LETTRE VII
DU MÊME AU M È M E
« An XIII i 1805).
« Je m'aperçois trop tard que j'ai oublié une branche de rechange, très longue, pour l'une des baguettes indicatrices. Je crois qu'elle serait convenable pour des objets
d'une grande dimension. Si vous la jugez nécessaire, je la ferai et vous l'enverrai.
« Les thermomètres ne sont point gradués d'après Réaumur. Je crois vous avoir dit que la difficulté de me procurer de F esprit -de -vin d'une dilatabilité convenable, pour faire des étalons selon sa méthode dont je fusse sûr, m'a forcé de différer à l'an prochain. Or, la dilatabilité du mercure étant toute différente de celle de l'espritde-vin, un thermomètre fait avec la première liqueur ne peut s'accorder avec celui de Réaumur qu'autant qu'il a été gradué, degrés par degrés, sur le sien; car si on se contente par exemple d'indiquer des points extrêmes, les deux instruments d'accord dans ces points cesseront de l'être dans tous les intermédiaires.
« J'ai placé derrière le thermomètre à planche une correspondance de ces deux thermomètres du chiffre trois de la colonne indiquant les fractions décimales de degrés. Malheureusement Brissou ne nous a donné cette table que de cinq en cinq degrés ou pour quelques points remarquables, comme celui de la chaleur animale, qui est marquée sur le thermomètre Réaumur au 32° 5/10, qui répond à 29° 9/10 de degrés de celui de Deluc. Néanmoins, il est facile au moyen de cette table de substituer dans les observations le thermomètre de Deluc à celui de Réaumur, et d'évaluer à quelques fractions près le degré de l'un pour celui de l'autre. Au reste, je crois bien que la plupart des thermomètres à mercure donnés pour être selon Réaumur sont de mauvais thermomètres de Deluc.
« Je puis vous répondre de l'exactitude de ceux que je vous envoie, le tube, choisi sur plus d'un cent, étant de même calibre dans toute sa longueur. Il s'est développé un peu d'air dans le haut de la tige de celui qui est
appliqué sur un étui de verre, et cela en le soudant. J'imagine que ce dégagement de gaz est dû à la décomposition de quelque atome de matière combustible restée dans la tige. C'est si peu de chose que je ne pense pas que cela puisse influer sur son exactitude. J'aurais voulu indiquer les degrés remarquables de chaud et de froid observés dans certaines années ; mais les thermomètres que j'ai achetés à Paris sont faits avec si peu de soin, qu'ils ne sont point d'accord à cet égard. Il vous sera plus facile qu'à moi de suppléer sans erreur à cette omission, surtout si vous pouvez vous procurer la vue d'un thermomètre de Deluc, sur lequel ces observations et autres semblables soient inscrites avec exactitude.
« J'aurais désiré joindre pour nos amis une petite peccadille. Vous voudrez bien donner à Obeuf ainsi qu'à Duméril un jet d'eau et un marteau d'eau, s'ils veulent bien accepter ces bagatelles, en attendant que je puisse finir les planchettes de leur thermomètre.
« Quant au jet d'eau, qui est un joujou de mon invention, il faut que je vous en dise deux mots, de peur que vous n'en deviniez pas de suite l'usage.
« En chauffant avec la main la partie A , la vapeur dilatée force l'esprit- de -vin à passer dans la boule B, ce qui ne se fait que lentement, l'effort se perdant en partie par l'orifice G. La transition de la liqueur étant opérée par ce moyen , si on applique la chaleur à la boule , la liqueur, chassée avec force, s'élance en jet par l'orifice C qui lui livre un passage plus libre que le petit trou X. Cet effet est beaucoup plus marqué quand on laisse la partie A se refroidir en renversant l'instrument.
« Bonsoir, mon bien cher ami, je suis un bavard impitoyable qui n'en finirait pas si je n'y étais forcé. »
LETTRE VIIIe
DU MÊME AU MÊME'
« Chenonceaux, le 22 prairial an XIII (11 juin 1805).
« Ce n'est ni la mort ni la maladie, mon très cher ami, qui m'ont empêché de vous écrire, mais en punition d'un tel méchef, la fièvre tierce m'est arrivée en même temps que votre aimable lettre. Je me persuade que je vous aurais remercié plus tôt de votre aimable prévenance sans cette importune visite. Nous n'avons jamais été aussi peu empressés que vous pourriez l'imaginer à recevoir de vos nouvelles. Pelle, qui a été à Paris au commencement du printemps, nous en a rapporté de moins directes que nous ne l'aurions désiré, mais qui étaient pourtant très satisfaisantes. Vous vous portiez tous bien. Vous aviez été à Longchamps et vous veniez de vous coucher lorsqu'il a passé chez vous, ce qui l'a empêché de vous voir. Il vient, à son dernier voyage, de nous en donner de plus sûres encore, quoiqu'il ne vous ait pas vu personnellement, mais Mme Cloquet, qui l'a chargé de bien des reproches; ils ne sont, j'en conviens, que trop mérités. Un insigne paresseux comme moi ne se trouve pas tranquille sur le sort de ses amis sans tomber dans un engourdissement encore plus profond que celui dont vous vous plaignez.
« Le troisième jour complémentaire.
