DE CLOQUET
« Paris, 20 thermidor an IX (8 août 1801).
« Le plaisir que j'ai à vous répondre, Monsieur et Madame, l'emporte enfin sur ma paresse, causée peutêtre par la difficulté que j'ai à écrire, et surtout quand ma femme exige aussi que je sois son secrétaire : c'est alors que je sens combien la facilité épistolaire de Mme Bretonneau me serait utile. Nous commencions à être inquiets de votre voyage , lorsque M. Obeuf 2 a eu la
1 Jean-Baptiste Cloquet, l'ami et le maître de dessin de Bretonneau, ancien dessinateur de l'inspection générale des Échelles du Levant au service de la marine royale de France. Il était, à l'époque de sa correspondance avec Bretonneau, professeur de dessin à l'École des mines. L'École des mines ayant été supprimée par arrêté du premier consul à la date du 23 pluviôse an X, Cloquet se trouva sans position.
Il était le père d'Hippolyte et de Jules Cloquet dont il est fréquemment question dans la Correspondance. — T.
2 Étudiant en médecine fort lié avec Bretonneau et ses amis, plus tard médecin à Meudon. — T.
complaisance de nous apporter votre lettre , ce qui nous a tranquillisés et fait grand plaisir.
« L'ennui que vous avez éprouvé où généralement tout le monde s'amuse, aurait pu être modifié par la réminiscence de la gaillote de Poissy. Je vous conseille, "tout docteur que vous êtes, d'user quelquefois de ce minoratif; je crois que vous vous en trouverez moins mal. D'ailleurs votre peu de goût pour les plaisirs bruyants n'est pas tellement unique que je ne puisse vous en citer un exemple récent dans ce pays.
« Un de nos amis, quoique philosophe, était sur le point de se marier, et voulant donner à sa prétendue un prélude des béatitudes parisiennes qui l'attendaient, l'invita à venir passer quelques jours à Paris1 (c'était à l'époque de la grande fête); elle se rendit à l'invitation accompagnée de son cher père. Il vous est plus facile d'imaginer tout ce qu'on mit en usage dans une telle circonstance, qu'à moi de vous le décrire; mais, ô vicissitude! n'a-t-elle pas eu le gros bon sens provincial de s'ennuyer. Alors les philosophes ses amis mirent en usage toutes les ressources usitées en pareille occurrence, même des thés; tout fut inutile, elle voulait s'en retourner sans attendre la fête, chose inouïe. On considéra alors gravement combien elle s'était ennuyée avant même d'être mariée, et Ton conclut très philosophiquement que ce serait bien autre chose après.
<( Vous pouvez penser d'après cela que les affaires ne sont pas en bon train. Lorsqu'il me fit part des désagréments que cela lui causait, je ne pus m'empêcher de
1 II s'agit ici de Duméril, qui raconte lui-même à Bretonneau sa mésaventure dans la lettre suivante. — T.
lui faire mon compliment sur une femme aussi rare , actuellement surtout ; il m'objecta en propres termes qu'elle avait vu Paris trop philosophiquement,, et qu'il était bien aise que cela fût arrivé avant son mariage, parce qu'il voulait une femme qui puisse lui faire honneur : à cela je jugeai à propos de répondre à peu près rien; je n'ai pas besoin de vous prévenir que je vous fais part de cette anecdote pour vous seuls. Il n'y a rien de nouveau ici, sinon une fièvre maligne avec coma, qui attaque particulièrement les enfants; j'ai en conséquence fait prendre un vomitif aux miens , et jusqu'ici ils continuent à se bien porter, ainsi que nous.
« Quant à votre bâtiment, vous avez pris un bon parti. Vos excuses sur le luxe sont excellentes, et je vois qu'à leur abri on va vous faire un château; au moins ne faites pas faire une grande quantité de moulures de mauvais goût comme c'est l'usage, à moins que cela ne soit pas indifférent à messieurs les rats de votre pays.
« Vous ne médites rien de monsieur votre père; croyez que je m'y intéresse assez pour apprendre de ses nouvelles avec plaisir. Je vous prie de vouloir bien me raj)peler à son souvenir la première fois que vous le verrez.
« Je suis occupé dans ce moment à laver une projection d'ombre et mon spectre solaire, dont je ne suis pas très content. Il y a des difficultés dans l'exécution que j'aime à croire inhérentes aux matières que l'on emploie, ce qui me décide dorénavant à faire ces sortes de dessins à T huile.
