II
n’est pas dépourvu d’intérêt; et, quoique fait dans l’esprit de la nouvelle doctrine , il n’est pas aussi exclusif que Y Examen. Le grand malheur, c’est qu’il a voulu aussi, lui, traiter du typhus, de la peste, de la fièvre jaune, des intermittentes, et qu’il n’a jamais vu ces maladies. C’est ce même Bouillaud qui, la semaine dernière, était le concurrent de Velpeau pour une place à l’Académie de médecine , et qui l'a emporté ? Dans cette lutte, Velpeau n’a pas même balancé son adversaire1 II. C’est une chose incroyable combien ce pauvre garçon est déconsidéré à Paris. On le dit jésuite et dévot; il l’est comme vous et moi. On dit qu’il n’est opposé à Broussais que pour se faire des amis parmi les ennemis de la nouvelle doctrine. On calomnie son caractère, sa probité, etc.
(( MM. Duméril et Guersant ne l’aiment ni ne l'estiment. N’est- ce pas bien cruel pour lui, qui est aussi honnête que qui que ce soit, de se voir ainsi déshonoré ou par l’envie ou par la haine?
« Ce même Bouillaud est un de mes plus redoutables compétiteurs au concours de l’agrégation.
« Adieu, mon cher Maître; j’espère dans trois mois vous aller faire une visite, et faire trêve un peu aux ennuis du sot délai que nous impose Monseigneur.
« Votre élève reconnaissant et affectionné.
« Veuillez offrir l’hommage de mon respect à Mme Bretonneau, et assurer Jacquart de mon amitié. Je me suis informé à l’Université de l'affaire de Jacquart. Aucune
I Séance de l’Académie du 25 avril 1826.
II s’agissait d’une place de membre adjoint résident. Les candidats étaient : Huzard fils, Velpeau, Dupau, Bouillaud, Delarocque et Vassal.— T.
TROUSSEAU A BRETONNEAU
recommandation ne pourra lui faire obtenir d’inscription s’il n’est reçu bachelier. Je ne vois pas d’autre parti pour lui que de se faire d’abord recevoir officier de santé , puis de prendre le grade de bachelier, pour arriver plus tard au doctorat, et il est important qu’il se presse, parce que dans dix-huit mois peut-être il ne serait plus possible de recourir à ce moyen. Je crois donc important pour lui que vous l’engagiez à prendre provisoirement cette année le diplôme d’officier de santé, sauf à jorendre plus tard celui de docteur. »
LETTRE CXLe
DU MÊME
« Jeudi, 20 avril 1826.
« Mon cher Maître , vous recevrez par la diligence un intestin de jeune fille maniaque. C’est le duodénum et la dernière portion de l’iléon. Les profanes l’ont indignement coupassée, de manière que, voulant la faire graver, j’ai vu qu’en vérité vous n’en pourriez tirer aucun parti pour votre ouvrage. Cette jeune fille est morte dans un accès hystérique , après avoir beaucoup vomi. Le développement considérable des cryptes m’a paru assez remarquable pour piquer votre curiosité, et je regrette bien de vous envoyer ces intestins dans un si mauvais état.
« Vous noterez que les ganglions lymphatiques du
mésentère étaient manifestement tuméfiés. Ce n’est pas à coup sûr une dothinentérie ; mais ces cryptes ne me semblent pas dans l’état ordinaire. Vous jugerez. Ce que je craignais tant est confirmé, notre concours est ajourné au mois de décembre. Je vous avoue que j’en suis vivement contrarié ; me voilà encore obligé pendant huit mois de m’occuper d’insipidités qui ne m’emplissent la tête que de vent. Je reprends lundi la clinique d’Alfort, et je vais m’occuper avec M. Dupuy d’expériences sur les chevaux pendant tout l’été.
« Je vous ai dit, je crois, quelles expériences j’avais projetées : injecter du pus pendant plusieurs jours dans les veines d’un chien ou d’un cheval, y porter du pus louable, ichoreux, de la sanie gangreneuse, de l’eau, du sérum , des médicaments , et voir quelle influence auront ces injections sur les phlegmasies que je solliciterai dans la plèvre, dans le péritoine, etc. Je pense que ces expériences auront une grande utilité pratique si elles amènent les résultats que vous et moi nous présumons.
« Leuret, qui vous a envoyé sa paperasse sur les villosités, vient d’achever sa thèse sur les maladies du sang; on la dit extrêmement curieuse, et je vous l’enverrai aussitôt qu’elle sera imprimée. Elle est le résultat de l’injection, dans les veines du cheval, de matières charbonneuses ; cette production vous fera plaisir. Ce Leuret est un mauvais coucheur, un très mauvais pathologiste, mais un très bon et très consciencieux expérimentateur1. Notre premier interne en médecine fait imprimer actuellement un ouvrage sur la paralysie générale
1 Cette thèse de Leuret était un essai sur l’altération du sang-. Th. de Paris 1826. — T.
TROUSSEAU A BRETONNEAU
des aliénés, dont il a dessein de vous envoyer un exemplaire.
« Cet ouvrage est une excellente monographie, mais une véritable sepulchretum , puisque, de son aveu et de celui de tous les auteurs qui se sont occupés de l’aliénation mentale, la maladie est absolument au-dessus des ressources de l’art. Les histoires de maladies sont rapportées avec détail, et les conclusions déduites avec beaucoup de jugement.
« Je reçois en ce moment la feuille qui contient l’histoire de Rameau; ainsi nous avons à espérer encore au moins une feuille. J’irai chez votre libraire, je vous enverrai les livres que vous désirez, et je tâcherai d’arranger les soixante exemplaires, si la chose est possible. Je crains bien que vous ne soyez obligé d’en acheter dix au moins pour faire vos libéralités. Ne ferez- vous pas lithographier la canule et l’écouvillon? ce ne serait pas mal; si tel était votre dessein, il faudrait sur-le-champ en écrire à Velpeau.
« Les deux premières planches étaient parfaites, la troisième est mauvaise. Je trouve ces veines thyroïdiennes monstrueuses; la circonscription du col n’est pas assez bien établie; je ne sais ce que vous en avez dit.
((Je consens de grand cœur à laisser Gendron et son infâme bêtise dans le journal qui a été assez sot pour l’imprimer; mais, pour l’amour de Dieu, renvoyez -moi son écrit. Georget me le demande chaque jour. C’est Jacquart que j’en charge.
« Voici la liste des personnes à qui vous donnerez des livres :
« MM. Récamier, Husson, Orfïla, Duméril, Guersant, Sa vigny, Laënnec, Valentin (quel est celui-là?), Prus,
Hubert de Genève (je m’informerai s’il vit), Rostan, Magendie, Chaptal.
« Est-ce tout? Et pour qui les exemplaires satinés?
« MM. Landré- Beauvais, Esquirol, Billard, Cloquet aîné, Cloquet jeune, Boullon. (Le mettrons-nous à la poste?)
« S’il vous vient d’autres noms, faites -les -moi connaître.
« Adieu, mon cher Maître. Je vous embrasse de tout mon cœur.
« Votre affectionné et reconnaissant élève.
ce Veuillez présenter mes respects à ces dames, et mes amitiés à Jacquart. Renvoyez-moi mon Gendron. »
LETTRE CXLL