LETTRE CCCXXIII
DE TROUSSEAU
« 10 octobre 1850, huit heures du matin.
(( Cher Maître ,
« Nous avons, dans notre famille, un enfant de plus pour prononcer votre nom avec amour et respect. Il y a une demi -heure que Jeannette nous a fait une belle fille, ce Mille tendresses. »
LETTRE CCCXXIV6
DU MÊME
« 23 novembre 1850.
(( Cher Maître ,
<(Je ne vous parlerai plus vignes, groseilliers, framboises, etc. etc. Voici décembre, et je remets la chose à Tannée prochaine.
« Parlons de M. Lockhart, du Havre, l’asthmatique. Je l’ai vu hier pour la première fois; je l’ai vu aujourd’hui deux fois. J’ai lu toutes vos lettres qui n’étaient pas à mon adresse , mais bien à celles des médecins qui l’accusaient assez bêtement de myélite , de catarrhe , d’emphysème, etc. etc. Pourtant j’en ai fait mon profit.
(( Qu’il y eût là de l’asthme, je n’en pouvais douter, et je n’en doute pas encore aujourd’hui; mais j’ai le malheur d’être asthmatique moi-même. J’ai fixé mon attention, en homme intéressé, sur bien des asthmatiques, et j’en ai vu plusieurs catégories. Les uns, comme moi, comme le plus grand nombre, ont une attaque brusque, brutale, nocturne habituellement; ils sortent de là en se secouant les oreilles, vont à la chasse, montent les escaliers, courent, nagent, plongent, et tout aussi nets qu’un épileptique le lendemain de son attaque. Les autres sont catarrheux, emphysémateux et asthmatiques par paroxysmes. Toujours toussant, toujours un peu poussifs, grâce à leur catarrhe chronique et à leur emphysème, et quasi crevards quand la névrose pulmonaire vient se mettre à la traverse. Cela s’arrange pourtant.
(( Je ne veux point parler des gens à cœur malade. Je reviens à mes asthmatiques. La catégorie dans laquelle se trouve précisément M. Lockhart a dix, vingt, trente paroxysmes par jour, paroxysmes durant dix, quinze, vingt minutes, survenant pendant le sommeil, ou plutôt dès que les malheureux cèdent au sommeil. Ceux-là font assez bonne façon quand ils sont tranquilles et immobiles. Ils ont le visage un peu bouffi, les pieds un peu enflés. Je suppose qu’ils n’ont rien au cœur.
« Les asthmatiques de cette catégorie sont ma terreur; je les condamne à mort net quand j’en rencontre, et je n’en ai pas encore vu qui ne soient morts fort tristement. Hier donc je regardais M. Lockhart d’un assez mauvais œil; je ne trouvais rien au cœur, rien qui en valût la peine dans le poumon; mais il était dans mon mauvais lot, et je recevais une mauvaise impression.
« Tous ceux que j’ai vus comme cela sont morts ainsi
TROUSSEAU A BRETONNEAU
que je vous le disais, et ils sont morts avec de l’albumine dans les urines.
« Ce matin donc, je montais les escaliers de ce pauvre homme, ruminant vos lettres consolantes, m’accusant de mon désespoir. Je le trouvais mieux. Je mettais en tremblant de l’urine dans une cuiller, je faisais bouillir et je trouvais des grumeaux; je traitais par l’acide nitrique et j’avais un abominable précipité. C’est donc un homme mort, et je suis profondément attristé.
« Sacrés imbéciles avec leur sirop de Boubée, leurs pilules de Lartigue, leur noyade alcaline ! Presque tous les pauvres diables que j’ai vus ainsi avec l’asthme albuminurique étaient des goutteux dévoyés. Comme je lisais avec bonheur ce que contenait votre lettre à M. Lockhart relativement à l’utilité de la goutte aiguë ! De morbis curativisy de curationibus periculosis. Voilà des titres de chapitre que nos maîtres ont traités avec un grand talent. Je leur en dis là-dessus le plus long et le plus clair que je peux dans mon cours de thérapeutique; mais le moyen de faire entendre cela à des gens qui sortent de la clinique de Rostan !
« Vous m’écrirez un mot sur ce pauvre homme. Je suis bien sûr de le soulager avec de l’infusion de digitale à doses un peu élevées ; la belladone nous viendra un peu en aide également; mais je vois toujours à côté de lui la mort qui me nargue et qui étend sa griffe sur cet excellent homme. Je vois sa pauvre femme si dévouée, si rassurée, et cet insurmontable péril m’accable. Je suis dans la situation d’un nageur, d’un bon nageur, si vous voulez, qui voit sombrer sous lui le navire qui le porte. Il sait qu’il n’a pas d’épaves, il sait que le bord est à vingt lieues. Qu’a- 1 -il à faire de mieux que de se faire
couler au fond? pourquoi une lutte superflue? Me voici vis-à-vis de lui. Je ne suis plus artiste quand je ne suis plus que consolateur; je suis enragé quand je vois la guérison. Si haut, si glissant que soit le mât, j’essaye d’y grimper, et je ne renonce au gobelet ou à la montre que quand la force abandonne mes bras et mes jambes; et le cul par terre, j’encourage de plus jeunes, de plus forts, de plus habiles lutteurs. Venez -moi en aide.
