‹ Bretonneau et ses correspondantsChapitre 28 sur 95 · LETTRE XXIII · texte numérisé non relu

LETTRE XXIII

DU MEME A LÀ ME M E

« Le 15 décembre 1814.

<( Enfin, chère amie, cette journée du 14 s'est passée tout à fait à souhait : plus de mal de gorge, des questions telles que j'aurais pu les choisir.

« La première sur l'anévrysme. J'ai répondu en latin, et mes études de cet hiver m'ont été d'un merveilleux secours ; au lieu de la traduire comme un de mes compagnons de captivité, — car on est sous la clef et au secret, — j'ai, de prime abord, écrit ma réponse en latin, calquant mes expressions et mes tournures sur mes réminiscences.

« Cette réponse, qui au moment du jugement est venue la dernière, a réussi, et pour le fond et pour la forme, bien au delà de mes espérances. Quant aux deux questions médicales qui m'ont été dévolues par le sort, l'une sur les fièvres intermittentes, l'autre sur les rhumatismes, je les ai traitées en français. Il s'agissait surtout de fièvres

1 Nom du chien de Bretonneau.

intermittentes pernicieuses, j'avais pour appui mon vieux Torti et j'étais dans mon fort.

(( Enfin, j'ai reçu en sortant de prison et de jugement une bonne lettre de toi, et j'aurais été parfaitement content si ma bonne, mon excellente femme, n'était pas reprise de ses maux de tête qu'elle me fait bien petits, et qui peut-être la font plus souffrir qu'elle ne me le dit.

(( Je n'ai pu quitter que ce matin mon nouveau gîte et rendre le lit et la chambre de mon ami ; il a été impossible d'échapper plus tôt à tant de soins et de bons traitements, qui commençaient à me gâter : une bergère, des oreillers; jusqu'à Constant qui, avec ses sept ans, s'en mêlait aussi. « Mon Dieu, il est bien heureux que cet « abcès soit ouvert; mais pourtant j'en suis fâché, parce « que monsieur voudra s'en aller. » Il faut pourtant que j'avoue que j'ai trouvé bien du soulagement à être plaint. Le bon Guersant ne m'a pas moins gâté. Je me suis donné, pour ces examens, bien des peines inutiles, j'en conviens ; mais considère, chère amie, si, en conscience, je n'étais pas obligé à me tenir prêt à tout événement. Jamais ce n'a été mon tour de parler que je n'ai vu mes deux amis en émoi , blottis dans un coin de la salle ! En vérité, j'ai beaucoup plus joui pour eux que pour moimême des compliments qui m'ont été prodigués ; mais juge aussi combien j'aurais été désespéré du malheur de leur faire honte, ou, si tu veux, du chagrin qu'ils auraient eu à me voir molester... Duméril m'avait offert de remplacer un M. Petit-Radel1, qui est un des redoutables; mais je l'ai remercié en voyant mes questions. Tu vois

1 Petit -Radel, professeur de clinique chirurgicale à la Faculté. Né en 1749, mort en 1815.

BRETONNEAU A MME RRETONNEAU 23.J

que pour cela je ne lui ai pas rendu beaucoup de liberté, car il n'en est pas moins resté dans la salle pendant trois heures à attendre le résultat. Un pauvre diable n'a pas eu le courage de tenir bon, et il a aggravé le lot de ses quatre compagnons d'infortune, en se sauvant à l'approche des examinateurs. Il paraît que maintenant qu'il y a foule, on en renvoyé en assez bon nombre impitoyablement. J'avais perdu, à aider ce poltron, une bonne heure d'un temps qui me devenait bien précieux, et j'en ai un peu manqué vers la fin. J'ai bonne grâce à appeler poltron ce pauvre diable, lorsqu'à rapproche du danger il ne m'est pas resté une goutte de sang dans les veines ; mais , en vérité, je me suis bien vite remis, et Duméril m'a dit que j'avais eu le mot pour rire. J'oublie, en causant avec ma reine Blanche, que l'heure avance et que je dois aller déjeuner chez M. Chaptal.