« Ma femme, mes enfants et moi nous vous embrassons de tout notre cœur, et vous assurons bien sincèrement de la réciprocité des sentiments d'amitié que vous avez pour nous.
« Vos véritables amis.
« P. S. Hippolyte a fini de ranger ses cartes ; il éprouve à présent le chagrin commun à tous les faiseurs de collections.
« Mon adresse est rue et porte Saint -Jacques, n° 87. J'ai demandé à M. Duméril s'il avait quelque chose à vous faire dire; il m'a répondu que non, qu'il savait bien que vous m'aviez écrit, qu'il croyait que vous étiez parti un peu fâché; mais il est survenu un importun qui nous a empêché d'en dire davantage. »
LETTRE IIP
DE DUMÉRIL ' « Paris, le 4 fructidor an IX (22 août 1801).
« Votre lettre m'a fait grand plaisir, mon bien bon ami. Votre silence m'inquiétait : je craignais que vous ne me boudassiez. C'est avec peine que j'ai appris la maladie
1 Duméril, dont le nom revient fréquemment dans cette correspondance, et dont nous publions un certain nombre de lettres, fut un des plus intimes -amis de la jeunesse de Bretonneau.
Ils s'étaient connus en 1795 à l'École de santé créée par arrêté du 14 frimaire an III, où ils avaient été envoyés l'un et l'autre par le district de leurs villes natales.
Duméril était arrivé d'Amiens l'année précédente et venait d'être nommé prosecteur à l'École. Né en 1774, il avait à cette époque vingt et un ans. C'est à cette date, ou à ses environs, que se rapporte également sa liaison avec les deux amis de Bretonneau, Savigny et Guersant, et avec Cuvier, dont il .fut plus tard le collaborateur.
La carrière de Duméril fut signalée dans l'enseignement par des succès
DUMERIL A 1UIET0NNEAU 187
de monsieur votre père, heureusement que vous avez pu lui être utile. (Test une consolation bien douce dans le chagrin, j'espère qu'il est maintenant entièrement rétabli. Obœuf et M. Cloquet m'avaient donné de vos nouvelles. Le premier a subi son premier examen, il s'en est parfaitement tiré; mais il y a plus de quinze jours que je ne
constants et une activité extraordinaire. En 1799, il était élu au concours contre Dupuytren, chef des travaux anatomiques.
L'histoire de ce concours offre une circonstance spéciale, peu commune aujourd'hui, sans doute. Les deux rivaux étaient fort liés ensemble ; ils étaient riches l'un et l'autre d'ardeur et de science , mais très pauvres d'argent. Avant de commencer la lutte, ils rédigèrent une convention qui engageait celui des deux qui sortirait vainqueur à donner au vaincu le cinquième de son traitement.
C'est à Duméril qu'était réservé d'exécuter le compromis dont il nous a paru intéressant de citer le texte.
« Accord entre le citoyen Dupuytren et moi pour la place de chef des travaux anatomiques.
« Nous, soussignés, forcés de concourir ensemble aujourd'hui pour la place de chef des travaux anatomiques vacante à l'École de médecine de Paris (les six autres concurrents qui s'étaient présentés avec nous s'étant retirés), voulant maintenir la perpétuelle amitié qui nous lie depuis longtemps, sommes convenus des résolutions suivantes avant de procéder aux examens :
« Article 1er. — Celui des soussignés qui obtiendra par L'événement du concours, ou bien par la désignation de l'École, la place susdite, s'oblige à remettre à l'autre, annuellement et au prorata de ce qu'il aura touché, le cinquième du traitement de sa place.
« Article 2. — Celui des soussignés qui n'aura pas obtenu le suffrage de l'École n'en demeurera pas moins tenu, ainsi que l'amitié doit l'y porter, à aider l'autre de ses conseils et bons offices, toutes les fois qu'il y sera invité.
« Article 3. — Les présentes résolutions n'auront, comme de fait elles ne peuvent avoir, leur exécution qu'autant de temps que les soussignés habiteront Paris, ou qu'ils se trouveront n'avoir d'ailleurs qu'un traitement de quatre mille francs.
« Fait et arrêté en double, dans le lieu des séances de l'École, le 2e prairial an VII, à midi. C. Duméril. — Dupuytren. »
Deux ans après, Duméril était élu professeur d'Anatomie, avant même d'être docteur (1802). Il fut en outre professeur d'Erpétologie et d'Ichthyologie au Muséum, où il succéda au comte Lacépède (1825), médecin de la Maison royale de santé, membre de l'Académie des sciences (1814) et de l'Académie de médecine.
