‹ Bretonneau et ses correspondantsChapitre 63 sur 78 · LETTRE CCCXXVII · texte numérisé non relu

LETTRE CCCXXVII

DE TROU SSE A. U

« 19 janvier 1851.

« Cher Maître,

« Ma lettre vous a dit pourquoi je n’étais pas allé chez Duméril; si maintenant vous souhaitez savoir pourquoi Mac-Carthy vous a également manqué, c’est tout simplement parce que le billet que vous m’avez envoyé pour lui ne portait aucune suscription , et qu’il m’était malaisé de savoir auquel des douze cents médecins de Paris il s’adressait. J’envoie aujourd’hui votre lettre à Mac-Carthy, qui la lira, soyez-en sûr, avec intelligence. M. Lockart continue à aller à merveille. Une nouvelle pointe de goutte est venu lui endolorir les deux pieds et un genou, vous comprenez que je ne saurais l’en plaindre ni m’en plaindre. Je n’aime pourtant pas trop cette diathèse en puissance, diathèse qui se manifeste deux fois en six semaines et qui pourrait bien se dévoyer encore.

€ J’alimente presque dans la mesure de l’appétit, et dès demain je vais cesser la digitale pour commencer la poudre de quinquina. L’extrême impatience du rectum ne me permettra probablement pas de le donner par cette voie; je le mêlerai à un peu de café noir, et je lui administrerai après le repas, immédiatement après, puis je le gouvernerai exactement comme s’il s’agissait d’une vieille intoxication miasmatique.

TROUSSEAU A BRETONNEAU

c( Variole et vaccine : ces deux maladies sont -elles identiques? Tel est la question qui a été si souvent agitée et résolue dans des sens très divers. D’après le rapport du comité de vaccine anglais pour 1850, M. Ceely, d’Aylesbury, ayant réussi à produire des pustules de cow-pox sur le pis des vaches en leur inoculant le liquide ichoreux repris dans les pustules de cow-pox artificiel, aurait par son inoculation chez l’adulte et chez l’enfant occasionné de belles pustules vaccinales. Il résultait donc de cette expérience , en supposant que l’observation soit complète et qu’il n’y ait pas eu simple coïncidence entre le développement du cow-pox et l’inoculation , que la variole et la vaccine sont la même maladie , modifiée seulement dans la vaccine, et on s’expliquerait sûrement ainsi les propriétés préservatrices de celle-ci.

« C’est trop vraisemblable pour être vrai. La vaccine s’en va, je le crie sur les toits, et cela m’a valu du comité de vaccine de Paris des injures dont la forme n’a pas été parfaitement académique. Or, comme j’ai vu la variole se développer chez des enfants vaccinés par moi, à mon hôpital, depuis quarante jours ; qu’en 1850, dans mon service, j’ai vu arriver trois sœurs, la plus âgée n’ayant que cinq ans, la plus jeune deux, toutes trois bien et dûment vaccinées, toutes trois avec la petite vérole, l’une mourant en compagnie de sa mère, vaccinée elle -même et variolée; que, dans l’espace de deux mois, plus de vingt enfants de mon service ont été variolés après vaccine (je vous prie de croire que je ne confonds pas la varicelle avec la variole), je ne puis donc m’empêcher de dire, de répéter, de hurler que la vaccine s’en va. Considérez que les vieux cuirs comme le mien , inoculés il y a cinquante

ans avec le virus tout nouveau de Jenner, ont beau s’inoculer le vaccin , la variole , rien ne lève , pas même la fausse vaccine.

ce Dans cent ans la duchesse d’Angoulême, dont le poids, la forme, la beauté nous émerveillent tant, sera peut-être plus petite et aussi savoureuse qu’un doyenné de Saint- Michel, et pourtant combien est lente cette transmission qui, dans un siècle, peut se faire au maximum deux cents fois, savoir : une fois au printemps par la greffe, une fois à l’automne pour l’écusson, en supposant une génération de jardiniers et une prodigieuse activité, et désireux de ne pas perdre une seule occasion. Comparez cela avec cinquante générations annuelles de la vaccine, un mauvais choix de sujets et quelquefois de la greffe, et voyez combien doit être rapide la dégénération.

« La sœur aînée de la petite vérole n’est plus ce qu’elle était du temps de Fracastor et de François Ier, Dieu merci; et quoiqu’elle fasse assez souvent d’assez pitoyables frasques , elle traite en général assez doucement même ceux qui la maltraitent. Comparez-la à la vaccine et vous verrez que sa génération est au moins deux fois plus lente (je parle des accidents primitifs). Si par la culture , par les semis, vous arrivez à des variétés si éloignées du type, combien le hasard des vaccinations et les mauvais procédés n’introduiraient-ils pas d’adultérations? \

« Et puis combien les mêmes virus en passant de la bête à une autre bête qu’on appelle l’homme, et vice versa , ne subissent-ils pas de modifications! Chacun conserve son quant-à-soi. Voilà que Roy et de Chartres (un mien camarade) veut savoir la fin du sang de rate, cette maladie qui dépeuple les bergeries de la Beauce. Il inocule du sang d’un mouton mort du sang de rate, et invariablement ,