« Je suis bien honteux, mon bon ami, d'avoir pu rester si longtemps sans terminer cette lettre malheureusement interrompue. Rien ne peut diminuer le tort d'une aussi inconcevable négligence. Mes occupations médicales qui ne sont, à la vérité, que trop étendues, quelques accès de fièvre que j'ai encore éprouvés, ne sont que de bien misérables motifs pour empêcher de correspondre avec un vrai et sincère ami, auquel on est redevable des plus importants services. Vous ne pouvez , à cet égard , imaginer aucun reproche que je ne me sois déjà fait, et que ma bonne petite femme ne m'ait bien des fois répété , avec de bonnes et sages exhortations dont vous voyez que j'ai fort mal profité. Je m'étais malheureusement mis dans la tête de vous rendre compte d'un travail sur les thermomètres , auquel je me suis livré cet hiver. Cette nouvelle lubie, qui m'a empêché de vous écrire dans le temps, a encore en bonne partie été cause du retard que j'ai mis à répondre. Je n'ai jamais pu envisager sans effroi la longueur de la dissertation que je projetais de vous envoyer.
« J'eusse mieux fait de renoncer tout de suite à vous entretenir d'un sujet qui, maintenant que je l'envisage dans l'éloignement, commence à me paraître à moi-même médiocrement intéressant; mais, sortant de passer quatre grands mois alternativement à la glace et à l'eau bouillante, je n'en jugeais vraiment pas ainsi raisonnablement et j'imaginais, au contraire, que vous seriez bien aise de savoir comment le thermomètre de Réaumur, que l'on
croit communément ne marquer que 80° dans l'eau bouillante, monte à 100°, que le haut du tube soit fermé ou qu'il soit ouvert.
« Comment, en suivant pas à pas les procédés indiqués par Réaumur, il ne m'a cependant, pas été possible de faire des thermomètres exactement comparables à ceux qu'il a fabriqués; comment j'ai d'abord désespéré de pouvoir même en obtenir qui fussent comparables entre eux en me servant d'esprit-de-vin , la dilatabilité de ce liquide variant considérablement selon la proportion d'eau, d'air et d'alcool qui entrent dans la composition, et cela dans le temps même de la construction de l'appareil ; comment j'ai alors découvert, dans l'huile volatile de térébenthine, une liqueur bien plus constamment semblable à ellemême, d'une grande et invariable dilatabilité, qui ne bout qu'à un degré de chaleur supérieur à celui qui réduit l'eau en gaz aqueux, et paraît plus convenable qu'aucune de celles qui ont été employées jusqu'ici à la construction des thermomètres considérés comme instruments météorologiques; comment ces nouveaux thermomètres sont d'une construction plus facile , et surtout plus facilement exacts que ceux à mercure et à esprit-de-vin; comment, indépendamment des défauts déjà connus des thermomètres à mercure, ils en ont un autre bien singulier, celui de ne plus se fixer à leur zéro si on les replonge dans la glace fondante quelques semaines après leur construction ; comment, à la fin, j'ai découvert la source de l'erreur dans laquelle est tombé Réaumur, et j'ai trouvé un nouveau procédé au moyen duquel il n'est pas impossible de faire des thermomètres à esprit -de -vin assez exactement comparables; comment, après avoir employé dans mes expériences quatre à cinq poinçons de glace bien
laborieusement conservés, je suis encore dans l'attente de l'hiver pour éclair cir bien des doutes; comment, etc. etc.
« Commencez à respirer, mon cher ami, si toutefois vous avez pu lire cette petite période toute d'une haleine, et je vous avouerai que mon attente commence à devenir moins impatiente. Je conviendrais bien aussi qu'il peut bien nous sembler qu'aucun de ces comment ne vaut guère la peine que je me suis donnée et que vous ne pourriez pourtant pas imaginer. Je vous laisse même la liberté de penser que j'ai fort bien fait de m'en tenir à l'exposé sommaire de mes expériences thermométriques. Si pourtant, malgré toute la raison que je vous connais, vous avez quelque désir de prendre plus ample connaissance de toutes ces balivernes, je ne doute guère qu'aux premières gelées mon mal ne me reprenne , et alors vous pourriez bien obtenir de moi, sur ce sujet, plus que vous ne me demanderiez.
« Dans huit jours, nous allons commencer nos vendanges, qui vont durer plus de six semaines. On prétend que nous allons avoir une abondance ruineuse pour ce pays-ci; mais, s'il en résulte un bien général, il y aurait trop d'égoïsme à s'en plaindre.
« Ah ! si malgré tous mes torts vous pouviez exaucer le premier et le plus constant de mes vœux, nos vignes ne seraient point dépouillées de leurs fruits avant que nous eussions le bonheur de vous posséder ici. Bien certainement alors j'irais cet hiver à Paris. Je sais bien que c'est là, comme vous le dites, un moyen de nous revoir, et que c'est autant à moi à aller qu'à vous de venir. Mais ma femme î... elle ne peut m'accompagner , et cependant elle ne désire pas moins que moi de vous embrasser. Elle le mérite mieux. Je n'ose pas vérifier ce qu'elle me dit
GUERSANT A I3RET0NNEAU 207
du temps qu'il y a que je ne vous ai écrit. Tâchez donc aussi de ne pas vous en rappeler, et de faire ma paix avec Mme Gloquet.
« Votre ami. »