LETTRE VI
« Chenonceaux, 24 vendémiaire an XI (16 octobre 1802 ï.
« J'aurais bien dû vous remercier plus tôt, mon cher bon ami, de l'aimable bonté avec laquelle vous vous êtes hâté de me répondre et de dissiper mes inquiétudes par votre lettre n° 1. Je voulais vous accuser réception
1 Cette lettre de Savigny reproduit bien le style déclamatoire du temps. — T.
BRETONNEÀU A CLOQUET 195
d'une gravure qui m'était adressée par le citoyen Calet, et qui est restée assez longtemps en chemin pour me donner quelque crainte qu'elle ne fût perdue; je n'avais point deviné sous ce titre un chef-d'œuvre de lavis qui m'a comblé de satisfaction lorsque je Fai vue, et qui a fait l'admiration de tous ceux à qui je l'ai montrée. Je voudrais seulement être sûr qu'un travail si soigné ne vous eût pas dérobé quelques moments plus utiles.
« Depuis que je l'ai en ma possession, je n'ai pas passé un seul jour sans le voir et sans y trouver de nouvelles perfections. La sûreté de votre pinceau est toujours pour moi un sujet d'étonnement. Vos petits arbres ont tant de grâce, de variété, et le port propre à chaque espèce est si bien indiqué que je leur pardonne de tout mon cœur de n'être pas en projection horizontale. Je n'imaginais guère qu'une carte pût être susceptible d'une aussi grande variété de coloris que celle que vous avez su y mettre; le morceau de friche se couvre si naturellement d'une agréable verdure en approchant du ruisseau qui fait la plus agréable illusion ! Le plaisir que m'a fait votre charmant ouvrage ne me rend point insensible à la frustration du plaisir plus grand sur lequel j'avais en quelque sorte compté.
(( Les motifs qui nous empêchent de vous posséder nous rendent cette privation encore plus pénible. Je compte bien sur la promesse que vous nous faites de choisir le premier instant favorable de venir nous voir, et j'espère que cet instant se trouvera avant les vacances prochaines. Je crains bien de ne pas pouvoir aller à Paris aussitôt que je l'aurais désiré. Nous n'avons guère plus de satisfaction du menuisier que nous n'en avons eu du maçon. Je ne crois pas que nous puissions occuper notre
maison avant deux mois, et il en faudra davantage pour nous y arranger. Toute mal faite qu'elle est, elle nous coûte 10,000 livres au lieu de 5 à 6 sur lesquels nous avions compté. C'est de l'argent mal employé, mais c'est une sottise maintenant faite; nous devrons tâcher par de l'ordre et de l'économie à nous la rendre moins onéreuse ; enfin j'irai à Paris aussitôt que je le pourrai, et je n'irai que pour vous voir. Pourquoi les circonstances nous ontelles transportés si loin de vous? les instants que nous passions ensemble étaient si heureux! S'il nous en était encore accordé de semblables, je vous proteste, mon cher maître , qu'il ne nous paraîtrait point trop dur d'être venus ici nous enterrer tout vifs; et nous souffririons même très patiemment d'être traités à tous égards en véritables morts. Il m'échappe là une espèce de récrimination qui n'est pas trop équitable , puisque à l'égard de certaines personnes je suis devenu moi-même aussi un habitant du sombre bord.
« Notre cours de chimie eût eu besoin d'un coopérateur tel que vous pour se soutenir avec vigueur; la désertion forcée de deux de nos plus assidus souffleurs le rendra plus languissant. En termes moins alambiqués, le père du maître de céans est parti avec sa femme pour aller solliciter et obtenir la place de trésorier de la ville de Paris. Cependant je ne suis pas pour cela beaucoup plus maître de mon temps. Je vous avouerai confidentiellement que je ne serai pas fâché d'être rendu un peu à moimême; j'espère alors me faire une machine de perspective et exécuter le projet depuis longtemps formé de me remettre au dessin avec une nouvelle activité.
« Je ne puis, mon cher maître, vous donner gain de cause sur les deux pointes dont je veux faire usage pour
chaque baguette indicatrice, bien marri de ne pouvoir aussi facilement vous en disputer quatre autres à la possibilité desquelles j'ai cru pendant quelque temps; mais ces quatre surnuméraires ne peuvent sans une grande complication éviter la justesse de votre réflexion, et je les crois à jamais proscrites, si ces deux pointes ne peuvent se mouvoir dans la circonférence d'un cercle. C'est le cas du compas avec lequel on prend cependant deux points arbitraires , et cela parce que le centre du mouvement est mobile. Je puis facilement procurer cet avantage à mes deux compas destinés à prendre des mesures de perspective , et que vous me permettrez d'appeler, par abréviation, compas perspectif.
<( Soient donc A et B les deux compas perspectifs ; vous voyez que l'usage n'en peut être que très facile ,et qu'il n'en serait peut-être pas de même si on en admettait plus de deux dans la composition de la machine; j'ai eu mes raisons pour faire tant le lier au sujet des pointes. Je n'ai pas beau jeu quant au trou de mire.
« Je ne sais pourquoi je me suis avisé de retourner son évasement du côté de l'œil, mais j'en suis si honteux que je n'ajouterai j)lus un seul mot.
