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pendant des années contre les funestes conséquences de sa gourmandise.
« Venons à votre projet d’excursion médicale. S’il pouvait être exécuté sur un plus grand plan, je ne doute point que vous n’y trouvassiez honneur et profit ; ce serait un pas de plus dans la direction que j’aimerais tant à vous voir suivre. Mais les observations recueillies dans une localité aussi circonscrite que l'est celle que vous m’indiquez , ne conduisent à rien d’assez neuf et d’assez intéressant. Il faudrait qu’une excursion dans la Sologne, où les enfants, dit-on, sortent du sein de leur mère avec des rates énormes, offrît un second terme de comparaison; il faudrait surtout que des observations fussent recueillies par les mêmes observateurs dans le voisinage des marais salants ; il faudrait que quelques relations avec les médecins des hôpitaux de Rochefort permissent d’apprécier l'influence des diverses émanations des marais sur le type , la durée , l’intensité des fièvres intermittentes , sur la gravité et l’étendue des lésions qui les suivent et les accompagnent ; il faudrait que la puissance des médications pût être évaluée et comparée dans les différentes localités, pour qu’on vît naître de ce travail un ouvrage d’une véritable utilité pratique, un ouvrage tout différent de celui de M. Bailly, un ouvrage qui comblerait les lacunes des excellents livres que nous ont laissés quelques praticiens, et qui serait le complément des travaux de Sydenham1, Torti2, Mor-
1 Sydenham. — Methodus curandi febres propriis observationibiis superstructa. Londres, 1666, 1668, 1683. Amsterdam, 1666.
- Torti. — Therapeutice specialis ad febres quasdam perniciosas inopinato ac repente lethales. Mutinæ, 1712, 1730. Venetiis, 1732, 1713. Lipsiæ, 1750.
BRETONNEAU A TROUSSEAU
ton1 2 3, Mercatus et Senac4. Je ne cloute point qu’il ne fût plus facile de faire adopter au ministère un projet conçu sur ce plan. Toutefois je ne me dissimule pas les difficultés de cette entreprise. Certainement j’irai vous voir en Sologne si jamais vous y campez ; mais j’ai grand’peur que tout cela ne se réduise à un rêve.
« Je ne vous ai point assez dit combien j’étais reconnaissant des salutaires avis que M. Esquirol a bien voulu m’adresser sur le meilleur mode de construction des loges de nos folles. J’espère lui en offrir mes remerciements de vive voix.
Nunc ahbibe puro Pectore verba puer.
« J’espère avoir un mot de vous avant mon départ.
« Je vous remercie de votre histoire particulière; je ne doute pas plus que si je ne l’eusse vu que le sujet dont vous me parlez n’ait eu une dothinentérie bénigne, si, comme il y a lieu de le croire, sa première affection a été une dothinentérie grave. Ces cas exceptionnels vont se ranger parmi ceux des récidives de varioles, de scarlatine, etc., dont on a cité tant d’exemples irrécusables.
« Adieu, mon ami. A samedi.
« Tout à vous. »
1 Morton. — Pyretologia, seu exercitationes de morhis universalibus acutis. Londres, 1692-1693.
2 Senac. — De recondita febriiun cum inter mittentium , cum remit -
tentium natura et curatione. Amstelodami, 1759.
LETTRE CLP
DE TROUSSEAU
« Charenton , 22 juillet 1826.
« Mon très honoré Maître, vous étiez donc tout chaud de la colère de la diplithérite, lorsque vous avez vu ma mère? car elle m’a narré votre conversation en termes peu maternels. Bien entendu qu’elle a fait une amplification de rhétorique; mais peu importe. Je ferai donc ce que vous voulez, je resterai, je concourrai, je resterai encore, je parviendrai même à force de protections à me faire recevoir maréchal. Je resterai plus ferme; et comme ce sera là mon bâton , vous me direz jusqu’où mon ambition doit aspirer.
«Vous êtes de chiffe pour vous-même, vous êtes un roc pour les autres. Vous voyez ce bœuf de Velpeau qui, au travers de mille tribulations, est arrivé au bout de son pénible sillon, et vous voulez que je ne quitte le joug que lorsque j’en aurai fait autant. Est-ce là l’exemple que vous nous avez donné? Toute votre vie hors du chemin de T ambition, occupé de travaux qui vous charmaient, qui vous honoraient, vous êtes arrivé à la considération et à la réputation en ne méritant Tune et l'autre que par des occupations attrayantes pour vous.
