DE GOURAUD
« Paris, 6 mai 1826.
« Votre bonté, toute grande qu’elle est, ira-t-elle jusqu’à m’excuser d’être resté un mois sans vous écrire? Je n’ose pas dire que je n’ai pas eu le temps de remplir cette
1 Henri Gouraud, né le 4 avril 1807, était le fils de Vincent-Olivier Gouraud, qui, après avoir été chirurgien militaire sous la république, exerça de 1804 à 1822 les fonctions de chirurgien en chef de l’hospice de
GOURAUD A BRETONNEAU
douce obligation. Ne serait -ce qu’en le prenant sur son sommeil, on peut toujours trouver un quart d’heure pour s’entretenir avec les personnes qu’on aime. J’aime mieux avouer que le bruit qui m’a assailli, que le spectacle qui a frappé mes regards à mon entrée dans la capitale , m’a trop distrait du soin de vous exprimer ma reconnaissance pour toutes les bontés que vous avez eues pour moi. Croyez que cette reconnaissance, je la conserverai toute la vie, comme toute la vie je me féliciterai d'avoir reçu de vous les premières leçons. J’aime mieux vous prouver que j’ai profité de vos leçons que de vous dire en belles phrases, insignifiantes au fond, combien je les ai trouvées excellentes. Aussi, je prends tous les jours des observations dont je ne tarderai pas à vous communiquer quelques-unes, dès qu’elles formeront un ensemble.
<c Je n’ose pas me flatter que vous veuilliez me répondre, parce que je sais combien votre temps est précieux. Si pourtant vous aviez tous les mois ou tous les trois mois cinq minutes à perdre, et que vous voulussiez me les consacrer, les montagnes descendraient dans les vallées, la Loire arrêterait son cours, vous-même seriez devenu
Tours. Après avoir fait de brûlantes études au collège Henri IV, à Paris, Henri Gouraud entra à titre bénévole dans le service de Bretonneau, où son jeune camarade, Armand Trousseau, avait déjà fait ses premières armes. Il fut un des élèves les plus assidus et les plus distingués du maître , qui lui portait un affectueux intérêt. Reçu docteur en médecine en 1832 et professeur agrégé de la Faculté de Paris en 1835, Henri Gouraud se livra avec succès à la critique et à la polémique médicales en défendant vaillamment et avec un talent incontesté les doctrines spiritualistes. Il mourut en 1874, à l’âge de soixante-sept ans, laissant la réputation d’un clinicien consommé et le souvenir d’un praticien doué d’une grande élévation morale. Son fils , le docteur Gouraud , le sympathique chef de service de l’hôpital Cochin, continue aujourd’hui les traditions d’honneur et de science de cette famille de médecins. — T.
physiologiste, avant que ma reconnaissance pour vous fût épuisée.
« Je ne puis m’empêcher de vous l’avouer, je n’ai point encore suivi de clinique médicale depuis que je suis à Paris , parce qu’à Paris , comme vous le savez , il faut être chirurgien, parce qu’à Paris il y a d’excellents chirurgiens et point ou presque point de médecins. Il faut de la chirurgie pour l’externat, de la chirurgie pour l’internat, et si l’on n’a pas été interne dans un hôpital, on n’est rien. Mon intention est de me faire recevoir interne; là je suivrai les malades de près, j’exercerai jusqu’à un certain point sous ma responsabilité personnelle.
« Je ferai les autopsies, et avec cette exactitude minutieuse que vous nous avez appris à y mettre; là je m’attacherai au chef, là enfin je m’instruirai à fond. Voilà où je voudrais parvenir, et plus tôt que plus tard, parce que tant qu’on n’est pas sur le champ de bataille, on n’est pas soldat.
« Ce qui me désole , c’est que les protections sont presque tout pour l’admission à ces places. On a, dit-on, égard à l’âge , au nombre d’années d’études , de telle sorte qu’un bon travailleur ne peut jamais compter sur l’avantage que lui donne son mérite.
« J’irai toutefois en avant, qui sait! Audaces fortuna juvat, timiclosque repellit.
« Mon intention est de prendre dans quelque temps une clinique médicale pour varier, et pour puiser un peu à toutes les sources.