« Le citoyen Dutertre n'est pas venu ici comme il l'avait promis, et je commence à désespérer de l'y voir cette année. Je suis bien désireux que vous puissiez voir ses dessins, et je serai bien aise d'avoir votre opinion sur sa manière. J'ai vu Mme de Villeneuve travailler dans ce genre, qui me paraît offrir de grandes ressources et des moyens d'exécution assez faciles. La base de sa manière consiste, il me semble, dans une préparation ou ébauche au lavis qui tient lieu de celle que quelques dessinateurs mettent à l'estompe , mais qui est plus solide
et plus douce. Les dessins sont remplis ou coloriés. Dans le premier cas, le sujet est esquissé sur papier bleu sans beaucoup de soin et mis à peu près à l'effet. La sépia est préférée pour cette première opération à l'encre de Chine, qui sert cependant pour certains coups de force. Le fonds du dessin est ensuite adouci à l'estompe. On admet non seulement pour cette seconde opération les différents crayons noirs, mais on y fait aussi entrer une espèce d'ocre, cette terre d'ombre et même du blanc. Le tout produit un effet que l'on ne peut obtenir, dit-on, qu'à ce prix. Je ne suis pas encore assez convaincu pour insister, comme je devrais peut-être, sur l'importance du mélange de ces divers ingrédients. Il paraît qu'en général le citoyen Dutertre fait grand usage des mélanges, jusqu'au rapport de son élève, et dit souvent qu'il ne pourrait pas énumérer tout ce qui est entré dans tel ou tel dessin.
« Les détails de la figure sont adoucis aux crayons noirs et blancs, quelquefois fondus avec de petites estompes en papier, de manière que le papier en soit entièrement recouvert. Gomme la manière du citoyen Dutertre est très précieuse, beaucoup de traits fort peu délicats sont mis au pinceau. Quant aux dessins coloriés à sa nouvelle manière, ils sont préparés au lavis colorié. On ne craint point de forcer un peu les tons; on adoucit ensuite en repassant sur le tout avec de petits crayons de Nuremberg (espèces de pastels durs, renfermés dans du bois, qui m'ont paru pétris avec de la cire). Vous vous rappellerez peut-être que j'en avais fait un petit essai qui ne m'avait pas semblé très satisfaisant. Mme de Villeneuve m'en a fait cadeau d'une boîte de 50 qui me semblent beaucoup meilleurs que ceux que j'avais achetés, quoique, cepen-
dant, ils ne me paraissent propres qu'à cet emploi.
« Voici à peu près ce que j'ai pu recueillir de cette méthode. Je serai bien aise d'avoir votre opinion et vos instructions sur tout cela.
« Mme de Villeneuve assimile l'effet du dessin de D... à celui d'un tableau à l'huile. Peut-être les talents du dessinateur font-ils juger trop favorablement des moyens d'exécution sans avoir essayé.
« Cette méthode me paraît tellement préférable à l'emploi ordinaire du pastel, que j'ai voulu tout de suite adapter une boîte à cet usage, en donnant plus de consistance aux crayons qui la composent. Après plusieurs tentatives avec du savon gommeux , etc., je m'en suis tenu à une simple dissolution de gomme de cerisier avec une légère addition de terre à pipe, addition qui n'a pas affaibli le ton qui est rehaussé par la gomme. Voici quelques échantillons de mes essais '.
<( Les propriétaires du château viennent de faire élever un monument à la mémoire de Mme Dupin. J'ai eu occasion de faire connaissance avec le sculpteur qui y a travaillé. C'est Montpellier, homme fort aimable, et qui, entre autre chose, m'a appris à mouler sur nature et à estomper, c'est-à-dire à mouler avec de F argile les corps dont on ne désire pas tirer beaucoup d'exemplaires. J'ai moulé de cette manière, qui est fort expéditive, un petit modèle du monument. Je suis resté possesseur de deux épreuves. J'espère que lorsque les propriétaires l'auront fait mouler à bon moule, je pourrai en obtenir une belle
1 Bretonneau dessinait et peignait lui-même fort agréablement, et il a laissé des œuvres qui prouvent que son. réel talent d'amateur, basé sur une facilité naturelle et sur son génie d'observation, eût pu facilement devenir vin talent magistral, s'il s'y fût adonné. — T.
épreuve pour vous, ou du moins la permission de disposer d'une des miennes en votre faveur. Je pense que ce modèle , réunissant dans sa construction une partie des corps réguliers équilibrés entre eux , ne sera pas sans intérêt pour vous. Ci -joint les projections horizontales et verticales pour vous en donner une idée.
« Nous ne pouvons vous exprimer, mon bon et cher ami, toute la part que nous avons prise à la satisfaction que vous donne votre cher Hippolyte. Sans compliments, nous n'avons point été surpris de tant de succès.
« Ils étaient depuis long-temps annoncés et promis; le caractère de notre jeune ami est tel, que vous ne devez point craindre de lui laisser connaître la bonne opinion que nous avons de lui. Qu'il reçoive donc ici nos sincères félicitations.
« Nous vous embrassons tous du meilleur de notre cœur.
« Vos véritables amis. »