Il remplit toutes ses charges avec une exactitude et une ponctualité
l'ai vu. Guersant est ici, il croiait vous y trouver; il subit le 9 son premier examen. Votre affaire a fait un bien infini , c'est un malheur qui sera très utile ; depuis ce moment on n'en a refusé aucun , et il y a presque toujours quinze examens par décade1. M. Garr a subi les deux premiers ; il est près de son père, qui a eu une fièvre inflammatoire , mais qui est maintenant convalescent ; il doit revenir vers la fin de ce mois pour soutenir sa thèse. M. Garnier est de retour, il a laissé sa femme bien portante.
« Je vous ai parlé de tous vos amis, mon cher Bretonneau, il faut maintenant que je vous parle d'un autre, auquel vous avez bien voulu vous intéresser jusqu'ici. Mon mariage est entièrement rompu. La jeune personne, comme vous l'avez su, est venue à Paris. Là, elle a senti vivement la séparation qui allait s'opérer avec sa famille qu'elle n'avait jamais quittée. Cette affection a été même
scrupuleuse, et, à Page de quatre-vingt-un ans, il manquait encore rarement une des séances de l'Institut ou de l'Académie de médecine.
Malgré ses occupations multiples, Duméril visitait de nombreux malades. Il avait épousé la fdle de Delaroche, praticien de renom, et avait hérité de sa clientèle, qu'il desservit avec la plus grande distinction.
Duméril occupa successivement à la Faculté les chaires d'Anatomie , de Physiologie et de Pathologie médicale.
Il présida longtemps les jurys médicaux; et quand il venait présider celui de FIndre- et -Loire, il ne manquait jamais d'aller voir à Chenonceaux son ami.
Les principaux ouvrages de Duméril sont les suivants: Leçons d'Anaiomie comparée, de Cuvier (1799), ouvrage- fait en collaboration avec Duméril; Essai sur les moyens de perfectionner et d'étendre l'art de VAnatomie (thèse doctorale. Paris, 1802); Traité élémentaire d'histoire naturelle (Paris, 1803); Éléments de sciences naturelles (1846); Zoologie analytique ou méthode de classification des animaux (1806), ouvrage terminé pendant un voyage en Espagne, où Napoléon Pavait envoyé étudier la fièvre jaune; Considérations générales sur la classe des insectes (1823); Erpétologie générale ou histoire naturelle des reptiles (1834-1854). — T.
1 Comme nous Pavons raconté dans sa biographie, Bretonneau avait été refusé au troisième examen de doctorat. — T.
telle qu'on pouvait la regarder comme nostalgique. Malgré toutes les attentions, les prévenances que j'ai eues pour elle, elle a été froide, indifférente. Sur les derniers temps, je me suis plaint de cette apathie; elle s'est déclarée alors franchement, elle m'a demandé un mois de nouvelles réflexions, je le lui ai accordé, et c'est au bout de cet intervalle qu'elle s'est décidée pour la négative. L'hésitation première m'avait un peu refroidi ; cependant j'étais sincèrement attaché.
« J'ai senti que je faisais une perte, j'ai eu du chagrin, et beaucoup ; mais maintenant je suis guéri, entièrement guéri, mon parti est pris. Ce qui est un très grand désagrément pour elle surtout, et un peu pour moi, eût été par la suite un grand malheur pour elle et pour moi. Je n'ai pas pu m'empêcher de trouver une certaine grandeur d'âme dans sa décision, et je vous avoue que je ne l'en estime pas moins. Cependant, c'est une affaire entièrement terminée ; il est une certaine fierté qui n'est pas de l'orgueil, qui veut qu'on. ne rétrograde pas après une pareille décision. Au reste, s'il y avait un sentiment d'attachement qui me la faisait désirer, j'ose croire que je serai encore susceptible d'en retrouver la faculté, et puisqu'on l'a dit du rameau d'or, uno avalso, non déficit aller, peut-être trouverai-je encore le bonheur après lequel je cours.
« Je vous embrasse et vous prie de présenter mes civilités à Madame.
« Votre ami sincère.
« P. -S. Guersant est chez moi, il me recommande de ne pas oublier de vous embrasser pour lui : ainsi fais-je. »