« Telle est cependant l’union de la chirurgie et de la médecine, que même avant ce temps je me permettrai de vous envoyer quelques observations que j’aurai recueillies. En cherchant de côté et d’autre, je suis parvenu à
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disséquer tant que je veux, privilège dont seul peut-être je jouis.
u J'ai introduit avec moi H. Bass et H. Parjnentier. Nous faisons de l'anatomie comme des j)erdus, et nous nous sommes mis sur le pied d'ouvrir les trois cavités de tous nos cadavres. Rédaction exacte de chaque autopsie, bien entendu. J'ai été à même, hier, de très bien apprécier les ulcérations d’un phthisique, dont ( mirabile visu ) le côlon avait adhéré à la vésicule du fiel. Il y avait eu perforation par suite de l’adhérence, avec épanchement de matière fécale dans la vésicule extraordinairement dilatée, et corrosion du parenchyme du foie. J’espère qu’en suivant cette méthode j’aurai en peu de temps une assez belle collection d’altérations pathologiques.
« J’ai vu et je vois tous les jours Velpeau, dont je suis les cours. Je n’ai vu Trousseau qu’une fois, parce qu’il est tout entier à son affaire.
« Son concours sera pour moi d’un grand intérêt.
« Je le suivrai avec la plus grande attention, et tout cela sera encore dans mes cahiers, parce qu’au bout du compte le seul moyen de profiter est d’écrire, d’écrire et d’écrire encore ce qu’on voit et ce qu’on voit faire.
« Je m'arrête. Je passerais la journée à causer avec vous. Il faut bien que vous me pardonniez, mon cher Maître, de vous initier à tous mes projets. Je vous fais part de mes inquiétudes, de mes espérances et de toutes les idées qui me passent par la tête. Pourquoi m’avoir habitué à cette confiance que j’ai en vous, et dont je ne peux plus me défaire? Je ne sais si vous vous en repentez; mais ce que je sais, c’est que j’en profite.
« Offrez, je vous prie, l’hommage de mon respect à Mme Bretonneau.
CORRESPONDANCE. — ANNÉE d 826
« Mes baise-inains à Jacquart.
« Je vous embrasse de bon cœur. Votre affectionné élève. »
LETTRE GXLIP
DE TROUSSEAU
« Maison -Royale, le 8 mai 1826.
« Lisez-vous, mon cher Maître, les articles du Journal des Débats sur le magnétisme animal. Il en a déjà paru deux qui sont la chose du monde la plus plaisante. Le père de Babet 1 y est un peu persiflé , et chacun , prophètes et croyants, a reçu son paquet. Le dernier article est d’hier ; je vous les recommande. J’ai vu hier votre libraire. Toute la diphthérite est imprimée; elle sera sans doute en vente au commencement de la semaine prochaine. Les planches sont bien. Grévot en fera colorier une trentaine. Il est convenu avec lui qu’il vous donnera
1 II s’agit du comte Philippe de Puységur, père de Mlle Élisabeth de Puységur, aujourd’hui comtesse de Billy, qui fut la première opérée de Bretonneau par la trachéotomie, et dont Trousseau rapporte si éloquemment l’histoire dans sa Clinique de VHôtel-Dieu. Bretonneau et Trousseau l’appellent familièrement Babet.
M. de Puységur était le fils du comte Anne de Puységur qui partagea la passion de son père, le marquis de Puységur, pour le magnétisme animal, auquel ils avaient été tous deux initiés aux fameux cours, à cent louis le cachet, que faisait Mesmer en 1782. — T.
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cinq exemplaires coloriés, bien que cela n’entre pas dans vos marchés. Dites-moi donc combien vous voulez d’exemplaires en tout ; dites -nous si vos cinq enluminures vous sont de toute nécessité, et s’il n’y en aura pas une pour Moïse, une autre pour Elie, et trois pour vous. Je ferai faire un ballot de vos exemplaires, de quelques thèses remarquables que l’on m’a données, des livres nouveaux qui me sembleront mériter le plus d’intérêt, et Grévot mettra le tout à la diligence. J’attends votre réponse à la fin de la semaine. Landini a soutenu sa thèse sur la dothinentérie : c’est mauvais ; je vous l’enverrai.
