‹ Bretonneau et ses correspondantsChapitre 62 sur 78 · II · texte numérisé non relu

II

employé à closes fractionnées , est apprivoisé , et il opère par la continuité d’une action amoindrie, tandis qu’une substance organique dénuée de toute action vulnérante devient si facilement tolérable, que bientôt elle n’agit plus, sa puissance étant rapidement usée par l’accoutumance. Elle n’agit efficacement qu’à coups suspendus. Sur ce terrain, gare aux inductions rationnelles; car ici le vrai n’est pas vraisemblable. A coups suspendus, l’effet thérapeutique se dégage de l’effet toxique, et la médication arrive ainsi à dominer la névrose, et plus la névrose est dominée et contenue, plus elle devient docile et soumise. Oh! que ce fait est important!... et si elle l’est depuis assez longtemps, elle ne se produira plus. Comment? le sais-je! Si vous avez l’intention de me demander comment cela s’opère, je l’ignore. Je sais seulement que cela est ; que l’ayant su de beaucoup de maîtres , qui sur ce sujet m’ont appris les uns plus, les autres moins, j’ai mené une de ces médications jusqu’où elle avait été conduite efficacement, puis un peu au delà, et jusqu’où l'observation m’avait dit qu’elle devait être portée pour vaincre à forfait l’intoxication de l’intermittence. Et plusieurs centaines de fois, ensuivant cette voie, je suis arrivé au but. Alors j’ai crié : « Voilà le chemin qui a été trouvé, ensei- « gné par de bons marcheurs h » On l’a suivi à l’hôpital

1 II y a longtemps de cela , et ce n’était pas de vulgaires investigateurs qui suivaient la route que de pauvres Péruviens avaient trouvée et dont ils violaient le secret pour guérir une vice -reine qui avait succédé à leurs Incas. Au commencement du dernier siècle, Werlhofî citait nommément ces investigateurs jusqu’au nombre de cinquante, tous choisis parmi les sommités médicales. Il désignait entre autres ses amis Peyer et Brunner, et pour époque antérieure le grand Boerhaave : « Cujus consensum (inquit) aliorum quorumdam, imo si multi essent, discussioni üdenter oppono. » Lui aussi invoquait le témoignage de Torti, lorsque le grand praticien de Modène s’écrie : « Experientia mea est annormn

BRETONNEAU A TROUSSEAU

général de Tours, et on a guéri sans récidive et sans exception les fièvres intermittentes .

« Deux ou trois ont cru et marché dans cette direction. Les autres se promènent à leur fantaisie et ils ont raison. A quoi bon se gêner quand il s'agit du cuir humain toujours prêt à être taillé?...

<r J’ai cherché et entrevu des voies collatérales qui conduisent à la cure de l’épilepsie, de l’éclampsie, de l’asthme, de la coqueluche, de l’incontinence d’urine (nocturne), de la constipation , du vomissement symptomatique de la grossesse , de l’amaurose à son début , à la cure du désordre des fonctions de l’utérus à l’époque des incidents effrayants du retour d’âge.

€ Par médication ? j’ai obtenu de la ratanhia la cure sûre, prompte et agréable de la fissure anale, de l’érosion névralgique des gencives, de l’érosion granulée de la gorge. A quoi bon?

« L’application topique du calomel dans le voisinage de la glotte a eu les effets les plus inattendus qui se puissent imaginer. Après l’inefficacité constatée des eaux Bonnes, du Mont-Dore, de l’application artistique d’une solution nitrique d’argent, cette médication, opposée à des enrouements , à des aphonies , à des toux sèches archichroniques, a eu des effets heureux, prompts, complets et durables.

« A la fin de décembre dernier, appelé à Nantes, je trouvai une jeune femme, Mme de Biré, soumise au trai-

circiter quinquaginta , præter experientiam præceptoris mei , ab ipso adventu corticis initio suo sortitam. Quod potest suffîcere ad fîrmandam pusillorum fidem. » J’aime Torti, l’impatience que lui causent les moutards et son dédain pour les académies. ( Note ajoutés au bas de la lettre par Bretonneau.)

tement d’une consomption galopante. Une saignée, sangsues, ventouses scarifiées, vésicatoires sous -scapulaires et sous -claviculaires, plusieurs cautères, abstinence d’autant plus sévère qu’une petite tasse de bouillon suscitait une fièvre de quatre-vingt-seize à cent pulsations , vapeurs de goudron , eaux Bonnes ; mais une toux sèche qui avait succédé à un rhume, et qui depuis trois ans s’était souvent reproduite , loin de céder , s’aggravait au grand désespoir de la famille et des amis de la malade. Tout cela s’est ridiculement évanoui.