« Croyez -vous que je vous plaigne de venir chaque matin à cinq heures dans un hôpital, de braver le froid et la colique, d’être arraché de votre jardin, de votre lit,
TROUSSEAU A BRETONNEAU
de votre dothinentérie , entraîné par une rosse trop pacifique au milieu des boues de nos chemins vicinaux? Tout en faisant de grands hélas ! vous êtes heureux au fond de l’âme, et vous ne changeriez pas votre condition pour la vie d’un pauvre jeune homme qui dort sa grasse nuit, qui boit et mange à ses heures sonnées, mais qui voit devant lui d’insurmontables barrières parce qu’il n’est pas dévot , et que l’école est dévote ; parce qu’il n’a jamais fait le singe, et qu’il faut faire le singe; parce qu’il faut être jésuite, et qu’il est libéral; jDarce qu’ enfin il est pauvre, qu’il n’a pas un sou vaillant dans toute la rigueur du mot, qu’il ne peut rester plus de dix-huit mois à Gharenton s’il ne veut perdre le peu qu’il sait en médecine , et que , une fois sur le pavé du roi , il ne lui reste aucun moyen de gagner de l’argent. Je le veux bien, je serai nommé agrégé, je sacrifierai tout à ma réputation, à mon avancement, et dans quinze ans je serai l’un des vingt-deux professeurs de notre Faculté. J’aurai quarante ans, ma vie sera aux trois quarts usée, je ne saurai pas de médecine, et je commencerai à me faire une clientèle; me voilà bien satisfait, bien glorieux! Et le bonheur, mon cher maître? Vous riez? qu’est-ce que cela fait? je n’en entends pas moins le bonheur à ma façon, et vous qui vous moquez ici, vous l’avez entendu, vous l’entendez comme moi, ainsi soit-il; mais parlons d’autre chose.
« Revenons à la diphthérite. De toutes vos querelles, deux seulement sont fondées : d’avoir oublié de parler des témoignages historiques. Sur le brouillon de mon article j’avais analysé vos témoignages historiques en deux grandes pages; j’oubliai net cette feuille lorsque je recopiais à la hâte, et je ne m’aperçus de mon omission que lorsque tout fut imprimé. Il n’y a pas là de remaniements
à faire, ii faut que le journal paraisse à jour fixe. Ma phrase du Journal pratique est hétéroclite, j’en conviens. Quant au soin que j’ai pris de donner des dates de vos mémoires, vous deviez m’en remercier. Si le lecteur n’a pas été intéressé, vous avez été excusé, et ce n’était pas sans besoin; car l'excessive irrégularité de votre livre a excité tout d’abord une clameur générale.
« Pour le reste des reproches que vous me faites, vous les avez dictés ab irato. Le lecteur indulgent et bénévole ne croira pas qu’il soit question d’une déception quand il lira le reste. Belle chicane encore que votre : Il veut prouver ! Vous seul, mon cher Maître, êtes au fait de l’histoire de votre livre; moi qui le sais par cœur, et qui ne connais pas mal l’auteur, je ne saurais jamais comment expliquer le défaut d’ensemble des trois premiers mémoires. Passe pour le quatrième, qui dans sa petite taille est certainement celui qui ressemble le mieux à un livre et qui a le moins l’air d’une conversation de clinique. A votre tour d’être sur la sellette.
« Votre Crevot est un archi-sot. Les volumes sont en effet cotés à huit francs, et se vendent sept à Paris aux étudiants, et six francs vingt-cinq centimes aux libraires. C’est beaucoup trop cher. Velpeau et moi sommes allés chez lui, et lui avons chanté une gamme comme il le méritait. Il nous a dit mille bêtes de raisons, et a fini par conclure que vous l’aviez ruiné au remaniement , que les trois planches augmentaient le volume de un franc cinquante centimes, etc., et qu’enfin il ne pouvait sans j perdre le vendre moins de sept francs. C’est son dernier mot.