« J’ai commencé une expérience à Alfort. Pauvres chevaux! ils sont plus faciles à expérimenter que l’animal le plus faible et le plus doux. M. Dupuy me donnera une dizaine de chevaux, moyennant qu’il sera de moitié dans le travail que je publierai. Vous savez quel est le but de mes expériences : constater Vinfluence d’une altération du sang sur la production des phlegmasies , ou sur des plilegmasies déjà existantes . Ma première expérience est curieuse et vous n’en lirez peut-être pas le détail sans quelque intérêt :
« Cheval de huit ans , vigoureux , bien portant , mais poussif (poumons un peu emphysémateux). Pus pris dans une tumeur tuberculeuse d’une vache sacrifiée pour les travaux anatomiques.
« Nota. — Le pus était sans odeur, bien visqueux. Je le délayai dans un peu d’eau, je le passai au tamis et le mis dans un flacon bien bouché.
« Le 2 mai, à huit heures du matin, j’ouvris la veine jugulaire avec la flamme. Je tirai huit onces de sang fortement coloré qui se coagula rapidement et se couvrit d’une couenne phlogistique , dont le Amlume égalait le
quart de la masse totale. Puis, par l’ouverture de la veine, j’injectai une once deux gros du liquide que je conservais.
« Immédiatement après l’injection, l'animal ne témoigna aucune souffrance ; mais le pouls s’accéléra. Deux minutes après , il fîenta et expulsa un grand nombre de vents. Cinq minutes après , la respiration devenait plus prompte et s’exécutait avec une grande dépense de force musculaire. L’animal parut triste, chancela sur le train de derrière ; ses muscles étaient agités d’un mouvement oscillatoire , d’un tremblement fort manifeste , le pouls était fort et fréquent, la toux revenait plus souvent. Bâillements fréquents. Cet état persista jusqu’à onze heures. L’animal refusait la paille qu’on lui présentait , mais il mangeait son avoine ; il but avec avidité. Après cette heure , les symptômes généraux se modérèrent un peu , et à une heure après-midi notre cheval était revenu à son état naturel. Il n’y eut point de déjection diarrhéique.
cc Le 3 mai, à sept heures du matin, la face interne des paupières est pleine de larmes , la sécrétion du mucus nasal plus marquée, la salivation notablement plus abondante; le pouls était revenu à l’état normal, l’état général était bon. Je tirai huit onces cinq gros de sang: sérum, une once cinq gros ; couenne, trois onces et demie ; cruor, trois onces et demie. J’injectai par l’ouverture de la veine deux onces de même liquide, et je m’assurai que mon injection n’avait pas pénétré dans le tissu cellulaire.
« Immédiatement après l’injection, l’animal s’agita, parut inquiet et souffrant ; il fîenta et eut des coliques, expulsa une grande quantité de vents ; on entendit des borborygmes. La respiration s’accéléra sur-le-champ (vingt insp.). Le pouls battait soixante fois. Cinq minutes après,
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tous les muscles de la vie de relation parurent agités de mouvements oscillatoires (c’était une espèce d’ondulation, de tremblement). Le diaphragme lui -même se contractait par saccades. L’animal bâillait, étendait ses membres postérieurs (pandiculation), chancelait en marchant. La toux était plus fréquente. Pendant quelque temps encore il rendit beaucoup de vents ; la membrane muqueuse du rectum paraissait plus rouge. Vers onze heures du matin, les symp tomes généraux commencèrent à s’amender , mais le bas de l’encolure devint douloureux ; sur les deux heures après-midi, il se développa une tumeur de la grosseur d’un œuf. Le soir, cette tumeur acquit le double de volume; la douleur était très vive. L’animal est triste, refuse de manger la paille, mange encore avidement son avoine, boit abondamment. Il est remarquable que la tumeur se développa cinq pouces environ au-dessous des points attaqués par le phlébotome , là précisément où portait le collier , où il existe probablement une phlegmasie chronique du tissu cellulaire chez tous les chevaux de trait.
« Le 4, au matin, nous ne fîmes plus d’injection, nous saignâmes de dix onces : sérum , deux onces cinq gros ; fibrine, trois onces un gros; cruor, quatre onces deux gros.