« Oui, oui, il y a eu là erreur flagrante de diagnostic. Cependant des deux médecins qui voyaient la malade il y en a un très raisonnable et fort instruit. On ne croyait pas à l’existence d’une caverne , mais à un commencement d’infiltration tuberculeuse , d’induration du parenchyme pulmonaire, donnant un retentissement bronchophonique et non à une véritable pectoriloquie. N’ est -ce pas de la fine fleur d’auscultation ?

« Mon ami, ce triomphe de l’art, à la honte de la science, est bien triste, bien ignominieux pour la médecine, dont l’art ne peut être enseigné.

« Vous avez compris ce qu’était cette fièvre suscitée deux ou trois fois par jour par la plus légère tentation d’alimentation, fièvre accompagnée d’inappétence, d’autophagie dont il faut vous défier chez M. Lockart : l’effet de l’ondée poussée par le chyle dans le torrent de la circulation, et formée par les produits d’absorption et de résorption de toutes sortes, fièvre que trop souvent la montre à secondes vient signaler comme indication d’une abstinence , hélas ! bien préjudiciable au malade , et contre laquelle il n’y a de meilleur fébrifuge qu’une alimentation diversifiée, réparatrice.

BRETONNEAU A TROUSSEAU

« Point d’émoi non sympathique , mais permanent du cœur, qu’il ne soit directement entré, non par l’inflammation, mais par l’affluence de ces produits, quelque substance hétérogène dans le torrent de la circulation.

« Relativement à M. Lockart , j’avais à vous dire un mot sur les effets de la digitale. Au moment où mon vieil ami Jacques de Puységur, complètement anasarqué, succombait à une noyade alcaline, avant que j’eusse bien apprécié la puissance de la médication quinique , tant secourable aux goutteux ( et jam Shydenhamo olfacto ), voyant céder ses palpitations, ses mortelles angoisses aux terribles effets des diurétiques, de l’infusion de la digitale, je voulus étudier, pour la bien régler, le mode d’action de ce puissant agent. Aidé de ses fils, je soumis trois chiens à la fois, et pendant quatre mois, à des expériences poursuivies qui m’apprirent que l’extrait aqueux égalait l’infusion et se dosait plus sûrement ; de plus, que l’effet, en s’accumulant comme vous l’aviez prévu, se prolongeait bien au delà de la cessation de la médication, suspension continuée depuis trois jours accomplis; dès que les urines coulaient moins , leur suppression , le délire et le coma étaient faciles à prévoir, et n’étaient pas prévenus. Ces effets, identiques sur l’homme et sur l’animal, étaient d’autant plus prolongés, plus alarmants, que les doses avaient été plus fractionnées.

« Pour un homme de thérapeutique, il y a là quelques bribes à recueillir ; mais votre ferveur horticole vous emporte jusqu’aux contradictions les plus directes dans une même lettre, et à ce point : « That my fatherly love « for Georges becomes to y ou very shocking. »

« Avant d’arriver à votre malade, d’abord satisfaction possible à M. Mac-Carthy. Dites-lui qu’une dame d’Am-

boise, à laquelle il a prescrit de l'iodure de potasse à hautes doses assaisonné d’essence de menthe, l’a aussi facilement toléré , et qu’elle en éprouve les meilleurs résultats. Je le tiens du docteur Miquel, qui, en aucune façon, n’avait pu obtenir cette tolérance.

« J’ai relu bien des fois l’exposé de votre ami; sa description de l’épilepsie idiopathique est vraiment accomplie: rien d’omis , rien qui exubère. C’est le tableau le plus fidèle et le plus correct d’une affection si déplorablement commune et si souvent méconnue. Voilà une exposition nette de sa pathologie , à laquelle je serais heureux de coudre une bonne thérapeutique.

« Je suis persuadé qu’il y a eu un moment où la cure était au pouvoir de la médication quinique, suffisamment continuée à des intervalles progressivement allongés.

« La durée qui établit la puissance de la maladie , établit et confirme la puissance rivale de la médication.

« Généralement la névrose, faible dans sa naissance, ne se montre qu’à des intervalles éloignés , par accès qui se rapprochent de plus en plus , en acquérant de l’intensité. Pour dominer la névrose , la médication doit éloigner ses accès, les affaiblir et enfin les suspendre.

« C’est alors qu’en évitant d’arriver aux effets toxiques, il faut s’évertuer à maintenir la médication dans sa prépondérance, jusqu’à ce que la névrose, longtemps contenue, n’ait plus de tendance à se reproduire.