entre trente -six et quarante -huit heures, l’inoculé meurt avec les symptômes du sang- de rate, et, chose curieuse, pas le moindre désordre local au point où l’inoculation a été faite. L’animal semble conserver les apparences de la santé jusqu’aux dernières heures , et tout à coup , en une , deux , quatre heures , il meurt , et son sang inocule la même maladie. Mais les bergers, les vétérinaires, les bouchers, que croyez -vous qu’ils prennent? la pustule maligne , affection essentiellement locale à son début , comme la vérole et la diphthérite. Et la morve! est -ce qu’elle a chez l’homme la même forme que chez le cheval? et puis, cette même morve chronique qui aujourd’hui nous donne de si tristes et de si nombreux exemples de transmission à l’homme dans la forme exiguë la plus invinciblement mortelle , croyez-vous donc qu’elle n’ait pas eu ses caprices? Pendant deux ans, avec Leblanc, nous grattions les fosses nasales de tous les chevaux morveux de Montfaucon; mes mains, continuellement écorchées parles arêtes des cornets, par les esquilles des os brisés, toujours baignées de pus et d’ichor, sont restées inattaquables, et mille inoculations ont été inefficaces. Aujourd’hui, je prendrais des mitaines pour faire une pareille autopsie, car, depuis quinze ans, en vertu d’un je ne sais quoi, cette graine sève sous la peau de l’homme. Si l’affaire de M. Ceely, d’Aylesbury 1 * * 4 *, auquel je vais écrire, se confirme, je recrois à la vaccine; autrement je me range à l’inoculation du xviii6 siècle, et quoique déjà je commence

1 Ceely, d’Aylesbury. — Observations of the variolæ vaccinæ (Transact.

of the Prov. Med. and Chir. Assoc., V, VIII et X). L’auteur avait obtenu

par la variolation de la vache de vraies pustules vaccinales, dont la

lymphe aurait été inoculée à l’homme et aurait fourni pendant soixante

générations une vaccine légitime; t. II, p. 414. — T.

à vieillir, je ne mourrai probablement pas sans l’avoir remise en honneur :

Multa renascentur quæ jam cecidere, cadentque Quæ nunc sunt in honore

« La première fois que je vous verrai, nous causerons ratania; pour l’amour de Dieu, ne mettez pas d’h : les Espagnols, Ruez l'inventeur, n'en mettent pas, et on ne sait où la placer. A propos de la fissure, vous savez si j’y crois; mais le moyen échoue entre mes mains dans la moitié des cas. Il y a donc de petits stratagèmes d’artiste que je ne connais pas et que vous m’enseignerez; pensezy, je vous en prie, si je n’y pensais pas. J’ai le pendant de Mme de Biré. Il s’agissait d’une jeune dame de vingtdeux ans, évidemment au début d’une phtisie pulmonaire ; la toux était incessante , l’insomnie aggravait affreusement les accidents et précipitait le mal. Vos pilules délayées ont ressuscité la pauvre femme. Il y a un an de cela. La tuberculose va son train, mais lentement, et certes elle serait morte depuis six mois. Je crains bien que ce ne soit la même chose pour Mme de Biré. Ce n’en est pas moins un résultat immense, et, dans quelques cas, en empêchant la toux on doit empêcher l’évolution tuberculeuse, comme en jirévenant une entorse on pare à l’évolution d’une tumeur blanche.

« Mille tendresses. »

1 A partir de cette époque, Trousseau ne mettait plus, en effet, d'h à ratania, comme le témoigne l’édition de 1862 de son Traité de thérapeutique. Les éditions précédentes avaient conservé Y h. — T.

TROUSSEAU A BRETONNEAU

LETTRE GGGXXYIII0

DU MÊME

« 7 février 1851.

« Cher Maître,

« Le 1er février 1851 comptera dans mes fastes trachéotomisantes. A quatre heures du matin j’étais mandé rue Saint-Antoine, chez un marchand de nouveautés, et j’ouvrais la gorge d’une belle petite fille de quatre ans et demie, topiquement et habilement, mais inutilement traitée par son médecin ordinaire. Avant-hier j’ai enlevé la canule ; hier j’ai complètement fermé la plaie. Elle est tout à fait guérie. A midi, un confrère m’appelait pour opérer un garçon de quatre ans, chez un pauvre journalier, rue de la Limace, n° 3. Je prenais rendez-vous pour deux heures un quart; à midi et demi un autre confrère me mandait pour opérer un troisième enfant, garçon de cinq ans, appartenant à un mercier de la rue de la Monnaie.

Numéro de us impure gaudet.

(( J’étais exactement chez mon pauvre petit limaçon ; il mourut après quarante - huit heures; je l’ai opéré in extremis , et le plexus veineux thyroïdien m’a donné assez de sang pour épouvanter même un vieux chirurgien.

« Cette hémorrhagie insolite, qui se prolongeait après l’ouverture de la trachée parce que le pauvre petit avait

les bronches un peu bouchées par de la fibrine et du cruor, m’a retenu dix minutes de plus que je ne voulais ; sans prendre le temps de laver mon visage, mes mains, ni mes instruments, j’ai couru rue de la Monnaie : mon pauvre enfant était mort depuis cinq minutes. J’avais envie de mettre un tuyau et d’essayer la respiration artificielle ; j’ai reculé lâchement de peur du ridicule et aussi de peur d’avoir l’air d’un farceur.

« Comptons : du 1er janvier 1850 au 31 décembre même année, six trachéotomies, trois guérisons. Du 1er janvier 1851 au 7 février 1351, quatre opérations, une guérison ; total : dix opérations, quatre guérisons.

ce Vous voyez que le vent souffle mauvais à Paris. Car à l’hôpital il vient , en ce moment , dans le service des maladies aiguës, beaucoup de ces pauvres enfants, et il en meurt beaucoup sans l’extrême-onction du bistouri. M. Lockart va beaucoup mieux. J’ai diminué la digitale ; la porte rénale est bien ouverte et la mèche est bien imbibée, tout coule aisément. Je ne diminue pas la scille, j’insiste sur la médication quinique methodo Bretoniana.

« Adieu, cher Maître, et faites -moi beaucoup de boutures de précoce de Saumur ; je réserve à Bonneveau un petit clos où je veux faire mieux que du frontignan.

« Mille tendresses. »

TROUSSEAU A BRETONNEAU

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