« Faut -il vous dire que le liquide putride que j’ai injecté dans les vaisseaux de mes chevaux était aussi
TROUSSEAU A BRETONNEAU
limpide que de l’eau de roche? Je l’avais décanté avec soin et filtré; il n’est laissé rien sur le papier. Faites macérer des muscles et ayez un cheval, vous verrez si la liqueur, tant bien filtrée soit -elle, ne le tue pas. L’âme des chiens leur tient au ventre à vingt écrous. Des expériences comparatives m’ont convaincu que les ruminants sont plus vite tués que les chevaux , et les chevaux beaucoup plus vite que les chiens, par des doses beaucoup plus faibles de matières putrides. Les herbivores ont une singulière tendance à la gangrène , et sont bien cruellement influencés par les produits de la putréfaction. Je vous ai dit avec quelle facilité une irritation même légère du tissu cellulaire en déterminait la mortification , et vous savez de reste que toutes les épizooties des bœufs et des chevaux s’accompagnent du sphacèle de quelque partie. Le charbon et la pustule maligne moissonnent chaque année une quantité considérable de bœufs. Je n’ai pas essayé à faire ingérer du détritus putride à un cheval. Je le ferai, et je suis d’avance jDresque convaincu que je l’empoisonnerai comme avec de la strychnine, tandis qu’un gredin de chien n'en serait que plus jovial.
« Bailly vous semble donc un grand niais, à la bonne heure! mais il fait presque loi pour les fièvres intermittentes. Senn a aussi une réputation énorme ; vous êtes dégoûtés là -bas. Vous vous êtes convaincu qu’Andral n’avait pas trop écorné la dothinentérie : dans son livre’, oui ; mais cet animal , qui est bien le plus impudent , le plus phlegmatique plagiaire que de nos jours j’ai vu, sait parfaitement, dans ses cours, se prévaloir des travaux de tous les autres , et il ne hasarde l’impression que lorsqu’il a fini par se faire citer comme auteur d’une découverte qui ne lui appartient pas.
lOi CORRESPONDANCE. — ANNÉE 1826
« Je voudrais bien savoir au juste quand vous viendrez à Paris. Je dois aller passer huit jours à Fontainebleau, vers le commencement d’août, et si votre voyage avait lieu à cette époque, je différerais le mien.
« Nous voilà plusieurs dothinentériques ; quelques-uns sont saignés du bras, leur sang à tous est couenneux. C’est une observation que j’ai voulu vous communiquer, parce que sans doute sous certaines constitutions cette humeur peut avoir des caractères particuliers. Ils ont aussi, en général, moins de symptômes putrides , peu de prostration, point d’escharres gangreneux au sacrum, et ce sont bien des dothinentériques, j’en ai la preuve dans mes bocaux. Dans ce cas la saignée leur serait-elle moins préjudiciable? Je voudrais bien que vous me répondissiez à ce sujet. Nous avons eu quelques catarrhes suffocants; on a mis des sangsues, on a saigné, et tous les malades sont morts. Un seul a échappé à la saignée et à la maladie.
« Adieu, mon cher Maître; rancune tenante je vous embrasse de tout mon cœur.
« Veuillez présenter mes respects à ces dames, et me rappeler au souvenir amical de Jacquart. Sans doute que ma campagne de Prenne vous a fait rire de pitié, puisque vous ne m’en avez pas dit un mot. »
BRETONNEAU A TROUSSEAU
LETTRE CLIP
DE BRETONNEAU A TROUSSEAU
« 24 septembre 1826.
(( Une nouvelle hémorrhagie est survenue; peut-être a-t-elle été provoquée par une ponction qui, en débarrassant le ventre de quelques pintes d’eau, a laissé au sang la liberté d’affluer dans l’estomac. Le pauvre Mignot en deux heures a succombé; je ne pense pas que le triste événement pût arriver dans de plus contrariantes occurrences. La veille au soir il avait été voir plusieurs malades.
« Je répondrai à vos deux lettres aussitôt que je le pourrai. Je suis opprimé par l’hôpital, le jury médical, une menace de luxation spontanée du fémur, qui arrache les cris les plus douloureux à cette jeune dame d’Etampes, etc.