« Je suis désolé de savoir Mme de Cour celles toujours souffrante ; peut-être des frictions avec un mélange d'une cuillerée d'huile dans laquelle on a fait fondre un demigros de camphre la soulageraient - elle ? Une cuillerée à café du laudanum peut rendre ce topique plus calmant, ou lui donner un peu plus de consistance en ajoutant au tout un peu de savon râpé.

« Voilà les doses pour une friction...

« Je vais me coucher de bien bonne heure, car il n'est qu'une heure un quart.

« Adieu, mes enfants. »

LETTRE XXIVe

DU MÊME A LA MÊME

« Le 17 décembre 1814.

« J'ai dîné hier chez M. Chaptal , j'espère que les dames ne se seront pas trop aperçu que je dormais debout. Avant-hier, nous avons dîné chez Guersant, avec Duméril et Savigny. Guersant avait toute sa famille. Picard est toujours comme dans ses pièces, bon et gai !. Duméril est enfin au comble de ses vœux, il vient de voir le jugement porté sur son ami : Entend et écrit très Lien le latin (je ne m'en étais guère douté; à la bonne heure, il m'en est advenu comme au bourgeois gentilhomme ) , il a parfaitement traité ses questions. M. Halle 2, qu'il a rencontré , lui a parlé d'une manière

1 Picard, auteur dramatique et romancier français, né en 1769, mort à Paris en 1828, se lia avec Bretonneau vers 1794-95, au moment où celuici faisait ses études médicales.

A cette époque, Picard cumulait les fonctions d'auteur et d'acteur et tenait pour le moment l'emploi des comiques à la Comédie-Française. Il abandonna ses fonctions de comédien pour siéger à l'Institut en 1807.

Il a produit un nombre extraordinaire de pièces de théâtre et reste, malgré sa prodigieuse fécondité, un de nos meilleurs auteurs dramatiques par le naturel, la gaieté et la vérité d'observation de ses compositions. — T.

2 Halle (J.-H.), né à Paris en 1754, mort dans la même ville le 11 février 1822. Membre de la Société royale de médecine (1778). Professeur d'hygiène et de physique médicale à la nouvelle école, fondée en 1794. Membre de l'Institut dès sa fondation.

Neveu de Lorry, et appartenant à une famille dans laquelle le culte des arts et des sciences était héréditaire, Halle fut un des savants les plus laborieux et les plus honnêtes de l'époque. La science lui doit de nombreux et utiles travaux. C'est lui qui inaugura la chaire d'Hygiène, et il peut être considéré comme le fondateur de cette branche de l'enseignement médical. — T.

si flatteuse de ton pauvre mari, qu'il serait ridicule à moi de te répéter tous ces éloges usurpés.

« Reste la thèse, Duméril n'en est plus tout à fait si content, il l'épluche mot à mot. En vérité, pour lui je veux bien m'évertuer à la limer un peu, mais c'est bien pour lui ; que ne ferais-je pas pour un tel ami ! car, à te parler franchement, je suis rendu de lassitude et d'ennui. J'ai vu Obeuf , et je n'ai pu refuser d'être parrain de son fils, qui n'est pas encore baptisé. Je te remercie de ton exactitude à m'écrire. Je serais bien malheureux si je manquais à recevoir tes lettres toujours si impatiemment attendues.

« J'embrasse toute la maisonnée.

« J'ai gardé cette lettre dans ma poche jusqu'à deux heures et demie. Je me défiais de mes étourderies et de mes distractions, et je ne m'en suis pas assez défié.

« Que je suis fâché, chère amie, du retard que va éprouver cette lettre !

« Je viens de me remettre entièrement entre les mains du tailleur de M. de Marolles pour deux cent soixantedouze francs. »

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