« Notez que dans la première saignée il n’y eut pas de sérum , peu de couenne , beaucoup de cruor ; dans la seconde, un peu de sérum, beaucoup de couenne, peu de cruor ; dans la troisième , beaucoup de sérum , moins de couenne , quantité relativement égale de cruor. Or la veine , dans les trois cas , a été assez largement ouverte pour nous donner notre sang en moins de quarante secondes. Le sang fut recueilli dans le même vase
(c’était un grand verre à patte), et la quantité de sang tirée dans la première saignée n’a pas plus influé sur la nature de la deuxième que les deux premières sur la troisième; car vingt -six onces de sang pour un cheval ne sont pas, comparativement, plus que quatre onces pour un homme.
« L’animal était triste , sans appétit ; il avait refusé toute nourriture , excepté de l’avoine ; il avait bu avidement. La tumeur de l’encolure a presque la grosseur de la tête d’un enfant ; on sent une fluctuation très manifeste dans quelques points. Vous verrez combien cette sensation était trompeuse . Le pouls bat quarante -cinq, la respiration est peu accélérée.
« Le 5 mal, à huit heures du matin, la tumeur, qui est douloureuse, circonscrit comme un collier le bas de l’encolure, et a une longueur d’environ dix-huit pouces, sur cinq pouces de largeur. Elle est dure, résistante, et présente seulement quelques points de fluctuation obscure. Au-dessus du tissu cellulaire inter -maxillaire, les ganglions de la ganache semblent tuméfiés ; les symptômes généraux sont les mêmes que ceux notés hier. A deux heures après-midi, la tumeur se propageait à toute la partie antérieure de l’ encolure et à la ganache. Au point où je sentais la fluctuation, je pratiquai une incision large et profonde ; il n’en sortit qu’un gros environ de sérosité rougeâtre. Tous les vétérinaires appelaient cette tumeur le charbon. L’animal est triste, chancèle, j)orte la tête basse. La tuméfaction nous empêcha d’explorer le pouls, ni à la faciale, ni à la temporale. La respiration était un peu embarrassée; le reste de la journée, les symptômes généraux et locaux prirent de l’accroissement. L’animal, de triste qu’il était, devint de plus en
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plus agité. Rien cle particulier du côté des selles ni des urines.
(c Le 6 , au matin , la tumeur a une étendue considérable ; elle arrive jusqu’à la partie antérieure de l’abdomen, remonte jusqu’à l’épaule de chaque côté et occupe toute la région antérieure de l’encolure jusqu’à la lèvre inférieure ; on sent de la créjDitation dans le tissu cellulaire qui recouvre l’épaule gauche, au-dessous du garrot. Le cheval s’agite, se balance, se porte de côté et d’autre, se couche, se relève, alternativement. La tête est pendante, la respiration plus fréquente ne semble pas gênée.
« On tua l’animal; l’ouverture fut faite immédiatement.
<c Les organes encéphale -rachidiens ne furent pas examinés. La tumeur s’étendait depuis la lèvre inférieure jusqu’à l’extrémité postérieure du sternum, c’est-à-dire l’espace de quatre pieds, d’avant en arrière; sur les côtés, elle occupait l’espace que j’ai indiqué plus haut. Autour de l’ encolure , le tissu cellulaire , infiltré à l'intérieur jd ar une sérosité jaunâtre, qui lui donnait l’aspect d’une gelée tremblotante, devenait plus dense lorsqu’on l’examinait plus profondément ; alors il criait sous le scalpel , était consistant, et avait à peu près l’aspect et la densité d’une masse tuberculeuse infiltrée. La surface des incisions semblait marbrée par une lymphe coagulée, blanche et jaunâtre, et par des ecchymoses. Le tissu cellulaire avait cet aspect dans l’étendue d’un pied en tous sens*; plus loin ce n’était plus qu’une sérosité jaunâtre qui infiltrait le tissu cellulaire, et pénétrait entre les masses musculaires du col et jusqu’à la racine des bronches. Il s’exhalait de cette tumeur une odeur fort désagréable à laquelle je ne connais pas d’analogue ; le tissu cellulaire laissait échap-
per, avec la sérosité, une grande quantité de gaz fétide.
