‹ Bretonneau et ses correspondantsChapitre 15 sur 95 · LETTRE V · texte numérisé non relu

LETTRE V

DU MÊME

« Paris, 29 messidor an X (18 juillet 1802

« Mon cher ami, j'ai été bien malade et alité pendant près de quarante jours. Je suis sorti hier pour la seconde fois, mais je sens que ma convalescence sera longue. Si un exercice soutenu a d'abord rendu ma constitution plus ferme et plus robuste, de longues fatigues et des privations pénibles lui ont ensuite porté de funestes atteintes. J'en ressentis les premiers effets à Alexandrie, et presque au moment de m'embarquer.

« On se persuada que j'avais la peste. Aucun bâtiment ne voulut me recevoir à son bord. Heureusement, le général Menou, qui se plaisait toujours beaucoup dans sa colonie (qui pourtant alors n'était plus la sienne), partit un mois plus tard qu'il ne l'avait d'abord projeté ; et ce fut ce qui me sauva.

« Aujourd'hui que l'abondance et le repos physique ont succédé à cet état de disette et d'extrême activité, mon âme, rendue à elle-même, est plus inquiète et plus agitée que jamais.

« Beaucoup trop faible pour résister à d'aussi fortes impressions, mon corps est devenu le jouet de mes folles pensées, et je suis malade ou en santé comme je suis triste ou content.

<( Ma tête me fait bien du mal. Jamais passions ne furent plus vives et ne s'entrechoquaient avec plus de violence ; jamais on eut des désirs plus ardents ; jamais, peut-être, la soif de l'ambition et l'amour de la gloire ne furent portées plus loin ; et par une fatalité inconcevable, ce qui donne aux autres le courage et l'énergie me les enlève. C'est alors que j'aurais le plus besoin de réunir toutes mes forces, que je m'en défie davantage.

« Combien j'envie ton sort ! Heureux de ce qui t'environne, tu n'as que des désirs modérés et des passions douces ; tu nous regardes et tu souris de pitié. Au sein du bonheur, dans ta tranquille campagne, tu jouis avec reconnaissance de tous les dons que la nature prodigue à ses plus chers favoris ; tandis que moi, au milieu du torrent, je lutte contre les flots pour arriver au rivage qui s'éloigne toujours davantage , jusqu'à ce que mes membres, épuisés par de vains efforts, me laissent entraîner dans l'abyme', ou que ma tête aille heurter et se briser contre le premier écueil.

« Changeons de sujet, ou plutôt voyons s'il ne serait pas possible de mériter enfin une plus douce destinée. Tu sais que le premier consul a ordonné un grand ouvrage sur l'Egypte. Je suis du nombre des coopérateurs , et je jouis, en cette qualité, de 5,000 francs d'appointements. L'ouvrage terminé sera imprimé aux frais du gouvernement et vendu au profit des auteurs. Je réunirai ma part du produit de cette vente à quelques économies, à quatre années de traitement que je vais toucher en qualité de professeur d'histoire naturelle à l'école de

1 Dans les lettres de. cette époque, il y a parfois des mots écrits avec l'ancienne orthographe; nous l'avons respectée. — T.

SAVIGNY A BRETONNEAi; 193

la Seine -Inférieure, et à mon petit patrimoine. Le tout formera un fonds dont le revenu sera plus que suffisant pour me faire jouir en province dune certaine aisance.

« Alors je surmonte tous les obstacles qu'enfantait mon imagination égarée ; je deviens libre et indépendant; je réalise un de ces aimables rêves qui viennent trop rarement dans le calme des nuits chasser le chagrin et embellir une heure de mon existence ; je donne tout à l'amitié et à la simple nature ; pour prix de ce léger sacrifice, je reçois d'elles, et pour jamais, la paix de l'âme et le bonheur.

« Tu dois souvent parcourir les bois et les prairies aux environs. Je désirerais beaucoup ajouter à ma collection d'insectes les espèces de France. Elles me manquent toutes, à l'exception de quelques-unes que j'ai ramassées dans les campagnes de l'Egypte et de la Syrie. Dans tes promenades , tu pourrais prendre celles qui s'offriraient par hasard à ta vue ; et lorsque tu en aurais réuni un certain nombre, tu me les ferais parvenir.

« De mon côté, je t'enverrais boîtes, épingles. Il est inutile de te dire que tout ce que j'ai rapporté de mon voyage est à ta disposition.

« Que n'es-tu éloigné que de quelques lieues de la capitale ! Je te consacrerais souvent ces jours que je donne à l'ennui ou à de fades plaisirs. Mon ami, nous ne nous sommes écrit qu'une seule fois depuis mon retour, et je n'en suis point étonné. Quelle volupté n'éprouve-t-on pas à voir celui qui nous est cher, à lui parler, à épancher son cœur dans le sien ? et si on en est séparé par une distance impossible à franchir, combien l'illusion qui nous le rend présent, et nous fait nous entretenir avec lui,

n'a-t-elle pas encore de charmes ? Mais celui qui sent vivement tout cela pourra -t -il jamais exhaler ses sentiments sur le papier, et ne sera-t-il pas arrêté tout à coup, quand il voudra peindre ses émotions, qu'il est pourtant si facile à l'œil pénétrant de l'amitié de saisir 1 ?

« Fais agréer mes hommages à ton épouse et à tes respectables parents. Donne -moi des nouvelles de ton père.

« Adieu, mon bien bon ami; je t'embrasse de toute mon âme.

« P. -S. Envoyé -moi tout de suite deux lignes de réponse. »

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