DE CHAPTAL
« 11 décembre 1815.
<( J'ai bien présumé, mon cher Bretonneau, que les bruits qu'on a fait courir de mon départ pour les Etats- Unis d'Amérique affecteraient mes amis, et c'est la seule peine que j'en aie éprouvé. Quoique mon intention n'ait jamais été d'abandonner un pays auquel je tiens par habitude et par affection, mes opinions sur l'état actuel de l'Europe et sur l'Amérique, qui est appelée à un si bel avenir, ont bien pu donner quelque fondement à ce bruit. J'ai dit souvent que les simptômes d'agitation qu'éprouve l'Europe depuis de longues années, et l'inquiétude des esprits, annonçaient plutôt une décomposition qu'une régénération. Je pense fermement que le plus haut terme de la civilisation des peuples est le plus haut degré de dépravation ; que l'un amène nécessairement l'autre , et que les nations ont leur état d'enfance, de force et de dégénération, tout comme les individus.
« La Grèce, l'Egypte, Rome, ont parcouru leur cercle; l'Europe pourra bien les imiter. L'Amérique a encore deux à trois siècles de croissance. Le sol peut nourrir cent cinquante millions d'habitants et il n'en a que neuf. Les travaux agricoles ne dénaturent point l'espèce ; mais les arts de luxe^ les grandes réunions et les travaux