladie.

<( A la vérité, mon excellent ami, le professeur Récamier, m’avait plusieurs fois affirmé que Yangor n’avait pas une terminaison aussi irrévocablement funeste que

1 Heberden. — Some account of a disoi'der of the breast. (In med. Trans. by the college of physicians of London, 1768. T. II.)

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l’avait pensé Heberden, ajoutant que, dans son opinion, la maladie à son début n’était qu’une affection nerveuse , qui ne se compliquait de lésions organiques qu’après avoir longtemps persisté.

<c Malgré ma foi dans des assertions aussi respectables, je restai effrayé par mes tristes souvenirs; depuis, mes espérances dans le traitement antispasmodique ont été encore infirmées en voyant succomber, au moment où il faisait une inspection militaire , un vieil ami , le général de Sparre, qui semblait obtenir alors même de ce traitement de très bons effets. Malheureusement ces effets s’étaient montrés si favorables que je n’avais pas cru devoir insister sur la nécessité d’associer à la médication , destinée à modifier l’innervation , l’usage du bicarbonate de soude , dont l’influence puissante , inattendue , m’avait été un jour fortuitement révélée.

« Il y a plus de dix ans que , rencontré par un client , il me demande inopinément ce que je pensais d’une étrange indisposition dont jusque-là il avait négligé de me parler, croyant qu’il n’était question que d’une douleur rhumatismale subsistant depuis longtemps, mais qui était devenue insupportable depuis qu’elle s’étendait du haut de la poitrine au bras gauche, l’arrêtant court, après qu’il avait fait dans la rue quelques pas mesurés et même très ralentis.

« Je souhaitais que la prescription réclamée, et dont je n’attendais pas même un peu de soulagement, offrît au moins la possibilité d’une chance favorable. Longtemps j’hésitai; aucune prescription ne venait répondre à mon intention. Enfin , je me demandai si mon pauvre malade ne recueillerait pas quelque allègement de l’usage longtemps continué du bicarbonate de soude, dont les calcu-

leux et les goutteux obtiennent souvent de si merveilleux effets. Il existait toutefois tant de différence entre les concrétions propres à Yangor pectoris et les calculs urinaires, qu’il était fort douteux qu’aucun résultat bienfaisant pût être acquis, même avec la plus docile et la plus patiente persévérance , dans un traitement si vaguement motivé. Aussi me trouvai-je plus affligé que surpris lorsqu’après deux mois de ce traitement je constatai qu’il n’avait procuré aucun changement favorable.

(( A partir de ce moment il devint évident que si le mal n’avait pas cédé il ne s’était pas aggravé; puis, que manifestement il s’allégeait , et au sixième mois de l’usage presque continuel de l’eau de Vichy factice , il ne restait plus trace de l’ sang or pectoris .

« Même succès dans un cas aussi grave, et, dans ce cas, association de la médication antispasmodique à la cure dissolvante.

« Enfin, chez deux autres malades soumis à ce double traitement depuis peu de mois , les symptômes de Yangor pectoris cèdent avec une rapidité qui dépasse mon attente.

« Voici quatre faits dont deux incomplets; mais ils déposent dans un même sens, et vous donnent, Monsieur, les motifs de la mesure de mon insistance sur la partie du traitement que je crois la plus importante, l’usage du bicarbonate de soude, la médecine dissolvante.

« J’aurais cru commettre une faute en ne vous communiquant pas, sur un cas aussi grave, le peu que je sais.

«Je vous engage à confier le contenu de cette lettre au médecin qui donne des soins si affectueux à votre famille, et si quelque autre confrère intervenait, je vous

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autorise à la même communication. J’ai dit à qui a voulu l’entendre ce que m’a appris une observation encore peu étendue. Mais je n’ai rien publié sur ce sujet.

« Aux notions dues à Heberden, et confirmées par nos contemporains, est venu s’adjoindre un fait d’un haut intérêt, et malheureusement aussi confirmatif que celui du général de Sparre, de l’opinion d’ Heberden. On le trouve dans une lettre adressée à cet habile praticien par Jenner.