« Nous Ÿous dirons des nouvelles d’une épidémie de la Flèche qui vous feront ouvrir les oreilles.
« Après une lièvre de trois jours, je reste étranglé par un catarrhe trachéal.
(( A bientôt , pour vous qui n’avez à penser qu’à votre concours. Ecrivez, écrivez.
« Tout à vous. »
« Le pauvre secrétaire a encore été frappé par la fièvre. Parmentier vous portera vos concrétions diphthéritiques et dothinentériques. »
LETTRE CLIIL
DE TROUSSEAU
« Charenton, 3 octobre 182G.
« Si M. Moreau consent à quitter Amboise, vous manqueriez, je crois, à votre conscience en ne T appuyant pas de tout votre pouvoir : personne plus que lui ne me semble digne de remplir la place que M. Mignot laisse vacante ; mais dans le cas où , préférant Amboise et craignant de se déplacer à cet âge, il laisserait se débattre les nombreux compétiteurs dont j’ai vu la liste, je me mettrais sur les rangs avec la conviction de me rendre plus digne qu’aucun d’eux du poste où vous me placeriez. Je ne sais quels titres peut invoquer votre préfet en faveur de Merruau ; son extrême apathie, qui n’a fait jusqu’ici que s’accroître, donne, il me semble, la juste mesure de l’homme et laisse voir clairement ce qu’on peut en attendre par la suite. Il n’en est pas de même de MM. Douet et Gouraud; ils ont de véritables titres, et ces antagonistes devraient être plus puissants que l’autre. Vous pensez qu’en allant à Tours je manquerais une belle carrière ; mais que peut- on espérer, quand Fizeau et Guilbert 1 sont sérieusement proposés pour succéder à Laënnec ? Que parlez-vous de belle carrière , quand Lisfranc lui -même me disait l’autre jour qu’il avait la certi-
1 La Faculté s’opposa à ces nominations. Elle présenta Chomel, Guersant et Rullier. Chomel, auquel devait un jour succéder Trousseau, fut nommé. — T.
TROUSSEAU A BRETONNEAU
tude de n’arriver jamais à l'école, et qu’il se repentait amèrement d’être resté à Paris1? Quoi qu’il en arrive, je vous viendrai certainement, à Tours avant longtemps, et dans le cas même où je serais agrégé : Paris me pue au nez plus que vous ne sauriez imaginer.
« Toutes ces démarches m’ont jeté dans un ennui que rien ne peut surmonter ; j’attends chaque soir des lettres de Tours, et j’eusse mieux aimé apprendre définitivement qu’il faut renoncer à mes espérances du côté de l’hôpital que d’en entrevoir encore de faibles. Mon pauvre concours en souffre, et depuis huit jours je n’ai pu jeter les yeux sur un livre théorique; écrivez -moi donc, je vous en prie, aussitôt qu’il y aura quelque chose de décidé. Que le préfet se déclare en ma faveur ou non ; j’ai besoin de savoir quelque chose de positif, et je serai plus tranquille avec une réponse négative que je ne le suis aujourd’hui. Dans mon désespoir, j’ai lu et relu la Dysenterie de Stoll2, qui a fait trêve un instant à toutes mes tribulations ; c’est dommage qu’il tienne trop à sa bile , pourquoi faut-il que les meilleurs esprits se jettent dans les systèmes ! Le chapitre qui termine ce court traité : De quibusdam magni momenti miiiutiis, me semble un chefd’œuvre dans lequel Gorvisart a certainement puisé sa belle préface d’yl uenbruqger 3.
1 Combien les temps sont changés, et quel est aujourd’hui le chirurgien de la valeur de Lisfranc qui aspirerait à quitter Paris pour la province? — T.
2 Stoll. — Pars I rationis medendi in nosocomio practico Vindobonensi. Vienne, 1777. Pars II, 1780, 2e édit. Vienne, 1787. Le chapitre relatif à la dysenterie (de la nature et du caractère de la dysenterie) est justement célèbre. — T.
3 Nouvelle Méthode pour reconnaître les maladies internes de la poitrine par la percussion de cette cavité, par Auenbrugger; ouvrage traduit du latin et commenté par J. -II. Corvisart. — Paris, 1808.