« Mille tendresses. )>
LETTRE CCCXXVe
DU MÊME
« 17 décembre 1850.
ce Et c’est vous, cher Maître, qui me forcez à vous dire que le trône de la dipbthérie n’est pas le larynx ! Le larynx est la mauvaise place, la pire; mais le mal ne se plaît pas dans le terrain des voies aériennes : il aime les gencives , la peau ; il y dure et y pullule , il s’y propage. Gomme vous, je suis enragé de la ténacité de la diphthérie gengivale; mais dans le larynx, dans la trachée! Fi donc ! on en crève vite et bien ; mais si l’on dure quelque peu, on guérit.
(( Oui, cent fois oui, mille fois oui, avec la cravate et des soins , beaucoup de petits soins , les diphthérites guérissent; mais de tous les soins, le plus capital, le plus inévitable, celui auquel je ne manque jamais, c’est la
TROUSSEAU A BRETONNEAU
cautérisation la plus brutale , avec le crayon , de toute la plaie; et cela dès le lendemain, et pendant trois ou cpiatre jours. Sans cela , je vois inévitablement la diphthérie envahir les tissus nouvellement ouverts , et bientôt la peau du devant du col et de la poitrine se recouvre à son tour de fausses membranes 1 .
« J’ai un abominable mépris pour la statistique à cause des statisticiens ; mais, de vous à moi, j’en ferai.
« En cette année de grâce 1850, j’ai fait six trachéotomies , toutes avec fausses membranes trachéales et pharyngiennes; une avec fausses membranes derrière l’oreille. Trois sont vivants. Oh ! certes, j’ai regardé le pharynx; cela a disparu après quatre ou cinq jours, s’est usé, s’est avalé, a disparu enfin. Si j’ai eu peur chez un de mes guéris, vous en jugerez : le pharynx était pur, il s’était arrangé à l’aide de trois ou quatre cautérisations faites avant l’opération. La plaie du col était fermée, s’il vous plaît ; mais le gredin d’enfant en avait dans le nez ; voilà que quinze jours après l’opération le pharynx se reprend et le larynx un peu.
« De l’alun en a fait justice assez vite. Le nez m’a donné de la tablature.
« Le singulier reproche que vous me faites! Déjà, ditesvous, j’ai changé d’habit, et vous espérez que j’en changerai encore.
« J’ai été le cautérisateur le plus énergique qui se pût voir; je vous ai fait peur. Puis j’ai vu, j’ai vu, j’ai vu les chirurgiens, qui feraient en rechignant l’opération , s’abstenir des cautérisations et guérir presque aussi souvent
1 On sait que cette appréciation était exagérée, et que Ton se contente aujourd’hui d’un pansement antiseptique sans cautérisation. — T.
que moi, avec le plus stupide traitement; d’ailleurs j’ai traité avec soin et sans caustique, et j'ai guéri. Depuis six ans je n'en ai pas cautérisé un seul. Il est vrai qu'avant la double canule et la cravate j'en sauvais moins que par la cautérisation; mais aujourd’hui, avec la double canule, la cravate, la cautérisation de la plaie, j’en guéris plus que je n’en guérissais il y a vingt ans. Peut-être, comme vous le dites, si à ces excellents petits moyens j’unissais la cautérisation trachéale, j’obtiendrais encore de meilleurs résultats; je l'essayerai; mais le mot de l’énigme n’est pas, croyez- moi bien, que les enfants ne sont pas atteints de la diphthérie : le mot est que la diphthérie n’aime pas les bronches1. A Paris, dans la ville, les autopsies sont impossibles ; mais à l’hôpital, où nous perdons chaque année plus de dix trachéotomisés , la mort n’arrive presque jamais par l'extension diphthérique. Ils meurent d’une pneumonie lobulaire non continuée, mais sautée , sans que la trachée et les bronches aient rien au monde.
« Vous le dirais-je? j’aime la pneumonie diphthéritique de propagation; celle-là vient bien par extension; elle vient tard, trois, six, dix jours après l’opération. Elle guérit le plus souvent , et à l’autopsie on voit bien du vermicelle dans les lobes hépatisés et marbrés de blanc, de rose et de jaune.
« Que je voudrais vous voir auprès de M. Lockhart! Voici la goutte guérie et les urines qui deviennent un peu, bien peu opalines. Le digitale lui vient bien en aide. Je vais lui donner du sulfate de quinine. L’insomnie le
1 Voir la note relative à la diphthérie des voies repiratoires , t. II, p. 324. — T.
BRETONNEAU A TROUSSEAU
tue, et je ne puis me décider à lui donner de l’opium. L’opium est bien rarement autre chose qu’un passeport, mais un passeport est bon à bien des choses.
« Mille amitiés bien tendres. »
LETTRE CCCXXVL
DE BRETONNEAU A TROUSSEAU
« Janvier 1851.
ce Sur les règles qui régissent certaines médications } et particulièrement les médications quiniques et atropiques.
cc Vous n’êtes venu ni vous ni M. Mac-Carthy chez Duméril. Vous me faites de gros chagrins. Ma correspondance hebdomadaire ne parviendra pas à substituer aux opinions de votre jeune ami les notions pratiques qui régissent les médications , et ce n’est pas tout : après les principes généraux de la cure, reste l’application à l’individu, avec ses minutieux procédés, difficiles à mettre dans une lettre , et même dans un livre , surtout quand il s’agit des modifications de l’innervation. Nous savons si peu comment fonctionne l'appareil nerveux quand il fonctionne bien , que nous savons encore moins comment il s’y prend pour mal fonctionner.
« L’éparpillement des doses établit la puissance de la médication martiale , antimoniale , iodique , etc. , et diminue , anéantit celle de la médication quinique , atropique , strychnique. Un agent minéral ulcérant, désorganisateur ,