« Les muscles de l'encolure (le sterno - mastoïdien , en particulier), noircis et charbonnés, selon l'expression des vétérinaires , semblaient comme gi'illés ; leur consistance et leur volume étaient augmentés, sans que la force de cohésion fût en rien diminuée. En examinant de près, on pouvait se convaincre que la marbrure noirâtre qui se dessinait sur le fond rouge des muscles était due à des ecchymoses de la fibre elle-même. Je vous ferai observer que j’emploie le mot ecchymose à défaut d’un terme plus précis. En effet, on ne voyait pas de sang épanché dans l’intervalle des fibrilles musculaires écartées ; mais ces fibres elles -mêmes étaient teintes en rouge noirâtre ou même en noir, de manière, je le répète, à former des sortes de marbrures.
« Je noterai, comme chose digne de remarque, que les muscles du tronc et des membres palpitaient encore longtemps après la mort de l’animal, et que tous ceux qui se trouvaient envahis par la tumeur n’étaient sensibles à aucune irritation , et restaient aussi immobiles que ceux d’un cadavre refroidi.
(( Cœur sans ramollissement; ses parois internes ne sont nullement ecchymosées. Les gros vaisseaux ne nous offrent ni rougeur ni altération quelconque ; les poumons présentent à leur sommet quelques dilatations emphysémateuses ; du reste , leur parenchyme est parfaitement sain. Je n’ai pas songé à examiner si les bronches étaient dilatées. L’estomac contient avec les aliments une vingtaine de larves ; la portion pylorique de ce viscère est d’un rose tendre, qui devient très vif après quelques moments d’exposition à l’air. La membrane villeuse intestinale est partout d’une grande pâleur, sans tumé-
faction, sans ramollissement. Les glandes de Peyer, examinées avec soin , ne nous offrent aucune altération appréciable. Ces organes singuliers, peu nombreux à la fin et au commencement de l’iléon, le sont beaucoup plus vers la partie moyenne de l’intestin grêle. Cette disposition anatomique , constante chez le cheval , et variable sans doute selon les classes de mammifères, se rattache peut-être à quelques circonstances relatives à la digestion, circonstances qui pourraient éclairer sur leurs fonctions.
<( La rate, le foie, sont dans l’état le plus sain. Sous la capsule jDropre du rein droit , je trouvai quelques ecchymoses ; le parenchyme de la glande est du reste parfaitement exempt d’altérations. La vessie contient un peu d’urine muqueuse. J’ai oublié d’examiner la hile ; le sang contenu dans la veine cave postérieure forme un caillot noirâtre , fort épais et fort consistant.
« Voilà, mon cher Maître, le bulletin de ma première campagne ; je ne sais si vous m’y aurez suivi avec intérêt, et si vous aurez trouvé un dédommagement à la perte de temps que je vous ai fait faire ; mais, bien que ce fait isolé ne mène à rien , il servira de terme de comparaison entre d’autres que je vais suivre avec zèle. Je vous tiendrai au courant de mes exploits jusqu’à ce que vous criiez merci. Le résultat obtenu est peu d’accord avec ceux de Magendie; il est peu d’accord avec ceux de Leuret, ou plutôt avec les conclusions qu’il a tirées. Il a pensé que les substances putrides pouvaient seules produire de pareilles tumeurs, et vous voyez bien qu’il a trop étendu sa conclusion. Toutefois, j’en reviens à mon pus; et, pour en avoir une honorable et notable quantité, j’ai introduit un morceau d’ipécacuanha sous la peau d’un cheval qui, je l’espère, deviendra une source abondante
où je puiserai maintes et maintes seringuées. Alors, mon cher Maître, vivent les fluides, et puissent leurs flots ne pas se briser au pied de la colonne du solidiste Broussais ! J’espère que voilà du pathos qui vaut bien celui du bon marquis d’Azincourt.
« Adieu, mon cher Maître; je vous embrasse de tout mon cœur. Votre reconnaissant élève.
« Faut-il vous envoyer la dysenterie de Zimmermann?
« Veuillez présenter mes respects à Mme Bretonneau et à Mme Leclerc, et mes amitiés à M. Jacquart. Donnezmoi, je vous prie, des nouvelles de ma petite cousine. »
LETTRE CXLIII e
DE VELPEAU
« Paris, le 13 mai 1826.