<r J’ai ordinairement suivi la progression ascensionnelle de la médication atropique pendant le même laps de temps que la progression décroissante, et j’ai sous les yeux la persistance de deux guérisons qui se maintiennent depuis que le traitement de trois années a été accompli en 1847. aje n’ai pas trouvé, dans sa dernière lettre, M. Mac-

BRETONNEAU A TROUSSEAU

Carthy aussi explicite que je l’aurais désiré sur le degré d’influence exercée actuellement par la médication et sur la névrose et sur le malade. Si, aujourd’hui que la médication est portée à un taux déjà élevé, cette influence ne montre aucune tendance à maîtriser une affection dont la cure pourrait trop se prolonger, je pense qu’il conviendrait de revenir à la médication antipériodique, qu’il s’agirait d’abord d’opposer le mieux possible à la périodicité par la proportion suffisante de sa puissance (quatre-vingts centigrammes , peut-être un gramme en une seule dose , puisée dans un même flacon de soixante grammes afin de n’être pas exposé aux vicissitudes de qualité des médicaments). Puis il faudrait apprendre de l’observation à régler et surtout à assurer la puissance de la médication antipériodique ; et comme ici nous manquons d’une mesure directement obtenue, je pense qu’il serait prudent de s’en tenir à ce qu’on sait de la portée des doses fébrifuges préservatives , qui est d’abord d’un septénaire , et il est probable que dans le cas présent, comme dans celui d’une fièvre intermittente , la puissance préservatrice s’accroîtrait à mesure que la névrose serait de plus en plus supprimée. Je ne vois aucun inconvénient probable à donner une dose hebdomadaire de sulfate de quinine , ce médicament ayant été déjà si bien supporté pendant dix à douze mois. Plus tard, de quinze en quinze jours, j’accroîtrais d’un jour l’intervalle des doses , moins pour soustraire l’économie à cette influence prolongée que pour éviter de retirer soudainement à la régularisation de l’innervation un appui qui aurait été trouvé si secourable.

ce Maintenant, tout entier à notre bon M. Lockart. c( Je ne sais jusqu’à quel point la conjonction de deux agents toxiques, à la manière delà digitale et de la bella-

done , peut convenir. Dans le doute je m'en abstiendrais et j’excluerais la digitale.

ce II n'en est pas ainsi des doses hebdomadaires de quinquina.

« J’aborderais cette médication en prescrivant un petit lavement de cent grammes. Dans cette petite quantité d’eau, je ferais délayer six grammes de bon quinquina et cinquante centigrammes de sulfate de quinine, dose que l’on augmenterait ou diminuerait suivant l’indication donnée par les effets observés.

« Inutile de dire que ces petits lavements doivent être réels, effectifs, et que pour cela il faut qu’ils soient donnés avec une seringue convenable.

ce Si après deux ou trois jours des effets pénibles, parmi lesquels je crains de voir figurer l'insomnie, les forces se relevaient un peu, le teint s’animait, l’oppression devenait moins pénible, le sixième ou. le septième jour, nouvelle dose, et subséquemment à des intervalles de plus en plus prolongés, dans une proportion qui serait déterminée.

« Pendant ces intervalles la sécrétion urinaire serait observée dans ses plus importantes conditions de quantité et de qualité.

Quædam notulæ varii argument i.

« Et quand nous aurons appris tout cela, quand nous saurons quelques particularités de chaque fait sans savoir sa nature intime, serons -nous bien savants? Oui, sans doute, car nous saurons que nous ne savons et ne saurons rien, et c'est là réellement, et sans jouer sur les mots, la science la plus utile au guérisseur, celle que d’abord il n’acquiert qu’avec répugnance; puis, ce dédain vaincu,

BRETONNEAU A TROUSSEAU

avec une pénible tension d’esprit , le plus fatigant et bientôt le plus attrayant de tous les labeurs.

« Cette science si utile à ses malades , c’est la notion bien claire et bien nette de sa profonde ignorance de la nature des maladies, du mode d’action des médicaments. Quand il sera bien sincèrement pénétré de cette sage notion, il nuira peu et rarement, souvent il soulagera, et il guérira à peu près toujours deux maladies presque toujours mortelles : la fièvre pernicieuse et la diphthérie , le mal égyptien.

« Voyez combien est éloignée de l’esprit et souvent de la science l’attention qui examine , qui compare et distingue ! Il y va de la vie ; il faut repousser ou choisir , et cela sans motifs généraux rationnels, scientifiques, découlant de quelque grand principe fécond et lucide.

« Hélas ! non. Nulle indication curative, si ce n’est celle de l’empirisme. De son doigt index bien court , il vous marque de là à là le chemin que l’art a parcouru, qu’il peut parcourir encore, et qu’il doit parcourir jusqu’à ce que mieux ait été trouvé. Mais si l’on veut bien ne pas se faire illusion, on voit que la meilleure route trouvée et jalonnée par l’empirisme ne conduira directement qu’à la cure spéciale d’une maladie spéciale, ou tout au plus par quelque sentier latéral à la cure d’une maladie congénère. »

Page 1