(c L’inventeur de la vaccination , élève très affectueux du grand chirurgien John Hunter, écrit à Heberden qu’il a reconnu chez son maître les symptômes de Yangor pectoris , et que ses inquiétudes sont d’autant plus cruelles qu’il doit les dissimuler.

<c La maladie se prolonge, s’aggrave, sans que le malade cesse de lutter contre les obstacles qu’il rencontre dans sa carrière d’enseignement; et on lit dans la vie de Hunter que , au milieu d’une discussion animée avec les administrateurs de l’hôpital dont il était le chirurgien, la vie du grand praticien , qui promettait la continuation de tant de beaux travaux , s’éteignit subitement.

d Je ne mettrais pas sous vos yeux, Monsieur, cet affligeant tableau si je n’avais pas la conviction que le soin d’éviter au malade, dans la mesure du possible, tout ce qui peut provoquer de graves accès d 'angor est une condition auxiliaire du double traitement qu’il suit , me dites-vous, avec une incomplète docilité, tant je pense que cette condition est importante.

<( Il m’a été impossible de vous adresser plus tôt la réponse à la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire.

« Si vous aviez l’extrême patience de transcrire la con-

sultation que j’ai remise à monsieur votre père, et même cette lettre, j’aurais sous les yeux ce qui me serait nécessaire pour répondre brièvement et explicitement aux bulletins qui doivent m’être adressés1.

« Votre serviteur tout dévoué. »

1 On voit que Bretonneau avait adopté la théorie d’Heberden et de la plupart des médecins anglais, qui faisaient dépendre Yangorpectoris d'une ossification des artères coronaires. Trousseau pensait au contraire que l’angine de poitrine n’est pas essentiellement liée à la présence d’altérations organiques et qu’elle est une névrose. On sait que la plupart des médecins français se rallient à cette opinion, qui est la théorie française. Toutefois, Trousseau, qui connaissait bien les idées de son maître sur ce sujet et qui avait eu communication de la lettre ci-dessus, en publie des fragments dans sa chronique et expose la méthode de traitement de Bretonneau.

« Bretonneau , dit - il , chez qui les connaissances chimiques les plus étendues n’avaient pas atrophié le sens pratique, et qui, à mesure qu'il vieillissait dans l’exercice de son art, confessait hautement les déplorables fautes que la chimie lui avait fait faire et le peu de parti qu’il en avait tiré pour la thérapeutique , Bretonneau fut pourtant conduit au traitement et au traitement utile de l’angine de poitrine par une théorie chimique. Le succès obtenu, je l’ai souvent entendu raconter lui -même la théorie qu’il avait imaginée et s’étonner qu’une fois dans sa vie la chimie, la science favorite de ses premières années, l’eût mené à quelque chose de bon en thérapeutique. »

La médication de Bretonneau, « médication qui, disait-il, n’est pas celle d’une névrose, car la névralgie qui accompagne les accès n’est pas sans lésions matérielles, » reposait sur l’association des alcalins à la belladone.

Le bicarbonate de soude était donné d’abord à la dose de deux grammes par jour, puis porté, selon la tolérance, à huit, dix grammes en deux doses, matin et soir, par progression croissante, selon sa manière ordinaire, pendant dix jours, en progression décroissante pendant dix autres jours. On suspend alors quinze à vingt jours, pour reprendre ensuite, et ainsi pendant plus d’une année.

En même temps le malade prenait tous les matins une pilule d’extrait et de poudre de belladone d’mi demi-centigramme chaque, le matin, pendant trois jours. Pendant dix autres jours, deux au même moment. Pendant vingt jours, trois. S’il n’y a pas d’amélioration, on va jusqu'à quatre; et si les accès n’ont rien perdu de leur intensité, on augmente d’un centigramme la dose du médicament tous les dix jours, en s’arrêtant devant les premiers signes qui révéleraient que la dose est exagérée et que la tolérance ne se fait plus. C’est aussi de la même façon , par les doses graduelles de belladone, que Bretonneau traitait l’épilepsie. — T.

TROUSSEAU A BRETONNEAU

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