« Sans doute , mon cher Maître , qu’à votre tour vous nous traitez de paresseux ; et vraiment je conçois que vous puissiez, avec quelque apparence de raison, pester contre nous. En mon particulier, je dois vous avouer que, sans une bévue que j’ai commise, nous aurions tout terminé cette semaine. En donnant votre traduction de Ghisi et de Bard, n’avais-je pas laissé de côté les extraits de vos bons vieux Latins et de Rosen? C’est hier que je m’en suis aperçu, et comme la table des matières était imprimée, il faut maintenant recomposer quatre ou cinq
VELPEAU A BRETONNEAU
feuilles. Ensuite, il faut aussi que je vous avertisse de quelques fautes irréparables , qui doivent également m’être renvoyées ; attendu qu’elles me seront probablement passées incognito sous les yeux, lorsque j’ai donné le bon à tirer. Par exemple, j’ai reconnu ce matin, en lisant les bonnes feuilles, que les numéros de plusieurs observations avaient été intervertis ; qu’il en était de même de certains paragraphes, et que quelques mots, par-ci par-là, manquaient, étaient de trop, ou se trouvaient à la place les uns des autres. Néanmoins, je vous préviens qu’ici les choses sont mises au pire, afin d’exciter tout de suite votre colère. Je ne vous ai point fait passer la troisième planche , parce que tout ce que vous auriez pu dire et faire n’aurait servi qu’à nous retarder sans les rendre meilleures ; Trousseau ne la trouve pas merveilleuse, et moi j’en suis assez content sans la croire parfaite. Vous aurez dix exemplaires satinés et coloriés, j’espère; je ne sais à quelles personnes vous avez Y intention de donner V angine maligne et le croup , à Pains ‘ mais je désire, moi, être chargé de remettre en personne les exemplaires que vous destinez à MM. Chaptal, Alibert et Double, s’il leur en revient, ainsi qu’à quelques autres, si le grand Omar ne trouve pas qu’il y ait de son intérêt de le faire lui -même.
« A propos, vous savez que leur concours est remis au mois de novembre 1 ; ce contre-temps vous empêcherat-il de venir à Paris, et la dothinentérie ne court-elle
1 Le concours avait été renvoyé à trois mois , parce que le directeur général de la police ne put donner sur les candidats les renseignements nécessaires.
(Arrêté du conseil royal de l’Instruction publique du 12 avril 1823, art. 11.) — T.
pas le risque de passer encore un hiver à Tours ? Que vous veniez ou que vous ne veniez pas, j’aurai le plaisir d’aller vous embrasser au mois d’août prochain, et vous pouvez compter que je vous houspillerai, de manière à mettre votre patience à bout, si votre travail n’est pas terminé.
<( Il n’est pas nécessaire, je pense, de vous envoyer les épreuves de la table analytique, de la table des chapitres, ni de l’explication des planches.
<( J’ai la presque certitude d’avoir guéri une péritonite puerpérale aiguë , portée à son plus haut degré, à l’aide de frictions mercurielles , et en employant jusqu’à dix gros d’onguent napolitain en vingt heures. Que je voudrais qu'il m’en tombât d’autres sous la main ! Si vous en rencontrez, tentez donc ce moyen, que je n’ose encore appeler héroïque.
« Votre disciple pour toujours.
« Bien entendu que vous ayez la bonté de me rappeler de temps en temps au souvenir de Mme Bretonneau, ainsi qu’à M. Mignot.
« Je souhaite le bonjour à votre secrétaire intime, M. Jacquart. »
TROUSSEAU A BRETONNEAU
LETTRE GXLIY e
DE TROUSSEAU
« Samedi soir, ce 20 mai 1826.
(( Vos rougeurs intestinales vous tiennent bien à cœur, mon cher Maître, et. Dieu merci, vous aurez assez tué de chiens pour démontrer que Ton doit faire peu de cas des rougeurs du tube digestif ; mais prenez garde qu’on ne vous objecte que vous concluez des chiens à l'homme , et cette objection sera très fondée. En vérité, il s’en faut beaucoup qu’il en soit chez l’homme de même que chez le chien ; notre intestin ne se comporte pas du tout de la même manière après la mort. D’abord , les rougeurs du tube digestif du chien, bien que réellement cadavériques, n’occupent pas spécialement les anses déclives et ne sont jamais, comme chez nous, le résultat de la confusion d’arborisations vasculaires distinctes. En vérité, pour l’acquit de votre conscience, il vous faudrait immoler trois ou quatre chevaux et voir sur ces vastes intestins les curieux effets de l’hypostase. J’aurais fait ce travail sur le cheval et sur le porc, s’il était possible de faire faire à M. Dupuy une expérience qui demande du temps, de la patience et du détail ; et d’ailleurs , bien autre est la coloration des intestins d’un animal que la mort surprend, ou de celui qu’une longue maladie a consumé. Il est si vrai, et j’ai pu m’en convaincre, ici où nous avons beaucoup de morts subites, il est si vrai, dis -je, que les
anses les plus déclives de l'intestin sont à peine roses la plupart du temps; et cela s'explique, du reste. Il y a donc beaucoup de choses à considérer dans l’histoire des déclivités : d’abord le genre de l’animal , la soudaineté de la mort, le lieu, l’espèce, la conséquence des maladies, etc.; c’est un champ superbe ouvert à l’anatomie pathologique , et celui qui aurait le courage de le défricher aurait fait quelque chose d’utile et élevé un monument à la science.
« C’est la mort, ici, pour se procurer du pus. Prendre du pus d’homme pour injecter sur un cheval, ce n’est pas mon fait ; et d’ailleurs, où trouver une mine de pus assez riche? Les sétons de mes chevaux me donnent peu de pus et une matière d’ailleurs altérée par le contact de l’air et partant putride , et puis tellement visqueuse , qu’elle ne pourrait que causer des accidents graves si je l’injectais sans la délayer et la tamiser. J’ai mis sous la peau de mes animaux un petit sachet rempli d’émétique ; je détermine des engorgements diaboliques , mon pus s’infiltre. dans le tissu cellulaire, se résorbe peu à peu, et je ne puis avoir de foyer. Je mets de l’ellébore, j’ai un petit abcès ; de même avec de l’ipécacuanha. Je suis aux champs. Le père Dupuy, que tout ennuie lorsque ça ne va pas vite , m’expérimente mes pauvres victimes pour prendre patience, et adieu le pus et la suppuration. Enfin j’ai un cheval qu’on me donne en toute propriété; je vais lui mettre dans une fesse un morceau de buffle, fermer la plaie par-dessus, et, s’il ne suppure pas, j’aurai du malheur. Le directeur, car il y a de ces vermines partout1,
1 Girard (Jean), né en 1770, mort en 1852.
Successivement préparateur, gardien des collections, professeur en chef et directeur de l’école d’Alfort. On a, en effet, de lui des ouvrages
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le directeur d’Alfort crie comme un paon; il nous dénonce au ministre de l’intérieur comme occasionnant d’effroyables dépenses à l’école ; nous nous en f. et je lui jure, sur sa mauvaise humeur, qu’il n’en sera pas quitte à moins de vingt -cinq chevaux au minimum. En attendant le pus, je pelotte en attendant partie. J’ai fait quelques injections de matière putride , et vous allez voir des phénomènes fort singuliers.
« Nous avions laissé dans un vase des muscles de la tumeur charbonneuse dont je vous ai parlé dans ma dernière lettre, avec de la sérosité prise dans cette même tumeur. Le 9 mai 1826, à midi, nous prîmes une once un gros de liquide putréfié et parfaitement limpide , et nous l’injectâmes dans la veine jugulaire d’un étalon de huit ans , plein de vigueur et de santé ( sauf une morve légère). Nous introduisîmes d’abord un long siphon dans la veine, puis la canule de la seringue dans ce siphon, et de cette manière nous fûmes certains qu’il n’avait pas pénétré de liquide dans le tissu cellulaire , pas plus que pour V expérience précédente. Dix minutes après l’injection, les mouvements des flancs étaient fréquents (vingt quatre inspirations ) , anxiété extrême , symptômes de
qui restèrent longtemps classiques : Tableau comparatif des animaux domestiques les plus essentiels de l’agriculture (1799). Anatomie des animaux domestiques (3 807). Traité du pied chez les animaux domestiques (1814).
Il s’occupa beaucoup aussi de la pathologie du cheval : Traité des hernies inguinales dans le cheval et autres monodactyles (1827). Mémoire sur les calculs vésicaux et sur les opérations de la taille dans le cheval (1823), etc., etc.
Il fut membre de l’Académie de médecine, de la Société royale d’ Agriculture, etc.
C’était un vétérinaire de talent, — peut-être doué d’un mauvais caractère, — mais qui avait plus de mérite que ne le dit Trousseau. — T.
légères coliques. Il fléchissait la colonne dorsale en contrebas et portait un de ses membres postérieurs en arrière comme dans les mouvements de pandiculation. Il se couchait et se relevait presque aussitôt. (Bâillements répétés.) A une heure, il reste couché pendant vingt minutes , il a fienté, les excréments étaient à demi solides ; à deux heures et demie , pouls accéléré , température du corps plus élevée, sans sueur. A quatre heures et demie, il a commencé à tousser ’ la toux était sèche, quinteuse, les inspirations profondes , les expirations brusques. A sept heures, extrême difficulté à respirer, menaces d’asphyxie ; il s’échappe des narines une écume blanche très abondante, les membranes nasale et buccale ont une teinte violacée. A onze heures il refuse de boire ; on lui verse dans la bouche environ une pinte d’eau , alors il devient plus tranquille , les mouvements des flancs sont moins fréquents, l’artère moins tendue, le pouls plus concentré. A neuf heures, il s’est couché pendant un quart d’heure sans agitation , seulement il se plaignait et regardait souvent son flanc. A dix heures, extrême difficulté de respirer, difficulté qui est allée toujours croissante jusqu’à onze heures du soir, qu’il est mort en présentant tous les symptômes de l’asphyxie.
« Nécroscopie huit heures après la mort : raideur cadavérique, abdomen considérablement ballonné. — Crâne: méninges très légèrement injectées. Substance grise d’une teinte un peu plus prononcée que dans l’état sain. Substance blanche à l’état normal. Le rachis ne fut pas ouvert devant moi.
« Thorax : tissu du cœur sans ramollissement, ayant une coloration naturelle. Dans le ventricule gauche, en arrière de la valvule mitrale , nous voyons une ecchymose
TROUSSEAU A BRETONNEAU
qui peut avoir la largeur d’une pièce de deux francs ; cette ecchymose, située au-dessous de la membrane artérielle , pénètre environ d’une ligne dans la substance charnue du cœur. Le sang contenu dans ses cavités est noir, à demi coagulé, sans concrétions polypeuses. Lorsqu’on sépara du tronc l’épaule et le bras, il s’échappa des veines sous -capillaires et axillaires une grande quantité de sang noir et liquide : la précipitation que des circonstances particulières nous obligèrent de mettre à cette autopsie nous fit oublier d’examiner la coloration des parois des principaux troncs vasculaires.
« Poumons: ces organes sont le siège d’une altération fort remarquable, et que je n’ai jamais rencontrée. Nous ne trouvons que peu de sérosité épanchée dans la cavité des plèvres. La plèvre costale nous semble être tout à fait intacte ; quant à la plèvre pulmonaire, elle se montre sous l’aspect suivant : on y remarque dans presque toute son étendue des espèces de phlyctènes qui ont la plus exacte ressemblance avec celles que produit sur la peau l’action des cantharides. On peut même dire qu’il est impossible de concevoir une similitude aussi grande. Ici, la plèvre est soulevée de deux ou trois lignes environ par une sérosité jaunâtre ; là, la membrane est seulement inégale et comme ridée ; plus loin , elle se montre sous l’aspect de petites ampoules séparées par des dépressions ; toutefois, presque partout la plèvre est soulevée plus ou moins, au point qu’on l’enlève du poumon sans la rompre, par lambeaux énormes. Au premier abord, nous prîmes cette singulière altération pour de fausses membranes développées et adhérentes à la surface externe de la plèvre pulmonaire ; mais bientôt un examen plus attentif nous démontra que rien n’existait au dehors de la séreuse.